‹ Les archives de VeniseChapitre 141 sur 176 · JACQUES CASANOVA DE SEING ALT · texte numérisé non relu

JACQUES CASANOVA DE SEING ALT

les ambassades'; de 1777 à 1779, le Tribunal avait rencontré peu de ces officiers mystérieux, il n'en avait que trois, et il avait peu à s'en louer, car le secrétaire dit en son rapport qu'aucun d'eux ne rend les services désirables.

Parmi ceux qui à cette époque avaient offert leurs services aux Inquisiteurs d'État, se trouvait le fameux Jacques Casanova de Seingalt. Dans le cours de nos investigations, nous avons réussi à retrouver un certain nombre de documents sur ce personnage , que ses ^f(.moires ont rendu si célèbre. Avant que les Archives des Inquisiteurs nous eussent été ouvertes, les pièces relatives à cet aventurier, vraiment extraordinaire, étaient dispersées pour la plupart dans la masse confuse des pa-

* C'était un personnage très-versé dans les affaires et cérémonies diplomatiques. Il était bon observateur et savait écrire ses informations en assez bon style. Parmi les miscellanées qui sont aux Archives dk Vemse, il y a de lui un ouvi-age manuscrit qui est une sorte de Code à l'usage des Ambassadeurs à Venise. L'ouvrage est divisé en chapitres ainsi désignés : Préface. De l'Extérieur, Des Connaissances nui sont opportunes. Du Discours et de la Parole. Des Visites et de la fréquentation des Ambassadeurs. Du Cérémonial et d'abord des conférences avec les Ministres ou Envoyés. De l'Entrée publique. De l'Intervention des Ambassadeurs dans les occasions de cérémonies , telles que l'élection du Doqe, des Patriarches, des Procurateurs de Saint-Marc, du Grand Clutncelier et lors du passage de Princes étrangers par Venise. Des Nouvelles et des Relations. Cet émissaire diplomatique était sans doute le fils ou le neveu d'un .1. Cattaneo qui, eu 1743, portait lo titre à Venise d'bistoriograpbe et conseiller intime d(' Sa Majesté Prussienne et négociait officieusement pour le com|)te de ce Souverain. L'objet de sa première intervention auprès de la République avait été la réclamation d'une charmniiK; danseuse, la IJarbcrinc, récalcitrante à ses engagements avec le théâtre du Roi. Ce fut toute une affaire. (Voir le carton des Pièces secrètes. Conseil des Dix. Filza 65. Années 1743 et 1744.) Il existe aussi dans les Archives un registre intitulé : Ordini del Tribunale ail' ubbate Cnllaneo 1795, 5 octobre ; 1796, 24 janvier.

piers du Tribuniil ; nous avons formé une sorte de dossier dans lequel nous avons réuni toutes les preuves qui lui sont personnelles, et nous ne croyons pas que jamais, en cet endroit, il sera possible d'en trouver davantage. Nous nous étions d'autant plus appliqués à cette recherche, qu'alors même un organe de publicité très-intéressant, V Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux ', produisait des questions qui mettaient en doute nonseulement l'authenticité de certains faits rapportés dans les Mémoires de ce Vénitien, mais les Mémoires mêmes. Entre autres preuves incontestables , nous avons rencontré les pièces à l'appui des dénonciations qui furent adressées contre lui aux Inquisiteurs par l'espion Manucci^, les pièces à l'appui de son arrestation par le Messer Grande^, celles de son incarcération sous les plombs, de sa fuite au mois de novembre 1756, de quelques-uns de ses voyages, de son séjour en Angleterre^,

* L'IsTERMÉDurBE DES CHERCHEURS ET DES CuRiEUx (Correspondance littéraire, Notes and Queries français). Questions et Réponses , Comtnunications diverses, à l'usage de tous Littérateurs et Gens du monde, Artistes, Bibliophiles, Archéologues, etc. (Paris, Cherbuiiez, rue de Seine.) Cet utile et piquant organe de la curiosité littéraire en France a été fondé en 1864 par l'éiudit M. Cuari.ks Read.

Voir pour les questions et réponses relatives aux Mémoires de Casanova, la première année de l'Intermédiaire, pages 51, 90 , 120, 137, 153, 187.

2 Le premier rapport de l'espion G. B. Manuzzi sur J.icques Casanova est en date du 11 novembre 1754, suivent ceux des 16 et 30 novembre même année ; des 22 mars, 17 , 21 , 24 juillet 1755.

