AVANT-PROPOS
N remontant^ un jour, dans le passé de notre ville, souvent douloureux, souvent mêlé de larmes et de sang , mais toujours noble et grand, j'ai pu constater, à regret, que c^est à peine si nos historiens ont consacré quelques pages à nos anciennes bibliothèques. Il y avait là cependant no vaste champ d'explorations et d'études; peu de villes pouvaient se vanter de posséder d'aussi riches collections de ce genre, et peu également ont eu, comme Lyon, la bonne fortune d'avoir, dès l'origine de l'imprimerie , des presses aussi actives , aussi remarquables, et alimentées, sans cesse, par des écrivains dont le nom sera une éternelle gloire pour leurs compatriotes. Je me
suis donc attaché, pour combler cette partie importante de nos annales locales, à dire, quoique trop sommairement peut-être, l'origine, la fondation, le progrès et le développement successif de nos anciennes bibliothèques monastiques, privées et publiques. J'ai essayé de montrer le soin pieux et éclairé avec lequel nos pères veillaient à leur constant accroissement et à leur garde, jusqu'au jour fatal de la
Révolution (1).
J'ai montré ensuite cette dernière, d'abord calme et modérée, se bornant, dans les premiers jours, à la confiscation de nos collections monastiques ; cette mesure, quoique détestable, permit cependant la constatation régulière des richesses mises sous la main de la Nation, et sembla assurer leur conservation ; — mais quand la Révolution eut renversé toutes ses digues, et écrasé les hommes généreux qui avaient cru, naïvement, pouvoir la contenir^ le flot entraîna tout. Nos anciennes et belles bibliothèques enlevées de leurs rayons , entassées dans des greniers troués par les bombes de la Convention, pillées par les voleurs, brûlées, en partie, par les volon^ taires de la Révolution, ou détruites systéma-
(1) Voir mon Histoire des Bibliothèquu anciennes et nuhdemes de Lyon. Lyon, Vingtrinier, 1875.
tiquement^ comme <c entachées de fanatisme ou de féodalité, » ne furent bientôt plus qu'un monceau informe^ un pèle-mèle de débris de monuments les plus riches. La répartition de tous nos trésors littéraires, par égales portions, entre tous les chefs-lieux de district^ rêvée par la Convention, fut au-dessus de ses forces ; — elle ne sut que faire des ruines, — que produire un véritdDle chaos ; le Premier Consul seul eut la puissance de réparer tant de désastres et de rétablir Vordre dans cet immense désordre, de même qu'il avait, seul, su replacer la société mutilée, mourante, sur ses yéritables bases. Enfin, pour compléter ma tâche, j'ai esquissé, à grands traits, la réorganisation lente et pénible de nos bibliothèques publiques, et essayé de dire leur état actuel,
qui est encore loin de la perfection
J'aurais pu m'arrêter là; mais en même temps que le pouvoir donnait une nouvelle vie à nos collections publiques^ de simples particuliers, de modestes savants, d'opulents amateurs se plurent aussi à se créer des bibliothèques particulières ou ce que l'on a appelé des Cabinets. Si ces collections ne profitent généralement pas assez à la science et ne s'ouvrent pas assez à l'homme studieux trop peu fortuné pour se former pour lui-même une bibliothèque, il faut néanmoins savoir gré à leurs heureux propriétaires, de la formation de
ces collections particulières. Tous ont bien mérité de la science^ car que d'excellents livres n'ont-ils pas sauvé souvent d'une destruction certaine, que de reliures précieuses n'ont-ils pas su préserver de restaurations inintelligentes, et que de monuments n'ont-ils pas réunis et que leur patriotisme léguera, un jour, à notre ville ! J'ai donc cru faire un acte de justice en écrivant, ou parfois en énumérant seulement ces nombreuses collections privées, souvent formées avec tant de goût, d'intelligence et de vrai savoir. Beaucoup, malheureusement, à peine fondées, ont été dispersées déjà. . .; les instabilités de la fortune, ou bien la mort frappant aux portes de leurs détenteurs, les ont livrées aux enchères publiques, et le marteau du commissaire priseur les a jetées à tous les vents, comme la bise d'automne disperse les feuilles de nos bois. .. mais, au moins, nous saurons leurs noms, nous saurons aussi, quelque peu, ce que furent ces trésors, et un jour il se rencontrera peut-être un véritable historien qui pourra nous donner une histoire complète de notre grande et belle bibliographie lyonnaise.
