‹ Les archives de VeniseChapitre 3 sur 176 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Renommée des Archives de Venise. — Par quelles phases diverses ont passé ces Archives avant la concentration qui en fut faite dans l'ancien couvent de Sainte-Marie-Glorieuse (mal 1797 à décembre 1815). — Sous la République Sérénissime, il n'y avait pas d'Archives de Venise proprement dites, mais plusieurs Chancelleries. — Chaque Magistrature conservait séparément ses Archives. — Incendies et Déprédations.- — Réorjjanisation , en 1807, sous le Gouvernement Italien. — Carlo Antonio Marin, archiviste. — Le décret impérial autrichien du 13 décembre 1815 décide de la réunion définitive des Archives de Venise en un seul endroit. — Jacopo Chiodo, premier

directeur {jénéral. Son origine et ses qualités. — MM. Ninfa

Priuli, Fabio Mutinelli, Gerolamo Dandolo et Toinmaso Gar, successivement directeurs généraux des Archives de Venise réunies et conservées dans l'ancien couvent de Sainte-Marie-Gloricuse (1840-1867).

Depuis quelques années, les Archives de Venise ont acquis la plus grande vogue. Les ouvrages d'histoire dont elles ont été la source ont contribué, pour une part considérable , à répandre au dehors la renommée dont elles jouissaient en Italie. Aussi, depuis que la célébrité a pris pour elles un si grand essor, a-t-on vu

s'accroître d'année en année non-seulement le nombre des érudits qui viennent les consulter, mais encore et surtout celui des visiteurs dilettanti, curieux uniquement de parcourir les vastes salles du monument où elles sont conservées, de regarder les innombrables cartons étiquetés, et de feuilleter au moins quelques graves registres des anciennes délibérations du politique Sénat vénitien ou de ce fameux Conseil des Dix, jadis impénétrable. Il est reconnu aujourd'hui que parmi les étrangers en visite à Venise , il en est un fort grand nombre qui classent sur leur carnet de voyage les Archives comme devant être recherchées à l'égal d'un Musée ou d'un Palais célèbre. C'est aussi une vérité que, de toutes parts, il vient des savants de premier ordre qui ont l'ambition de les interroger autrement que d'une façon rapide et frivole. Ces titres de curiosité acquis, établis et consacrés, nous ont permis de penser que des détails précis, des informations sûres, et un aperçu historique concernant cette incomparable collection, ne seraient pas sans attrait, soit pour les curieux qui ne sont que de passage, soit j)Our les chercheurs et pour les érudits.

Le monument qui renferme aujourd'hui ces étonnajits vestiges de la politique et de l'administration vénitiennes, était jadis l'abbaye de Sainte -Marie -Glorieuse des Frères Mineurs Conventuels. L'église, si belle et si pittoresque, est demeurée au culte après la suppression des corporations religieuses en 1810, et le couvent, l'un des plus vastes de Venise, abandonné d'abord, livré ensuite à l'administration militaire, fut, quelques années

plus tard, utilement désigné pour servir à la réunion de tous les papiers politiques, administratifs, judiciaires, financiers, domaniaux et autres, dispersés en divers endroits depuis la chute de la République Sérénissime.

Après toutes les vicissitudes qui, depuis la malheureuse journée du 12 mai 1797 jusqu'au 13 décembre 1815, ont fait passer d'une main dans une autre tous ces papiers d'un si grand prix historique, après les traverses de tout genre que ces Archives ont subies, telles qu'enlèvements, restitutions, réenlèvements, dépôts provisoires, envois à Paris, envois à Vienne, envois à Milan, on se prend d'étounement à voir encore la conservation d'un si grand amas de pièces manuscrites, utiles à divers titres. Les Archives de Venise, en effet, telles qu'elles sont actuellement constituées, méritent la plus grande admiration, et, pour le spectacle qu'elles offrent après de si grands naufrages, on pourrait presque sérieusement se demander laquelle des deux il vaut mieux reconnaître dans leur établissement, ou la précaution de l'Etat, ou la bonne grâce de la Providence. Sans nous arrêter à cet embarras, disons le chemin cpi'elles ont suivi dans le passé avant d'avoir pu atteindre à cette unité qui les rend aujourd'hui si remarquables; ce sera d'ailleurs raconter presque comj)létement leur formation , et préciser les coups du sort (jui les ont frappées.

Ce serait (;rreur d<! croire (ju'à l'époque où florissait cette République, l'Etat eût un lieu spécial destiné au recueil de tous les papiers et documents émanant de ses magistratures et de ses ufjizi. Cet immense amas qui se voit présentement dans l'interminable série des

salles et chambres des Frari est une œuvre d'ensemble conservatrice qui n'aurait point eu de raison d'être au temps où toutes les magistratures de la Ilépublique étaient en activité. Chaque ujjizio, en effet, chaque magistrature avait alors ses propres archives au siège de son exercice, et le mot Archivio di Stato n'était pas même en usage officiel : on disait Chancellerie Ducale, Chancellerie Inférieure, Chancellerie Secrète, pour désigner une réunion spécifiée de documents et de preuves écrites que l'Etat avait intérêt de conserver comme étant les pièces à l'appui de sa vie politique et administrative. Pour s'expliquer donc, sans entrer en des détails infinis, l'immensité de cette collection , pour comprendre que deux cent quatre-vingt-dix-huit salles et chambres, dont plusieurs sont si vastes qu'on a quelque fatigue à en trouver la fin, sont à peine suffisantes à contenir les papieis recueillis, il faut savoir que la réunion actuelle comporte non-seulement des archives jadis réparties séparément au siège des magistratures (et la République, dont la durée fut de quatorze siècles , ne compta pas moins de cent trente à cent quarante de ces magistratures) , mais encore les documents produits par les six Gouvernements qui, depuis le 12 mai 1797, ont successivement administré les Provinces Vénitiennes '.

Et si riche et bien fournie que soit la partie ancienne proprement dite politique, si abondante et féconde que

* Du 13 mai 1797 au 17 janvier, Gouvernement Démocratique. Durée : huit mois et cinq jours.

Du 18 janvier 1798 au 18 janvier 180C, Gouvernement Autrichien. Durée : huit ans.

nous la voyons en ses textes conservés et classés, ne serait-elle pas autrement admirable et surprenante en sa masse, si, avant d'avoir été l'objet de déprédations injustement autorisées, elle n'avait déjà été la proie d'éléments destructeurs plus terribles encore? Combien ne seraient pas , en effet , plus magnifiques et imposantes les Archives politiques de Venise sans les neuf ou dix incendies qui, depuis le dixième siècle jusqu'au seizième, ont atteint les différents dépôts des papiers de cette République? Les légendes, qui prennent peu de gêne pour regarder bien loin, assignent déjà l'an 97 G à un incendie du Palais de l'État; les chroniques parlent de l'an 1105 pour dater deux autres incendies qui n'auraient détruit rien moins qu'une grande partie de la ville; une autre chronique, rapportant l'incendie du Trésor en 1230, dit formellement : « Diicalia j)rivHegia concremavit » ; en 13 10, les bandes révolutionnaires deBajamonte Tiepolo mirent le feu aux Ufjizi de Rialto , où de nombreux et antiques parchemins étaient conservés; en 1479, en 1483, en 1514!, le feu fit encore des ravages. Enfin, en mai 1574 et en décembre 1577, quels ne furent pas les désastres de la Chancellerie Ducale et de la Chancellerie

Du 19 janvier 1806 an 18 avril 1814, Gouvernement Italien. Durée : huit an? et trois mois.

Du 19 avril 1814 au 18 mars 1848, Gouvernement Autrichien. Durée : trente-quatre ans moins un mois.

Du 19 mars 1848 :iu 29 août 1849, Gouvernement provisoire Vénitien avec Parlement et Présidence de Manin. Durée : un an, cinq mois et dix jours.

Du .30 août 1849 au .3 octobre 1866, (Touvcriicmcnt AiUrichicn. Durée : dix-huit ans un mois et quatre jours.

Depuis le 3 octobre 18G6, (Jouvemement Italien.

Secrète , lors de ces deux terribles incendies si irré|3arablement funestes aux trésors d'art qui étaient la gloire et l'honneur du Palais des Doges, ainsi qu'aux collections les plus précieuses d'actes diplomatiques et politiques conservés jusqu'alors avec un soin si jaloux! Telle fut la part du feu dans le passé, voyons celle des hommes dans le présent.

C'est à nous, je dis à nous Français, que revient le triste honneur d'avoir inauguré l'ère des spoliations en cette maison, A peine le Gouvernement Démocratique eut-il été installé sous l'inspiration de la République française, que l'on vit arriver des délégués tels que les sieurs Bassal, Saint-Cyr et Nucque, chargés d'opérer le dépouillement*. Ils se basaient pour accomplir cette belle action sur les préliminaires dictés à Léoben , conclus à Milan le 16 mai 1797, et dont, soit dit en pas-

1 Voyez diverses pièces relatives à cette mission dans l'Histoire de Venise par Darl', t. VIII; lettre de Bassal au général Bonaparte, 29 juin 1797; dans la Storia documentata di Venezia, par Romani n, t. X; dans le Calendar of State Papers relating to English Affaivs existing in the Archives and Collections of Venice , vol. F"", pages 18, 19 et 20 de la préface par Rawdon Browx, Londres, 1864; et dans la traduction italienne de cette dissertation, pidjliée séparément et avec additions, V Archivio di Venezia, etc., con una nota preliminare du comte A{;ostino Sagredo, par MM. V. Cérksoi.e et R. Fllin, pages 78, 79, 80, 81 et suivantes; enfin dans Una visitti ugli Archivii délia Jicpuhlicu di Venezia, par M. B. Ceguiietti, l'intéressant document » Una memoria suite operazioni eseguite negli Archivii délia decaduta Republica di Venezia e sul loro stato attuale », 1798, page 32 : c'est une leUre importante du 21 janvier 1798, signée Giovanni Dolfin. Il est curieux de remarquer que le cinquième article du traité de Milan ne prescrivait la remise que de vingt tableaux et de cinq cents manuscrits. Le mot » Archives de Venise » n'avait pas été prononcé, et c'est à la mission postérieure de lierthoUet, Barthélémy, Bassal et autres, qu'il faut attribuer le premier enlèvement.

sant, le traité de Campo-Formio, exécuté le 18 janvier I7i)8, annula le bénéfice en donnant la chose h l'Autriche, qui réclama pour elle ce que nous avions pris pour nous. Il y eut du reste à ce sujet quelques querelles, mais nos reçus faisaient preuve. Gomment finit le débat? Si ce fut pour un avantage quelconque, ce ne fut certainement pas pour celui de l'intégrité d'une collectif)n cependant si précieuse pour l'histoire. Ce que nous avions fait avec rapidité et non sans bruit sous l'ère démocratique, l'Autriche, devenue dominante, le fit avec lenteur et mystère. La spoliation fut d'autant plus complète qu'elle fut mieux étudiée et plus judicieusement préparée. Le ministère autrichien chargea en 1803 un sieur de (iassler, archiviste de la maison de Sa Majesté, d'une mission secrète. Après une rude, longue et fort consciencieuse besogne, accomplie sous les toits du Palais ducal, où se trouvaient renfermées d'importantes séries de documents politiques, cet envoyé studieux et patient fit passer à son Gouvernement cjuarante-cinq caisses dont le contenu se pouvait bien tenir pour être la fleur du panier de la République. Cela en 1805'. Mais vint le traité de Presbourg, en décembre 180G, par lequel prit naissance le Royaume italien. Le butin fait par l'envoyé Gassler fut alors réclamé par nous comme chose italienne, et Venise en revit une partie en 1807.