3 Eu date du 27 juillet 1755, signé Alattio Varutti Capitaine-Grand.

* Lettre de Giacomo Casanova , du 18 novembre 1763, Londres, adressée aux Cinque Savii delln Mercanzia. Dépêches du résident vénitien à Turin, Giovanni Derlendis, du 30 décembre 1769, etc. Dans la première, le résident avise que (i, Casanova lui a remis un exein|)laire (lu livre curieux qu'il vient de publier sous le titre de Confulazione délia

JACQUES CASANOVA DE SEIMGALT. »iVI

(1(; plusieurs de ses écrits historiques pendant que, de 1756 à 111 i, il mena cette vie si errante et si bizarre, qu'il a racontée, de son séjour à Trieste ' enfin, au récit duquel il arrête tout à coup l'histoire si variée et animée de son existence aventureuse. Qu'était devenu Casanova depuis cette épocjue jusqu'au jour où, sept ou huit ans plus tard, il entia dans la maison du comte de Wallenstein avec la cjuahté de bibliothécaire du château de Dux, en Bohème? Quelles vicissitudes nouvelles avaient traversé son existence? Le chapitre en est triste. Étant

storia del Goveruo Veiicto d'Amelot de La Houssaye, divisa in tre piirti. (Amsterdam 1769, P. Mortier.) Le 12 octobre 1772, le consul de V<nise à Ancône, G. M. Bandiera, signale la présence de l'aventurier dan^ cette ville, et Fait de lui aux Inquisiteurs ce rapide portrait : « Lo viddi coir occliio proprio per alcune indicationi, se Ijcne da me mai vediito lu addietro, passagfjiando franco et ardito da per tutto con buoni arne.si. (jonvcrsa in più case, e va spargendo d'essere destinato alla partenza dentro a qualche settimana per Trieste e di là per la Germania. Egli <■ un uomo d'anni 40 al più, grande di statura, di buono e vigoroso aspetlo , olivastro di carnagione, con occ/iio vivace e un peruchino corto castagno, di caratlerc fjuanto mi fu detto elato e sprezzante, e sopra Lutta for nito di loquela spiritoca e ben erudita. « Avant de rédiger ses Mémoires^ Casanova avait publié en un petit volume, devenu fort rare, le récit de sa fuite des prisons de Venise, sous ce titre : Histoire de ma fuite des prisons de la Re'publiciue de Venise ipt'un appelle les Plombs. (Ecrite à Dux, en lioliènie, l'année 1787.) L('i|)zig, chez le noble de Schonleld, 1788.

' Les lettres du consul vénitien à Trieste, Marco de ^lonti, 15 janvier 1773 (M. V.) et suivantes; celles de Casanova depuis le 8 févrici 1774, etc. Nous ferons une publication séparée de toutes les pièces que nous avons recueillies sur ce |)crsonnage excentrique. Nous l'avons déj.'i préparée sous ce titre : « La vérité sur les Mémoires dk .Jacques Casanova DE Seingalt, écrits incontestablement par lui-même », et nous saisissons ici cette occasion de remercier publiquement l'honorable et populaire éditeur allemand, M. Iîrockiiaus, de Leipzig, pour la parfaite lioinie grâce avec' laquelle il a bien voulu nous donner les informations littéraires qui nous étaient nécessaires.

à Trieste, il avait rendu des services secrets au consul vénitien dans des circonstances qui étaient bien connues du Tribunal des Inquisiteurs. Exilé, désireux de sa grâce, il avait espéré par des marques de dévouement occulte mériter la fiiveur des magistrats redoutables qui avaient la faculté de le libérer de l'exil et de lui ])ermettre de rentrer à Venise avec sécurité. Un sauf-conduit lui fut adressé à la date du 3 septembre 177-4. Il revint aussitôt dans sa patrie, se présenta secrètement aux Inquisiteurs, entre le 12 et le 18 septembre, et devint espion en service occasionnel; ses rapports ne sont pas écrits sans élégance, mais l'intérêt en est médiocre. Il s'y hasarde à faire, çà et là, de la philosophie. Les Inquisiteurs voulaient sans doute autre chose. En 1776, au mois de novembre, il eut commission de faire, pour le compte du Tribunal, un voyage en Dalmatie; mais il s'arrêta à Trieste, où ses relations personnelles avec le comte de Zinzendorf lui acquirent les informations qu'il était chargé de recueillir. Revenu, il prend le nom d'Antonio Praiolmi pour correspondre avec Leiirs Excellences. En 1779, il est agent en service actif et stipendié au mois; il fait un voyage d'explorateur dans les Marches, dont l'objet, demeuré assez obscur, paraît avoir eu pour but une information commerciale, relative à quelques consuls. En 1780, accepté de nouveau parles Inquisiteurs récemment élus, il adresse des rapports que semble avoir dictés une certaine élévation d'esprit. Cependant, à la fin de l'année 1781, Casanova encourut la disgrâce de ces Excellences dont il avait Lunt de fois imploré la générosité depuis

