V. Cousin
î)2 I.KS ARCIIIVKS DE VENISE.
et les remuements ont tant contribué à la besogne de l'histoire de cette époque.
Ces Archives ont aussi beaucoup fourni à de menues puljlications faites à Venise dans un but tout galant. Il en a paru plusieurs avec des textes empruntés à cette source austère, on 1856 et 1857, et depuis, un trèsgrand nombre. Ce fait nécessite ici quelques explications, car il ne peut manquer de paraître étrange à qui connaît peu cette coutume singulière de mettre ainsi des pages d'histoire au service d'un compliment de mariage.
Or, il est à Venise , comme en plusieurs contrées d'Italie, une habitude qui consiste à publier, à un nombre fort restreint d'exemplaires, un ou plusieurs documents d'histoire, pour honorer dans les familles l'événement d'un mariage. Ce genre d'hommage imprimé se bornait jadis à l'œuvre d'un sonnet, à la façon de quelques madrigaux ou à la production d'un épithalame. L'auteur inspiré de ces galanteries avait alors le bon goût de présenter les marques de son contentement sous une forme poétique. Un jour, c'était Imcneo trionfanle, \\x\ autre, la Gloria d'amore, ou la Ghirlanda delV Aurora, avec intervention des belles et agréables déesses de la religion païenne. D'aucuns reproduisaient encore d'anciennes louanges dites avec grâce sur la belle Venise, patrie de l'un ou de l'autre des fiancés, sinon de tous les deux, ainsi, des Quarlinc in lodedi Vcnezia\ Rien n'était mieux approprié à une circonstance de cette sorte que des inventions de cette (jualilé galante. Cette mode ful-
' Prr II- nobilixfimr inKze .Uhii-.-J- i.uli'uijnu , Venise, 1839.
HISTOHJENS, CURIEUX, CIIKIICIIKI i;S KT VISITEIHS. !>:}
L'Ile estimée avoir trop dure, ou bieu l'inspiration a-t-elle été tarie? Le sonnet, l'épithalanie, les madrifjaux, les ^gentillesses , les élégances et l(;s compliments , ont en effet disparu pour faire place au document. Ces publications d'occasion nuptiale sont devenues si nombreuses, que la collection complète depuis trente années environ pourrait former à elle seule une volumineuse bibliothèque de brochures apparues sous tout format. Cette mode que l'on a fait pénétrer inconsidérément dans toutes les classes sociales a nécessité la recherche intempestive de toutes sortes de textes originaux offrant, qui plus, qui moins, une sorte d'intérêt historique. Les richesses manuscrites des Archives de Venise présentaient une nourriture trop facile à l'entretien de ce singulier usage pour (pie de toutes parts (surtout depuis qu'il est aisé de les approcher) on ne les mît à la question. Si nous signalons ce fait, c'est qu'il appartient par sa nature aux notes que nous avons rassemblées pour ce chapitre de notre travail ; mais notre dessein n'est pas de citer les noms des éditeurs improvisés de documents ainsi empruntés, ainsi publiés et ainsi travestis en com[)limenls matrimoniaux. Le lecteur ne saurait attendre de nous une besogne aussi excessive, d'autant que les documents ainsi produits sont rarement le friiil du moindre effort laborieux ou d'une application particulière. Une telle coutume a son côté louable lorstpi'elle est pratiquée par des mains habiles et expertes en l'art <le présenter le résidtat de (juciques intéressantes recherches. Loin de nous la pensée de ne pas goûter tous les agréments de ces publications faites dans lui but aussi
94 r.ES AliCIIIVES DE VENISE.
aimable, lorsqu'elles sont l'ouvrage heureux d'un chercheur familier avec les textes. Que Cicogna, Lui(ji Carrer, Agostino Sagiedo, Vincenzo Lazari , dom Valentinelli, Tommaso Locatelli, Gughelmo Berchet, Nicolo Barozzi, Giusti dair Acqua, Rinaldo Fulin , tous ceux en un mot qui font de l'étude de l'histoire une profession, se soient délassés ou se délassent de leurs studieuses fatigues habituelles en mettant sous presse quelque pièce de leur choix bien apprêtée , bien présentée , bien encadrée, pour cette galante occasion, rien de mieux! Il est d'ailleurs à penser que leur discernement les arrêtera sur quelque fragment approprié fortunément à la circonstance : ainsi, le récit d'une fête, l'audience d'une reine à un ambassadeur, l'inventaire des écrins d'une grande princesse , l'entrée pompeuse des envoyés de la République en quelque cour, les négociations qui ont précédé l'accomplissement d'une alliance entre maisons souveraines , la remise de cadeaux de la part d'un prince pour se concilier la faveur d'un autre, les usages du vieux temps, de spirituelles lettres, de piquants mémoires, etc. Certes, la matière abonde j)our qui sait choisir. Mais qu'à propos du premier mariage venu, l'ami de famille le moins lettré pénètre en ces Aichives et en tiie le récit d'im conclave ou le texte de quelques dépêches politiques arrachées à l'ensemble du recueil , le fasse imprimer et le porte en hommage aux fiancés ou aux époux, (^'est, à notre avis, un abus, voire un ridicule. Le petit nombre des exemplaires ordinairement tirés en interdit d'ailleurs une rencontre facile aux esprits curieux qui pourraient utiliser la matière pour leurs travaux. Les
«'•poux et les parents auxquels ils sont présentés se bornent le plus souvent, en ces jours d'hymen, à la lecture du titre de l'hommage, et plus encore à la forme de la dédicace, pour l'agrément de lacpielle il est tout un répertoire d'épithètes prises au domaine de la féhcité , du bonheur, de la joie, de l'élan et de l'harmonie des cœurs , de la constance des sentiments et autres états de l'àme, qui ne sont cependant pas à l'abri du temps, des orages, des incompatibilités. Ainsi, le service rendu à l'histoire par ce genre de productions est, à peu d'exceptions près, d'une nullité absolue, et l'exercice abusii de cette coutume a de plus cet inconvénient grave de permettre à tout venant de gêner en son œuvre un chercheur phis sérieux par la pubhcation impromptu d'une pièce appelée à figurer dignement ailleurs. Il faut regretter pour l'agrément et l'embellissement des noces vénitiennes l'ancienne coxitume si galante des sonnets et madrigaux tirés sur satin rose ou blanc, avec accom])agnement de lettres ornées et d'emblèmes délicats, pour ces occasions chaleuieuses auxquelles l'aspect froid , sévère , doctrinaire et pédant d'un document sur papier vélin est peu fait pour convenir'. Cette furieuse manie d'imprimer un texte historique pour consacrer la date et le fait d'une ahiance entre familles
' \)i'< |)iililii';ui<>iis tluii {jciire cli.u'iuiml et tl'iiii clioix Iiciuciix pour ces circoiislaiices nuptiales sont enire autres eelles, toutes récentes, du chevalier Antonio Cappeili, de Modène : « Le settc alleffrezze deyli tiiiKiiiti, )' texte inédit attribué à Laurent de Médicis et trouvé dans un inanuscrit de Modène, puis Ballate , Ri.ipelti d'aniure e Poésie varie, extraites de manuscrits sur la musiqiKî des xiv'', xv*^ et wi* siècles. Cela est harmonieux et littéraire.
qui fort souvent n'ont eu et n'ont rien de commun avec l'histoire, s'est particulièrement fait remarquer aux Archives de Venise depuis la retraite du directeur chevalier Mutinelli. Oserai-je dire que, sous ce rapport , son humeur peu encourageante est regfrettable? Il est du reste à espérer que l'excès même de cet usage sera l'instrument du discrédit par lequel il se perdra. De cette guirlande nuptiale de documents recueillis dans les Archives , nous avons réuni les fleurs qui nous ont paru les plus dignes d'être conservées. Nous les présentons à titre d'échantillons curieux, devenus fort rares.