Nous laissons à penser ce qu'à ces jeux de j'a-et-vient,

* Voyez le récit el les preuves alxmclaiites de celte leiile et lro|> consciencieuse spoli;ui(ju dans le curieux travail « A propos dk l'ar-

TICI.K XVIH DU TRAITK IJK VlKNNK DU 3 OCTOUIIK 1 8CG » : La vélité SUr ll'S

déprédaùoitf! aiUrichiennes à Venise, par Victor CÉnÉsoLE, pa«;es W, 5)5 <t 54; Venise, 18G7.

iO LES ARCHIVES DE VENISE.

de pris et rendu, de donné et réclamé, a pu gagner la conservation de ces arcanes ! Il y eut d'ailleurs encore d'autres sacrilèges. Et ne faut-il pas frémir quand on est forcé de reconnaître que, de l'aveu d'un archiviste qui se consacrait en 1812 à un classement provisoire des papiers des Inquisiteurs d'Etat, on procéda à une espèce de révision d'archives pour conserver les papiers estimés utiles et bons à garder, et sn])primer ceux qui seraient jugés inutiles, opération de la plus grande imprudence, appelée le stralcio. « J'ai vu moi-même, écrit ingénument cet archiviste, pratiquer le stralcio des archives ; les papiers écartés furent déposés sous les voûtes de l'église supprimée de Saint-Paternian , où ils furent vendus à une fabrique qui, si je ne me trompe, en a donné quatorze mille francs'. » Il faut confesser que ce sont là de dolents souvenirs^.

A cette ère nouvelle du premier Royaume Italien appartient cependant un système d'organisation pour la conservation des Archives de Venise qu'il serait souve-

' Lettre de Caili Rubbi, employé aux Archives (août 1812).

^ M. Bartolommeo Ckcchetti , premier secrétaire actuel des Archives, rapporte un fait Lien plus extraordinaire encore. Il n'hésite pas à assurer, avec preuves, qu'un employé de l'adiiiinistratiou à cette épotjue, tout effrayé de la prodigieuse besogne que le classement {jénéral exigerait, avait proposé le moyen commode et bref d'une destruction à peu près absolue des Archives, en les déclarant roba di mercunzia, autrement dit papiers à vendre. Ce rusire n'avait évidemment pas appris de Thucydide « qu'il faut cultiver l'histoire comme une terre qui doit produire jusqu'à la fin du monde « . Mais notre judicieux Jac-ques Amyot disait mieux encore : « Imagine/ eu quelle horreur de ténèbres et quelle fondrière d'ignorance bestiale et peslilente nous serions abisme/. , si la souvenance de tout ce qui s'est faict ou est advenu avant que nous fussions nez, estoit entièrement abolie et estiMiite. »

rainement injuste de ne pas louer. Au mois de mars 1807, en effet, il fut pris de sages mesures desquelles il ressort que trois dépôts d'archives furent reconnus nécessaires. Leur établissement suivit de près le décret qui l'ordonnait. A San-Teodoro furent répartis les papiers de la politique, à San-Giovanni Laterano ceux du judiciaire, à San-Provolo ceux du fisc et des domaines. Le comte Carlo Antonio Marin (19 mars 1807) eut la direction du premier et plus important dépôt, dans lequel il fut en droit de faire apporter les véritables Archives de la Venise disparue, les témoignages de sa politique, les écrits de sa diplomatie, les textes de sa législation. Le rapport sur l'état de ces papiers fut adressé le 24 septembre 1807 au ministre de l'Intérieur résidant à Milan.

Ainsi furent sauvegardées la plupart des séries impoi tantes qui avaient été arrachées aux rayons de la Chancellerie Ducale, de la Chancellerie Secrète, et aux armoires du Conseil des Dix, en des circonstances si funestes. Aussi peut-on dater sûrement de l'époque où furent prises ces mesures et ces prescriptions jjienfaisantes, la conservation et le salut des Archives de Venise. En 1815, ce lut mieux encore, car l'Empereur François , nouveau dominateur, par un très-louable décret du 13 décembre, décida la réunion en un seul et même lieu de toutes les Archives des magistratures vénitiennes anciennes et modernes. Ainsi fut résolu dès 1815, et admis en principe, l'établissement imposant <|iii, quelques années plus tard, fut inauguré sous le nom i\ Impériale e lieale Archivio Veneto Générale.

Honorons donc ici la mémoire du fidèle Vénitien, aux sages avis duquel est due la teneur de ce décret impérial , dont l'exécution a eu pour résultat la concentration admirable de tous les papiers officiels de la République Sérénissime, sous les voûtes immenses et dans les vastes salles de l'ancien cloître de Sainte-Marie-Glorieuse. Il se nommait Jacques Chiodo, était né à Venise, avait servi sous les deux derniers Doyes u fra le leggi ed archiva di sua patria » . Il avait d'abord mérité d'être élu coadjuteur à la Chancellerie en 1779, puis secrétaire à la compilazione délie leggi \ En 1789, le Sénat l'avait nommé archiviste par décret du 4 juin ; l'Autriche le confirma dans cette charge en 1799. Il était arrivé à la sous-direction pendant le règne italien ; et, à la mort de son chef, le comte ^Marin, a otlimo e dottissimo cavalière, ma clie in ufjizio iiniva capriccio , auiorità gelosa'^ , etc. » ,

1 Le Sénat avait institué la niajjistrature des xurinteudanls à la compilation des lois, pour qu'elle présidât à la mise en ordre des textes de toutes les lois et de tous les décrets de l'Étal. Les compilatori étaient les secrétaires de cette magistrature.

2 « Parfait et très-docte gentilhomme, mais qui, dans ses fonctions, se montrait capricieux et d'une autorité jalouse. » Il faut peut-être ne pas absolument croire à cette dernière partie du jiortrait, car ce Carli Ruijbi, à qui je l'emprunte, était en quelque rivalité avec le comte Marin. A l'entendre même, l'archiviste en chef aurait plutôt désorganisé qu'organisé la répartition des archives retrouvées. Le comte Carlo-Antonio Marin, né le 4 janvier 1745, fut le premier mari de la femme aimable, spirituelle et lettrée, devenue en secondes noces la célèbre Isabella Aliirizzi-Teotociii. Voyez le volume IJI de la Biot/rajia Jet/li Italiani dcl secolo xviii, puliliée par E. de Tipaldo, Venise, 1835, et les Inscrizioni Veneziane d'Ernmanuele Cicocna, t. VI, p. 557. Giovanni Rossi , dans ses très-curieux Mémoires manuscrits sur les Coutumes et les Lois de la République, s'exprime ainsi : « E fu apj)unto in tal anno (180C) che al Palrizio Vencziano Cari. Ant° Marin, autore deir I»l(jria del nostro commercio, nel giorno 19 di marzo fu dalo dal

PRKLIMI.N AIRES. 13

il fut désigné à la bienveillance ou plutôt à la justice du souverain, qui le nomma directeur général des Archives. Il leur a consacré sa vie. Ses fatigues, ses passions, ses tourments et ses joies furent pour leur établissement, et ce qu'il a laissé de mémoires, de projets et de notes toujours bons et profitables à consulter, indique que cet homme était de ceux qui, nés sous la meilleure étoile, cherchent dans l'accomplissement normal du devoir, la douce et régulière satisfaction de leur conscience. Cet honnête homme, déjà occupé au classement des papiers d'État sous le doge Paul Renier, les avait, pour ainsi parler, suivis dans tous les mouvements que leur avaient imprimés les variations de la politique de son pays. En 1840, en effet, sous l'empereur Ferdinand, Jacopo Chiodo n'avait pas encore quitté son poste, après soixante et un ans presque écoulés dans un même service ! Nous estimons donc que le buste de cet honnête homme ne serait pas hors de place dans la sala nohile de l'ancien cloître dont il a converti les murs en custodes registrorum , d'après le plan de son mémoire fort approuvé alors et (-on serve sous ce titre : Plan systématique pour la répartition et la distribution de toutes les Archives, etc. '. Que de luttes, du reste, n'eut-il j)as à

Napoleonico Governo l'onorevole iiicarico di radunare tutti {jli Archivii

in uiio {jenerale Era iiotiio di seiitiincnti onorati e che nudiva

ctiore affozionatissiino alla Rej>id)lic'a, cuore bcii defjiio di teinjii inij;lioi'i, e di migliore fortuna. Era tuttavia speiisierato : da taliini sarehbe detto pigro , da altri filosofo. C'invitô eyli pcrtaiito ad a.ssisterlo, e noi di buon grado vi ci prestainmo... " (Costumi <■ Lcgiji , tome F'', Itildiothèque de Saint-Marc.)

1 Voyez parmi les papiers de l'administration des Areliives : 1816, 9 janvier. Rapporta cou tabcllu per organizazione in lelazionc /il (Itxpaccio Prc.iid. 1815, 16 décembre .

soutenir contre les grands Messieurs de l'administration, si souvent empressés pour gêner aussitôt la rapide exécution (les plus louables et des plus saines décisions ! Le décret impérial du 13 décembre 1815 ordonnait la concentration des Archives vénitiennes en un seul endroit, mais il ne désignait pas cet endroit : ce fut l'argument de la lutte. Partout où le jugement sain de l'archiviste reconnaissait la convenance d'un site, il avait à rencontrer le mauvais vouloir du génie militaire, qui, sous les plus dérisoires et inutiles motifs, invoquait et évoquait des obstacles. L'Empereur François, en fin de compte, fit justice, et, malgré les oppositions pédantes du général marquis Ghateller, le couvent de Sainte-Marie-Glorieuse, expressément visité au mois de mai 1817 par le secrétaire du Gouvernement, en compagnie du judicieux archiviste, fut décrété d'office en 1818 comme devant être approprié au centre de réunion tant désiré. Il avait fallu trois ans pour en décider, il en fallut quatre pour s'y apprêter, de sorte que le directeur général avait dû passer près de sept années complètes sans pouvoir prendre la possession réelle d'un établissement à la surintendance duquel l'avaient appelé ses mérites. Ce fut en 1 822 que les Archives de Venise furent définitivement installées dans le vaste et pittoresque local où l'étranger j)assant à Venise va les visiter aujourd'hui, à Santa-Maria Gloriosa dei Frari Minori Conventuali, ou pour abréger, selon le terme en usage, aux Frari.