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qu'il remplissait cette fonction misérable de délateur ou d'explorateur secret. Le docunîent qui en fait foi est la lettre suivante :

Illustrissimes et Excellentissimes Seigneurs, Messei- GNEURS Inquisiteurs d'Etat. — Rempli de confusion, accablé par la douleur et Je repentir, nie reconnaissant absolument indi(jne d'adresser nia vile écriture à Leurs Excellences, confessant d'avoir encouru le cliâtinient pour avoir manqué à mon devoir dans les circonstances qui se sont présentées, moi , Jacques Casanova, j'invoque à genoux la clémence du Prince; je le supplie de m'accorder, par compassion et grâce, ce qu'en toute justice et en toute réflexion il peut me refuser.

Je demande à la munificence souveraine qu'elle me veuille venir en aide, afin que, pouvant subsister, je m'emploie vi{jourcusement à l'avenir dans le service où j'ai été initié.

D'après cette supplique respectueuse, la sagesse de Vos Excellences jugera quelles sont les dispositions de mon esprit et incs intentions.

Mais Leurs Excellences parurent s'émouvoir peu de cette humiliante supplique; ils accordèrent ;i l'esjiion un mois de solde, et décidèrent qu'à l'avenir Jacques Casanova ne recevrait de salaire qu'autant qu'il rendrait des services importants. Il y a lieu de croire qu'il n'en rendit plus aucun de ce (jenre vil et misérable, car son nom ne reparaît plus depuis cette époque dans les papiers ou sur les livres du Tribunal ; il quitta dailleurs Venise un an plus tard, et ne revit plus ce théâtre de ses exploits si divers.

A ce corps d'ajjents si siu(juliers appartenait aussi, dans les dernières aimées de la République, un abbé Pedrini, esprit ingénieux, de bonnes lettres, mais qui lut plutôt un a(jent philosophe ou penseur qu'un méprisable

délateur'. Jl était aux appointements des Inquisiteurs; mais lorsqu'on lit ses rapports, on se demande s'ils ne sont point plutôt les oeuvres d'un lauréat d'académie, que les écrits d'un agent secret. Ce sont de ces rencontres auxquelles, il faut en convenir, on ne s'attend guère dans cette série des papiers du mystérieux Tribunal. Les écrits de cet affidé, moraliste, ont une particulière saveur. Il semble prendre à tâche de représenter aux Inquisiteurs combien les mœurs de cette République, dont la sécurité est confiée à leurs soins, sont relâchées. Il entre en des considérations sur les abus du luxe et l'entrain effréné des sens. Ses anecdotes sont de véritables peintures de mœurs, il s'occupe de la mode , des cafés alors si fréquentés à Venise, des casini ou petits salons intimes des nobles^.

' Cet abbé R. Pkdhim proposa ses seivioes au Tribunal des Inquisileurs au mois d'avril 1784. Il ,ivait vécu pendant trente ans loin de Venise sa patrie, qu'il avait quittéi; en 1754, après avoir été secrétain- |)articulier du patricien Zaccaria Valaresso. On le retrouve ensuite à !Milan s'oecupant de matières de jurisprudence auprès du Comte Soririani et du Marquis Rossi di San-Secondo. 11 fréquente Parme et Modène; icvient à Venise pour un instant en 1766, pratique le cabinet du patricien Andréa Memmo, si versé dans les affaires politiques, se rend à Vienne jusqu'en 1767, revient à l'arme, retourne à Vienne jusqu'en 1770, va à Paris recommandé par Marie-Thérèse au Comte de Mercy- Argenteau, et passe en Angleterre, où il est accueilli par le Marquis d<! Relgiososo. Ses Rapportx pourraient être le sujet d'une publication |>iquante pour les curieux (jui sont a Venise. L'abbé Pedrini fit imprimer en 1791 un opuscule sur la JSoblesse , qui lui valut d'être appelé à la Iiufsi)ta j)our v être admonesté par lueurs Excellences.

