‹ Les archives de la FranceChapitre 4 sur 27 · de rhomme en société · texte numérisé non relu

de rhomme en société

7. Collection appartenant aux différences classes de Tespéce humaine.

Il soumit ce SN'Stéme baroque à ses collègues en vendémiaire an v (octobre 175)6), leur approbation fut unanime. Quant aux archives, il accepta tout ce qui avait été décrété (M, seulement son caractère violent, tracassier, ne supportait pas un partage d'autorité, &, trouvant dans les membres de Tagence du triage des titres une certaine indépendance & des idées qui contrariaient les siennes, il circonvint le ministre Merlin (*), profita de la bienveillance que ses collègues désiraient montrer au prisonnier, resté si longtemps sur la terre étrangère, & obtint la suppression de toutes les agences & commissions administratives (') & la création d'un

Le triage sous V autorité de l'archiviste. loi

nouveau bureau de triage (*) composé des mêmes membres, mais placés sous Tautoricé directe de l'archiviste & sous sa coupe implacable. Désormais il était maître des archives de la France, &, pouvant tout, que fit-il? On devait croire que la réflexion de la captivité l'aurait débarrassé de son hostilité contre le passé, de la passion de détruire ses plus inoffensifs représentants, & lui aurait donné des idées pratiques pour inaugurer un système raisonné & protecteur. L'archiviste de la République n'élevait pas ses prétentions si haut; il s'était débarrassé de rivalités qui le gênaient, c'était tout ce qu'il voulait, il rentra de plus belle dans la routine (*). Nous avons un long rapport entièrement écrit de sa main, qui témoigne du vide de ses idées ; il est suivi d'im projet d'arrêté dont je citerai les principaux articles : « i** // sera établi un bureau pour faire le triage^ classement et remise des papiers à conserver; 2^ le bureau sera composé de huit hommes de lettres; 3<* il se divisera en deux sections^ l'une aux archives domaniales^

I02 Camus rentre dans sa routine.

Vautre aux archives judiciaires, 6^ Lors de V opération il ne sera fait ni extraits, ni in^ dentaires de titres, ils seront seulement dis^ tribués en six monceaux : i^ papiers de rebut; 2^ titres féodaux à anéantir; 3** titres judi^ ciaires; 4° titres domaniaux ; 5** titres relatifs aux sciences et arts; 6° titres de nature à établir les droits actifs ou passifs que la na^ tion a recueillis. Art, 8. Au fur et à mesure que le classement sera fait et Vétat dressé, ils seront remis dans les dépôts auxquels ils ap" partiennent et à la garde du citoyen qui y est préposé; les titres relatifs aux sciences et arts seront envoyés à la Bibliothèque nationale, »

En continuant ainsi le mal, il l'augmentait par Timpulsion nouvelle donnée à son action désastreuse & par son extension aux archives départementales qui depuis les grandes bourrasques sommeillaient complètement oubliées dans leurs galetas (*).

Il faut s'arrêter un moment à ces archives de la France, à cette précieuse moitié de nos richesses historiques, & rechercher quel a été

Archives de l' Ile-de-France, 103

leur sort dans la tourmente révolutionnaire.

Elles avaient la même origine & ont été bouleversées de la même manière que celles de la capitale, seulement dans les départements les désastres ont été plus grands encore. En effet la province de TIle-de-France comprenant le diocèse de Paris, le siège principal de toutes les administrations centrales, la demeure des rois & par conséquent le logis de leurs archives, des princes du sang, des plus nobles familles, de celles qui ont occupé les premières charges, commandé nos armées, manié les affaires de l'Etat ; cette province, ayant vu s'élever dans son sein les plus puissantes abbayes, telles que Saint-Denis, les plus hautes juridictions, telles que le Parlement, le Châtelet, la Chambre des Comptes & la Municipalité de Paris, renfermait les plus belles & les plus importantes archives de France, & elle eut le bonheur de ne pas les partager avec les départements voi sins, lors du morcellement des provinces. La destinée des archives provinciales fut plus cruelle, car elles subirent des déménagements

104 Formation de la France.

répétés & plusieurs triages! Prises dans leur ensemble, elles ont pourtant autant d'importance & ne méritent pas moins l'attention que les archives centrales.

La division des provinces de la France en départements fut la première cause de leur ruine. La France chrétienne avait substitué ses diocèses aux cités de la Gaule & s'était divisée politiquement en fiefs. Le duché de France & le comté de Paris étant les plus considérables, leurs seigneurs, nos rois, attirèi'ent les autres fiefis à eux par des alliances, ou par les procédés connus de tous les conquérants, & successivement la Normandie, l'Anjou, la Touraine, le Poitou, l'Auvergne, l'Artois, la Picardie, le Languedoc, la Provence, la Bourgogne, la Bretagne, le Bourbonnais, le Béarn, le Roussillon, l'Alsace, la Flandre, la Franche-Comté, la Lorraine, ne reconnurent qu'un seul souverain, le roi de France. L'autorité centrale, en s'agrandissant, respecta la circonscription provinciale ; elle y introduisit peu à peu l'adminis-

Provinces et intendances. 105

tration civile de trente-trois intendances, de vingt-sept généralités & l'administration religieuse de dix-huit archevêchés & de cent treize évêchés, le tout dominé par Tautorité de quarante gouvernements généraux, dont trente-deux comprenaient une province & huit des villes ou évêchés ; en outre, quelques pays d*états & d'élection ou d'abonnement.

Les archives civiles s'étaient formées des papiers de chaque administration dans les limites de ces circonscriptions & avaient mis leur transformation au pas des modifications administratives qui eurent lieu avec le temps. Les archives ecclésiastiques étaient réparties dans le diocèse & se liaient à la suprématie de l'évêque.

Cette organisation paraît plus compliquée qu'elle ne l'était, & elle se maintint à travers les années, en se modifiant & en réformant elle-même ,ses abus. Elle en conservait trop encore, puisqu'on crut devoir bouleverser ce régime & le remplacer par un nouveau, sans

I02 Camus rentre dans sa routine.

Vautre aux archives judiciaires, 6® Lors de l'opération il ne sera fait ni extraits^ ni inventaires de titres^ ils seront seulement distribués en six monceaux : i^ papiers de rebut; 2° titres féodaux à anéantir; 3® titres judiciaires; 4° titres domaniaux ; 5® titres relatifs aux sciences et arts; 6° titres de nature à établir les droits actifs ou passifs que la nation a recueillis. Art, 8. Au fur et à mesure que le classement sera fait et Vétat dressé^ ils seront remis dans les dépôts auxquels ils appartiennent et à la garde du citoyen qui y est préposé; les titres relatifs aux sciences et arts seront envoyés à la Bibliothèque nationale, »

En continuant ainsi le mal, il Taugmentaic par l'impulsion nouvelle donnée à son action désastreuse & par son extension aux archives départementales qui depuis les grandes bourrasques sommeillaient complètement oubliées dans leurs galetas (*).

Il faut s'arrêter un moment à ces archives de la France, à cette précieuse moitié de nos richesses historiques, & rechercher quel a été

Archives de Pile -de -France. 103

leur sort dans la tourmente révolutionnaire.

Elles avaient la même origine & ont été bouleversées de la même manière que celles de la capitale, seulement dans les départements les désastres ont été plus grands encore. En eflfet la province de l'Ile-de-France comprenant le diocèse de Paris, le siège principal de toutes les administrations centrales, la demeure des rois & par conséquent le logis de leurs archives, des princes du sang, des plus nobles familles, de celles qui ont occupé les premières charges, commandé nos armées, manié les aflfaires'de TEtat ; cette province, ayant vu s'élever dans son sein les plus puissantes abbayes, telles que Saint-Denis, les plus hautes juridictions, telles que le Parlement, le Châtelet, la Chambre des Comptes & la Municipalité de Paris, renfermait les plus belles & les plus importantes archives de France, & elle eut le bonheur de ne pas les partager avec les départements voi sins, lors du morcellement des provinces. La destinée des archives provinciales fut plus cruelle, car elles subirent des déménagements

I04 Formation de la France.

répétés & plusieurs triages! Prises dans leur ensemble, elles ont pourtant autant d'importance & ne méritent pas moins l'attention que les archives centrales.