Deux dépêches du résident de la Répuhlifjue de Venise, Kocco San Fermo, à Turin (1791 et 1792), concernant V agriculture et le commerce en Piémont, avec notes par le comte Marcello. (Pour les noces Remondini-Albrizzi.)
Relation sur le gouvernement et territoire du Frioul, présentée à l'Excellentissime Collège par le gouverneur Andréa Foscolo, le F"^ juin 1525, avec dissertation sur les Relations des Rettori, par C. Foucard. (Pour les trèsheureuses noces Bergamo Venanzio.) 1856.
Relation de Bergame , lue au Sénat le 9 juin 1745 par (». B. Alhrizzi au retour de sa missior) , avec notes, et Considérations préliminaires sur l'importance des études historiques nationales, par Alessandro et Vincenzo Marcello. (Pour les noces Peregalli-Albrizzi.) 1856.
Dépêche de l'ambassadeur Marco Foscarini sur la création du pape Benoit XIV, pid)liée par les em])loyés de l'imjx'rial et roval commissaiie du district de A'onise à
IlISTOniENS, CURIEUX, CFlERCilEUUS ET VISITEfllS. 97
l'occasion du maria^je de la Hlle de Pasqiiale Govi, leur chef.) 1857.
Le Statut inédit des noces vénitiennes, promulgué en l'an 1299, suivi d'un(î Notice sur les lois vénitiennes pour la répression du luxe aux xm' , xiv'', xv" et xvi" siècles, par C. Foucard. (Pour les nobles épousailles, Spo)isalizie, Marcello-Zon.) 1858.
Relation du Frioul, j)résentée au Sénat par N. Gontarini, le 14 avril 1704, j)ubliée parle docteur .Michèle L(;iglit. (Pour les noces Privileggi-Leicht.) 18G0.
Dépêches de Vanihassade en France de Vincenzo Gradenigo et Giovanni Dolfin , envoyés auprès de Henri IV (i l'occasion de son avènement au tronc, publiées par G. M. Franco. (l'our les heureuses noces Galza-Franco.) 18(>].
Quelques dépèc/ies de Georgio Tornielli, résident vénitien ti Londrescn 1781 et 1 785 , avec ^Vof/te par M. N. Barozzi , publiées par G. Biancliini. (Pour les noces trèsheureuses Tornielli-Gobbatti.)
Les Malatesta ii Venise, par M. Guglielmo Berchet. (Pour les noces Boldù-Galbo.) 18G2.
Sur l'établissement d'un consulat de Venise ii Marseille en 1747. Actes et décrets publiés j)ai' doui Bartoloinmeo Podrini. (Pour les noces Scola-Paelella.) 1803,
Sur l'art de la verrerie , Mémoire de Sebastiano Molin, patricien de Venise, inquisiteur aux métiers (dix-buitiènic siècle), j)ublication d(! G. Lazari et Angelo Bolj»ini. (Pour les noces Bressanin-Lazari.)
Ilclalion de la forte) esse de Pafma par le provi'dilcur f/énèral Marco-Antonio Memmo , pn-senii-e au S(-nat en
î>8 LES ARr.lIIVF.S DE VEMSE.
1599, publiée par G. Gollotta. (Pour les noces Carminati-Occioni-BonafFons.) 1863.
D'inir ligne proposée par Philippe II (dépêche de l'anihassadenr Paolo Pnnita à Rome, 9 janvier 1592 (M. V.), publiée par Giuseppe Gerometta. (Pour les très-henreuses noces Golledani-Bianco.) 1864.
Lois vénitiennes concernant les ecclésiastiques jnscjn' au dix-huitième siècle. (Très-nobles noces Gomello-Totto , recueil publié par le comte Angelo Papadopoli.) 1864.
Autobiographie du duc Henri de Rohan, avec notes, dont plusieurs extraites des Archives de Venise, publiée par M. Victor Geresole. (Pour les très-nobles noces Gomello- Totto.) 1864.
Giordano Bruno ii Venise (documents inédits extraits des Archives générales), par l'abbé Rinaldo Fulin. (Pour les très-nobles noces Goraello-Tolto.) 1864.
Lettre officielle ii Garlo Capello, ambassadeur de Venise il Florence en 1529, publiée par Giacomo Piamonte. (Pour les très-heureuses noces Gei-Gini.) 1864.
Dépêche de Pietro Duodo , ambassadeur de Venise auprès de Henri IV, 29 avril 1597, j^ar le même. (Pour les très-heureuses noces Piamonte-Gei) . 1864.
licldtinn. d'Ant. -Marin Priuli, capitaine et vice-gouverneur de Vérone, lue au Sénat le 18 février 1797, publiée par G. H. Garbin et lamille. (Pour les heureuses noces Pani/zoni-Ridolh.) lS6i.
Ih'lalion du royaume de France en 1752, par Trancesco-Lorenzo Morosini, avec Notes par l'abbé Rinaldo luliii, publiées par MM. Bora, Paganuz/i, Lioni , Rota,
Pasqualin , Trentin , Balbiani et Cucchetti. (Pour les très-nobles noces de Reali Da Porto.) 1864.
Relation du congrès de Munster, lue au Sénat par Alvise Contariiii, publiée par le comte Nicole Papadopoli, (Pour les très-nobles noces Comello-Tolto.) 1864.
Relation de Candie, lue au Sénat par Bernardo Venier, duc de Candie, en 1616, publiée par les époux Costantini-Lazari. (Pour les très-nobles noces Emo-Gapodilista- Venier.) 1867.
Quittons ces cérémonies et les compliments historiques dont elles ont été l'occasion, pour retrouver des souvenirs sinon plus marquants du moins plus en rapport avec ce travail.
Les rechercbes pendant le cours de l'année 1858 lurent assez variées. jM. Bertuch, chef des chasses du roi de Danemark, informa sur l'Histoire du Danemark durant les derniers siècles, et sur la libération, en 1709, du prisonnier politique Felice Ciera ; le comte Hermann de Lunzi (de Zante) recueillit d'abondantes notices sur l'histoire des Iles lo?iiennes;\e docteur Migerka prépara un mémoire sur le Commerce au quinzième siècle ; le professeur Gecchetti informa sur les Industries anciennes à Venise; M. Manno, sujet hellénique , sur Constantiuople et 1(1 Grèce pendant l'occupution du lurc; M. Alexandre Wolf consulta les Dépèches d'Allemagne , le docteur Lampertico diri(jea ses études sur les Droits et franchises il Venise au dix-septième siècle; M. Gollotta eut en vue les biens communaux , las fiefs, les mainmortes ,
Uni vers ifa^
biblÎotheca
et le professeur Matkowich , le Commerce depuis le onzième jusqu'au quatorzième siècle. Le célèbre Ranke revint. Trente-cinq années le séparaient du temps où il avait entrepris ses (jrandes investigations dans cette même maison. lies temps étaient changés sous le rapport des difficultés. Il consulta laborieusement les Papiers d'État relatifs à la Grande-Bretagne, et, presque en même temps, M. Henri Gilbert rechercha des textes pour servir aux mémoires sur la Découverte de l'Amérique, et spécifier la part que la République de Venise a pu y prendre. Vint aussi le professeur Munch, Norvégien .
En 1858 aussi, le chevalier Mutinelli publia le quatrième et dernier volume de la Storia arcana edaneddotica d'Italia d'après les dépêches des Ambassadeurs et Résidents à Rome, Naples, Florence, Milan, Turin et Mantoue. Nous avotis dit quels étranges obstacles furent apportés à la perfection de cet ouvrage commencé en 1855; ajoutons que malgré ces obstacles, la réunion de ces textes est d'un intérêt très-vif, et qu'ils pourront toujours être consultés avec avantage par les historiens et chroniqueurs des choses d'Italie au seizième, au dix-septième et au dix-huitième siècle. Il n'a pas dépendu de M. Mutinelli de rendre cet ouvrage plus fécond et abondant en documents politiques. L'interdiction si regreLlable qui lui fut faite est la légitime excuse de l'éditeur et de l'annotateur de cette publication, que des censeurs inconsidérés n'ont pas craint d'empêcher d'être excellente. Il est étrange de pouvoir affirmer sûrement <jue le titre de directeur {fénéral des Arcliives de Venise
liit précisément pour le chevalier Mutinelli un obstacle à la libre disposition, pour la publicité, de pièces historiques (|ui ne pouvaient compromettre personne, et pouvaient être utiles à tout lecteur sérieux.