Depuis la retraite du premier directeur, en 1840', les Archives de Venise ont été successivement administrées

par trois personnes, dont deux, fort distinguées à divers titres, se sont montrées également jalouses de la conservation des trésors amassés. M. Ninfa Priuli, homme de nulle valeur, retiré en 1847, céda la place au chevalier Fahio Mutinelli, écrivain de mérite, esprit vif et alerte, et qui, par des considéiations excellentes, soumises au Souverain en un temps propice , a sauvegardé pour Venise la partie la plus importante de ses archives ' , que convoitait la Cour de Vienne.

Retraité en 1861, le chevalier Mutinelli eut pour successeur le comte Dandolo, mort le 15 mars 1867. Ce vénérable personnage, moins heureux que son prédécesseur, fut celui à (jui incomba le triste devoir d'enregistrer en ses protocoles les déprédations ordonnées à l'instigation d'un moine ^, et militairement protégées par l'Autriche dans les murs de cet ancien cloître, devenu le centre de tranquilles études et de recherches patientes. A l'argument de la force , le malheureux directeur n'eut à opposer que celui du droit, et il en usa avec autant de présence d'esprit que de véritabh; vaillance. Mais, en ces occasions, qu'est-ce donc que cet argument du droit? Treize cent trente-six registres très-précieux, indispensables à l'étude de l'histoire de Venise, ont été enlevés le 21 juillet 1866 et portés hors des frontières. De longues négociations ont été depuis

* L'excellent rapj)ort du dicvalier l'aLio Mutinelli est du 29 octobre 1852, et la résolution protcclrice iiii[)ériale est du 11 i'évrici- 1854.

2 Vovez le Chapitre III de cette I'hiomikre Partie : « Ilisloiiens , Curieux, Chercheurs cl Visiteurs, » pajjes 113, 114 et suiv., où sont racontés les épisodes do cette aventure dont les effets, (rès-funestes d'abord, ont été réjiarés depuis, avec la plus jjrandi: loyauté.

engagées et ont eu tout le succès désiral)le pour les Archives de Venise; mais le comte Dandolo, qui avait eu le triste spectacle des déprédations, n'eut pas cette consolation de vivre assez pour connaître la libérale et honorable réparation qui en a été faite.

Au feu comte Dandolo a succédé, grâce au décret royal du 2 avril 1867, un homme estimé et affectionné de tous, à qui ses travaux éminents, son érudition accomplie, son esprit d'administration éprouvé, assignaient justement un poste aussi envié. M. Tommaso Gar est le directeur général actuel des Archives de Venise, et il a déjà eu cette gloire d'attacher à son administration les plus honorables souvenirs, par de très-utiles services. La sagesse et le bonheur de ses discussions , non moins que sa chaleureuse initiative, ont aidé à convaincre l'esprit de justice qui d'ailleurs dans ces dernières circonstances de l'affaire dite des Restitutioiis , anima fort noblement les négociateurs du Gouvernement autrichien. M. Tommaso Gar a vu les Archives de Venise recouvrer tout ce qui, peut-on dire, était à peu près recouvrable pour elles. Ce succès obtenu, il lui en reste deux autres à poursuivre. L'un est la perfection du classement de quelques importantes séries de papiers délaissés , depuis le transport qui en fut fait au cloître des Frari; le second est l'achèvement d'un Catalogue raisonné des matières historicpies contenues dans les séries anciennes. Or, l'honorable et actif directeur est présentement occupé à l'entreprise de ces deux grands ouvrages.

Nous avons dit les péripéties des Archives de Venise;

re{jarclons maintenant Ja situation de l'édifice qui les renferme, entrons dans ces longs couloirs aérés et clairs, jadis hantés par les bons moines.

r)FS(;RIPTION.

Situation des Archives de Vcnijc. — Cour iir(('"ii<niic de l'ancien couvent de SaiiUc-Maric-Glorieuse. — Divi.sifjti et répartition des Archives. — Une connaissance exacte; des anciennes niajjislratures vénitiennes non moins que du système jjouvernementa! de la lléj)iil)lique est indispensable à (jui veut interrofjer ces Archives. — E>;aj;érations produites sMi- le nombre des Archives rassemblées atix Frari , et calcids sin{;uliers du {[éojjraphe Balbi. — Enumérations réelles. — Chambres, salles, re{;istres, liasses, chartes et diplômes. — Documents les plus anciens soit en original, soit en copie authentique. — Difliciilté de se dirij;(;r dans l'enceinte^ des Archives de Venise. — La salle des Maniinorte. — Les huit cabinets de la Sécréta et du <\jiiscil des Dix, avoisinant la salle dite Chancellerie ducale.

L'établissement actuel des Archives de Venise est donc

l'ancien couvent de Santa Marùt (j/or/osa (Ici Frari. Sur

\o, rampo où s'élève la grande et magnifique église, ou

trouve l'entrée officielle des Archives i\ gauche, après

avoir traversé deux ponts fort rapprochés l'un de l'autre

jjar un très-petit quai. Au delà de la voûte de cett(î

entrée, qui, di\ reste, n'a ahsolunuîut rien de remar-

«juabh;, uiw {jraiide coin-, d'iispect un peu (h'iabré, st;

présente, flanquc-e de larges arcades; mais ce nest

pas la cour principale, aussi majestueuse 'que siugu-

lière, sur laquelle ouvre; la plus grande partie de l'édifice. La cour dite de la Trinité, séparée de celle de l'entrée ordinaire j)ar un corps de bâtiment s'élevant à gauche, devait être jadis le grand promenoir des moines. L'aspect qu'elle ofire est dû à un mélange de grandeur et de bizarrerie qui ne peut manquer d'étonner tous les visiteurs. Le ton rougeàtre d'une partie des murs, les teintes grises des arcades à plein-cintre, i'étendue et la largeur des terrasses à balustres , la triomphale fontaine du milieu, les dalles noircies par le temps, le clocher toul en briques, dominant fortement le tableau, les flancs extérieurs de l'église, la longue et étroite porte ogivale, si gracieusement découpée sous le promenoir de droite, et formant à elle seule comme l'attique d'un délicat monument, tout ce contraste architectural, auquel, certes, une idée de parfaite harmonie n'a point présidé, est d'un effet émouvant. Dès que les enfants et les femmes loquaces du voisinage sont venus chaque matin, aux heures déterminées pour le service des alentours, puiser l'eau du grand puits ', le silence règne en maître sous ces voûtes, et quand le chaud soleil du pays a mar- (pié tout cet ensemble de sa forte griffe de poëte, l'imagination se peut déclarer satisfaite du spectacle offert

' Le service do l'eau potable à Venise se lait deux fois le ji»nr par l'administration de la ville. Les puits publics se trouvent sur différents rampi ou petites |ilaces, au Palais ducil, et dans les cours d'anciens cloîtres tels que celui des Frari. Ces puits et ceux des palais en général, d'une construction fort curieuse, ont donne lieu à d'intéressantes publications areliéolo{;i(juc's. Voyez enire autres DoUe sponde marmoicc n vere dei pozzi et Del/' importinza dclle vere dei pozzi per la stoiiu deW artc Yeiieziana , par M. Loren/.o Skgi'SO.

par ce cortile do l'un des plus vastes cloîtres de la Venise ancienne. Les bâtiments, répartis sur les côtés des deux cours et ouvrant aussi sur des jardins qui les séparent de la petite coupole de Saint-Eoch, renferment les innombrables séries de registres et de cartons formant la masse des archives vénitiennes. S'il nous fallait suivre le dédale des pièces que le visiteur est invité à parcourir, et s'il nous fallait décrire le contenu de chacune d'elles, notre œuvre de narrateur n'aurait pas les limites d'un simple exposé, mais elle devrait atteindre au format d'un volumineux compendiam. Voici d'ailleurs des chiffres précis, propres à donner une idée très-exacte de cette réunion colossale de papiers à consulter.

La répartition systématique qui en a été faite comprend quatre divisions, la Politique, la Judiciaire, la Commerciale et la Territoriale. Chacune a ses subdivisions, auxquelles se rattachent des sections en rapport avec l'orj^anisation multiple des magistratures et offices de la République sérénissime. C'est, à vrai dire, une sorte de labyrinthe dont il convient d'avoir une j)ratique particulière pour obtenir ce qu'il peut donner. A qui connaîtrait peu l'histoire politique ou administrative de la fameuse République, nous ne conseill(,'rinns pas d'y approcher avec l'intention d'en tirer un profit immédiat. Si l'on excepte en effet (pielques séries, telles que les Dépêches, les Traités, les Lettres des Princes et les Relations, lesquelles répondent à ce que leur désignation annonce , une grande partie de documents sj)éciaiix appartiennent à des registres classés sous des titres sans promesses ni attrait pour un chercheur inexpeit. Aussi

est-ce avec beaucoup de bon sens que parlant de ces archives des anciennes magistratures, le sénateur A. Sagredo dit quelque part : « Si quelqu'un demandait les documents relatifs aux architectes et aux édifices de Venise et qu'on lui répondît : « Cherchez dans les actes des magistrats préposés à la comptabilité du sel et à \ administration des salines, cette réponse lui paraîtra tenir du sarcasme. Cependant il n'en est pas d'autre à faire. L'impôt du sel était un des principaux revenus de l'État, et quand on avait décidé de la construction d'un nouvel édifice ou d'une commande importante à un peintre illustre, on en assignait la dépense sur les revenus du sel, et on en faisait passer l'ordonnance al magistrato al sal '. » C'est donc parmi les papiers de cette magistrature toute spéciale que peuvent se trouver les actes relatifs aux constructions publiques et aux commandes artistiques. Il nous serait facile d'ajouter de nombreux exemples tout aussi péremptoires. Prenez un registre des Deliberazioni del Senato, vous trouverez signalés dans une même feuille un contrat, un privilège et une convention internationale. Qui se douterait, à moins d'une expérience éprouvée, de ce qu'il y aurait à rencontrer dans les actes du Conseil des Dix? Pour le plus grand nombre des curieux, les papiers de ce Conseil passent pour ne pas renfermer autre chose que des documents de haute et secrète police, des informations étranges, toutes empreintes de particularités dramatiques. Assurément le drame et le mystère v ont