La division des provinces de la France en départements fut la première cause de leur ruine. La France chrétienne avait substitué ses diocèses aux cités de la Gaule & s'était divisée politiquement en fiefe. Le duché de France & le comté de Paris étant les plus considérables, leurs seigneurs, nos rois, attirèrent les autres fiefe à eux par des alliances, ou par les procédés connus de tous les conquérants, & successivement la Normandie, l'Anjou, la Touraine, le Poitou, l'Auvergne, l'Artois, la Picardie, le Languedoc, la Provence, la Bourgogne, la Bretagne, le Bourbonnais, le Béarn, le Roussillon, l'Alsace, la Flandre, la Franche-Comté, la Lorraine, ne reconnurent qu'un seul souverain, le roi de France. L'autorité centrale, en s'agrandissant, respecta la circonscription provinciale ; elle y introduisit peu à peu l'adminis-

Provinces et intendances, 105

tration civile de trente-trois intendances, de vingt-sept généralités & l'administration religieuse de dix-huit archevêchés & de cent treize évêchés, le tout dominé par Tautorité de quarante gouvernements généraux, dont trente-deux comprenaient une province & huit des villes ou évêchés ; en outre, quelques pays d'états & d'élection ou d'abonnement.

Les archives civiles s'étaient formées des papiers de chaque administration dans les limites de ces circonscriptions & avaient mis leur transformation au pas des modifications administratives qui eurent lieu avec le temps. Les archives ecclésiastiques étaient réparties dans le diocèse & se liaient à la suprématie de l'évêque.

Cette organisation paraît plus compliquée qu'elle ne l'était, & elle se maintint à travers les années, en se modifiant & en réformant elle-même ^es abus. Elle en conservait trop encore, puisqu'on crut devoir bouleverser ce régime & le remplacer par un nouveau, sans

io6 Division de la France en départements.

avoir pour Tancien le moindre égard, bien plus, en le traitant comme un ennemi.

Ainsi donc la division de la France (*) en départements fut fatale à toutes les archives des provinces, elle les atteignait en même temps que les autres rouages de l'administration, dont elles étaient les exacts représentants & les fidèles auxiliaires. Cette considération empéchet-elle d'apprécier la loi au point de vue politique, d'applaudir à l'organisation imaginée par Sieyés ? Non, certes ; on peut concilier l'approbation de la mesure avec une critique des procédés d'exécution; distinguer entre la prudence & la réflexion qui auraient mûri lentement un pareil démembrement & l'outrecuidance qui a tranché à tort & à travers. La division du territoire en départements fut faite sans études préalables suffisantes par les députés de chaque province formés en commissions & qui n'eurent certes pas le temps, en deux mois, de faire des enquêtes approfondies, ni le calme nécessaire pour se dégager des influences politiques &

Bonne mesure votée avec trop de hâte. 107

personnelles. L'Assemblée discuta la loi en trois séances & la vota le 15 janvier 1790.

Quand on pense à tout ce qu'il aurait fallu d'égards pour le passé^ les traditions, les usages, la langue ; de ménagements pour les intérêts religieux & industriels; de douceur sympathique dans les procédés pour rendre acceptables des limites qui ne s'établissent d'ordinaire qu'avec l'aide du temps, on a le droit, tout en applaudissant la pièce, de ne pas rappeler les acteurs.

Par le fait de la division des provinces en départements, les intendances se trouvaient supprimées, & aussitôt une circulaire interprétant la proclamation du roi du 20 avril 1790 est envoyée par le ministre de Tintérieur (*) à tous les intendants pour leur enjoindre de séparer les différents papiers de leur intendance^ afin de ne remettre aux nou" veaux corps administratifs que ceux qui leur seraient nécessaires pour leur administration et qui pourraient être rendus publics sans aucun inconvénient j et de garder ceux qui sont des-

I04 Formation de la France,

répétés & plusieurs triages! Prises dans leur ensemble, elles ont pourtant autant d'importance & ne méritent pas moins l'attention que les archives centrales.

La division des provinces de la France en départements fut la première cause de leur ruine. La France chrétienne avait substitué ses diocèses aux cités de la Gaule & s'était divisée politiquement en fiefe. Le duché de France & le comté de Paris étant les plus considérables, leurs seigneurs, nos rois, attirèrent les autres fiefs à eux par des alliances, ou par les procédés connus de tous les conquérants, & successivement la Normandie, l'Anjou, la Touraine, le Poitou, l'Auvergne, l'Artois, la Picardie, le Languedoc, la Provence, la Bourgogne, la Bretagne, le Bourbonnais, le Béarn, le Roussillon, l'Alsace, la Flandre, la Franche-Comté, la Lorraine, ne reconnurent qu'un seul souverain, le roi de France. L'autorité centrale, en s'agrandissant, respecta la circonscription provinciale ; elle y introduisit peu à peu l'adminis-

Provinces et intendances, 105

tration civile de trente-trois intendances, de vingt-sept généralités & l'administration religieuse de dix-huit archevêchés & de cent treize évêchés, le tout dominé par l'autorité de quarante gouvernements généraux, dont trente-deux comprenaient une province & huit des villes ou évêchés ; en outre, quelques pays d'états & d'élection ou d'abonnement.

Les archives civiles s'étaient formées des papiers de chaque administration dans les limites de ces circonscriptions & avaient mis leur transformation au pas des modifications administratives qui eurent lieu avec le temps. Les archives ecclésiastiques étaient réparties dans le diocèse & se liaient à la suprématie de l'évêque.

Cette organisation paraît plus compliquée qu'elle ne Tétait, & elle se maintint à travers les années, en se modifiant & en réformant elle-même ^es abus. Elle en conservait trop encore, puisqu'on crut devoir bouleverser ce régime & le remplacer par un nouveau, sans

I lO Apposition des scellés sur les greffes.

les autres plus confiants (*) & avec plus de dignité (*) tinrent tête à l'orage, mais tous comprirent qu'une lutte allait s'engager entre le fantôme d'autorité qu'ils représentaient & les nouvelles administrations fortes de leur institution récente & pressées d'exercer immédiatement leur pouvoir, lorsqu'une circulaire du ministre vint au secours de leur impuissance : <( Sa Majesté me charge de vous dire de ne rien faire qui soit contraire à ce nou-veau décret s'il plaît à Sa Majesté de le sanctionner, »

Après cette première dislocation des anciennes archives de l'intendance survint celle des archives judiciaires. L'apposition des scellés sur les armoires des greflfes fut à elle seule un triomphe populaire ('), & on s'y rendit comme à une fête. Trois mois plus tard, quand de tous côtés les plaintes s'élevèrent sur cette façon de mettre sous le scellé la justice & les droits des citoyens, une loi ordonna de transporter les minutes et registres des justices ci'-devant royales , seigneuriales,

Entassement d'archives au district, m

municipales et de mairie au tribunal de dis" trict dont le greffier aura la garde (*).

' Les assemblées votaient à Paris des mesures de ce genre sans aucun souci des moyens d'exécution qu'on pouvait avoir dans les départements^ & faute de voitures, d'autorité pour les requérir, d'argent pour les payer, les archives des anciens greffes furent oubliées pendant quelques années (*); puis, quand elles arrivèrent au district, elles se rencontrèrent avec les archives des monastères & abbayes déménagées à la hâte, parce que les bâtiments de ces grands établissements religieux, ayant été vendus comme biens nationaux, ne pouvaient plus les abriter. Ce fut alors au district un entassement de papiers inconcevable autant qu'inattendu, hors de toute proportion avec les locaux qu'il était possible de leur offrir, & les soins qu'on aurait dû leur donner.