2 En 179f), les holteglic da Kafjé les plus fréquentées à Venise |)iii les patriciens et, pour ce motif , indiquées à la surveillance du Mexser (irande (Cristofolo (^ristofoli alors) étaient : al Ponte dclV Anzolo, al Ponte del Vin, soprà la riva d(;i Scliiavoni ; la Londra, verso il ponte dclla l'ietà; le Rive^ à Saii-Moisè; San-lùttitin ^ in caiii|ii(!llo dclla Cliiesa ;

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il ne désigne personne et ne s'avilit point à nuire par des dénonciations. C'est un ajjent secret d'un nouveau (jenre, et il est à croire que les Inquisiteurs eurent le goût d'apprécier cette façon particulière de servir l'Etat, puisqu ils maintinrent ce rappoi teur à leur service pendant près de douze années. Gomme il avait aussi beaucoup fréquenté le corps diplomatique à l'étranger, et surtout à Vienne, à Paris et à Londres, il prenait aussi poui- thèse des Rapports qu'il prosentait au Tribunal, les coutumes de la diplomatie.

L'examen des documents « Infarmazioni » que présentait le Secrétaire à la fin de chaque année permet aussi de rétablir la vérité à l'endroit des prisonniers des Inquisiteurs. Combien on voit que le nombre en était restreint, si, avec ces pièces authentiques sous les yeux, on veut

ul Ponte (lei Fuseri , sul canton in Frezzaria; alla Vedova, m Frczzaria ; al Ponte délia Culzina, soprà le Zattere; ai due Recordi, in l'Vezzaria. Les Casini , pareillement Irétjuoiilés et observés, étaient ceux t/c'( Vecchi , dei Giovani, di San-Samuel , di San-Cassan et di San-Giovanni Grisostonio , aux Procuraties, et ceux de l'Axcenziune , chez Panizza, et ai Lumineti , à San-Moisè. D'après une note de police de l'année 1773, nous voyons qu'il y avait deux cent sept botleghe da caffé , réparties dans les six grands quartiers de la ville, y compris la Giudecca, de la manière suivante : soixante-dix-sept dans le circuit de la place Saint- Marc et au-dedans, dix-huit à Saint-Marc, trente à Castello, vingt-cinq à Canareggio, vinjjt-deux à Dorsoduro, onze à Santa-Groce, vingt-quatre à San-Polo. Même nombre en 1784. La population de Venise seule était en 17G5 de 149,470 âmes; celle du Docjado, c'est-à-dire de Venise, Chioggia, Grao, Malamocco, Maran, Cavarzere, Adria, Loreo, Cologna, Caorle, Torcello, Murano, Gambarare, de 248,210; celle des provinces de Terre ferme en deçà du Mincio, de 1,294,862, et celle des provinces au delà du Mincio, 560,274. L'Etat vénitien |>roprement dit comprenait donc 2,10o,346 habitants.

chercher et accepter la vérité ! Il advint fort rarement, peut-être jamais, que les quelques cachots appelés les pozzi et les quelques cellules appelées les piombi fussent tous occupés en un même temps. En 1717, un seul prisonnier est sotto i piombi, deux alli pozzi, et quatre dans les camerotti. Le nombre approximatif, pendant tout le cours du dix-huitième siècle, est annuellement de sept ou huit détenus dans ces prisons réservées à la justice des Inquisiteurs. Plus on pénètre dans l'histoire de ce Tribunal extraordinaire, plus on se rend compte qu'il fut plus effroyable encore par le mystère réellement impénétrable dont il s'entourait, que terrible par ses actes. Les apparences, l'enveloppe, sont artistement rendues et maintenues épouvantables. L'effet que cette politique ambitionnait de produire était obtenu. Le fond était moins cruel. La vérité est là. Les documents soigneusement et attentivement explorés font la lumière. Il faut, après cette besogne, beaucoup rabattre de ces terreurs. Le fait des poisons en est un exemple. Le Tribunal en avait toujours dans l'une de ses armoires, car on les trouve siï^nalés dans les différents inventaires, et il existe des correspondances dont l'objet est de s'en procurer'. Mais

1 Voir, à cet égard, un document tout spécial du résident vénitien à Florence, Pier-Antonio Marioni, du 10 mars 16.30. ArtcmvKS de Vemse, Papiers des Inquisiteurs, Correspondance. « III"" et Ecc'"' Signori Colendissimi. Ottenuto io finalmente con somma segretczza la manipulatione di due sorlj di veleni molto potenti da persona intendentissima di chimica, et che tiene copia délia maggior parte dei secreti del già Don Antonio Mcdici, famoso nella stessa professione, tra quali sono anche quesli, li mando a VV. EE. con queslo ordinario dricciato per magpior circospettione al Signer Secretario di VV. EE. con apparenza di quinte essenze salubi i richiestemi da lui..., » etc.