Mais, à côté de nos anciennes bibliothèques monastiques privées et publiques, le passé aussi avait formé des collections non moins importantes, tout aussi riches, et que la Révolution, si souvent aveugle et stupide, a
également mutilées, — je veux parler de nos archives monastiques et municipales. Qui ne sait le soin pieux avec lequel nos corporations religieuses conservaient leurs titres de fondations, de propriété, et tous les actes qui pouvaient leur être utiles ou constater leur gloire ! Qui ignore aussi la sollicitude avec laquelle nos pères veillèrent à la garde des titres de la ville, depuis le jour où, vainqueurs d'un pouvoir qui les opprimait, ils conquirent leur autonomie et fondèrent le Consulat, Tune des plus grandes institutions que Thistoire a eu à enregistrer! Qui ne connait, non plus, ces immenses dépôts de titres formés soit par les établissements de charité, si nombreux dans notre ville, où l'aumône a toujours été inépuisable, — soit par les pouvoirs judiciaires établis à Lyon et si souvent modifiés qu'un de nos historiens anciens a pu dire d'elles : < Le caméléon n'est pas plus changeant en ses «t couleurs, ni le Prêtée en ses visages, que la « Justice de Lyon en son exercice et en sa diver- « site (1). » Néanmoins, ces riches et précieuses collections ont eu aussi à subir les plus douloureux désastres, comme nos anciennes bibliothèques. La Révolution ne les a pas épargnées davantage ; elle y a porté sa main cou-
Ci) Saînt-Aobin, BUUnrede Ijytm, p. 119.
pable; elle a anéanti les documents les plus précieux pour la satisfaction de ses haines et de ses fureurs aveugles, et elle a privé à jamais, la science et Thistoire de monuments qui eussent seuls pu permettre de combler bien des lacunes dans nos annales, ou éclairer des faits demeurés obscurs. Mais' Thistoire de ces grandes archives n'a jamais été écrite encore ; on sait qu'elles existent, mais on ignore ce qu'elles ont été et ce qu'il en reste. Je me suis donc attaché à rechercher leur origine, tout leur passé avec leurs vicissitudes et leurs désastres successifs, et à écrire cette page de notre histoire locale. Mais mon travail, je le confesse, n'est pas complet, et il est même impossible encore de le faire d'une manière satisfaisante. En effet, qui sait maintenant ce que renferment ces grands dépôts ? Chaque siècle a entrepris de les inventorier et d'en dresser des catalogues. Les hommes les plus érudits ont commencé, tour à tour, cette immense tâche, et quand elle allait être achevée, sont survenus toujours des événements politiques ou des désastres qui, en quelques heures, ont détruit leur patient labeur. Tantôt il a fallu arracher aux flammes les titres péniblement classés et les jeter dans la rue où des voleurs en détournaient beaucoup. Tantôt la Révolution, en voulant fonder un dépôt unique de toutes les anciennes archives religieuses, mu-
nicipales ou judiciaires^ les a enlevées sans ordre et sans soins, de leurs dépôts spéciaux, et n'a produit qu'une immense confusion. Tantôt aussi des conservateurs inintelligents ont jeté la plus grande perturbation dans ces collections quand Tordre commençait à y renaître. Mais il s'est rencontré heureusement des ministres distingués qui ont su, par une habile réglementation, prescrire un mode uniforme de classement, tracer le cadre d'un inventaire complet et méthodique de toutes les archives de France, — et immédiatement d'habiles archivistes se sont mis partout à l'œuvre pour le classement de tous les titres que le passé nous a légués, et que la Révolution a oublié de détruire. Mais cette œuvre, quoique poursuivie sans relâche et soumise à un contrôle supérieur