Sur ces entrefaites parvint de Paris le décret du 12 mars 1792 qui ordonnait le brûlement des titres féodaux, après les avoir triés

112 Décret du 12 mars 1792,

de manière à conserver les titres de propriété utiles à la nation. Je ne reviendrai pas sur ces désastres (*). Je les ai caractérisés plas haut. On a vu que, si je ne me suis jamais élevé contre les excès de la rue, orages passagers, colères pardonnables , je n'ai pas ménagé mon indignation à ce vandalisme délibéré dans l'Assemblée & en conseil, commis en face des autorités avec leur consécration, que dis-je? avec leurs éloges & leurs applaudissements (*). Il faut donc, pour être juste, citer une exception ; le ministre de l'intérieur Benezech écrit au conseil exécutif du département de la Haute-Loire, le 29 pluviôse an rv (18 février 1796), pour se plaindre d'un brûlement de papiers d'archives; il l'osait! A la vérité, cette mesure délibérée à table, & exécutée, après boire, dans la cour d'un cabaret, était particulièrement révoltante (^). D'autres fois ces méfaits sont risibles. Je citerai un exemple. Aucune opposition n'était faite d'ordinaire à cette mesure implacable dans les conseils exécutifs

Singulier avis d'un conseil exécutif, 113

des départements composés de républicains ou de gens qui voulaient le paraître, mais les administrateurs de la Seine- Inférieure, quoique républicains, étaient Normands aussi, partant très-intéressés & disposés à tirer profit même d'un brûlement; ils écrivent le 28 septembre 1792 au ministre de l'intérieur : (( Les matières premières étant fort rares dans tout l'empire^ les parchemins qui pourroient servir à faire de la colle vau-^ droient de 20 à 2^ livres le cent peianty les papiers seroient vendus de 10 à i^ livres le cent. On pourrait le faire hacher avant la vente en très-petites parties. Quoi qu'il en soit^ la loi prononce le brûlement^ et si vous ne donnei aucune valeur à nos observations^ on brûlera tout ce qui doit être regardé comme compris dans les dispositions des lois du mois d'aoust dernier, » Roland avait sans doute envie de rire en lisant cette lettre, mais il ne voulait pas qu'on rît de ses mesures révolutionnaires, &, prenant son sérieux, il écrit en marge cette phrase banale conforme à son esprit :

1 14 l^€s Archives vont du district au chef-lieu.

répondre qu'il n'y a que le feu qui puisse faire raison des sottises et des faiblesses de nos pères.

Ce n'était pas assez de tant de bouleversements, de brûlements, de rapines; les malheureuses archives de la France subirent encore un déménagement aussi cruel que tous les autres. Une de ces lois décrétées sans enquêtes préalables, & dontTexécution, comme toujours, devait être immédiate, ordonna de transporter au chef-lieu de la préfecture toutes les archives entassées dans les districts. Pas un local préparé à l'avance, pas un crédit assuré. Dans quelle position précaire durent se trouver toutes ces archives ! Les districts ne voulaient pas les garder, les chefs-lieux ne voulaient pas encore les prendre, ici on refusait de payer les loyers des maisons qui les contenaient, là on n'avait pas d'argent pour louer des locaux destinés à les abriter, &, des deux parts, on disputait à qui incombait la dépense du transport. Même dans une ville riche comme Versailles on ne savait que faire. Le président de

La loi du 7 messidor appliquée partout. 115

radminiscracion du département de Seine-et-

Oise écrit au ministère de l'intérieur, le 22

messidor, an iv : a La réunion des archives des

ci-'devant districts au chef^lieu du département

exige un emplacement considérable. Déjà celles

de quatre districts arrivées ont rempli à peu

près cinquante chariots y et ce n'est pas la moi"

tié de ce qui doit arriver^ puisqu'il reste encore

cinq districts à évacuer^ du nombre desquels se

trouve celui de Versailles^ qui seul contient

peut'^tre autant que les quatre autres^ en--

semble. » Il demande à cet effet un local au

palais de Versailles, récemment occupé par le

fils aîné de Charles-Philippe Capet, ce qui lui

est accordé; mais tous les chefs -lieux de

département n'avaient pas un château de

Versailles vacant.

C'est au milieu de cet entassement désordonné de toutes les archives que survinrent la loi du 7 messidor an 11 & l'organisation d'un nouveau triage d'après des prescriptions formelles. J'ai déjà dit qu'elles étaient inexécutables même à Paris par les archivistes les

1 16 Choix des archivistes pour le triage.

plus compétents, que trouva-t-on dans les départements pour se charger d'une opération si délicate ? Comment fut fait le choix des archivistes? Il fut satisfaisant tant qu'il dépendit des intendants, qui choisirent parmi les anciens archivistes, bénédictins, prêtres assermentés, feudistes, & trouvèrent des sujets capables.

Ainsi en Bretagne, les archives de la province restèrent au château & à la Chambre des Comptes de Nantes, elles furent placées sous la surveillance de l'archiviste du greffe des états, qui eut pour concurrent un vieux bénédictin (*). En :re ces deux excellents candidats on pouvait hésiter, l'ancien archiviste fut préféré. Mais, en 1791, la Bretagne était respectueuse de toutes ses traditions, elle avait une position exceptionnelle dans la République, elle osait être elle-même. Dans les Basses- Pyrénées, je vois aussi qu'on choisit pour archiviste un érudit, qui, depuis trente ans, était commis au Trésor des Chartres de la maison et couronne de Navarre. Dans ce bon pays du Béam, si loin de Paris, on admettait encore

// suffit d'un certificat de civisme. 117

les ci-devant, quand ils étaient capables (*). Partout ailleurs, lorsque les administrateurs voulurent faire un bon choix, ils rencontrèrent devant eux une opposition menaçante, & à l'époque où il fut nécessaire d'opérer le triage ordonné par la loi du 7 messidor an n , ce fut bien pis (*), il suffit alors d'un certificat de civisme pour être choisi, & j'ai vu des lettres de ces archivistes improvisés qui, s'ils étaient des paléographes exercés, avaient oublié à cet exercice leur langue & leur orthographe ( ^ ). Dans la Dordogne, c'est mieux encore ; l'archiviste est nommé parce qu'il a ramassé dans les archives du département soixante mille titres féodaux^ monuments de notre ancien es~ clavage^ dont les Jlammes ont fait justice (*). Evidemment voilà un talent qui remplace tous les autres.

Les membres du bureau du triage des titres étaient, à Paris, plus compétents que les membres de la Convention : il était donc inutile de leur donner un programme, mais dans les départements, comme nous l'avons vu par

1 1 8 Excitation à la destruction aveugle,

leur composition, ces bureaux en avaient grand besoin. Dans quel esprit furent écrites & quelles conséquences devaient avoir, dans de petites localités, des prescriptions de cette nature : Le recouvrement des propriétés nationales étant l'un des principaux et des plus essentiels objets du triage» l'administration veillera â ce qu'il prenne dès sa naissance cette direction. On anéantira tout vestige monarchique ou féodal. Justement proscrit sous le règne de la liberté et de l'égalité. Indépendamment des titres et pièces qui sont à anéantir suivant les termes de la loi^ Inexpérience a démontré que presque tous les dépots sont obstrués de papiers évidemment inutiles et de rebut. C'est à débarrasser ^ à désencombrer les dépots des papiers de ce genre que les premiers soins des préposés au triage doivent tendre, La séparation de ces masses effrayantes, que le commerce réclame comme une matière précieuse dont le besoin est urgent^ rendra bien plus facile la suite de leurs opérations (*). N'y a-t-il pas là Texcitation à la destruction aveugle, & si Ton considère la brièveté du

La peur fait brûler les actes en secret, 119

temps accordé à ce travail qui doit être ter^ miné dans les quatre mois ^ n'est-il pas facile d'apprécier ce qui s'est commis, dans ce temps si court, de déplorables exécutions ( * ) ?

Quand des hommes de parti & de cette classe étaient chargés de trier les documents de l'histoire, on peut supposer leurs procédés ; quand, au milieu de la terreur qui régnait, des agents du plus bas étage étaient envoyés dans les moindres localités pour rechercher les archives entachées de féodalité & se disaient autorisés, par les représentants en mission, à pénétrer dans les maisons pour y exercer leur mandat, on peut se figurer quel fut l'émoi des familles, & dans les villes & les châteaux, quel autO'da-fe la peur conseilla. Ce furent des nuits d'angoisse, éclairées par les papiers si précieux des archives seigneuriales brûlant en cachette pour éviter les poursuites & la guillotine (*).