L'année 1859 fut une année de [;uerre et d'agitations politiques. L'esprit public vénitien regardait du côté des Alpes, du Mincio et de l'Adriatique. La solitude se fit au cloître des Fi-aii. La paix de Villafranca fit retomber V^cnise on inie léthargie dont on ne saurait aj^précier la profondeur h moins d'en avoir été le témoin. Temps malheureux pour toutes choses ! Jamais Venise n'a connu de plus mauvais jours (pie ceux des quelques années qui suivirent la signature de cette paix, estimée nécessaire par celui dont la voix puissante avait, peu de mois auparavant, ému et remué l'Italie. Les passions soulevées , mais non satisfaites , donnèrent lieu dans la Vénétie à une guerre aussi mystérieuse qu'acharnée entre le dominateur et le domine'. Plus de fêtes, une émigration formidable par le nombre et par l'activité, une hitte de chaque jour entre une police irrit(;e sans succès, et des comités secrets bien soutenus, l'artout la colère et le (h'pit. Plus de visiteurs étrangers. Si jamais Venise piu ut nK'rilci' l'épithète (pie Chateaubriand lui a donnée, /a villr th's ruines, ce fut alors. Epoque lugubre! Un seid étranger, Macaulay, vint en l'année 1860 aux Archives de Venise, mais il ne fit que passer, il les regarda et s'en alla. .le regrettai vivement que ce maître dans l'histoire ne fit pas une plus lar{;e connaissance avec les grands écrits politi(pies d(,'S Vénitiens d'autrclois , écrits dans
lesquels il est de ces traits de plume appliqués au récit des affaires, qui rivalisent de chaleur et de force avec les traits de pinceau d'un Giorgione et d'un Vecellio, Vénitiens aussi.
Au mois d'avril 1861, le chevalier Mutinelli , directeur depuis l'année 1848, prit sa retraite; le comte Dandolo , que des écrits distingués signalaient à l'estime publique, fut appelé à lui succéder. Ainsi que son prédécesseur, il était homme d'esprit, fin et piquant, mais dans une tout autre donnée, et était d'humeur sceptique. Son seul sourire était tout son portrait moral. Il affecta aussitôt la hbéralité, et fut d'avis que les portes de la maison n'eussent pas de clôtures. Il fît un rapport en ce sens. J'ignore s'il fut approuvé, mais il agit comme s'il l'eût été. L'attention qu'avait prodiguée son prédécesseur à la conservation jalouse des secrets du Conseil des Dix lui paraissait plaisante. A son sens, un passé pareillement accowîy;;/?' devait recevoir la lumière. Il n'y eut plus de catégories dans les communications et les permissions. Demander fut suffisant pour obtenir. Il est vrai de dire que les demandes furent des plus rares, et qu'en dehors des jeunes praticiens de l'école de paléographie, — aux Archives, d'ailleurs, ils étaient chez eux, — il y eut à peine assez d'hôtes pour occuper chaque jour les quelques tables à écrire dispersées dans la sala di studio.
Les seuls chercheurs cités par le protocole des Archives en cette année d'émotions belliqueuses et })olitiques sont : M. Giuseppe Tassini, poursuivant ses curieuses informations pour son intéressante Histoire
inSTOHIENS, CURIEUX, CHERCHEURS ET VISITEURS. 103
des Rues, Places , et Qiu:r tiers île Venise ' ; le docteur Erizzo, réunissant les Statuts des villes de la Vénétie; le jjroCesseur Miiller, savantissime helléniste, voué à y Histoire de Venise dans ses rapports avec celle de l'Empire byzantin, et dont le travail fut considérable; l'abbé Nicoletti, consultant différentes matières relatives aux mines, aux armes de guerre, etc. En 1860, le chevalier Sardagna recueillit de nombreuses pièces pour servir à V Histoire militaire de la République , et M. Fabris s'occupa de la procédure des Avogadori di comun.
Un des premiers noms qui se présentent sous cette nouvelle période est celui de Giovanni Battista Lorenzi. Le travail de ce patient investigateur mérite les plus chaleureux éloges. Depuis cette époque (1861) jusqu'aujourd'hui, M. G. B. Lorenzi, coadjuteur à la bibliothèque de Saint- Marc, n'a cessé de consulter les immenses collections réunies aux Frari pour en tirer les plus nombreux et les plus intéressants textes propres à illustrer l'œuvre grandiose qu'il a entreprise de publier sur le l'alais JJucal. lise trouvait alors à Venise un illustre écrivain anglais, John Ruskin , à (jiii son livre magnilique, » rim Stones of Venicc » , a valu la plus honorable réputation. M. Ruskin, entliousiasmé par les savants propos de M. Lorenzi , tint à hoiineui- d'eu faciliter la réalisation,
> Curiosilà Venezianc ovoero origini délie denomiiiazioni slraduli di Venezia, del dottor Giiisej)pe Tassim, V'enisi', 1858. nc>(uiis cette ))ultli- <alii>ii, M. T.issini en a enlrcpris une seeontle non moins intéressante. qui est nn recueil de louleK les condamnations prononcées par le Conseil des Dix.
LES AI'.CIHVKS DK VKMSK.
et j)rit aussitôt à sa charge les frais nécessaires pour une publication do cette importance. « Momuments pour SEiîvm A l'histoike du I*alais Ducal de Venise , ou série d'actes oj'jiciels y yelalifs depuis 1253 jusqu'en 1797, extraits des Archives de Venise et coordonnés par GlAMBA- TISTA LoRENZi, coadjuteur à la bibliothèque de Saint-Marc ; tel est le titre adopté pour ce précieux répertoire ' . Il était d'abord entré dans la pensée du patient raccoglitore de borner son œuvre à un seul volume, mais les richesses qu'il a rencontrées l'ont envahi, et l'édition, pour être parfaite, exigera trois volumes formant trois parties différentes. La première a été livrée à la publicité, et contient onze cent quarante-neuf documents intelligemment classés et répartis, comprenant la période de l'histoire du Palais depuis 1253 jusqu'en 1600. La seconde embrasse donc le dix-septième siècle, la troisième, le dixhuitième. L'histoire du Palais Ducal, considérée sous divers aspects, sous tous les aspects, art, politique, administration , c'est en vérité l'histoire de Venise même , avec l'animation de ses magistratures et le personnel extraordinaire de ses Conseils. Oue de faits curieux s'\ rattachent! que de souvenirs! <|ue de grandeurs et de d(''faites ! Ainsi ])résenté , ainsi conçu, l'ouvrage de Giovanni Battista Lorenzi ne peut man(pier d'être, pour l'historien et l'artiste, un des monuments écrits les plus utiles et les plus attachants. H ('onvient de louer lauleur, et (le r(;ndre grâces, en même temps, au libéral
' ïii('- à (rois cents cxeiiiplaircs soiilciiieiit , iloiit cent cln(|nante snr {]rand |)aj)iei' colle et denv c(;nt einqnanti; sur vélin ordinaire in-(|narl<J. (Venise, Typographie du comiuerte, de Marco Visentini, 1868.)
IHSTOIilK^S, ClJHIEl^X, cnKP.CIIKI'l'.S ET VISITEURS. 105
étran(jer qui a voulu se faire ainsi le patron généreux (le linipoi tante entreprise i]n modeste coadjuteur.