Voir aussi, touchant les poisons employés assurément avec moins de

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combien de fois, en un siècle, le Tribunal en a-t-il usé? C'est où il faut regarder. Dans son rapport de 1717, le Secrétaire rapporteur mentionne ce détail si justificatif aux nouveaux Incpùsiteurs : « Des poisons, le Tribunal n'en a plus que quelques petites boites que l'on dit avoir été préparées par Serpicelli, mais la recette pour les employer ne se retrouve plus, et on croit qu'ils ont perdu toute leur force. On a interroge Zanichelli, mais il s'est déclaré incapable à de semblables tnanipulations. » Aucun détail sur les rares circonstances où le Tribunal en com^ manda l'emploi ne saurait d'ailleurs échapper à l'investigation de l'historien, car les registres sent des révélateurs certains, et il serait puéril d'admettre que ceux qui en ordonnaient la rédaction pouvaient être plus discrets en telle occasion qu'en telle autre. Une des dernières tentatives de meurtre par le poison fut décrétée par les Inquisiteurs en 1767 contre un perturbateur des provinces limitrophes du Monténégro, que le Provéditeur général en Dalmatie avait signalé au « Tribunal

scruj)ulc ;mi f|iiiii/.ièine et an seizième siècle par le Conseil des Dix, en matière politique, un petit refjistre récemment découvert dans les Archives i)E Vemse, sous le litre de « Secrela secretissima ciel Con.ti'/lio dei A'», avec cette note |)artlculière : « Scripture invente in Cancel/o cy'" Barth. Coniini per circoxpectum JSirolaum Gabrielcm Secretarium et consi- (jnate nii/ii ut tule cusfoilianlur nomine Dominorum Capititm Decetn. In materia veneni conficiendi , 15V4, 22 julii. Les deux doruments, l'un du ïk décembre 1513, et l'autre du 27 avril 1527, sont des plus curieux. Il s'agit dans le premier d'un frère Jean de Ra{»ase, de l'ordre des Frères Mineurs, <pii propose dans le plus jjrand secret aux trois Chefs du Conseil des procédés admirables pour occasionner mystérieusement la mort. Le second démontre (|ue le Conseil des Dix avait résolu de faire périr par le poison le Connétable de Bourbon. Mais sa mort vio ente débarrassa le Conseil de l'exécution de cette criminelle besogne.

terrible » comme un dangereux ennemi '. Nous ajouterons que fort souvent ces ordres homicides, en des contrées lointaines, demeuraient sans exécution. Un des exemples les plus saisissants et qui, ce nous semble, n'a jamais été réA'élé, concerne la personne du fameux comte de Bonneval. Après avoir servi la marine française sous Tourville, l'armée de terre sous Catinat et Vendôme, et avoir été disgracié par Chamillard, il s'était rendu en Autriche, avait combattu contre la France et fini par se donner aux Turcs, qui l'avaient fait mahométan et pacha. Homme habile, expert dans les armes, capable d'inventions dangereuses, il avait examiné de près la situation de Venise. Mais, lorsque le Tribunal secret connut son engagement avec le Turc, et qu'il sut que Bonneval s'était déclaré l'ennemi de la République, s'inspirant alors de la raison d'Etat, il résolut de l'arracher à la vie par des moyens mystérieux. L'ordre en fut donné à l'Ambassadeur à Constantinople par une lettre des Inquisiteurs du 30 juillet 1729 ^. Cet ambassadeur,

1 Archives de Venise. Papiers des Inquisiteurs. Correspondance.

Al Provedilor General in Palmazia, etc. Molto importando per i j>iii aiti gelosi riguardi di Stalo di togliere dal mondo nella per.sona dell' ignoto forestière la causa de' proinossi turljamenli nel Montenero e le consequenze de' minacciati maggiori disturhi ed attentat!, trova opportune e necessario il Tribunal nostro da oui le viene rimesso nelf uiiilo pachetlo l'occorente di aggiungere ail' E. V. l'incarico di far che sia data esecuzione ail' opéra nei modi più cauti, meno osservabili e più secreii e sicuri. A questo effetto si valerà di persona che fosse da lei riconosciuta la più destra, capace e fedele quand' anche si trovano in disgrazia délia giustizia, alla quale oltre accordarli il perdono délie sue colpe, le veranno da lei fatti somministrare cecchini due cento in premio dell' opéra cseqiiita, etc.. 1707, 19 novembre. (Suit une explication sur le contenu des bozzelle , rpii étaient au nombre de cinq.)