et sur, avance lentement à cause de son immensité. Les archivistes n'ont pu fournir encore que quelques volumes de leurs inventaires, et des séries entières comme celles des établissements religieux, entre autres, n'ont pu être entreprises encore. Tout y est pour ainsi dire en confusion, et ce ne sera pas avant bien des années que l'on saura tous les monuments qui nous restent de ces grandes institutions. Je n'ai donc pas pu dire tout ce que contiennent nos archives, et mon travail a dû se borner à un simple précis historique, mais dont j'ai puisé les éléments aux meilleures
sources. — et en m'aidant du concours éclairé et dévoué des savants conservateurs de nos dé* pots. Je laisse donc à de plus habiles que moi le soin d'écrire aussi cette page de nos annales^ et de constater ce que le passé avait fondée et ce que la Révolution a détruit de ce grand et riche héritage.
Mais^ tout en écrivant ces pages incomplètes^ ému des désastres nombreux qui ont assailli tant de fois nos archives^ dans le passée qui les menacent encore^ hélas! dans les temps troublés et si pleins d'orages que nous traversons^ j'ai songé aussi et travaillé à leur préservation. Je ne parle pas des archives hospitalières et judiciaires. Elles sont abritées dans la maison des pauvres ou dans le palais de la Justice. Osera-t-on, un jour de tourmente politique^ pénétrer dans ces lieux sacrés et y porter une main coupable ? Mais nos archives municipales et départementales^ placées dans les combles de THôtel-de-Ville, que traversent tant de cheminées^ — sous lesquels s'allument^ à certains jours de fêtes^ tant de milliers de bougies et de centaines de lampes, — et dans lesquelles les eaux pluviales s'infiltrent de tous côtés^ ces dépôts sont exposés, chaque jour^ aux plus sérieux dangers. Pour prévenir un cataclysme imminent, j'ai cru devoir montrer^ au nom de la Commission des archives et des bibliothèques^ qui partage toutes mes vues
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à cet égards à Tautorité supérieure une Bituation qui u'est plus tenable. M. le préfet^ non moins ému que nous de ce danger permanent^ a prescrit les mesures de préservation les plus complètes, — mais il ne dispose pas des deniers de la ville^ et la commission municipale seule pouvait ordonner Tétude inunédiate du transfèrement de nos splendides dépôts dans un local moins dangereux. C'était pour elle un devoir, une nécessité, et dans un écrit que je lui ai soumis^ je lui exposai le moyen facile pour créer dans notre ville un lieu spécial offrant toutes les conditions désirables pour une semblable destination. Je lui disais entre autres : « Chacun n'at-t-il pas une caisse solide^ à l'abri du feu et de Teau^ dans laquelle il serre et conserve ses titres de famille et de propriété et ses valeurs personnelles^ afin de les transmettre^ un jour, à ses enfants ? Quelle veuille donc bien songer, avant tout, à préserver, de même, les titres de la fortune, de Tuniversalité de la famille lyonnaise, qu'elle représente et dont elle gère les intérêts ! Qu'elle ne croie pas, non plus, que les archives d'une ville ne sont, conmie on se plaît à le dire, qu'un amas poudreux de parchemins oubliés par les vers et de grimoires illisibles dont se plaisent à se repaître certaines gens qu'on traite dédaigneusement d'archéologues, — qu'on regarde môme avec une certaine pitié, comme de pau-