M. Gostantiui eonsultant les actes des Avogadori <li commi , le comte Girolamo Zinnani préparant une étude sur le cliel de guerre Gattaniclat/t , M. Durazzo recueillant les relations sur Rovigo, M. Lampertico sur Vicence, M. Cavattoni sur Vérone, et M. Joppi sui- Udine, le D"^ Trevisanato informant sur l'Histoire de la médecine, le D"" Gustave Oppert sur ï Empire du Mogol , M. Zanetti sur Mnrano, le D"" GarKj BuUo sur (liioggia , M. Paulovicli et l'abbé Siméon Gliubicli sur la Dalmatie, M. Lafrancliini sur Vérone au quinzième siècle , ladv Campbell, curieuse de connaître les textes politiques laissés par Fra Paolo, et le comte Broel Plater attiré par ses études sur les Correspondances des États d'Italie avec In Pologne, forment le personnel ayant eu accès aux Archives en 18(31 et 1862.
L'année 1863 présente des noms déjà cités auparavant; les nouveaux venus sont M. Alberto Errera, travaillant à un Essai sur VArt de la verrerie; le D"^ Luigi Méry, en qiu^te de documents sur la Dalmatie; M. Teza, s'engageant dans luie étude excellente à faire sur les lîr/'ornui leurs <i l'Université de l^adoue, et le professeur (Jiusepp(.' de F-eva, remarcpiabb; hisloiieu de Charles- (Juint.
Les dc'péclies de J'olognc furent communicpK'es au ])' Pilinski , celles des Cantons sitisses à M. Victor Geresole', des Eicris d' lialic i\\\ professeur Minotto, du Cottgrès
' Lu J{é/)ul)liiiur lit' IVwiivc cl le,- l'autnlis stiixses, |i.if M. N'irlin'
de Mimster à M. de Maynoncourt, en mission alors pour recueillir tous les actes européens relatifs à ce jjrand congrès. L'abbé Rinaldo Fulin, esprit charmant, avide de savoir, i)rompt et habile aux recherches, commença alors a interroger les Archives, auxquelles il a depuis arraché tant de secrets pour l'utilité de l'histoire et pour l'agrément et l'instruction des auditeurs qui ont assisté cette année à ses ingénieuses et érudites conférences.
M. de Magnoncourt ne fut pas le seul Français qui, cette année, mit à profit les papiers de la Chancellerie vénitienne : M. Ravaisson , occupé depuis longtemps déjà par des recherches sur l'histoire particulière des jirisontiiers de la Bastille, réunit les dépêches des ambassadeurs de Venise à Paris qui ont parlé de la célèbre prison et des hôtes que le Roi et ses ministres trouvèrent bon d'y envoyer.
M. Armingaud, élève de l'école d'Athènes, aujourd'hui professeur d'histoire au collège Rollin , étudia les textes du moyen âge relatifs à VEmpire latin à Constanlinople. Ce jeune historien fit une étude approfondie des sources diverses conservées sur cette époque, et son séjour à Venise fut de plusieurs mois. La bibliothèque de Saint-Marc l'attira aussi, et il y prit copie des Discours polit Iques de Nicetas (^liorisata , écrivain grec du commencement du treizième siècle.
Ceresoi.e. Curieuse et importante publication résumant avec l'indication et l'analyse des documents di|>l()matiqucs les plus variés, l'histoire des rapports si animés qui existèrent de tout temps entre Venise et les Cantons. M. Victor Ceresole , aujourd'hui consul de la (confédération lielvétifpic ;i Venise, est un des élraujjers (lui connaissent le mieux ces Archives.
La présence de M. de Mus Latrie renouvelée en 1863 aux Archives de Venise, et le yenre , nouveau pour lui , des documents qu'il indiqua pour être copiés, m'obligent à entrer ici dans quelques détails particuliers. Depuis quelque temps, M. le comte Walewski avait la {généreuse ambition d'attacher son patronage à une publication qui correspondit par sa nature h celle qu'avaient entreprise MM. Abel Desjardins et Canestrini, sous les auspices du ministre de l'Instruction publique : Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane. M. le comte Walewski, alors ministre d'Etat, avait dans son département la division dite des Sciences et des Lettres. Ce ministre, que ses fonctions politiques précédentes avaient mis à même de bien connaîtic l'importance et l'intérêt, en histoire, de bons documents émanés de la plume de bons ambassadeurs, accueillit avec bienveillance la proposition que lui adressa M. de Mas Latrie de faire réunir les dépêches des ambassadeurs vénitiens à la Cour de France qui n'avaient pas encore été copiées et étudiées.
Il s'en fallait, en effet, de beaucoup que tous les documents diplomatiques relatifs à notre histoire eussent été examinés et transcrits. Pour notre part, les commissions que nous avaient données les ministres prédécesseurs de M. Je comte NV^alewski , ne s'étaient pas étendues au delà du rè(jne de Louis XIII. Le siècle de Louis XIV, le siècle de Louis XV et de Louis XVI avaient peu fourni à des recherches attentives, réjjulières, poursuivies avec soin, dans ces Archives si riches en dépêches et en rapports. M. de Mas Latrie, désireux
F.KS AHCmVKS DE VENISE.
sans doiito de quitter pour un moment le champ des études du moyen âge qu'il avait jusqu'alors spécialement cultivé, fit connaître par un rapport ses intentions et ses ambitions à M. le comte Walewski. Je dois penser que mon honorable confrère voulut bien ne pas oublier que j'avais consacré plusieurs années consécutives au dépouillement et à l'examen de tant de documents appartenant à la série des dépêches vénitiennes sur la Cour de France, et signaler au nouveau ministre les missions dont m'avaient honoré ses prédécesseurs. M. le comte Walewski, en effet, étant à la veille de décider que la publication des dépêches des ambassadeurs vénitiens était de nature à mériter l'attention et l'appui du gouvernement, autorisa plusieurs conférences entre M. de Saux, chef de son cabinet, ^I. Bellaguet, chef de division des Sciences et des Lettres, M. de Mas Latrie et moi. A la suite des entretiens qui eiuentlieu, le Ministre prit l'arrêté du 14 juin 1863, décidant la publication en langue italienne "et française des textes iliplomatiques ordinaires des ambassadeurs de la République auprès des Rois Très-Chrétiens.
Les soins de ce travail important furent divisés de sorte que le règne des Valois et celui de Louis XIII me furent réservés, ainsi que ceux de Henri IV, de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI échurent à M. de Mas Latrie. Ce grand recueil est encore en préparation, et a luicessité j)lusieurs fois, depuis I8()! , la présence de M. de Mas Latrie à Venise poui- reconnaître et recevoir les copies commandées. Lorsque paraîtront les jirrîuiers voliiiues de cette intéressante série
(le dépêches sur cette suite de tant de rèp^nes, les historiens et les lettres sauront que c'est à M. le comte Walewski que revient l'honneur d'en avoir décidé la mise au jour.
En 1864, \es, Mosaïques de Soint-Marc ïwvani l'objet des recherches de M. Saccardo, la Condition de Venise au moyen àfje l'objet de celles de M. T. Wustenléld. Emmanuele Cicogiia réunit [)our M. Zantedeschi les pièces relatives au Professoral de Galilée à l'université de Padoue , le docteur Errera interrofjea les Dépêches de Rome ^)o\\v v.n extraire les détails siu* les Procès du Saint-Office, M. G. Lund)rosa instruisit siu' les Lois criminelles , et M. James ÎNathaniel de Hothschild consulta les Dépêches 'les ambassadeurs à la cour de France sous le ministère aussi actil qu'entreprenant du duc de Choiseul. Si M. de Hothschild, qui est un lettré dans tout le sens heureux tlu mot, et (|ui a voué une ])art de ses sentiments d'affection aux très-rares et très-beaux livres, a étudié les dépêches écrites sous ce ministère pour en produire l'histoire, il faut le louer du choix heureux de son sujet. Sous ce loufj règne de Louis XV, en effet, traversé par des systèmes politiques si opposés et si variables, il est pou de (piestions historiques plus intéressantes à méditer, il éclairer et à discuter que celles qui se sont produites sous le mitiistère du duc de Choiseul, soleil brillant (mtre deux satellites de peu de gloire, Bernis et d'Aiguillon.