' Archii'io sloricn Ilahuno. Lctlmi di Ajjostino SiHjrpdo; nuova série, vol. II, part. II. Et Citletidiiiof State Papers : Vknetias.

leur part , mais eu quelle surprise ue serout pas ces curieux quand, mieux informés, ils reconnaîtront que dans les actes écrits des Dix , il en est un nombre considérable ayant trait aux mesures les plus modérées, les plus simples, les plus sages, dictées uniquement par le sentiment k; plus élevé du droit et du bien public ! lia juridiction de ce Conseil, si faussement présentée par des écrivains fallacieux, ou inhabiles, ou ignorants, n'avaitelle pas à s'étendre à tel ou tel exercice qui non-seulement n'avait rien de commun avec le châtiment et la réprobation, mais, en de certaines occasions, touchait aux honneurs publics à rendre et aux louanges méritées à donner? Que dira-t-on si nous affirmons qu'à dater de 1774, c'est dans les papiers des Iiiquisiteum (t'ttat, — de ces Inquisiteurs que des inventeurs de fictions ont fait passer pour autant de meurtriers officiels, — que nous avons rencontré la plus abondante série de textes relatifs aux mesures à prendre, de concert avec des peintres éminents, poiu- la conservation et la restauration des tableaux appartenant à l'Etat , el émanant des anciennes écoles si célèbres du quin^iè:... et du seizième siècle? Ce fut à ce tribunal, en effet, qu( par un décret des Dix incomba cette charge, qui, il faut en convenir, n'a riou d'épouvantable. Cette connaissance nécessaire d'atlribiilions aussi spéciales qu'impossibles à deviner, démontre, du reste, combien il est urgeni qu'un catalogue analytique et raisonné de la partie ancienne de ces archives soit apprêté pour le service habiluel des érudils nouvellcnicnl veiuis.

lîevenons niaintenanl aux délailsde l'exposé que nous

avons à faire, en ayant recours aux chiffres et aux dates pour mieux préciser les différents points de notre discours. On a souvent exagéré, en divers écrits, le nombre des documents réunis aux Frari, ainsi que l'étendue des divisions de l'édifice qui les renferme. Il eût été si simple de se limiter à la vérité et à l'exactitude! Laissons là les chiffres de quatorze millions de documents, de deux mille deux cent soixante -seize archives, de quatre cents chambres, etc. Le géographe Andréa Balbi, dans une brochure devenue rare, publiée en 1835, n'a-t-il pas pris la ridicule tâche de poser pour les résoudre d'inimaginables problèmes relatifs à l'étendue matérielle des Archives de Venise? Gela tient de l'incroyable. Voulant demeurer géographe à tout prix, il prouve que les rayons contenant les cartons classés, s'ils étaient mis à la suite les uns des autres, formeraient une ligne égale à une fois et demie la distance qui sépare Paris de Versailles ; il s'efforce de démontrer que le nombre approximatif des feuilles étant de six cent quatre-vingt-treize millions cent soixante-seize raille sept cent vingt, est propre à former une bande d'un milliard quatre cent quarante-quatre millions huit cent mille pieds de longueur, capable de cerner onze fois la circonférence du globe terrestre. Son enthousiasme géographique atteignant à l'ivresse confronte ces archives, avec l'Océan d'abord, puis, se modérant, avec l'Adriatique ; reprenant enfin un essor sans limites, il a de l'inquiétude pour savoir si les Archives vénitiennes seraient aptes à contenir sur leur surface le genre humain tout entier. Dans un conte fantastique

nRSr.RII»TIOK. 23

d'Hoffmann dont le héros serait un archiviste, ce calcul capricieux aurait l'avantage d'une incomparable invention ; mais de la part d'un écrivain géographe, qui doit être surtout précis et positif, ce n'est qu'un effort puéril et tout paradoxal.

Allant donc aux faits, et nous énonçant d'après des comptes plus modérés et plus officiels, nous dirons <|ue les Archives de Venise sont réparties entre deux cent soixante -quatre ])ièces; que pour la partie antérieure à 1797, il Y a cent vingt et une archives comprenant cent mille sept ( cnt cinquante-deux cartons ou registres, et pour la moderne, cent dix autres archives comprenant cent deux mille (juatre cent soixante-deux cartons et registres; qu'enfin poiu' les documents sur parchemin en feuilles détachées, il en a été reconnu cinquante-deux mille huit cent soixante-dix-hnit '. Certes voilà des chiffres bien honnêtes et suffisants! Et, lorsque le premier directeur général, Jacopo Ghiodo, s'est vu en présence d'un tel monde manuscrit, à l'époque du classement qu'il systématisa en 1822, il lui eût été permis de s'écrier, sans pédantisme, avec le bon poète : « Mi riirovai jjer una selva oscura '. » Assurément aussi a-t-il |)u ajouter, une fois son œuvre accomplie :

Ma pcr Irattar (Ici bon cli' io vi trovai, Diro (Icir nltre rose, rli' io v'iio scorte '.

Venons à leur antiquité,

' Voyez Tiluli e iii>t<- ciauulojjiche dcçjli Arcliivii dcii ex hepuhbUca

Veneta e dei (joventi .•tuccrxsivi (Cecclietti e Grejjolin). 2 « Je me trouvai dans une foièt obscure. « (Dante, l'Enfer, cliaiii ï^^.) "* « Mais pour parier lUi bien que j'y trouvai, je dirai les autres

rhoses f|ui m'v a|)pariircnt. » (/&/</.)

24 LE-S AIICIIIVKS Df-: VEMSK.

A en croire les astrolofjues, ce serait le 25 mars de l'an 421 , vers midi ' (les astrologues sont des fjens précis), qu'il faudrait dater la fondation de Venise. Or, si les tribuns et chefs du peuple ont fait alors quelques proclamations écrites, ou ont envoyé des messajjes officiels à leurs voisins, dont ils ont gardé la copie dans la maison principale du territoire occupé , on peut dire que de ce jour aussi ont été fondées les Archives vénitiennes. Ce peuple ingénieux, (ju'il est si intéressant d'étudier dans son étrange établissement au milieu des lagunes, eut, en effet, de toute antiquité l'esprit civilisateur et administratif. N'était-il pas en cela le légitime héritier de ces Romains qui, poussés, dit-on, par les hordes barbares vers les côtes adriatiques , furent les premiers à s'y établir comme en un lieu d'asile, et à former ainsi un groupe d'où sortit la peuplade vénitienne^? Que les plus anciennes chroniques sont curieuses à lire sur ces temps primitifs ! Ouvrez-les ; car nous ne nous étendrons pas plus longuement sur cette thèse, qui nous conduirait si loin ! Que seraient donc les Archives actuelles sans les éléments destructeurs qui tant de fois en ont ravagé, dispersé et interrompu les séries?

' Dans 1111 manuscrit do la lilbliolliùque de Saiiil-Marc : Cosr notabili, etc. Cette date me parait de pure complaisance traditionnelle. Vovez la discussion de riiistorien Ilomaiiiii à cet cjjnrd. Slaiin ilnriimentaUi , t. I*'".

- C'est Manin on Toinniaseo , ce nous semble, qui dans une cIcKpiL'iitf proclamation du 11 août 18 V9, lappelait an peuple par ces paroles harmonieuses l'antirpie date de cette civilisation apportée dans les la{;tines : « Tn tempi remoti, sofliate di terra in terra dal vento délie barbarie, in nueste acque tranquille lipararono e vissero, coine in saciario, {{ente (■ civiltà latiiia... »

(Tiovanni Rossi a écrit avec justesse que si, « envers et (contre tous les caprices de la fortune, ces archives vénilic.'unes avaient pu conserver leur inté[;rité, il est indu- Iwtable qu'elles auraient présenté la plus curieuse, la plus vaste et la plus iuq)ortanle réunion de souvenirs écrits et de preuves authentiques dont se put enor- .'jueillir n'importe quelle nation du (jlobe, depuis la (•hule de l'empire romain' ». Mais la fortnne, avec laquelle il est et sera toujours dans la condition humaine de devoir compter, n'a point permis qu'il en fût ainsi, l'nur trouve!- présentement dans ces Archives un document original de quelque antiquité, il ne huit pas le chercher avant l'année 954-. Quant à des textes plus anciens non originaux mais de copie authentique, il en est deux, dont lui diplôme en date de 883 par lequel l'empereur Charles le Gros alfirme les confins de la juridiction vénitienne, confirme les droits de possession eu terre ferme et renouvelle les privilèges de la basilique de Saint-jMarc ". Parmi les actes émanés des ordres religieux, il en est beaucoup du onzième siècle '. Quelques

' l{ibli()tliw|iic (le S.iiMt-Maïc, Maiinsciils , cI.issl' VII, coil. i;5S(î; Kossi, Lciifii , vol. 1 .

- Notre coiiCrère <;t ami Rawilou lîiowii cite les actes du concile de Clialccdoiiie datés de l'an 481, coniiiie le document en copie le |)ius anciennement daté. Vovez dans le Cal<ni(lnr oj Statr Papers le volumr Vknkjian, i202-150i).

•' Il lîcn è vei-o cIic i liccliissimi Ai(lii\i délia Re|)ul)I)lira Venela di un' im|)()rlan/a stoiica |>iù clie sin(jolai-e, iniica per le epoclie pin spl<'iidiile délia storia ilaliaua., poelii docunienti ci couservano di quoi secoli, de' (piali, paesi auclie alTatIo sccoudaii pnss('j|.;|(Mio in coiiia nuinumeuli .; • lioolojjici e miliclii sciilli. Rarissiinl infatli sono i ducumenli Veiie- • i.i.mi o aiilncnii alla sloria dl Vene/ia clie precedoiio il secolo xi, poclii «pjelii elle \i perleil{;ano. n lî. CkcCHK TI'I , Gli Arv/iirii délia Hepuhl.