Le triage eut un commencement d'activité dans les départements, & fit beaucoup de mal ('), mais il ne dura pas. Ceux qui l'avaient

I20 Camus a un plan de classement,

entrepris comptaient sur les appointements^ & quand ils soupçonnèrent qu'ils ne seraient pas payés, ils se retirèrent (*). Il ne resta à l'œuvre que les plus infimes (*), & en général, quand le triage fut supprimé par la loi du 5 brumaire an v, il y avait longtemps qu'il avait cessé.

Quittons la province, puisqu'on n'y fait rien, retournons à Paris voir ce que fait le garde des archives, ce qu'il imagine, ce qu'il décide. Au commencement de 1801, le ministre de l'intérieur lui demande où en est le triage à Paris ainsi que dans les départements, & quel plan il faut suivre pour classer & rendre utiles à PEtat les documents conservés. Il répond que le travail avance dans la capitale, mais qu'il n'a été rien fait dans les départemients. Quant à un plan de classement, il n'a pas une idée; ou plutôt, il a sur ce point les idées les plus fausses : « Avam d'arrêter définitivement un plan^fai le dessein de le présenter à Vlnstitut^ de demander des commissaires dans la deuxième et troisième classe^ et

Projet de Camus, 121

de vous mettre ensuite sous les yeux^ non mes idées particulières y mais le résultat de la dis~ cussion qui sa sera établie entre ceux de nos collègues les plus versés dans ces matières, — n sera temps d'aviser alors au meilleur mode de classement des titres conservés et peut-être â la réunion des divers dépots et à Vordre éta~ bli pour leur conservation future. Cette entreprise serait prématurée avant que Von connût exactement ses possessions. Le consul Le Brun TTLa communiqué une idée que je crois juste, savoir : qu après un espace de temps donné ( trente ans par exemple )^ tous les actes publics prennent le caractère de monuments^ et à ce titre appartiennent aux musées conservateurs. On formerait en effet un très-bel ensemble^ si Von considérait cçmme trois branches qui sortent d'un même tronc^ et si Von rapprochait la collection des monuments renfermés dans les livres y mémoires y écrits qui composent la grande bibliothèque nationale^ la collection des monuments qui consiste en médailles ^ pierres gravées ^ inscriptions y que Von conserve au muséum des

1 22 Camus T^a que des idées flottantes,

antiques^ et la collection des monuments consistant en chartes^ diplômes et autres titres authentiques, C^était apprécier avec justesse les trois grandes divisions de nos monuments historiques; mais Le Brun, en provoquant leur réunion (*), se laissait aller à des idées chimériques, à des projets gigantesques qui sont le propre des esprits médiocrement pratiques, & Camus n'aurait pas dû le suivre. On voit par cette citation quelle était la perplexité d'esprit, le vague des idées de l'archiviste de la République, après dix années de direction des archives & à la fin de sa carrière. Ce retour à deux classes de PInstitut, pour combiner avec elles quelque classification bien phiosophique & bien inapplicable, n'en est-il pas la meilleure preuve ?

Le traité de Campo-Formio, du 26 vendémiaire an VI (17 octobre 1797), avait réuni à la France les Pays-Bas autrichiens, formant neuf nouveaux départements dont les archives étaient intactes. La loi du 5 brumaire an v leur avait réservé les faveurs du triage, & nous

Les Pays-Bas réunis à la France. 123

avons vu qu'il y fut exécuté avec plus de conscience & de compétence qu'ailleurs. Camus, qui appelait barbare cette loi salutaire, ne voulut pas abandonner la part de triage qui lui restait, & comme partout il s'appliqua à l'activer : « Le travail des Allemands^ écritil, est d'une lenteur^ d'une pesanteur^ d'une hésitation^ qui sont directement opposées à ce qu'exige un débrouillement et triage de titres^ travail qui doit être prompt et rapide. )> Les archivistes belges s'en vantaient (*), ils opposèrent une inertie raisonnée & déduisirent de la manière la plus calme & souvent la plus juste les raisons qui les obligeaient à aller lentement (*) : « // nous faut lire attentivement chaque pièce (^), disaient-ils. Les chartes y répondait Camus, et les monuments historiques importants à conserver sont faciles à distinguer des paperasses inutiles y par leur forme même, » Faut-il faire ressortir l'empirisme de ce mode d'examen sur l'apparence des liasses & le format des papiers? C'est toujours la même sauvagerie de procédés dans les répartitions, le

1^4 Triage imposé aux Archives des Pays-Bas.

même absolutisme dans l'envoi à Paris de tout document important, la même opposition à tout inventaire qui conservât trace des provenances. Cependant on remarque dans ces instructions une plus large part faite aux documents de l'histoire ( * ) ; c'était un progrès dans Pesprit de Camus, qui jusque-là s^en était fort peu soucié.

Au milieu de ces divergences dans la manière de procéder au triage, l'opération ne marchait pas (*) & plusieurs préfets proposèrent de la suspendre (^). Le ministre consulta Camus. Celui-ci, loin de consentir à abandonner une mesure dont il revendiquait la paternité, se porta garant de son utilité, &, en dépit de son âge, il sollicita une mission en Belgique (* ) pour inspecter le triage & le diriger lui-même . Chaptallalui accorda C^), & il partit en juillet

Ce voyage, dont il a publié une description, ne fut salutaire qu'à l'archiviste. En visitant des archives anciennes, maintenues dans leur ordre primitif & leur ancien état.

Résumé de nos pertes, 125

il les comprit mieux & revint sur bien des idées fausses^ mais il était trop tard pour s'amender complètement ; la mort le surprit sur cette bonne pente & délivra les archives de la France de celui qui aurait dû être leur tuteur & qui fut leur fléau.

Arrivé au terme de ce saccage cruellement prolongé, je voudrais en résumer Tintention, les résultats matériels & les conséquences morales ; la haine de Tancien régime, l'espé- . rance d'éviter son retour en efiaçant ses traces, une ignorance radicale du rôle qu'avaient rempli les archives dans le passé & des services qu'elles pouvaient rendre dans l'avenir : tels ont été les mobiles de nos assemblées révolutionnaires. Les résultats matériels se traduisent dans une perte immense autant qu'irrémédiable. J'ai calculé que plus de 10,000 archives ont été atteintes & plus ou moins dévastées, qu'elles contenaient un milliard (*) de documents, qu'on en a détruit plus des deux tiers, & qu'on a bouleversé l'ordre du dernier tiers. Comme conséquences morales.

126 Richesses qui nous restent,

des archives déshonorées, encore aujourd'hui sous le coup de leur ruine, montrant leurs lacunes comme des plaies, & n'ayant pu se réorganiser pour donner à l'Etat, aux familles, aux études, les secours qu'on est en droit d'attendre d'elles.

Les lecteurs qui ont eu le courage de me suivre dans ce lamentable récit différeront dans leurs appréciations, mais ils se rencontreront dans une même conclusion. Les uns, juges impartiaux, reconnaîtront que le caractère dominant de la Convention , qui est l'incapacité, se dessine dans le traitement des archives & des œuvres d'art mieux qu'en toutes choses; les autres, partisans passionnés de tout ce bouleversement politique, acceptant les excès comme des nécessités, continueront à louer la République de tout ce qu'elle a fait, mais chacun d'eux me tiendra le même langage : vous prétendez que la destruction a été épouvantable, & cependant la France d'aujourd'hui est encore le pays le plus riche en monuments écrits & en monuments de

Impossibilité de tout détruire, 127

Tare. Expliquez-nous ce problème, sous peine d'être accusé d'aveuglement ou de calomnie.

Je réponds aux uns : ne prenez pas, aux autres : ne donnez pas le change. Archives & chefe-d'œuvre de l'art ont subi une dévastation immense & d'autant plus violente que le gouvernement l'avait organisée lui-même, circonstance inouïe & unique dans l'histoire; mais leur abondance & leur masse, semblables aux pyramides, ont fatigué les destructeurs.