Le baron de [liibner vint l'année suivante. Ses goûts
politiques se seraient trouvés alors inoccupés, si pour charmer les loisirs (jue venait de lui créer sa démission de toutes charges dans l'Etat, il n'eût porté son attention sur l'examen des dépêches vénitiennes datées de la Cour de Rome sous le pontificat de Sixte-Quint. M. de Hùbner fut plein d'ardeur pour cette belle étude. Des Archives de Venise, il passa à celles de Florence, et de ces dernières à celles de Rome, auprès desquelles il apprit sans doute le moyen de reparaître promptement dans le service actif de l'État et du prince. Peu de temps après son arrivée, en effet, il fut nommé ambassadeur à cette Cour pour l'empereur d'Autriche, son souverain. A la même époque, M. Charles Jarre s'enquit de pièces relatives aux Templiers, et recueillit les documents sur les derniers rapports de Venise avec la France. L'abbé Magrini, pour un essai sur la Vie et les œnvres de Palladio, le docteur Odhncr pour V Histoire de la Suède jus(]ii'en 165-4, le docteur Élia Lattes pour un Essai sur le Commerce, l'industrie et l'agric^iltiire (de 1300 à 1500); M. Gardiner Rawson occupé de l'histoire du Règne de Jacques P% le professeur Yalsecchi de l'examen analytique des Statuts en Italie, M. Sif;ismond Spitzer de V Histoire de l'Empire ottoman, fréquentèrent aussi, dans le cours de l'année 18G5, la Sala dei stndiosi, A cette date encore appartient l'intéressante mission du comte de Laferrière-Percy, revenant alors de Florence, de Naples, de Rome, de Modène et de Mantoue, après avoir passé par Londres et Saint- Pétersbourg, dont il avait successivement exploré les Archives pour l'avantage et le profit du .';rand recueil
TIISTOrjENS, CraiFJ'X, CIIERCnEURS F/r VISITEITHS. Hl
(les Lettres prirres et des missives de Catherine de Medicis, dont la publication lui a été confiée.
Le chiffre diplomatique sous la République de Venise, si grande maîtresse en affaires secrètes, si jalouse de ses communications, si vigilante à l'endroit de ses délibérations, avait été l'objet des soins les plus attentifs de la pai t de ceux qui la gouvernaient. Dès le moyen âge la République avait des chiffrcurs {cifristi) , et dès ces temps reculés elle avait confié au Conseil des Dix la surveillance, la {farde et l'invention sans cesse renouvelée des chiffres d'État. Le chiffre vénitien méritait donc une étude spéciale : il a trouvé son historien dans la personne de M. Luigi Pasini, jeune employé aux Archives, et que tous ceux qui ont fréquenté la Sala di studio pendant la direction de M. Mutinelli et du comte Dandolo , ont bien connu. Préposé à la surveillance de cette salle, ce jeune et intelligent employé s'est acquis l'estime et je pourrais dire l'affection de chacun. Essentiellement instruit du classement des archives proprement dites de la République, il sut être utile à tous par son expérience obligeante, et c'est de toute justice de ne pas quitter ce chapitre sans consacrer à ses services un souvenir reconnaissajit. L'histoire des chiffres et l'étude de leur interpnitation ont été l'entretien tout spécial de sa curiosité. Les documents qu'il a réunis sur cette matière originale sont abondants, précis, pro})res à éclairer vivement cette science peu cultivée des écritures secrètes. Nous connaissons l'ensemble de ses travaux, et nous en annonçons le résultat aux curieux avec une satisfaction
112 LES ARCHIVES ItK VEMSK.
d'autant plus (jrande que iious sommes assuré de l'intérêt particulier qu'ils trouveront à consulter un ouvrajje aussi véritablement original que le sera celui de M. Luigi Pasini. Il commença, dès l'année 1865, à formel" le recueil considérable des documents spéciaux à l'histoire du chiffre diplomatique de la République de Venise, et, depuis, la collection qu'il a formée peut être regardée comme un répertoire dont l'intérêt s'adresse h toutes les chancelleries et cabinets de l'Europe. Juscju'à présent, aucun travail de ce genre n'aura été produit aussi complet et aussi varié.
Les Archives de Venise comptent aussi parmi leurs plus fidèles fonctionnaires le professeur Cecchetti. Nous l'avons nommé déjà plusieurs fois dans le cours de ce chapitre, mais l'assiduité de ses études mérite mieux qu'une simple mention. Il a déjà fourni à la publiciU; sur ces Archives de nombreux mémoires utiles à consulter, sortes de guides pratiques pour la production desquels les historiens et les chercheurs doivent toujours manifester de la reconnaissance, car, pour la sûreté des investigations, il n'y a point de meilleur conseiller qu'un simple catalogue pratique. M. Cecchetti en est encore à devoir produire un grand travail d'ensemble. Nous supposons en effet que tous les opuscules (ju'il a publiés jusqu'à ce joui- n'en sont que les apprêts. Néanmoins, on ne jMMit consulter (ju'avec avantage ses différents mémoires, qui presque tous ont été lus dans la docte compagnie de VAteneo Veneto. En l'année 18<)(), il a mis au jour une étude intéressante sur les Lois de la Jirpub/iffiir concernant les i>risons tic Iniat. des Ao/cs statistiques en colla-
boration avec M. F. Gre^jolin , et depuis cette époque différents autres travaux que distin^juent à la fois et le cachet de l'érudition et le caractère de l'utilité'.
Le 26 juillet de l'année suivante, en 1866, un étrange visiteur se présenta aux Archives de Venise. Sa visite a, depuis, fait bruit dans le monde. Ne pas en exposer les détails dans ce chapitre, qui est comme un Journal de ces Archives, serait faire preuve d'une réserve et d'une discrétion peut-être excessives. Tous les faits qui se rattachent au séjour, si bref qu'il ait été, de ce visiteur inattendu, forment d'ailleurs l'entier épisode qui a nécessité trois mois plus tard la rédaction de l'article X\ III du Traité de Vienne. Or l'importance de cet article pour l'intégrité des Archives vénitiennes étant considérable, le récit des circonstances qui en ont soulevé la discussion et produit la rédaction ne saurait être ici hors de cadre.
Le 5 juillet de l'année 1866, la Vénétie fut cédée à la France. Au sens rigoureux du mot, dès le 5 juillet par conséquent, l'Autriche n'avait plus aucun droit de souveraineté à exercer en Vénétie. Mais comme un Empire qui compte dans une province environ cent mille hommes d'armes et une administration considérable, ne
' Les prin(:i|).ilc.s piihlicalioiis du chevalier Rnrtoloiniiico Cecciikt'ii , premier sc-crétaire actuel des Archives de Venise, sont : Gli Arc/iirii délia Repubhlica Venela dal secolo xiii al xix. — Gli Archivii délia Repnh/jlica ed il Notarile, schéma di un opéra (1864). — SuW htituzioiie dei M(t(jislrati dclld Rrpiihhlica Veneta jiiio al xecolo xiii. .Memoria, 1805.
— Uiia Visita nt'f/li Archivii di Venczia. Relazione, 1866. — // l>(iyi'.
— La I //(/ i:u'ilc ilei I i-ncziaiii , clc.
peut la quitter aussi vite qu'un locataire le ferait d'une maison , et qu'un tel ouvrage , traité par voie diplomatique, exige un cérémonial à observer pour l'envoi, la réception et les conférences des plénipotentiaires, il résulta que l'Autriche figura encore dans la Vénétie pendant plusieurs mois. Son rôle naturel, pendant ce temps nécessaire à la dernière exécution des conventions, eût dû être passif : il le fut en toute perfection à de nombreux égards ; il ne le fut pas du tout à divers autres.