26 LES AUCmVES DE VENISE.

textes de lois du douzième siècle sont parmi les parchemins dits Diicali, et le premier statut de droit criminel est en date de 1181. Ce ne sont du reste là que des documents séparés, n'ayant point de corrélation successive, sorte d'objets isolés dans un musée, pouvant servir d'humble preuve pour raisonner d'un fait ou donner à connaître d'une formule en usage dans l'histoire des temps écoulés. Si nous en exceptons l'imposante série des Traités {Pacta) , comprenant neuf registres sur parchemin et parcourant successivement l'espace de 883 à 1476, il n'y a pas matière pour fournir à des recherches suivies avant l'année 1223, année ouvrant la série d'autres registres par le Liber Communis sive Plegiorum , et précédant ainsi l'admirable suite des recueils manuscrits tels que ceux des Décrets du Grand Conseil (1232- 1793), des Commemoriali (1295-1787), des Délibérations du Sénat (1401-1797), du Collegio (1327-1797), et lant d'autres de catégorie politique. Le département auquel appartiennent ces séries j)récieuses est celui des Chancelleries, et sans contredit il est le plus intéressant de cette collection véritablement gigantesque.

Se diriger et se reconnaître dans l'édifice sont deux choses peu facdes. L'enchevêtrement des pièces, malgré les numéros qui les distinguent, est si compliqué, que pour ne s'y point égarer une boussole serait un instru-

Veneta e il A'o'arile (schéma di un oppia) 1864. L'auteur ajoute à ce fragmeut l'indication de ce genre de documents : sept pour le huitième siècle, trente pour le neuvième; cinquante-quatre pour le dixième; deux cent treize pour le onzième, répartis pour la plupart dans le Codex Trevisaiiu<;, et dans les Archives des anciennes corporations religieuses classées aujourd'hui au\ Frari dans les salles dites Maiii-morlr.

DKSCHIPTION. 27

ment presque indispensable; aussi est-il peu aisé de décrire systématiquement les divisions intérieures. Il est des pièces qui n'ont pas plus d'étendue que celle qui convient à une chambre ou à un salon ; il en est d'autres qui, telles que les deux anciens réfectoires du couvent, sont assez vastes pour avoir pu, en certaines occasions canoniques, réunir jusqu'à dix-luiit cents moines; d'autres encore ont la longueur d'une nef de grande église. Tout au long des murailles sont disposés des rayons, et sur ces rayons les registres et les liasses. Des inscriptions peintes en caractères blancs sur fond bleu indiquent les classifications. C'est ainsi qu'arrivant au premier étage par le grand escalier adossé aux anciens réfectoires des Pères, vous pénétrez dans les salles les plus vastes, ayant la forme d'une croix latine immense. Cette partie seule de l'édiHce contient l'élite des anciennes archives. Les im})ôts, les fiefs, la justice au civil et au criminel, les finances, la monnaie, la santé publique, l'arsenal, la guerre, le luxe, les possessions maritimes, la navigation, l'instruction publique, la noblesse, le commerce, les arts et les métiers, les professions libérales , les magistratures préposées à la surveillance des monastères et à celle des charges; la police ordinaire, sous la dénomination pittoresque des « Seigneurs de la nuit au civil et au criminel » ; les eaux, les lorêts, les mines, les emprunts d'Etat, les biens communaux, et une infinité à'vffizi, rameaux adhérents à ces diverses branches, ont ici leurs papiers chronologiquement répartis '.

' Voyez à Y Appendice, le ré|icrtoiie des Registhes (U Documkms les plus rcinarqnaliles et utiles, avei- l'indicalioii iiiétlio(li((iie thi classement.

28 LES ARCriIVES DE VENISE.

En se dirigeant vers le midi , on arrive à une pièce fort bien acrée et de bel aspect, jadis le cabinet des livres des moines, aujourd'bui consacrée, sous le nom de Mani-morte, à la collection dos actes des confréries et couvents; huit chambres supérieures y font suite, réservées aux mêmes matières. Au fond de cette belle salle, une large fenêtre s'ouvre .sur le petit Campo di San Rocco , et on peut admirer la merveilleuse façade de cet élégant monument si connu, toujovus visité, appelé la Scuola di San Rocco.

Puis, revenant sur ses pas, quittant les Mani-morte, et regagnant le long espace destiné en partie aux recueils de la Chancellerie ducale, on remarque sur la droite deux petites portes à la romaine. L'une conduit à la collection de la Chancellerie secrète , l'autre à celle du Conseil des Dix. Ces deux portes basses enchevêtrées ainsi aux flancs opulents d(; la Chancellerie ducale, et donnant accès l'une et l'autre à huit chambres se faisant suite, parmi lesquelles deux sont du ressort des Inquisiteurs, représentent un ensemble que l'on peut sûrement appeler le corps et l'âme de l'ancien Etat vénitien. Historiens, publicistes, narrateurs des coutumes, diplomates, négociateurs, juristes, curieux, la chose ici est vôtre ! Cette terre cultivable est assez riche et assez féconde pour que par vos soins vous en puissiez heureusement et paticHunont tirer les produits les plus rare.s.

^OMs (lii'ous donc ce qu'était cette Chancellerie Ducale et .Secrète ;mi teinp.>^ où llorissait la Sérénissime Venise, nous dirons ce que sont aujourd'hui leurs dépouilles, et nous si{;iialeroiis les plus attractifs de leurs graiïds

HISTORIENS, CURIEUX, CIlERCHEUllS ET VISITEURS. 2'.)

recueils; mais auparavant désignons les savants, les éiu- (iits et les curieux venus à Venise, aux Archives, depuis le petit nombre d'années qu'elles sont accessibles, et (jui les ont mises en usage, les uns pour une étude sur la politique, les autres pour un travail sur les coutumes, tous, en un mot, |)Our des recherches utiles et savantes.

HISTOniENS, CÙlîlEUX, CHERCHEURS ET VISrrEURS,

Son» la Républi<[ue séiéiiissline, les collccdioiis de la Cliaiicclh rie dite Secrète étaient inaccessibles. — Très-rares exceptions. — (Tiovamii Rossi. — Difficultés nouvelles pour la communication des documenis après la concentration des Archi\es au couvent des Frari. — Jacopo Cliiodo, directeur général, élevé à l'école du secret, ne se prête qu'avec refjret à la curiosité des historiens et des chercheurs. — Ij'Anglais .1. Ingram refusé. — Indication des recherches qui ont été faites de 1825 à 1840. — Antonio-Emmanuele Gicogna. — Demandes officielles.— Léopold Ranke. — Autographes demandés par la Cour de Vienne. — Le comte Mosconl. — Le comte Mailath. — M. Muti- Mclli. — M.VI. Cilnario et Promis. — Comte G. Citfadella. — Comte Raczinski. — MM. Palackv, liaumcr, de Fiers et KarJ Sken. — Recherches et demandes de documents penilant les sept années de I i direction de M. iNird'a Priidi. — M. Eugène de Rozière. — Sou Mémoire sui- la maison de Lusignan. — Sa lettre à ce suji-l. — MM. Agoslino Sagredo, de l'ranque ville, Ruchon, Shikoff, Tomniaseo, Trobriand, de Mas Latrie, F. Cygnalis, Miklzaclowsky et les Pères Arméniens. — M. le marquis de Laborde. — Un passage de la préface de son Histoire d'Athènes au seizième et an dix-saptièinc siècle. — M. Iluillard-Bréholles. — Mission donnée par M. de Salvandy à M. Paul de Musset. — Long séjoin- de M. de Musset à Venise. — li

:iO LES AIU'.FIIVES DE VENISE.

est le premier à qui ait été ("aitr; la coniiuiinicatioii lio (jucjque.s registres du Conseil dks Dix. — Son aventure à ce sujet pour un document trop révélateur de 1496. — Il recherche , pour le ministre de la Guerre, les originaux des traités conclus entre Venise et les Puissances Barbaresques, et il en envoie des co|)ies nombreuses. — MM. Tomassoni et Gregorovitsch. — MM. Sandalh, Merkel et Francesco Bcrian. — Le Prince-évêque du Monténégro. — Jusqu'alors nul catalogue à la disposition des chercheins. — Secours de l'ouvrage Venezia e le sue LAGUNE, contenant l'exposé des Archivi Veneti, par l'abbé Cadorin, en 1847. — Malgré le libre accès aux Archives sous le gouvernement présidentiel de Manin , peu de visiteurs et de studieux. — Préoccupations politiques. — Les boulets de l'Antriche sur l'établissement des Archives. — Quels furent les xtudiosi pendant cette période tourmentée.

— Viucenzo Lazari. — Ses qualités érudites et personnelles. — Direction du chevalier Fabio Mutinclli. — Il se montre d'abord peu libéral. — Samuel Romanin et la Storia documentata di Venezia. — M. Rawdou Brown. — Ses ouvrages tirés des Archives de Venise. — Enorme travail de cet érudit. — Son Caleiidar of State Papers. — Sa demande pour la communication de quelques papiers des Inquisiteurs relntifs à sir Henry Wotton. — M. de Mas Latrie et les Libri Pat torum. — MM. Frédéric Tafel et Georges -Martin Thomas. — Leurs études sur le moyen âge. — M. Mutinelli veut r:'i!dre les papiers des Dix invisibles. — MM. Kuguizevic, Proote et autres. — Docteur Karl Hopf , ses savantes recherches. — Le rapport du 29 octobre 1853 . du chevalier Mutinelli, empêche la maison d'Autriche de s'emparer. au bénéfice de ses collections de Vienne, des documents diplomatiques vénitiens. — M. Gachard. — M. Théodore Sickel et divers autres. — J'arrive aux Archives de Venise en août 1855. — Mission que me donne le ministre de l'Instruction publique. — Le baron de Bourqueney, ambassadeur à Vienne, obtient pour moi du baron i\v. Bach, minisiie de l'Intérieur, la communication des papiers d Etat vénitiens.

— Réception que me fait le chevalier Mutinelli, directeur. — M. Mutinelli première victime de ses sentiments prohibitifs. — Anecdote à ce sujet. — Objet de mes recherches et de mes études dans la Chancellerie SECRÈTE. — Présence à Venise de l'Empereur d'Autriche.

— Sa visite aux Archives. — Sa Majesté m'interroge. — J'obtiens la permission de consulter les papiers du Conseil oes Dix et plus tard ceux des Inquisiteurs d'Etat. — Pourquoi ce long récit trop personnel. — Mes travaux d'après les Archives de Venise. — Faiblesse de ma première publication intitulée Souvenirs d'une mission, et son peu de valeur. — Pourquoi j ai retardé la publication des volumes devant faire suite au premier paru sur la Diplomatie vénitienne et les Princes

HFSTOHIEINS, CURIEUX, (JHEIiClIKUP.S ET VISFTKI lîS. 31

de F Europe an scizièinc siècle. — Reiivui à rinveiitaire ilcs documents composant mes portefeuilles. — Autres clierclieurs pendant la direction de M. Mutinelli. — Ecole de paléograpliie fcjndée près les Arcliives de Venise. — M. Cesare Foncard, professeur. — Utilité de cette Ecole, qui a développé l'esprit de curiosité pour l'étude de l'iiistoire de Venise. — MM. Nicolô Barozzi et Guglielmo Berciiet publient les Relations des Ambassadeurs vénitiens pendant le dis-septième siècle.