Dans les départements, les archives ne rencontrèrent, pour les défendre, que cette impossibilité de tout détruire ; à Paris, l'honneur d'avoir combattu pour elles appartient à quelques hommes élevés dans l'érudition & amoureux de ses documents. Nommés par la Convention, s'ils avaient obéi à ses ordres, dirigés par Camus, s'ils avaient suivi ses instructions, c'en était fait des archives de la France ; en quatre mois, limite de temps assignée par l'Assemblée & trouvée plus que suffisante par l'archiviste de la République, tout

128 Agence temporaire des titres,

était trié, jeté au feu, envoyé aux arsenaux, mis au pilon. Ils eurent le courage de désobéir à la Convention & à leur chef, & ils méritent d'être signalés à la reconnaissance publique. Je veux parler des membres de l'agence du triage des titres & leur rendre justice, m'y arrêtant volontiers; car, après avoir vécu avec les ignares destructeurs de nos archives, il y a plaisir de se trouver au milieu de leurs défenseurs, d'honnêtes gens, compétents dans leur mission & voulant le bien.

On a vu que la loi de 1794, par ses articles 16 & 17, constitua une agence temporaire des titres^ composée de neuf membres choisis parmi les citoyens versés dans la connaissance des chartes^ des lois et des monuments. Pour répondre à ce programme, il n'y avait que les archivistes, les greffiers & d'anciens bénédictins. Le nombre en était grand, leur position bien précaire, on eut la main heureuse.

Ce n'étaient ni des célébrités littéraires, ni des hommes brillants; ils appartenaient à une

Capacité et courage de ses membres, 129

classe de gens instruits, ouvriers modestes, que ne tentait aucun genre de publicité & qui faisaient pour les autres d'excellents travaux d'érudition. Ils avaient en outre la qualité qui remplace tout, la spécialité obtenue dans de sérieuses études paléographiques, dans la pratique des archives & dans la passion du métier.

Un spectacle curieux se fut offert à l'observateur, si le temps avait été aux observations philosophiques. Un gouvernement convoque une réunion d'hommes pour détruire en quatre mois les archives d'un grand pays, ces hommes acceptent la tâche ; mais, séduits par le souvenir de leurs études, par le charme de ces vieux documents, compagnons de leur vie, ils les conservent avec acharnement & on peut dire à tout prix, puisque la vente des papiers & des parchemins mis au rebut par eux assurait le payement de leurs appointements ; à tous risques, puisque les ménagements pour le passé étaient criminels & qu'on y jouait sa place & même sa tête. Ils étaient à

130 Leurs travaux immenses.

l'origine neuf membres, ils se renouvelèrent partiellement (*). La rémunération était faible (*), la besogne écrasante; il fallait vivre dans la moisissure & la poussière (^) & supporter, ce qui était plus douloureux, le dégoût d'une dévastation sauvage.

Les opérations de cette agence commencèrent le 21 novembre 1794 (*), sous le coup de la terreur qui planait encore sur tous les esprits. Elle exerça d'abord le droit que lui donnait la loi d'élire neuf déchiffreurs pour son propre service & dix-huit commis pour la section domaniale, dirigée par Cheyré & des trois la plus chargée. La section judiciaire, sous la direction habile de Terrasse, put suffire avec ses greffiers expérimentés (^). Ensuite elle aborda le triage en commençant par les petites archives, se réservant de passer plus tard aux grandes, à la section judiciaire & aux pièces d'archives déposées indûment dans la bibliothèque nationale, établissement qui, dans le nouveau régime, ne devait conserver que les pièces dites monuments historiques (®).

Crient grâce pour des documents précieux, 131

Représentons-nous ces neuf érudits en face de 405 fonds d'archives (*) contenant environ cinq cent millions de documents & n'ayant que quatre mois pout trier cette masse de papiers^ c'est-à-dire pour faire les quatre monceaux prescrits par la loi : domanial ^ judiciaire y historique y inutile. Cela donne le vertige, & on comprend bien ce que, dans un message, on disait au Directoire, dans des temps comparativement plus tranquilles :

(( // semble qu'en fixant un terme aussi court, on avait plutôt cédé au désir de beaucoup dé"" truire qu'aux raisons d'utilité qui pouvaient engager à beaucoup conserver, )) Figurons-nous surtout ces anciens archivistes si respectueux pour les chartes & les diplômes, ces vieux bénédictins accoutumés à vénérer les documents de l'histoire & obligés de suivre des errements insensés qu'ils dénoncent comme tels, après les avoir expérimentés dans la pratique. Un jour il fallait arracher d'une suite de douze cents volumes d'arrêts du conseil d'État, magnifiquement reliés, les pièces con-

132 On leur ordonne de tout anéantir,

sidérées comme étant domaniales ou historiques & ils auraient voulu respecter cette belle collection législative ; ils n'osèrent pas le faire de leur chef, ils consultèrent Baudin des Ardennes & Branchon qui remplaçaient alors, par intérim, Camus absent : a Nous n'aurions pas hésité d'après la loi à les désigner pour être anéantis y s'ils n'étaient pas reliés avec d'autres dont la conservation est ordonnée par la même loi ; mais comme elle n'a point prévu le cas particulier^ c'est à vous^ citoyens^ qu'il appartient de décider ce qu'il convient défaire pour concilier tous les intérêts (*). » Baudin écrit en marge de leur supplique : « Cette collection composée d'environ 1^200 volumes reliés^ en retirant tout ce qui est inutile^ for~

me rai t au plus 20 volumes de pièces à conser~ ver. En déliant les volumes^ on en retirerait ce qui concerne le domaine ^ la partie administrativey ainsi que ce qui pourrait convenir à la partie Judiciaire et historique; le reste serait anéanti^ comme absolument inutile, »

Quel coup d'oeil perçant ! Voir vingt volu-

L'agence résiste à Camus, 13 j

mes de pièces bonnes à conserver, dans ces i,2cx) volumes d'arrêts qui sont Thistoire administrative de la France pendant trois siècles ! Quels égards judicieux dans cette autorité aveugle qui ordonne de lacérer ces beaux volumes en faisant un choix impossible & une répartition absurde ! Les membres de l'agence baissèrent la tête & n'obéirent point, attendant de meilleurs temps; mais, dès l'origine de leurs travaux, ils discernèrent ce qu'il y avait d'insensé dans cette dispersion de nos papiers d'archives, &, tout en s'y conformant, ils le dirent hautement : (( La division des titres et archives en deux sections y Vune do~ moniale et Vautre judiciaire et administrative pour toute la République ^ nous avait paru d'autant plus respectable qu'elle se trouvait consacrée par deux lois successives^ celle du 12, brumaire et celle du 7 messidor. Dès le premier moment de nos travaux, nous nous étions bien aperçus que cette séparation de ti~ très, ayant entre eux une corrélation et une analogie mutuelle, n'était pas sans inconvé-

134 Difficultés qu'elle rencontre.

nient ^ mais notre respect pour la volonté du législateur nous faisait espérer qu'avec quelques correctifs on pourrait parvenir à former à peu près les deux dépôts que la loi exige; cependanty à mesure que nous avons avancé dans la carrière que nous devions parcourir ^ les difficultés^ les incertitudes^ les embarras se sont multipliés y et nous n'avons pas tardé à reconnaître qu'il était impossible de tracer une ligne de démarcation entre les deux dépôts^ et que l'exécution de ce plan devenait impos~ sible (*). )) Ce n'était pas assez de le dire, ils rédigèrent un mémoire dans lequel tout ce que la compétence a de force contre Tignorance, la raison contre la folie, se produit à Taise (*) : (( Plus nous avançons dans nos opérations , plus nous trouvons de difficultés dans la division des archives en judiciaire^ domaniale et même historique. L'examen des archives du bureau des domaines^ du Trésor des Chartes y ce précieux dépôt connu de toute l'Europe sçavante, des restes mêmes très-importants de la chambre des comptes^ nous prouve de plus en plus

Projet qu'elle propose. 135

que les propriétés individuelles sont liées avec celles de la nation^ que beaucoup de superbes chartes^ et bien conservées^ sont essentielles pour l'histoire comme pour le domaine et le judiciaire^ que les Jugements enfin rendus dans le domanial ou dans le judiciaire y ainsi que les actes qui appartiennent à ces deux objets, ont tant de connexité, qu'on ne peut les diviser sans morceler ou appauvrir les deux autres parties j pour en enrichir une des trois.