Dix-sept jours après cette cession de province faite par un Empereur à un autre Empereur, et avant l'arrivée du représentant du souverain en faveur duquel l'acte de cession avait été reconnu, un Religieux de l'ordre de Saint-Benoît, sujet autrichien, historiographe, Morave d'origine, homme fort instruit d'ailleurs, Dom Béda Dûdik, se présenta aux Archives de Venise, accompagné d'un sous-lieutenant d'artillerie. Nul n'était avisé de l'arrivée de cet étranger, moins encore de l'objet de sa mission. Introduit dans les pièces de la direction, le moine, appuyé de l'officier son paladin, montra des façons de conquérant. Le directeur (comte Dandolo) n'étant pas encore présent, le sous-directeur (chevalier Toderini) reçut les deux visiteurs. A la soudaine réquisition que l'un d'eux adressa sur un ton impérieux au sous-directeur pour avoir la communication des Catalogues officiels des Archives, afin de procéder, disait-il, au dépouillement qu'il avait commission de faire, M. Toderini répondit avec tranquilUté qu'il n'appartenait pas à lui, subordonné, mais à son chef, le directeur général, de reconnaître un pareil ordre. Dom Béda, tout en
HISTORIENS, CURIEUX, CHERCHEURS ET VISITEURS. ll.>
affectant de l'indignation pour ce peu d'empressement, comprit cependant la parfaite convenance de la réponse, et consentit à attendre le chef des Archives, qui, sur ces entrefaites, arriva. Le moine et son chevalier furent aussitôt introduits dans son cabinet. Dom Béda prenant alors la parole, remit au comte Dandolo une lettre ouverte, écrite en langue allemande, d'après laquelle, par ordre exprès de Sa Majesté l'Empereur François-.Tosepli, M. le comte de Crenneville, son aide de camp général, lui donnait ordre, à la date du 1 7 juillet, de se rendre aux Archives de Venise pour y examiner, choisir et emporter tous les documents concernant l'Istrie, la Dalmatie, l'Albanie, les territoires d'Aquilée, de Gorice et de Marano, les dépêches des anciens ambassadeurs de Venise en Allema(;ne, en Pologne et en Suisse, et to^it ce qui serait indiqué dans un catalogue qu il lui appartenait de former. La surprise, ou, pour parler plus juste, l'émotion du chef respectable des Archives de Venise fut extrême, et dans le rapport intéressant qu'il a fait de cette exécution du 22 juillet, il n'hésite pas à dire qu'il s'étonne d'avoir pu contenir l'indiffiiation que l'injonction d'un ordre aussi regrettable lui avait fait éprouver.
Le comte Dandolo, ainsi sommé, répondit aussitôt que sans mettre en doute la vc'iacité de cette commission, il ne pouvait l'accepter avant de l'avoir reconnue, et que vu son ignorance de la langue allemande, il devait, avant toute réponse, la faire traduire par un des employés au service de la direction. La traduction faite, M. Dandolo comprit (pic d'après la teneur perfide do l'intimation, le moine pouvait, sans aucun ménagement,
(l('j)oiiillcr ces incomparables Archives de tout ce qu'elles renfermaient de plus précieux. Toutefois il fit observer qu'il ne connaissait pas la signature « Crenneville » , et que si un aide de camp était l'intermédiaire habituel de l'Empereur pour faire parvenir les ordres à son armée, le ministre d'État était le seul à qui il appartenait de transmettre les ordres de Sa Majesté aux autorités administratives. Sur cette observation très-nette, le moine et le paladin jetèrent les hauts cris, luttant à qui des deux empêcherait ce vieillard offensé de donner cours à ses trop justes réclamations ; mais le comte Dandolo s'adressant directement à l'officier, lui dit : « Le silence, Monsieur, doit être ici votre fait. Jusqu'à présent, votre rôle en cet endroit n'est et ne peut être que celui d'un témoin : l'exercice de votre mandat tout spécial ne commencera (ju'avec l'emploi de la force. » Ainsi finit l'altercation. Revenant alors à la mission du moine , le comte manifesta sa surprise de ce que l'Empereur pût ainsi se contredire par un ordre qui détruisait une décision émanée , non pas des Princes ses prédécesseurs, mais de Sa Majesté même, et dont la teneur se trouvait dans les actes officiels, décision précieuse (jui assurait depuis 1854f aux Archives de Venise leur intéfjrité perpétuelle. Le décret avait-il été raj)porté ? Non. Des répliques si vives et si précises n'étaient pas faites pour calmer les ardeurs du Reli^jieux. Des menaces de contrainte par la force armée furent proférées, et l'invasion des Archives fut annoncée connue devant être immédiate. I^e directeur comprit alors que toute lutte serait inutile, car il devenait manifeste que l'officier
(l'artillerie n'avait accompagné le religieux que pour «lécider, si l'occasion le voulait, du nombre de soldats qui seraient nécessaires à l'envahissement de l'édifice et au transport des Archives de l'ancienne Venise sur un bâtiment autrichien. Sa déclaration — la seule que pour le moment il put faire — fut que, sans rien rétracter de ses observations, il cédait non à la raison, à la justice et au droit, mais uniquement à la force, et surtout parce qu'il n'avait en son pouvoir aucun moven de résistance. Il fut alors décidé du mode applicable à l'exécution de cet enlèvement. Le directeur choisit pour assistant le jeune employé aussi fidèle que sagace dont nous avons parlé précédemment, M. Luigi Pasini, avec mission de prendre une note exacte de chaque registre et liasse destinés à faire partie du butin de l'ennemi. L'heure tardive empêcha l'exécution pour le jour même, il fut convenu qu'elle serait effectuée le lendemain.
Le directeur avait néanmoins conservé quelque espoir d'empêcher ce méfait par un recours plein de loyauté et de courtoisie auprès du gouverneur militaire, le général baron Alemann. Il lui exposa tout ce qu'avait de grave un tel excès, combien insolite était la forme de cette mission , combien était atteinte sa responsabilité personnelle à l'égard de Venise, de l'Italie, de l'Europe même. Le Gouverneur déclara authentique la signature de l'aide de camp de l'Empereur, positive la volonté de Sa Majesté, et déclina, courtoisement d'ailleurs, toute autre ingérence que celle qui lui était prescrite.
La ville de Venise s'émut. L'Institut dressa un mémoire, la Municipalité un autre. Le Gouverneur mili-
taire répondit à l'Institut et à la Municipalité une même chose en termes différents. On en appela au consul général de France, qui sans doute ne se rendant pas un compte suffisant de l'état politique des choses et de la valeur du traité de cession à la France, traité qui désormais plaçait la V-énétie sous le droit des (jens , déclara , dans son embarras, qu'il en référerait à son ministre. Le marquis Pepoli , gouverneur des provinces déjà libérées, averti, instruisit par voie rapide l'Empereur des Français et le Ministère italien. Mais tout cela demanda des heures et des jours, et pendant ce temps le spoliateur procédait à son ouvrage.
Le matin du 22 juillet, en effet, dès huit heures, Dom Beda Dûdik s'était présenté aux Archives, en la même compagnie de l'officier d'artillerie, suivi cette fois d'un peloton de soldats du génie. Reçu par le jeune et intelligent employé à qui était incombé le pénible devoir de l'assister, l'envahisseur accomplit ce que sans doute il appela « son devoir » avec une rigueur sans limite. Nul égard pour les séries les plus indispensables à l'étude de l'histoire des Vénitiens ! N'eût-il encore dérobé que les cartons renfermant des documents d'un intérêt spécial à l'Autriche, cet acte aurait pu sinon être excusé, du moins être expliqué et atténué. Loin de lui cette réserve si juste et si bienséante! Il enleva sans nulle hésitation les cartons des Délibérations du Sénat, ces preuves journahères et séculaires de la vie politique de Venise au temps où elle était une puissance, titres intimes de son histoire, pour lesquels le respect était plus qu'un devoir. Était-ce l'Empereur (]ui lui avait j)rescrit ce rapt plus
particulièrement que tout autre dans ce noble édifice qui n'appartenait même plus à son empire? Personne ne le voudra croire. Et lui eût-il même encore appartenu , eùt-ce été son droit de faire ravir ces grands recueils pour l'ornement des collections de son palais, dans ses provinces allemandes héréditaires?