— Cet important ouvrage est une suite inmiédiate au jp-and recueil formé par M. Eugenio Allierl. — CesareCantù. — Dilférents cliercheurs admis en 1857. — Le l'ère Tlieiner et les actes du Cuncile de Trente.

— M. .Jules Pelletier, de l'Institut, et les apprêts d'une liistoire du Père Joseph. — Victor Cousin et les documents vénitiens, particulièrement ceux qui concernent Mazarin. — Fragments de lettres familières à ce sujet. — f^n Ijulletin de rcclierclies à faire pour M. Cousin. — Mode singulière et abusive de [)ublier des documents d'histoire à l'occasion de noces vénitiennes. — Citation.- nombreuses d'opuscules publiés per le atispicalisxime ou iiofiilissinw iiozze. — Considérations à cet égard. — Recherches accomplies en 1858. — Les événements de 1859 ralentissent les travaux. — MM. Tassini, Nicoletti, Sardagna, etc. — M. Miiller.

— Retraite du cbevalier Fabio Mutinelli. — Complète libéralité à l'endroit des recherches sous la nouvelle administration des Archives confiée au comte G. Dandolo. — Les Archives de Venise depuis 1861.

— M. Giovanni-Battista Lorenzi et son ouvrage sur le Palais ducal, encouragé par l'écrivain anglais Rnskin. — M. Ravaisson. — M. Armingaud. — Arrêté de M. le comte Walewski relatif à la publication des Dépêches des ambassadeurs vénitiens sur la Coin- de France.

— Plan de ce travail. — Le baron de Hiibner. — L abbé \\. Fuliu.

— M. Victor Ceresole. — Le comte de Laferrière-Percy. — M. Luigi Pasini et ses recherches sur la science du chiffre diplomatique. — M. H.Cecchctti. — Dom Béda Diidick, envoyé autrichien pour la confiscation des documents vénitiens. — Récit de la journée du 22 juillet 1866. — Ennmération sonnnaire des déprédations. — L'Autriche n'avait aucun droit. — M. Tonunaso Gar, directeur actuel. — Le livre des visiteurs aux Archives de Venise depuis 1835 jusqu'en 1867.

Le (gouvernement de la République de Venise se prononça, de tout temps, contre la communication des documents politiques, même anciens, conservés en une de ses chancelleries dite la Secrkte. Chez lui, cette épitliète n'était pas un vain mot. Les intéres-

sauts décrets reproduits aux Appefidices de ce livre, touchant l'organisation de celte (jrande Secp.eta, sont riiistoire authentique de la vigilance exercée par le Tribunal redouté h l'autorité duquel un décret de 147:2 lavait soumise'. Les rares exceptions de communications spéciales dont nous retrouvons les traces sont uniquement en faveur, soit de quelques-uns des Consultores juris Beipublicse Venetse^, sorte de conseillers de la couronne, appelés en des circonstances particulières à formuler des avis ; soit de quelques ambassadeurs qui , avant de se rendre à la cour auprès de laquelle ils étaient accrédités, vovdaient connaître les rapports de leurs devanciers; soit encore des historiographes élus par l'État pour écrire successivement l'histoire politique des Vénitiens''. Aucun extrait cependant ne pouvait v être pratiqué , et on peut dire que la plume , en cette collection immense d'écritures, était un instrument que prohibaient les lois les plus sévères. Lors donc que Venise contrainte renonça à ses constitutions dans la funeste journée du 12 mai 1797, ses archives politiques étaient vierges de toute publicité.

Les documents qui furent emportés à Paris ont été

' Cancellerla, Secretarii et î\otarii pertineantCossiLio Decem, excepta l'iectione Gaiu:ellarii, (mdccclxii. Die xxiv jtinii, iii Consilio Decem.) f.ihro d'oio, parte VIII, pag. 61.

- Décret du Sénat, 14 octobre 1611. Senalo (lerra). Reg. 81.

■' La République eut des historiographes depuis l'année 1505. Les histoiies écrites par Sabellico, llcnilio, Paolo Parula, Andréa Morosini, Ratt^ Nani, Michèle Foscarini et Pietro Garzoni oui seules été iuipriniécj. La plus ancieiuie autorisation officielle connue est peut-être relie qui a été donnée par les chels du Conseil des Dix au chroniqueur Marin Saiiiito,2{) scptcndjre J531.

mis en usage par le comte Dam , et il fut le seul qui les ait alors consultés pour les faire servir à l'histoire.

La dispersion des différentes séries à cette époque, les déplacements , les réorganisations , favorisèrent , ainsi <pi'il est facile de le supposer, la curiosité de certains érudits; mais si nous en exceptons un honnête et consciencieux curieux, Giovanni Rossi ', qui a fait de ces papiers un usage dont on ne peut hien apprécier la portée qu'en examinant ses propres manuscrits légués à la l)ihliothèquc de Saint-Marc, peu d'écrivains en ont tiré un parti notahlement utile. Il faut d'ailleurs convenir que dans ces temps agités, l'attention générale était plutôt ailleurs qu'à des consultations d'archives. La politique contemporaine envahissait tous les esprits. Un jour on appartenait à telle puissance, un autre jour à telle autre. L'étude s'accommode peu de ces grands bruits et de ces variations inquiétantes. 11 nous est donc à peu près démontré que, hormis les employés à la réorganisation depuis 1807 sous le gouvernement italien, et depuis

' Giovanni Rossi, tils de Glii-'rardo, conseiller, a laissé en leps à la l>ililiotliècjue «le Saint-Marc- pliisiem-s séries importantes de ses (cii%res iiianusrrifcs. Emnianuele Cicojjna, qui l'a si fréquemment et utilement consulté, l'appelait // (lottisximo nclle cose Veuezianc, il sediilo raccoylilure di anticlihà pairie. Agostino Sagredo , au chapitre xxi de son lemarqualtle écrit sur la Storia civile c politica dei Veneziani , lui rend cet hommage : « Se il signor consigliere Giovanni Rossi metterà iu lu<:e i suoi studi sulle costiunanzo civili dei Veneziani e sulla loro vita domestica, avrcmo taie un lavoro che onorandcj il siio valoroso autore, varrà mirahilmcnlo ad illiistiarc; questa [lailc délia storia nazionalc. » Le recueil de Ros^i, divisé en deux parties, Lerjtji e Costuini, 31 volumes, et Documenti , 85 volumes, est rempli de laits et de détails les plus curieux et les moins connus sur toutes choses de l'ancienne Venise. (;ie patient chercheur est mort en 1852. Voyez Cicocxa , Inscrizioni, t. HU pages 78 et 39'f; lomc IV, pages 281 ,()Ô2, ilc.

y* LES ARCHIVES DE VENISE.

1815 sous le gouvernement autricliien, les archivistes seuls ont pu connaître les collections, sans toutefois avoir eu la liberté d'en révéler le contenu dans ses moindres parties. Les mesures adoptées pour l'organisation accomplie par le premier directeur général, après 1815, se prêtaient peu d'ailleurs aux communications d'aucun genre. Jacopo Cliiodo, élevé à l'école de la République sérénissime, nourri dans l'habitude du secret dont la violation, au temps du Doge et des Dix, lui eût fait encourir les châtiments les plus sévères, était demeuré fidèle aux principes jaloux dont l'humeur de l'Autriche alors ne voyait pas le maintien sans complaisance. Aussi peut-on dire que cet honnête Jacopo Chiodo, malgré sa bonté et sa loyauté innées, pendant tout le temps qu'il a gouverné cet emporium de chartes et de manuscrits rassemblés à Sainte-Marie-Glorieuse des Frères , c'est-à-dire de 1822 à 1840, répondit presque toujours aux autorités qui le consultaient avant d'autoriser aucune communication, de manière à les persuader de conclure à la prohibition. Jamais, en un mot, ce garde des papiers de l'État de Venise, qui se considérait comme le Custos rerum secretarum , ne s'est prêté sans inquiétude h l'ouverture des portes du temple devant les pas d'un étranger. Il vivait dans les choses de l'histoire , mais les historiens chercheurs et curieux de preuves vénitiennes étaient pour lui figures d'ennemi. Dans de tels sentiments, il n'est donc pas étonnant qu'il ait suscité à la chancellerie de l'Empire certaines mesures qui pour lui devinrent de véritables forteresses derrière lesquelles il se retranchait avec bonheur.

Telle fut la décision du 14 juin ]82'4, notifiée pai' l'impériale et royale Chancellerie aulique, sous le numéro 18248, dans laquelle il était dit que « Sa Majesté avait daigné ordonner que les archives des ex-Inquisiteurs d'Etat vénitiens devaient être comme autrefois secrètes et inaccessibles » . Il en fut alors à peu près de même pour les papiers du Conseil des Dix, et quiconque eût adressé une requête à l'effet de pouvoir les consulter, eût incontestablement été qualifié d'audacieux et d'aventureux. Néanmoins, de 1824 à 1840, c'est-à-dire dans l'espace de seize années, vingt-cinq ou trente demandes de communications historiques, dont plusieurs pour le compte du Gouvernement, furent adressées à la direction générale. Nous avons pu les relever sur les registres dits rcseimés, et nous les mentionnons dans l'ordre chronologique où nous les avons rencontrées.

En 1824, le 25 juin, M. John Ingram, sujet de Sa Majesté Britannique, demande à prendre lecture et copie de documents relatifs à l'AnglcteiTe depuis le seizième siècle. Sa requête, examinée, fut repoussée, et réponse négative lui fut donnée par lettre officielle du 5 juillet.

L'année suivante, 1825, le 12 février, apparaît le premier permis qui fut accordé. Emmanuele Antonio Cicogna, citladino Veneto, venait alors de publier le premier volume de ses Inscrizioni Vcneziaue, monument d'histoire érigé aux gloires anciennes, aux traditions écrites, aux souv(.Miirs de tout genre consacrés dans sa patrie. Ce savant avait reconnu que, sans le secours bienlaisant des Archives vénitiennes, de grands et incessants

obstacles l'empêcheraient de poursuivre l'ouvrage qu'avec tant de patience et de soin il avait préparé ailleurs avec les documents qu'il avait pu rencontrer, mais pour le contrôle et la date desquels les sources officielles lui étaient indispensables. La demande qu'il adressa fut admise sous bien des réserves; mais, si restreinte que fût l'autorisation présidentielle, le service qu'elle lui a rendu est digne de mémoire. Le chevalier E. A. Cicogna a publié, depuis, cinq autres volumes des Inscrizioni et un autre ouvrage très-apprécié, la Bibliografia Veneziana. Il est une des gloires les plus pures de la Venise moderne. Sa vie fut dédiée au labeur, aux recherches, au culte de la curiosité et à l'acquit du savoir. C'est aussi de lui qu'il faut dire : Rerum minime tritarum indagator sagacissimus.