(( Pour obvier à ces inconvénients ^ il nous a paru qv^il r^y avait qu*un seul parti à prendre, la réunion du dépôt domanial et historique au dépêt judiciaire du palais de justice. Nonseulement on éviterait par cette réunion les difficultés insurmontables qu'entraîne le projet de division^ mais il en résulterait encore les plus grands avantages. On placerait les archives judiciaires à une extrémité ^ les archives domaniales à l'autre extrémité^ au centre la partie historique des sciences et arts et les parties mixtes et administratives. Ce projet réunit dans le même local, et comme sous la

136 Retour de Camus.

main^ tout ce peut intéresser le domaine natio^ naly les propriétés individuelles ^ la partie administrative qui appartient à l'un et à l'autre objet ^ enfin la partie historique et des sciences et arts qui se trouve souvent mêlée avec les trois autres classes, n

Ces remarques judicieuses, ces idées saines^ quoique concédant beaucoup aux préjugés du temps^ ne furent cependant pas goûtées, à peine furent-elles écoutées par l'Assemblée.

Sur ces entrefaites, Camus rentrait en France, reprenait ses fonctions d'archiviste, faisait supprimer l'agence du triage & la remplaçait par un bureau placé sous son autorité exclusive. Le malencontreux système de triage fut remis en vigueur, aggravé par cette circonstance qu'on défendait de faire des extraits & des inventaires & qu'on chargeait l'homme que nous connaissons de diriger & d'activer cette opération. De ce moment une lutte ouverte s'engagea entre Camus & ses employés, lutte fatale aux archives & tellement embrouillée, qu'il faudrait remonter à la con-

Dissolution de l'agence des titres, \yj

scrucrion de la tour de Babel pour trouver pareille confusion (*).

A la fin de 1800^ Thostilité avait atteint les dernières limites. Les membres du bureau du triage des titres font imprimer le compte rendu de leurs travaux (*)^ ou plutôt Texposé de longs griefs contre l'autorité qui leur rend impossible un triage sensé ^ tel qu'ils le faisaient avant son arrivée, tel qu'ils voulaient le continuer. Ils disent en toutes lettres que Camus cite des lois qui n'existent pas et qu'il 71^ entend rien aux opérations dont il se mêle. C'était la vérité; mais, pour la dire sans danger, il aurait fallu (®) s'assurer la puissance, & elle était contre eux. Pour toute réponse, ils reçurent le 5 pluviôse an ix (25 janvier 1801) l'arrêté des consuls prononçant la dissolution du bureau, & le ministre Chaptal ordonnait à Camus (*) de constituer le bureau des monuments historiques qui, sous un autre nom, fut composé des mêmes membres & chargé de continuer la même opération.

On n'aurait pas compris le mérite des gens

ij8 Résumé de ses travaux,

de lettres chargés du triage ( ' ), si je n'avais pas fait ce récit, un peu long, de leurs difficultés & des obstacles que rencontrèrent leurs excellentes intentions. Au début de l'opération, ils avaient adopté la tâche comme on la leur avait donnée, un anéantissement aveugle, & ils en rendaient compte d'une façon toute révolutionnaire (*); ainsi la manière dont ils traitent les archives de Cluny est bien dure & ils ne sont pas plus cléments pour les archives du Louvre (^)^ de la maison du roi (*), dont plusieurs services avaient une grande importance, des relations extérieures (^)y du clergé & des missions étrangères (^). Ils ne voyaient alors que la loi de messidor an ii, ils s'y conformaient aveuglément &- en faisaient même l'éloge C); mais bientôt, éclairés par les discussions qu'élevait entre eux la conservation ou la destruction de telle ou telle série de documents, ils se formèrent une idée toute différente, une idée juste des archives, & ils tracèrent un plan raisonné de leur organisation, qui consistait à réunir tous les documents

Us s' ingéniaient à tout conserver, 139

d'Etat à Paris, au centre politique de la France & à respecter dans les départements tous les papiers d'administration & de famille qui intéressent les localités, demandant sans plus d'ambages que les archives centrales fussent le dépôt de tous les papiers d'Etat ( * ), que les archives départementales conservassent tous les actes Juridictionnels et administratifs delà circonscription pour pouvoir faire Vappli^ cation des titres aux localités^ mais en même temps que ces archives ressortissent aux ar~ chives centrales comme à leur centre commun et qu'elles leur envoyassent l'inventaire de leurs papiers (^).

C'était dès l'abord l'organisation judicieuse, celle à laquelle tout porte & qu'entravent depuis soixante ans les habitudes prises. En même temps ils s'ingéniaient de toute manière pour soustraire les titres à la destruction ; dans leur rapport ils semblaient s'excuser de chaque document conservé, en donnant les excellentes raisons qui militaient en sa faveur. On lit encore aujourd'hui sur beaucoup de pièces ; « Aux

140 Us trouvaient mille détours.

termes de la loi cette charte devait être anéan~ ticy mais on la conserve parce que. . . » & alors mille détours pour trouver dans les idées du jour quelque raison de conservation ; une mère voulant sauver son enfant des mains du bourreau ne serait pas plus ingénieuse. Plus tard, & à mesure que les tendances destructives s'étaient calmées, que des idées plus civilisées étaient rentrées dans les têtes, le bureau du triage se vanta de tous ses méfaits ( * ) : Thistoire lui doit ceci (*), & la science cela; quand il n'a pu classer tels documents dans une série qui les protégeât, il rompait avec le principe de la centralisation & formait des archives spéciales pour chaque ministère (^). Mais le temps marchait, les projets grandissaient (*), & les membres du bureau écrivaient mémoire sur mémoire^ tantôt pour apitoyer le gouvernement & les représentants sur l'importance historique des dépôts d'archives qu'on allait bouleverser, tels par exemple que les archives de la congrégation de Saint-Maur (*),de l'abbaye royale de Saint-Denis, dite alors Fran-

Ils modifient les idées de Camus, 141

ciade (*), de l'abbaye de Montmartre (*) & même de celles non moins importantes de Tadministration municipale conservées à T Hôtel de Ville ('); tantôt, s'élevant à des considérations plus hautes, pour invoquer Putilité des documents dans les études historiques, & la nécessité de conserver aux archives le Trésor des Chartes & les Cartons des rois, qui, écrivent-ils, n'ont rien à démêler avec les livres d'une bibliothèque ; enfin, & pour tout dire, laissant percer des prétentions personnelles qui tendaient à assimiler leur triage à l'œuvre des bénédictins (*).

L'efifet le plus singulier & le plus expressif de leur expérience, je dirai mieux, de leur compétence, est d'avoir, sur plusieurs points, modifié les opinions de Camus. Ainsi, sur la question des versements de papiers d'archives, dits historiques, à la Bibliothèque nationale, ils eurent gain de cause. Dès le début (*), ils s'étaient opposés à cette répartition que rien ne motivait, excepté une vieille routine ; mais l'Assemblée en avait fait un article de sa loi du

14^ Rapport de Camus sur sa mission,

7 messidor. N'étant pas assez forts pour lu:ter de front, ils appelèrent la ruse à leur aide, dissimulant les nombreux registres & les cartons dits des rois, & opposant une force d'inertie aux ordres de Camus, qui continuait ( * ), mais mollement, à exiger l'exécution de la loi. Ils triomphèrent enfin, quand leur chef revint de sa mission en Belgique, converti à l'aspect de toutes ces vieilles archives, où l'historique n'avait aucune place, mais où chaque pièce avait la sienne & de bons inventaires pour l'indiquer. En effet, rentré à Paris, Camus rédigea un long mémoire sur sa mission &, arrivé à la répartition des documents historiques qu'il rapporte de Belgique, il hésite. Ce n'est pas le regret d'avoir arraché ces papiers aux archives qui devaient les garder ; sur ce point il maintient sa théorie (*) absolue, celle qu'il avait fait triompher à la tribune de la Convention, & qui consistait à ne laisser dans les départements aucun papier d'archives se rattachant à l'histoire & aux affaires générales ; sa raison un peu bien dédaigneuse.