En ces deux jours du 22 et du 23 juillet, le moine autrichien, militairement soutenu, enleva à la ville et commune de Venise treize cent trente-six registres, cartons et liasses, dont la disparition détruisit manifestement la glorieuse harmonie des grandes Archives vénitiennes.
Loin de nous cette ingénuité de croire que l'Empereur d'Autriche ait prémédité l'exécution des opérations violentes de Dom Béda Diidik ! Notre conviction même est que dans les circonstances politiques fort douloureuses où se trouvait, au mois de juillet 1866, son auguste maison , François-Joseph avait à l'esprit et au cœur d'autres préoccupations que celle d'envoyer à Venise un religieux pour opérer l'enlèvement de documents antiques.
Sa Majesté ne fut, selon nous, que peu responsable des actes funestes de son mandataire. Le seul coupable fut cet explorateur des Archives de Venise pendant les journées des 21, 22 et 23 juillet 1866. Lui seul avait « ourdi cette trame, soulevé cette brigue, tendu ce piège, creusé cette mine » pour la faire jouer et éclater au moyen de la signature impériale trop aisément surprise, mais, nous pouvons le dire aussi, obtenue vainement, puisque le 3 octobre suivant, à soixante et onze jours de date, Sa
Majesté, par l'article XVIII du traité de Vienne, convenait que « les documents historiques et politiques de l'an cienne République de Venise seraient remis dans leur intégrité aux commissaires désignés à cet effet » Il est
vrai aussi qu'entre la promesse stipulée par un traité et l'accomplissement de cette promesse, les distances sont quelquefois énormes, quand elles ne sont pas infinies. Mais si tardive qu'ait été la réparation , nous devons reconnaître qu'elle a été complète, et que le Gouvernement de l'Autriche a montré, en dernier lieu, un esprit de conciliation et de bienveillance qu'on ne saurait trop louer. M. BartolommeoCecchetti,dansun discours qu'il a prononcé à V Athénée de Venise, et dans lequel il a exposé avec une grande lucidité toute cette délicate affaire des restitutions , a dit ingénieusement que l'acte violent de Dom Béda Dûdik fut, par les résultats acquis dans les négociations qui ont suivi, une sorte de bonne fortune pour les Archives de Venise. Sans cette invasion à main armée, en effet, que rien ne pouvait justifier, comment et à quel propos les Ministres plénipotentiaires italiens auraient-ils pu faire revivre cette question des déprédations accomplies depuis le traité de Campo-Formio ? Certes, il y avait bien prescription pour celles qui remontaient à une époque aussi éloignée ! Il eût donc été impossible de rappeler avec succès l'attention de l'Autriche sur ces faits accomplis, si le caractère malfaisant des actes récemment commis par l'envahisseur Diidik n'avait fourni un ahment solide à d'énergiques réclamations de la part des plénipotentiaires accrédités pour traiter des intérêts italiens aux conférences de Vienne.
L'Autriche, — et c'est fort à son honneur, — ne trouva pus injustes les considérations exposées par les négociateurs. L'article XVIIl fut adopté, et la libérahté des termes dans lesquels il fut énoncé ne laissait en vérité rien de plus à désirer qu'un ])r()mpt accomplissement des conventions. Les deux Gouvernements intéressés y mirent la main au printemps de l'année suivante. Le comte Louis Cibrario et le commandeur Bonaini, pour l'Italie, le baron de Bûrger et le chevalier d'Arneth, pour l'Autriche, furent désignés commissaires par leurs souverains respectifs. Le siège des conférences fut Milan. Douze séances, dont la première eut lieu le 1 5 juillet, furent consacrées aux discussions. Mais les stipulations sur lesquelles s'étaient accordés les honorables Commissaires n'ayant pas reçu l'assentiment du Cabinet de Florence, et MM. de Bûrger et d'Arneth s'étant refusés à l'admission de bases nouvelles, les conférences furent déclarées rompues sans résultat aucun. Tel fut le premier épisode de l'affaire des restiuitions. Puis advinrent les complications politiques de l'Italie au sujet de la question romaine d'une part et du ministère Rattazzi de l'autre, et l'année 18G7 s'écoula sans (ju'on eût paru penser à l'article XVIII du traité de Vienne. Mais l'honorable comte Menabrea, à qui l'on avait dû l'adoption de cet intéressant article, était, en ces conjonctures, devenu président du Conseil du Roi d'Italie et secrétaire d'Etat pour les Affaires étrangères. Ce sage Ministre, par une correspondance habile et mesurée, sut remettre sur table les négociations si malencontreusement rompues l'année précédente. Les mêmes Commissaires se
réunirent cette fois à Florence, où, le 14 juillet 1868, les conférences aboutirent à la convention internationale dont voici les deux premiers articles :
1" L'Autriche rendrd à l'Italie ce quelle a empoyHé des Archives de Venise et de la Bibliothèque de Saint-Marc , dej)iiis la paix de Campo - Forniio (1797), à l'exception des recueils de dépêches des Ambassadeurs vénitietïs en Allemagne
2° Quant aux dépêches ci-désignées , l'Autriche s'oblige à en communiquer les originaux , partie par partie {sous promesse qu'elles lui seront retournées dans un temps déterminé), au Gouvernement d'Italie, dans l intérêt des savants qui ouïraient à en faire l'objet de leurs études.
Cet article de la cession h l'Autriche des dépêches des Ambassadeurs de Venise en Allemagne avait été le point noir des premières conférences. Le Cabinet italien avait trouvé étrange que l'Autriche prétendît à la possession légitime des dépêches vénitiennes, en n'ayant d'autre titre à faire valoir que le lieu où elles avaient été écrites. En droit international, cette prétention, en effet, était chose nouvelle et la plus extraordinaire qui se pût entendre. Au point de vue rigoureux du droit, le Cabinet italien pouvait donc avoir raison. Mais en ces circonstances s'agissait-il de droit absolu ou bien d'une transaction? N'est-il pas juste de dire qu'ici il n'y avait qu'à agir avec souplesse et dextérité, et se demander si la concession motivée par l'Autriche pouvait un seul instant entrer en ligne de pair avec les avantages des restitutions immédiates qu'elle se reconnaissait prête à faire? Comment! vous compromettiez le sort de tous les
manuscrits et de tous les objets d'art enlevés à Venise depuis l'année 1707 pour ne pas vouloir céder trois cents et quelques liasses de dépêches écrites de Vienne, dépêches dont on reconnaissait la communication obligatoire sur votre simple demande? Pour ces trois cent quarante-quatre volumes dans la conservation desquels l'Autriche aimait à voir une innocente consolation, vous vous faisiez plus que difficiles! C'en était trop de la part de ce ministère Rattazzi. Et son successeur n'a certes point abaissé l'honneur de la patrie en accédant au vœu des commissaires autrichiens qui depuis lors, disons-le , à leur vraie gloire, se sont montrés conciliants, bienveillants, libéraux et courtois. La convention , en effet, une fois signée, deux Commissaires nouveaux furent députés à Vienne pour reconnaître, vérifier et recevoir les quelques milliers d'articles vénitiens dont les Archives de Cour et d'État et la Bibliothèque Impériale avaient été enrichies, à des époques diverses, depuis le traité de Gampo-Formio. M. Tommaso Gar, directeur actuel des Archives de Venise, et M. Giacometti, député au Parlement, accompagnés de M. Gecchetti, en qualité de secrétaire de la Commission , se rendirent à Vienne. L'accueil qui leur fut fait par M. d'Arneth, directeur des Archives de l'Empire, fut loyal et honorable, et les restitutions ont été accomplies avec libéralité. Ainsi a triomphé le parti de la juste revendication sur celui de l'accaparement et de l'invasion. Leçon nouvelle qui peut-être j)ourra servir à prévenir désormais des faits aussi déplorables que ceux du mois de juillet 186G, et que la terrible leçon que nous avions reçue en
1814 aurait dû empêcher! Rappelons-nous à cet égard les paroles d'un écrivain illustre à qui dans ces questions il faut reconnaître une autorité considérable. « Je ne m'appesantirai pas, a dit le marquis de Laborde, alors qu'il était encore directeur général des Archives françaises , sur cette atteinte portée aux Archives de l'Europe, nui aujourd' Iiui parait un rêve. La triste année
1815 trouvait les archivistes encore occupés à déballer les caisses , et les mêmes voituriers qui venaient d'exécuter le transport des Archives étrangères à Paris avaient à peine dételé, qu'ils offraient aux Alliés les mêmes voitures pour remporter ces Archives à la Haye, à Vienne, ii Rome, à Gênes! » « Les Archives, ajoute-t-il avec un grand esprit d'indépendance et de justesse, ont toujours leur patrie là oit elles se sont formées, et elles ne peuvent jamais la perdre, puisqu'elles sont locales et personnelles. Transportez avec elles la population tout entière; je n'ai plus rien à dire; mais tant qu'un habitant reste sur le sol, il a le droit de se plaindre de ce que vous l'avez dépouillé de ses Archives '. " Rien de mieux que cet appel à la justice pour servir d'exorde à ce récit épisodique dans l'histoire du travail accompli en ces célèbres collections, histoire qu'il nous reste à terminer par la citation des recherches et des études qui ont été faites, entre l'époque des accaparements de 186() et celle des restitutions en 1868 et I8()9.