Yres monomanes dont le cerveau^ quelque peu malade^ réclame les soins de la Faculté. Non^ les archives ne sont pas des greniers de vieilleries. Si on daignait les visiter^ de même qu'il serait si urgent de voir, de ses propres yeux, tant de choses qui appartiennent à la ville et qui ont coûté si cher, on saurait qu a côté des titres historiques y seuls monuments véridiques de Thistoire de la cité, se trouvent aussi ses titres de propriété qui constituent sa fortune immobilière, le patrimoine commun du riche et du pauvre. » J'ajoutai enfin « que si ces titres venaient, un jour, à être détruits par un accident ou par une de ces tourmentes populaires dont on nous menace sans cesse, comment la ville pourrait-elle alors justifier, devant la justice, de ses droits de propriété méconnus par des gens de mauvaise foi ? d Mes doléances, pourtant si légitimes et si urgentes sont demeurées sans écho... La Commission municipale, prétextant qu'elle n'avait pas un mandat suffisant pour une œuvre semblable, s'est apitoyée, il est vrai, sur le sort de nos archives, comme on s'apitoye sur un pauvre, mais pour lequel on n'a que peu d'intérêt, — quelques-uns de ses membres même ont répondu «que les sciences etles arts n'étaient qu'un luxe des temps heureux et qu'il fallait attendre que Dieu nous en donnât de meilleurs, après tant de jouis de noirs orages, pour rendre
aux sciences et aux arts leur éclat terni par la Révolution ; » et elle s'est séparée sans prendre aucune décision. Faut-il dire aussi qu'elle a refusé^ en même temps^ de se prononcer sur le dédoublement du Lycée^ alors cependant qu'il s'agit du bien-être et de la vie même de centaines d'enfants enfouis^ sans air et sans soleil^ dans les cours infectes du Lycée ! ! !
Mais ce dédain regrettable ne découragera pas la Commission des archives et des bibliothèques. Elle a charge d'âme du précieux dépôt de nos archives municipales, — et elle remplira son mandat jusqu'au bout ; déjà^ par mon organe, elle a invoqué le concours et rinterventîon de VEtat, qui a le droit et le devoir de se préoccuper des intérêts d'une ville, quand celle-ci les ovblie ou les néglige. Un inspecteur général des archives (1) viendra bientôt à Lyon, pour voir, par lui-même, leur état déplorable, les locaux où ils pourraient être transférés un jour, et s'entendre avec la ville sur le moyen de la création d'un dépôt cenirai, consacré à toutes nos archives munici- /)ales, départementales et judiciaires.
Espérons donc que la voix de l'Etat sera mieux entendue que celle de quelques hommes, dont cependant le dévoùment désintéressé et
(i) Lettre de M. Francis Wey, inspecteur général des archiyes, da 3 décembre 1874.
les utiles travaux auraient dû être pris peut* être en sérieuse considération quand ils sollicitaient une mesure dont Texécution s'impose si impérieusement. — Individuellement, je ne cesserai, non plus^ de faire appel, en faveur de nos archives si tristement délaissées, au concours de tous les hommes de science et de savoir, — et dans ce but aussi, j'ai écrit les lignes qui vont suivre. C'est une lamentable histoire que j'ai tracée ; elle accuse le passé comme le présent ; elle révèle bien des fautes, bien des torts ; mais quand on les connaîtra bien, quand on saura tout ce que nous avions et tout ce que nous avons laissé perdre, est-ce que, de tous les coins de la ville, il ne s'élèvera pas un concert unanime de voix pour dire à ceux, quels qu'ils soient, qui auront à gérer nos intérêts municipaux : Nos pères ont été négligents ; nous le sommes autant et plus qu'eux peut-être ; mais Theure est venue de nous montrer plus prévoyants, plus soucieux de nos richesses. — L'état actuel de nos archives est une honte pour la ville ; eflFaçons bien vite cette honte, et, en réorganisant nos archives, nos bibliothèques et le Palais-des- Arts qui s'effondre, sachons nous montrer dignes d'être appelés les enfants de la seconde ville de France.