// comprend un peu mieux les Archives, 143

c'est qu'en province on n'en avait que faire, n'étant pas capable de s'en servir. Son hésitation commençait à la répartition de ces documents ; les enverra-t-on, comme la loi le veut, à la Bibliothèque nationale (*) ? les déposerat-on, conformément à toutes les règles, y compris celle du bon sens, dans les archives ? Pendant dix années, il avait suivi aveuglément le premier système; sa mission en Belgique lui ouvrit les yeux, & voici dans quels termes il modifie son opinion : a Le lieu du dépôt à Paris peut être incertain ^ parce qu'il existe à la Bibliothèque nationale des chartes et des cartulairesy que même depuis la Révolution il y a été envoyé de quelques nouveaux départements des chartes et des cartulaires^ et qu'il existe aussi aux Archives nationales un dépôt consi~ dérahle de monuments historiques , composé principalement de chartes et de cartulaires.

Une partie des travaux de l'archiviste consiste dans le classement y l'analyse et le répertoire de ces actes ^ pour en rendre l'usage possible et facile. Il y a aux Archives un bureau établi

144 ^^ s'oppose au démembrement.

spécialement pour cet objet. Je me contente d'exposer les motifs qui peuvent déterminer à ordonner le dépôt soit aux Archives^ soit à la Bibliothèque nationale. Je n'exprime pas mon avis y il serait en faveur des Archives; et comme cet établissement est confié à mes soins^ on pourrait imaginer que des vues d'intérêt parti" culier ont injiué sur mon opinion. » Dés lors, il résista à la Bibliothèque nationale qui réclamait le Trésor des Chartes, le fonds historique par excellence, à la Cour d'appel ( * ), qui voulait s'emparer des archives du parlement de Paris, sauf les o///n, c'est-à-dire sauf la tête qu'on séparait du corps & que l'on consentait à laisser aux Archives, comme monument historique, à tous ceux enfin qui voulaient démembrer ce qui restait de ce grand corps de papiers d'Etat. C'est sous cette influence que les Cartons des rois, qui s'étaient peu à peu emplis de pièces importantes réservées pour la Bibliothèque nationale, n'y furent jamais transportés & sont restés aux archives.

Après tant de luttes opiniâtres avec des

Camus meurt ^ Daunou lui succède, 145

hommes plus habiles que lui^ au moment où il recomiaissaic les sages errements de leur expérience^ Camus mourut & laissa vacante cette belle position de garde général des ar-* chives.

Le premier consul héritait naturellement de la prérogative (*) la plus vivement revendiquée par les assemblées : l'autorité exclusive sur les archives & la nomination de Tarchiviste ; il choisit Daunou pour succéder à Camus. Si^ en écrivant^ je considérais uniquement ma si tuation personnelle^ si^ en m'adressant à des lecteurs sérieux, mon premier souci n'était la vérité, je vanterais sans restriction tous mes prédécesseurs; mais j'écris l'histoire des archives & je mesurerai l'éloge & le blâme suivant les services rendus & sans autre considération que la justice.

Daunou a fait quatre parts de sa vie : il a donné Tune à la prêtrise, l'autre à la Révolution, la troisième à la littérature, la quatrième aux archives. * Il ne faut pas proportionner celle-ci au nombre des années qu'il a passées

146 Daunùu était biblioih. et bibliographe.

à Thôtel de Soubise^ & ses biographes^ qui lui ont consacré deux & trois cents pages^ n'en ont pas rempli dix avec ce qui concerne Tarchiviste. £t cependant c'est uniquement sous ce rapport que je l'envisagerai. Daunou n'était pas archiviste ; sa vocation en avait fait un bibliothécaire & un bibliographe. Guérard l'a finement remarqué : « // eût été impossible de lui confier des fonctions plus conformes à ses goûts studieux que celles de bibliothécaire du Panthéon ( ^ )^ car non^seulement il aimait les livres pour les lire^ mais c'était encore pour lui un travail plein de charme que d'en faire le catalogue et de les ranger, » En effet, il n'aimait que les livres; jamais dans ses ouvrages on ne remarque cette lueur du document jaillissant dans la nuit de l'histoire comme une étoile brillante. Il ne s'arrête pas à discuter un fait par ces ingénieux rapprochements de textes qui portent la conviction dans l'esprit du lecteur^ en l'associant à toutes les hésitations de l'auteur ; il expose le fait, le juge avec sa raison, trop souvent obscurcie

Daunou î^ était pas archiviste, 147

par ses préjugés, en déduit une conclusion & passe. Cette érudition chercheuse & tourmentée d'exactitude, qui est celle de l'archiviste, lui était même antipathique ; il l'a mainte fois critiquée chez les autres & il puisait la sienne dans les livres (*). Sortant d'une bibliothèque pour entrer dans les Archives, il y apporta donc toutes les qualités d'un bibliothécaire, c'est-à-dire les qualités contraires à leur essence. Associant les opinions passionnées de la politique aux fonctions rigides de l'archiviste, il ne sut pas comprendre une organisation de papiers d'archives suivant leur esprit, ni les administrer avec le pieux respect que méritait un ancien état de choses glorieux pour la France, & qui compose son histoire ; loin d'admettre qu'aux archives il est permis d'ignorer les révolutions & les bouleversements politiques, il respecta & accepta comme chose sacrée ce qui avait été arrêté & fait par les assemblées. Il était donc le vrai successeur de Camus, & il en fut le continuateur. Tous deux bibliothécaires, érudits classiques, poli-

148 Napoléon demande un projet à Daunou,

tiques engagés dans une même haine du passé^ esprits absolus dans un même parti pris.

Les archives centrales de TEmpire demandaient une réorganisation radicale; elles ne pouvaient l'attendre que d'un esprit supérieur. Napoléon aurait saisi les principales nécessités, trouvé la véritable solution de la question, s'il eût eu le temps de l'étudier ; mais la France aussi lui demandait sa réorganisation; il avait un code civil à créer, un concordat à faire, une lutte gigantesque à sout enir contre les armées de l'Europe : serait-il étonnant que son attention eût été détournée des archives? Et cependant, au milieu de préoccupations si graves, il demande, en mars 1807, ^^ projet pour les réorganiser.

Ce fut pour elles le moment décisif; leur sort était dans les mains de Daunou, car tout ce qu'il rêverait, l'Empereur était prêt à le réaliser. Il examina ce qui avait été proposé depuis 1790, &, au lieu d'apercevoir dans ce chaos le point lumineux, de saisir l'idée simple & juste, de s'attacher au principe vrai^ & d'en

Daunou lui en présente quatre, 149

tirer une méthode pratique, il se perdit dans plusieurs combinaisons^ & présenta quatre projets en s'arrêtant au troisième, qui est le plus mauvais. Je vais les résumer. Remarquons d^abord que, dans l'historique qui précède ses conclusions, on ne voit ni un regret, ni un reproche sur le passé des archives à partir de 1790, c'est-à-dire depuis plus de dix-sept années. Daunou estimait que tous ces désastres étaient trop bien payés par le triomphe de la révolution, & non-seulement il acceptait les faits accomplis, mais l'esprit qui présida au triage des anciennes archives, à la répartition des documents en séries arbitraires, à la création d'une section historique, allait à ses idées, & fut suivi religieusement par lui & même exagéré plus tard dans sa longue carrière d'archiviste.

Ces quatre projets soumis à l'Empereur consistaient : i** à ne conserver que les archives du sceau & à répartir encore une fois tout le reste des actes, titres & papiers, entre les nouvelles administrations & juridictions.