Jusqu'en 1828, le silence des demandes est complet. Mais le 15 avril de cette même année, le demandeur est le Gouvernement , qui désire avoir de l'archiviste un mémoire sur V Auditeur de Rote de l'ancienne République en Cour de Rome. La réponse lui fut envoyée, le 1 8 mai , sous forme de rapport. De la même source , le 23 août, ordre fut donné d'informer sur les relations (ju avait eues l'Etat avec le cierge' grec non uni de la Dalmatie.

En date du 13 décembre 1828 nous rencontrons la première demande d'un historien à qui son talent, son grand style et ses travaux destinaient un nom illustre en Allemagne. Léopold Ranke s'adresse au Gouvernement pour qu'il lui soit permis d'examiner les rapports que les ambassadeurs vénitiens en Hongrie avaient dû faire au

retour de leurs missions. L'archiviste, interrogé, répondit, le 28 décembre, par un mémoire secret adressé au comte de Spaur. La tentative de Ranke échoua cette ibis. Mais le 9 mai 1829, l'historien, qui s'était depuis dirigé vers l'Empereur, avait été plus heureux, et l'étude des Relations célèbres des Ambassadeurs de Venise aux diverses cours de l'Europe, îi l'exclusion de celle de Vienne et de celle de Franco depuis 1789, lui fut peimise. Les protocoles de l'année 1830, sur ces matières, témoignent de l'assiduité de l'historien allemand. Le 7 août, il demande les relations de Rome; le 13 août, celles de France et d'Espagne; le 12 septembre, celles de Savoie, Mantoue, Angleterre , Hollande, Portugal, Milan et Turquie; le 14 octobre, celles de la Morée et des iles du Levant, puis les pièces à conviction de la célèbre Conjuration du marquis de Bedmar et des Espagnols en 1618. Toute une correspondance de l'archiviste existe à cet égard. Ilanke mit fin à ses belles études en décembre, mais il ne put retirer ses laborieux extraits et ses utiles copies sans avoir dû les soumettre à l'examen de la direction ! Il importait peut-être de savoir si, parmi ces anciennes opinions formulées par un monde politique (jui n'('tait plus, il ne se rencontrait pas quelque plnase malsonnante pour la maison d'Autriche ! liien de plus puéril que ces in(juiétudes rétrospectives d'un gouvernement ('tabli !

En 1830, la famille impériale inqiose une étrange obligation à l'archiviste vénitien. Désireuse d'enrichir la bibliothèque de la Coiu- de nombreux et précieux autographes, elle fait inviter le directeur général ii lui

présenter un catalogue alphabétique indiquant le nom de tous les personnages célèbres «oper sapere nellc scienze e belle arti o per fatti storici, » de qui il devrait ensuite envoyer des lettres autographes « per la biblioteca di Corte in Vienna » . Rapport fut fait le 7 décembre avec envoi de vingt-sept lettres. Il est heureux que le directeur n'ait pas été plus libéral.

En 1831 , le 26 février, le comte G. Mosconi, voulant justifier la ville de Vérone , sa patrie , des taches dont certains historiens l'ont ternie relativement au séjour qu'y fit le comte de Lille (plus tard Louis XVIII), sollicite le libre examen des pièces officielles concernant la résidence du frère de Louis XVI à Vérone. Cette requête embarrasse l'archiviste. Il s'agit de documents en date de 1 795 et 1 796 ! C'est une époque dont les événements sont contemporains! Il soumet les pièces au Gouverneur, qui en accorde la communication le 6 mars, et prévient le craintif directeur qu'en une autre occasion il ne se contente pas de lui soumettre les pièces, mais qu'il formule aussi son avis. Peu de jours après, le 2 mars, il l'invite à rechercher les décrets de l'ancien Sénat concernant Vacceptation dans les ports de l'Etat des consuls étrangers sujets vénitiens, et particulièrement le décret du 1" avril 1791.

Cette même année, en septembre, le comte Mailath, érudit en belles-lettres et en histoire , arriva muni d'une autorisation souveraine pour examiner les plus importants documents propres à servir à son Histoire des Provinces autrichiennes. Il fut le premier à qui toutes faveurs funnl faites, et la complaisance fut

poussée jusqu'à lui apprêter un cabinet pour qu'il no fût point troublé dans ses recherches. Pour cette fois, il semble que le vigilant directeur ait été tout (glorieux de cette aristocratique visite , car dans une petite note de sa main, conservée dans le dossier du visiteur, nous avons rencontré ces mots expansifs : «Jl a trouvé d'utiles documents et des dépêches et relations de Honp^rie. Il a porté très-haut l'établissement [esalto assai lo stahilimento), disant qu'il n'en est point de pareil ni de plus important en Europe. »

Rien pendant l'année 1832.

En 1833, le 23 janvier, il fut prescrit officiellement de rassembler les documents propres à établir les confins de la Dahnatie avec le Monténégro. Puis, au mois de juillet, il est curieux de remarquer que le demandeur, M. Fabio Mutinelli , refusé le 29 du mois, fut celui qui devait, quinze ans plus tard, être appelé aux honneurs de la direction. Son désir, alors, était d'examiner « dove gli occorra » , autant dire en toutes archives, des documents pour l'Histoire vénitienne. L'austère Ghiodo trouva que l'intention était louable, mais la requête inadmissible. Il la voulait plus précise. M. Mutinelli formula mieux, et quelques pièces lui furent communiquées. Il les a utilisées pour son intéressant ouvrage « Annali urbani di Venezia. »

En 1834 (juin), avis fut donné de se prêter avec les précautions habituelles — con le dovute cauiele — à la mission de MM. Gibrario, intendant du roi de Sardaigne, et Promis, conservateur de son cabinet des médailles, chargés de rechercher des documents j)Our servir à Van-

cienne histoire de la maison de Savoie. M. le docteur Charles Mayer de Serra, demandeur de pièces relatives au grand théologien Fia Paolo Sarpi, fut invité à mieux caractériser ses intentions. Le sujet était délicat.

L'année 1835 ne rappelle qu'une seule demande. Elle fut autorisée. Le comte Giovanni Cittadella, homme d'esprit et de honnes lettres , recueillait les informations historiques sur la famille des Carrara, anciens seigneurs de Padoue.

En 1836, le comte Raczinski, chambellan du roi de Prusse, voulut connaître les papiers diplomatiques propres à l'éclairer sur les rapports qui avaient existé entre le royaume de Pologne et la république de Venise; mais l'archiviste fut d'avis de ne pas favoriser cette curiosité nationale, et il développa son sentiment à cet égard dans un mémoire détaillé et riservato, le 14 mai 1836, sous le numéro 475.

En 1837, M. Franz Palacky fut admis à consulter les actes relatifs à Vhisloire de Bohême et des pays limitrophes au temps de G. Podiehrad (1450-1471). Le gouvernement commanda aussi qu'il fût dressé une liste des pièces diplomatiques concernant la Russie.

Même ordre fut donné en 1838 à l'égard des actes relatifs à Pierre le Grand et à Charles XII.

L'année 1839 signale le passage du professeur Raumer, le 4 avril. Ses recherches pourraient plutôt s'appeler une consultation de registres. Il en ouviit deux du Grand Conseil, deux des Patti, et deux des Commemoj-iali, ])uis il se retira. Le marquis de Fiers obtint, en août, d'examiner les Lettres des rois de Fiance adres-

sées à la Seigneurie et Etat de Venise, et le docteur Karl Sken s'enquit de textes concernant Titien et Sansovino. .

M. Ninf'a Antonio Priuli, second directeur des Archives de Venise, demeura en fonctions pendant sept années (1840-1847). Son administration ne paraît pas avoir été beaucoup plus libérale que la précédente : il était du reste homme de peu d'initiative, de talenti limitati, et ne se si(>nala par aucun travail important.

En 1841, M. Eugène de Rozière, d'une érudition éprouvée, aujourd'hui l'un des inspecteurs des Archives de France, se trouvant alors en Italie, et ayant appris que l'Académie des Inscriptions venait de proposer pour sujet d'un prix VHistoire de Vile de Chypre sons la dynastie des Liisignan , résolut d'y concourir. Il était alors à Turin avec un savant ami à lui, le docteur Roussel. M. Eugène do Rozière a raconté d'une manière intéressante connnont il vint à Venise et comment il se présenta aux Archives. La communication qui nous est faite de sa lettre donne une telle précision aux faits, {pie nous croyons pouvoir nous permettre de reproduire le passage (pii se i^ttache à cette anecdote. « Je savais, dit-il, que les rois de Sardaigne se prétendaient héritiers du trône de Chypre et qu'ils en prenaient le titre royal sur leurs monnaies. L'idée me vint qu'on trouverait peut-être dans leurs Archives des documents relatifs il la question posée par l'Académie; je proposai à M. Roussel d'uliliscr nos loisirs en faisant quelques recherches, et même, si ces recherches devenaient Iruc-

tueuses, en commençant la rédaction d'un mémoire en réponse au programme de l'Académie. M. Roussel accepta avec empressement, et dès le lendemain nous étions à l'œuvre. Le résultat dépassa toutes nos espérances. Encouragés par ce début, nous résolûmes de continuer notre entrej)rise, et en arrivant à Venise nous n'eûmes rien de plus pressé que d'aller frapper à la porte des Archives. Mais à cette époque cette porte ne s'ouvrait qu'avec une permission de Vienne; un homme qui avait réussi à pénétrer dans les Archives de Venise était considéré dans le monde des savants comme un privilégié ; on se le montrait et on l'enviait. Nous attendîmes un mois la réponse à notre demande. Nous nous décidâmes enfin à partir. L'autorisation nous parvint lorsque nous étions à Florence et presque sur la route de Rome. Cependant nous n'avons pas été totalement privés des documents vénitiens. Nous avions été admis sans difficulté à la bibliothèque de Saint-Marc, où nous avions trouvé plusieurs volumes d'extraits et de copies tirés des pièces des Archives , notamment le manuscrit connu sous le nom de Codex Trevisanus ; et plus tard nous obtînmes par l'entremise du célèbre M. de Hammer qu'on nous envoyât la copie des cinq ou six privilèges les plus importants pour l'histoire des Lusignan. Nous continuâmes nos recherches à Florence, à Rome, à Naples, à Gênes, et en. fin de compte nous fûmes récompensés par un prix (jue l'Académie voulut bien accorder à notre travail... »

Une demande adressée par MM. Buchon et de Franqueville (ce dernier consul de France à Venise) suivit

(lo près celle de M. de Rozière. Mais l'examen qu'il leur fut accordé de faire ne devait pas s'étendre à celui des pièces politiques. Pour un historien, une pareille autorisation é(|uivaut à une négation ; car des pièces même du temps des croisades peuvent être tenues pour politiques par un archiviste ombrageux.