' Les ARcriivKS dk i.a Franck, leurs vicissitudes pendant la Révolution, leur régénération sous l'Empire, par le marquis DE Laborde, Directedr (;t'ncral des Arcliivcs de l'Empire, membre de l'Institut. (Paris, R.-iioiiard, 1867.)
A la mort du comte Dandolo, le 15 mars I8()7, la direction fut confiée par intérim aux soins éclairés et pratiques de M. Teodoio Toderini, sous-directeur depuis de ]on{>ues années, et nouiri, peut-on dire, dès son adolescence en cette maison des Archives vénitiennes. M. Giuseppe Tassini, occupé du recueil qu'il formait des condamnations importantes prononcées par le Conseil des Dix; l'érudit ahhé Rinaido Fulin, explorateur judicieux des papiers non classés encore du Tribunal des Inquisiteurs ; et MM. Nicoletti, Sardagna, Beaciani, pratiquèrent la sala di studio pendant cette courte période intérimaire, à laquelle mit fin l'arrivée de ^I. Tommaso Car, élu direcleiu- {;énéral j)ar décret loyal du 2 avril
M. ce. Casati , de l'i^cole des chartes de France, consulta en 1807 diverses Lettres ducales de 1134 et il.'î(), les Lettres des Rois de France adressées à leurs « Très-chers grandz amis et alliez et confederez » les Vénitiens, et prit copie de plusieurs Lettres autographes de Fra Felire de Moutalto, plus tard le f;rand pape Sixte-Quint. La présence de cet érudit, qui est aussi un puhliciste distinjjué, inaugura la série des studiosi venus aux Archives de Venise depuis l'entrée du directeur actuel. Nous avons, ensuite, à citer MM. Pietro Ferrato, recherchant les statuts de V Ecole nautique au dix -huitième siècle; Giacomo Lanfranchini , les pièces du jn-ocès fait par le saint Office à Gio. Andréa Ugoni; M. Federico Stefani, les Ecrits inédits de Marco E^oscarini , vx) prince des helles-lettres vénitiennes; M. Pietro Trevisan , les d(;tails de ce drame (pi'on peut iippeler
« Le stylet de Rome à Fra Paolo Sarpi » ; le sénateur Ricolti, les Dépêches îles Résidents vénitiens à la Cour de Savoie; l'Allemand Semper, des Notizie sur les ouvra{jCS artistiques de Donatello ; l'abbé Aug. Negri , les pièces du Système administratif de la République ; le professeur G. Mutinelli , les pièces relatives à {'Industrie ; l'abbé délia Libéra, les documents dits Manimorte ; M. Trabandi Foscarini , les Négociations de Venise avec le Danemark; madame d'Ora d'Istria, les actes de la Conjuration des principaux chefs d'Albanie et de Servie contre le Turc, et les traces des manœuvres de l'évéque de, Curzola pour soulever l'Albanie en faveur de Rome; M. Carlo Tacchi, les documents relatifs à la ville de Trente au quinzième siècle; le professeur F. Albanese, les textes de ['Inquisition du saint Ofjice; M. Paul Friedmann , le Chiffre diplomatique emplové par Giovanni Michieli pendant son Ambassade en Angleterre (1555-1556); M. Mirce de Baratos, les documents sur le royaume de Hongrie au temj)s de Mathias Corvin; M. Vladimir Lamansky, le professeur .Siméon Gliubich et M. Vincenzo Joppi, les textes relatifs au Frioul et à la Dalmatie ; M. Edouard Gurder, les preuves pour servir à l'histoire de la Guerre de Candie; le comte Jean de la Borde et M. Lagrèze, l'un, des Dépêches de France au seizième siècle, l'autre, des Lettres de Henri IV; M. Carlo Justi, les dépêches de Rome au dixhuitième siècle; M. Chomonsky, celles de Pologne et de Russi(.'; M. Ilenrv Harrisse, les textes de toute nature se rapportant à l'histoire de la Découverte du nouveau monde, et enfin M. Minotto, les pièces intéressantes et
marquantes contenues dans les registres Commevinriali (le la Republique.
Tel a été, depuis 1824 jusqu'en 1869, le mouvement du travail en histoire accompli aux Archives de l'ancienne République des Vénitiens, principalement dans la division si importante qui a été, pour ainsi parler, comme consacrée sous la désignation officielle de « la Chancellerie secrète ' . »
1 Le souvenir d'un autre genre de visiteurs aux Archives de Venise est conservé dans les registres de l'administration. Depuis 1835, en effet, un Rkgistre-album a été spécialement destiné à l'inscription autographe des noms de ces visiteurs, que l'on pourrait appeler, pour les mieux désigner, les passagers ou plutôt \es passants aux Archives, c'està-dire ces voyageurs curieux de toutes choses curieuses en une ville de grands souvenirs. Ils parcourent les longues salles comme celles d'un intéressant musée. Le nombre de ces transeuntes va croissant chaque jour. Tel veut connaître le mode d'arrangement des salles et les procédés du classement des registres, tel autre voir les signatures de quelque grand Doge : celui-ci demande « le Conseil des Dix » , celui-là « les Inquisiteurs d'Etat ». De cet album, ainsi consacré aux inscriptions nominales et autographes des visiteurs, on pourrait former le livre d'or, je veux dire la liste d'élite des personnages notables, illustres, distingués à divers titres, qui ont donné à leur curiosité de voyageurs cette satisfaction d'une visite aux principales chambres et salles de l'ancien grand cloître de Santa-Maria Gloriosa dci Frari. Voici les noms principaux que nous avons chronologiquement relevés sur les pages de ce livre :
1835. Le Comte do la Ferronays. Le Comte Edouard Rac/insky. 1830. M. Tliiers. (4 novembre.)
1837. !>' Archiduc Charles. Le Prince et la Princesse de Salerne. Le Prince de Svr.uiise. La Comiesse de Marnes (Duchesse d' Anguidcme).
1838. L'Archiduc Albert. M. Louis Veuillot. M. Michclet. Pompeo Litta. Le Comte Pasolini. L'Empereur Ferdinand. Le Prince de Mitternicli. (16 octobre.)
183!). Le Comte Lanjuinais. Le Miirqiiis de Champagny. Le Comte d<! Salvandy (30 seplenibie). Philippe Lebas.
128 LES AKCrilVES DE VEMSE.
1840. De Lajaiiette. Louis I"", Roi de Ikiviirc, sous le nom de Couite ilWugshourg . Le Duc de IJrniiswiek. Le Prince de la Moskowa.
1845. Raumnr.
1846. Cesare Cantù. Auguste Génin. Edward Clieney. Rawdon Brown.
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