1 50 Daunou se décide pour le plus mauvais.

c'est-à-dire à supprimer les archives centrales. Et ce projet était tellement dans sa pensée le meilleur, qu'il en fait le sujet d'un rapport spécial à Regnaud de Saint-Jean-d'Angély , président de la section de l'intérieur du Conseil d'Etat, & chargé par l'Empereur de préparer la réorganisation des archives. Dans ce rapport il lui dit : u Si ce système pouvait prévaloir^ voici pour l'exécuter les dispositions qui me sembleraient convenables (*)^ » mais, comme il est averti que Napoléon se refuse absolument à cette nouvelle dislocation, il termine l'exposé de ce projet par ces mots :

« // ne nous est pas permis de discuter ce système, trop ouvertement repoussé par plusieurs décrets de Sa Majesté ^ et surtout trop incompatible avec les caractères d'unité et de grandeur qu'Elle imprime à toutes ses créations, ))

2° A maintenir les deux dépôts, l'un d'archives récentes & vivantes s'enrichissant chaque année de versements nouveaux; l'autre d'archives anciennes, mortes, & qui ne de-

Archives anciennes et archives modernes, 151

vaient pas s'augmenter. Daiinou s'élevait contre ce partage, qui lui ôtait la meilleure part de son importance personnelle : <( Nous ignorons absolument quels avantages on se promettrait d'une distribution si étrange ^ et pourquoi les gardiens qu'il faudrait donner à ces vieilles archives et pour ainsi dire â ces tombeaux^ ne pourraient pas être occupés en même temps d'un service moins contemplatif et plus immédiatement utile, »

3* A conserver ces deux dépôts d'archives anciennes & d'archives modernes, & à faire passer périodiquement, des unes aux autres, les documents qui avaient perdu leur actualité pour revêtir le caractère de vieilleries (*).

4* A fondre ensemble ces deux dépôts sans considération de date. « // est certain ^ disait Daunou, que leur séparation n'est qu'un reste des anciennes prétentions de nos assemblées législatives y )) & en même temps il faisait ressortir l'avantage de cette unité : u Les archives appartiennent au gouvernement ^ c'est pour lui qu'elles existent^ son intérêt est de les con^

152 Le projet de Daunou a 21 articles.

server de la manière la plus sûre et la moins dispendieuse et de se les rendre tellement dis~ ponibles qu'il puisse y trouver à chaque instant les titres ou les pièces dont il veut prendre con~ naissance. Son intérêt encore est d'en ouvrir l'accès au public avec les précautions et les restrictions que les formes administratives et les raisons d'Etat peuvent exiger. Or^ cette conservation, cette économie^ cet usage toujours facile et cette publicité toujours circonspecte^ sont des avantages qu'on ne doit se promettre que d'un système général ou central établi entre les divers corps d'archives. ))

La conclusion naturelle semblait être Tadoption de ce quatrième système, mais Daunou redoutait tant les difficultés de personnes & d'attributions, qu'il y renonça en disant pour toute excuse : (( // sera plus simple de les éviter en se restreignant à l'avant^-dernier des quatre systèmes; » & il trace sur cette base un projet de décret en vingt & un articles, qui respecte toutes les archives formées en dehors des archives centrales, ne deman-

Napoléon les rejette tous les quatre, içj

dant à chacune que la remise de leurs inventaires. Les pièces d'archives mises en dépôt à la Bibliothèque impériale sont comprises dans cette répartition d'après l'article vu, ainsi conçu : <( Les conservateurs des manuscrits de notre Bibliothèque impériale déposeront aux Archives de l'Empire un inventaire des titres, chartes^ diplômes et autres monuments de l'ad" ministration publique dont ils sont déposi" t air es, »

Il y avait dans l'air une telle effervescence d'innovation, un besoin si actif d'organiser, une telle hardiesse à tout entreprendre pour réunir & consolider, qu'on s'étonne de la timidité de Daunou & du vide de ses propositions, qui laissaient les archives dans l'ornière où la révolution les avait embourbées. Il fallait le fouet vigoureux d'un génie organisateur pour les en sortir : Napoléon les remit dans la bonne voie.

En 1808, la France avait atteint l'apogée de sa grandeur, la paix était consolidée, on respirait le bien-être partout; l'Empereur,

1 54 L'Empereur décrète son propre projet.

pour la premièfe fois, pouvait se livrer exclusivement à son activité organisatrice, qui égalait au moins son activité militaire ; il s'occupa des archives, & en un trait de plume, en quelques mots il fit son décret du 15 mars. £n voici Tesprit : toutes les archives existantes à Paris y sous quelque dénomination que ce soit, et disséminées dans plusieurs édifices ^ dans les ministères^ à la Bibliothèque impériale, seront réunies dans un même local, sous une seule autorité. Les administrations ne conser^ veront dans leurs archives que des papiers ayant moins de cinquante ans.

Les archives, en ces quelques lignes, étaient constituées; Tarchitecte a tout prévu, &, son plan donné, il se livre à d'autres entreprises, pensant que son maître des œuvres, l'archiviste, suivra dans la construction un plan si fermement arrêté & n'y substituera pas ses propres idées. Loin de là, Daunou en fit à sa guise pendant que les événements du monde arrachaient l'Empereur à ces soins. L'Europe le revit à la tête de ses armées triomphantes,

Daunou ne comprend pas sa pensée. 155

& se reconscicua sous sa dictée. Cependant^ au milieu de cane de préoccupations politiques & d'afifaires importantes^ il se reprenait aux archives & revenait à la tâche. Le 15 février 18 10, il va les visiter à Thôtel Soubise^ & en sortant il écrit à son ministre de l'intérieur : (( Je voudrais un projet de décret général sur les archives. Je désirerais que Von renfermât dans les archives générales tout ce qui est antérieur au règne de Louis XV , soit des relations extérieures ^ soit du gouverne^ ment y soit de la justice ^ de sorte qu'il n'y eût dans les archives des ministères et des admi" nistrations que les papiers relatifs aux affaires de ce département depuis la première année du règne de Louis XV. Il y a à Versailles, à Rome et dans les départements y beaucoup de papiers qu'on pourrait réunir dans les archives centrales; il me semble que par ce moyen l'ad^ ministration aurait ce qu'il lui faut. Dans cinquante ans on déclarerait que tout ce qui est du siècle de Louis XV et de Louis XVI serait réuni aux archives. » En 18 12,

156 Les Archives constituées libéralement,

le 3 mars, il dicte à l'un de ses secrétaires cette note, envoyée le jour même au ministre de rintérieur : « Le comte Daru et le ministre de V intérieur appelleront auprès d'eux l'architecte Fontaine et deux autres architectes pour examiner les questions suivantes : les archives impériales sont très-mal placées; il est à craindre qu'elles ne brûlent ; or, elles renferment en quelque sorte les archives de V Europe, Le projet de Sa Majesté était de les mettre au Louvre, Peut-on mettre au Louvre la Bibliothèque impériale et les Archives? Si on mettait les Archives au Louvre, le pourrait-on dès cette année? On fera un rapport à Sa Majesté sur cet objet dans la semaine, )) Daunou, Daru, & plusieurs hommes d*Etat, donnèrent un avis favorable à ce projet inexécutable, mais les architectes présentèrent des objections raisonnées, & TEmpereur , prévoyant tous les inconvéhients attachés à Texiguïté de ce local, prit une décision radicale & décréta, le 2 1 mars 1812, la construction entre le pont d'Iéna et le pont de la Concorde d'un édifice en pierre et en

Un garde général pouvait tout faire. 1 57

fer destiné à recevoir les Archives de V Empire (*).

La concentration de toutes les archives parisiennes dans un bâtiment isolé construit exprès, ce grand dépôt placé sous un chef unique^ armé d'une grande autorité, que pouvait-on décréter de mieux, établir de plus sensé, fonder de plus durable? Mais il ne suffisait pas de décréter. Les meilleurs décrets ne peuvent se passer de Thomme de la chose, de celui qui sait traduire la théorie en action & les paroles en faits. Daunou ne put pas s'imprégner du véritable esprit de c^ sages idées. Il négligea les unes, exagéra les autres, & au lieu de marcher dans cette large voie qui lui était ouverte, il continua à suivre les vieux sentiers où traînaient ses souvenirs, & dés lors les errements anciens reprirent le dessus :

classification arbitraire, triage appliqué encore une fois aux fonds^ sections doublées, archivés départementales de nouveau dépouillées. On croit être revenu aux beaux jours de messidor an II.

158 Daunou classe les papiers des Archives.

Voyons d'abord le classement qu'il imagina. Voici son tableau systématique ( ^ ) :

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