- Aiu;mvES de Ve:<ise. Papiers des Inquisiteurs. Correspondance. Al

CONDAMNATIONS MYSTERIEUSES. (iW

Daniel Dolfin, répondit par une dépêche du l'i septembre, dont Yoici le passage important :

TrÈS-IllI STRES FT ExCF.LI.F.XTISSIMES SeIGNEL'RS , MeSSEI-

GNEURS TRÈs-RESPKCTÉs. — Les Ordres do ce Tribunal sont et seront toujours accueillis avec la plus grande considération et exécutés avec la ])lns rapide soumission toutes les fois qu'il y aura moyen de les accomplir. La grande prudence de Vos Excellences comprendra donc par quelles difficultés se trouve empêchée mon obéissance aux ordres qu'Elles m'ont donnés dans leurs lettres respectées du 30 juillet, fidèlement arrivées par la voie de Vienne. Uinclividii désigné dans ces lettres n'est pas ici, et l'époque où il y sera est incertaine. Vos Excellences verront la raison de ce retard dans mes dépêches au Sénat. J'ai été obligé de lui en rendre compte, parce que cette affaire est en corrélation avec d'autres et parce qu'elle fait ici le sujet de toutes les conversations.

Et de fait, il n'advint rien de cet ordre formidable, et Bonneval-Pacha vivait encore à la cour de l'Ottoman dix-iiuit ans plus tard,

Bailo alla Porta Otlomana. Prima dell' arrivo clella présente averà V. E. vediUa costà la comparsa del Générale Bonneval il quale pur troppo è vero che portatosi al serraglio di Bosnia si è avanzato dopo brève dimora verso cotesta capitale. Nella précédente nostra, délia quale riceverà annessa la replicata sono abbondantemente espressi li motivi , per li quali puô costà questo soggetto riuscir fatale alla Repnbblica et alla Cbristianità, e la di lei nota virtù non ha bisogno di maggiori spiegazioni. Ora conviene che le aggiungiaino la nécessita indispensabile e stringente di darsi mano a qualunf|ue pin gagliardo ripiego per disfarsi di un fomite che non puô se non essere rovinoso e funesto. Taie si è anche il desiderio del Senato, e V. E. ha prndenza bastante per comprenderne la gravita de' motivi per tentare ogni via per consegiiirne, se mai sia possibile l'intento, ma per tentarlo con quella segretezza , attenzionc v. cautela che tenga immune la di lei persona, la carica et in consequenza la Repnbblica da qiialunque pericolo d'impegno, etc..

La République de Venise était extrêmement jalouse de certaines branches de son industrie : elle protégeait par toutes sortes de moyens et de privilèges les manufacturiers et leurs ouvriers, mais en même temps, eile leur interdisait, sous les peines les plus graves, toute expatriation, toute communication aux étrangers des inventions qui rendaient si célèbres et si enviés certains de leurs produits. Les verriers de Murano, ces fabricants et inventeurs admirables dans l'art de faire le verre, de produire les miroirs et de les travailler, étaient, depuis un temps immémorial, l'objet constant des attentions et de la vigilance du Gouvernement. La fuite d'un ouvrier de Murano en pays étranger équivalait à un attentat à la sûreté de l'État. Il était poursuivi, jugé et condamné comme traître à la patrie. Le ressentiment public le suivait où il était, et plus il était ingénieux et illustre en son art, plus on l'estimait redoutable. Sa vie au dehors était en perpétuel danger. Les Inquisiteurs d'État, en effet, étaient ses juges. Rien de plus rare, du reste, jusqu'à la moitié du dix-septième siècle, que l'émigration d'un maître verrier de Murano. Avec l'avènement de Golbert aux affaires de France il en fut tout autrement, et la vigilance du Tribunal des Inquisiteurs à l'endroit des industries vénitiennes eut lieu d'être non-seulement éveillée, mais considérablement exercée. Ce Ministre, en effet, dont les sentiments pour la grandeur industrielle de la France méritent d'être comparés à ceux qu'avait conçus le Cardinal de Richelieu pour sa grandeur politique, avait résolu d'attirer à Paris et dans les grandes villes du royaume les plus habiles maîtres

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