Le comte Agostino Sagredo, le chevalier de Henickstein et le consul de France ont adressé des demandes en 1842 , le premier sans doute relativement aux papiers politiques des ambassadeurs ses ancêtres ou pour suffire aux intéressants travaux qu'il a depuis publiés, le second pour le compte du célèbre orientaliste Hammer-Purgstall ' , le troisième relativement aux Lettres de Henri IV que recherchait alors de tous côtés le ministère de l'Instruction publique, en France, pour l'importante publication confiée aux soins de M. Berger de Xivrey.

En 1843, des informations furent demandées par le Russe G. INIiklzaclowsky sur la Campagne de Souvaroff, par le professeur Schikoff sur les lettres des Ducs et Czars de Moscovie, et par les Pères Arméniens sur Vile et couvent de San-Lazaro. M. le duc de Brunswick fit aussi pratiquer des recherches dans le recueil du Livre d'or sur le fait de l'agrégation de sa famille à la noblesse vénitienne.

1 Le clievalier de Ilenickstein, ca|iitain<' du jijénie aloi-s eu résidence à Venise, était beati-fière du célèbre baron de Hamnier. Il avait été chargé d'cxainincr les rapports de l'aiidjassadem- vénitien à Vienne snr le cardinal Klesel et snr les faits de l()i8. La correspondance de 1612 à 1GI8 lui fut communiquée : M<jtifs et circonstances de l'arrestation dudit cardinal, traités de paix entre l'empereur Ferdinand et la Républi(jiie, en 1618, etc.

En 1844, M. Tommaseo s'enquit de pièces relatives à l'église cathédrale de Sebenico de Dalmatie, M. Buchon l)utii)a sur les croisades, le baron de Trobriand voulut éclaircir certains épisodes de Y histoire de Venise, et M. de Mas Latrie parut à ces Archives, pour la première Fois, ayant obtenu de pouvoir diriger ses investigations dans les recueils de documents relatifs à la legislatioji et au gouvernement des principautés fondées en Orient par les Latins, à la suite des croisades. Il eût voulu y trouver quelques-uns de ces nombreux commentaires des Assises de Jérusalem, de la découverte desquelles l'auteur de la Notice sur le Droit français en Orient, M. Giraut, l'avait presque assuré. Mais, peu fortuné pour cette belle partie des recherches qu'il avait |projetées, il fut plus heureux du côté de ses études sur les Traités de la République au moyen âge, et publia plus tard dans la Nouvelle Revue encyclopédique un premier récit sur l'examen qu'il avait fait des Libri Pactorum.

A cette date appartient aussi la présence à Venise du savant marquis de Laborde, depuis directeur général des Archives de l'Empire et aujourd'hui sénateur. L'important travail qui l'avait attiré près des archives vénitiennes était son Histoire d'Athènes au seizième, au dixseptième et au dix-huitième siècle. Il a dit dans la préface de ce beau livre, et fort bien, l'impression qu'il avait reçue de son séjour. Nulle citation ne pourrait mieux se rencontrer ici que celle de ces (pielques lignes : « J'ai rencontré, dit-il, dans ces longues recherches luie assistance dévouée; elle m'a inspiré une reconnaissance que je ne saurais taire. <Juand le comte de Fia-

HISTORIENS, GUniF.rX, ClIEUCIIEHns ET VISITEUIiS. 45

hault, notre ambassadeur à Vienne, demanda en ma faveur la permission de travailler dans les grandes Archives de Venise, le prince de Metternich voulut bien se rappeler qu'il avait été dans sa jeunesse l'ami de mon père, et il donna des ordres qui me firent ouvrir toutes les armoires devant mes désirs. Je travaillai pendant cinq semaines dans ce mystérieux et important dépôt, sans sortir toutefois du cadre que je m'étais tracé, de peur de me perdre dans les millions de cartons transportés et classés depuis 18 KJ dans les bâtiments de l'ancien couvent des Frari. »

Au mois de novembre, il l'ut accordé à M. Frédéric Cygnaûs de consulter les pièces diplomatiques qui seraient de nature à l'ticlairer sur les relations politiques et commerciales de Venise avec la Russie, la Suède et le Danemark.

En 1845, au mois d'avril, M. Huillard-Bréholles, présenté par Dom Valentinelli , bibliothécaire de Saint- Marc, fut admis à connaître les textes des registres du Sénat. Il faisait alors cette utile campagne diplomatique ([ui l'a mis h même de publier ensuite son important ouvrage : Historia diplomatica Frederiri secundi. « De Gênes à Salerne, dit-il on sa préfoce, de Rome à Venise aussi bien que de I}rux(>lles à lîreslau et de Vienne à Strasbourg, nous avons lecuoilli à chaque station do notre route; une ample moisson do textes, de variantes et do notes'.» Cette même année vint M. Paul do Musset.

1 Ilisloria diphtinaùca Ficderlci secundi sine conalidUioncs , priviteyiit, mandaUi, insUuinenlu quœ siipersunl islius Imperatoris et jilio-

46 LES AltCIIlVKS DE VENISE.

L'admission de M. Paul de Musset h ces Archives est surtout digne de remarque, en ce calendrier des studieux consulteurs des papiers vénitiens. Il est le premier de nous tous à qui il a été permis de faire un examen spécial de certains Documents du Conseil des Dix. Ce n'est pas que ce permis véritablement extraordinaire pour l'époque lui ait été délivré sans préliminaires comme sans restrictions (un document du 25 juin 1846 en témoigne). Mais, s'il a lutté pour obtenir, s'il s'est récrié à l'endroit du refus de la copie de pièces datées de l'an 1495, il l'en faut louer, et considérer que la moisson qu'il fit alors, et dont les résultats ont été déposés au département des Manuscrits de la Bibliothèque impériale, fut des plus glorieuses.

M. Paul de Musset était arrivé à Venise avec une mission scientifique pour laquelle M. de Salvandy, alors ministre, lui avait donné des instructions. Il fut donc le premier qui se présenta à ces Archives avec qualité officielle. Les détails sur son arrivée et son séjour ont de l'intérêt. M. de Musset avait fait, avant l'année 1845, deux voyages h Venise. Les relations qu'il y avait établies lui avaient fait espérer son introduction dans les Archives. Il en écrivit en mars 1845 au ministre de l'Instruction publique, qui lui répondit par une lettre d'envoi en mission à Venise , dans le Jnit d'y rechercher les documents relatifs à lliistoire de France. La

rum vjus. Accediint Epistol.p Papanim et Doiumenta varia. Collegit ad fideiii cliartaruiii, etc., J. L. A. IIi.ii.LAnD Urkuolles, arcliiviarius, auspicils et siiiii|>(ilms II. dk ALBEnris UE Luynes. Parisiis, cxcudeb. Ilenriciis IMoii , 1851).

HISTORIEISS, CURIEUX, CHERCHEURS ET VLSITEURS. 47

mission devait être de six mois : elle eut deux prorojjations de trois mois; M. de Musset fit donc un séjour d'un an à Venise. Il s'y était rendu par Munich, où des copies de Relazioni d'ambassadeurs lui avaient été sifjnalées à la Bibliothèque royale, et il en fit des analyses. A Venise, M. le comte Pallfy, gouverneur civil, se prêta à l'ambition qu'avait eue M. de Salvandy de voir les portes des Archives s'ouvrir devant son envoyé. M. de Musset eut aflaire non au directeur en titre, M. Ninfa Priuli, mais à un j)ersonna{je assez sin^^ulier, difficultueux , ombra^jeux, capricieux, savant d'ailleurs et bon connaisseur de ses matériaux , le marquis Solari. Ce préposé en sous-ordre aux Archives ne manqua pas d'abord de faire perdre des instants précieux à M. de Musset, en ne lui présentant que des textes de la moindre importance. Mais, avec le temps, il se lassa d'un aussi pauvre jeu, et admirant peut-être la patience du chercheur, comniença à s'intéresser à ses désirs. De là des communications plus faciles des registres du Sénat et de quelques-uns du Conseil des Dix, parmi lesquels des Registri criminali. Il arriva alors un fait singulier. Dans l'examen des pièces de l'année 1496, M. de Musset en rencontra deux d'où il ressortait qu'un nommé Basile de Scola avait proposé au Conseil de faire périr le roi Charles VIII , envahisseur de l'Italie , en mettant le feu à ses poudres de guerre. Le vieux marquis Solari , tout ému , retira le registre révélateur et refusa la copie des deux pièces , sous le prétexte trop honnête que les noms des membres du Conseil se trouvaient au bas de ces documents, et parmi eux des

48 LES AHCflIVES DE VENISE.

ancêtres de {;ens du même nom encore vivants. Vainement M. de Musset allégua une prescription de trois siècles et demi, et vainement il fit observer au vigilant gardien qu'il pouvait se contenter du texte de la délibération sans prendre les noms des membres du Conseil. Il fallut ouvrir une négociation. Le Gouverneur en référa à Vienne. Gela prit un temps considérable. Le temps de la mission expiré, M. de Musset remit à son départ un mémoire à iNL Limperani , consul de France, qui voulut bien suivre l'affaire. Elle eut un terme en août 1846 , par la remise au consul des deux copies si disputées.

Le recueil des copies rapportées par ce lettré si

distingué comporte soixante-douze pièces politiques ,

extraites des Registres du Sénat et relatives aux règnes

de Gharles VIII et Louis XII (juillet 1493-avril 1513);

soixante-deux pièces des registres Misti, n" 26 et n° 35

du Conseil des Dix (mars et juin 1495, avril 1512 et

juin 1 5 1 5) ; cinquante documents tirés des Registres secrets

et criminels dudit Conseil (1473-1620); enfin vingt-trois

pièces de la Correspondance diplomatique appartenant

à l'an V de la République française. Nous devons ajouter,

pour que notre compte rendu soit complet, que pendant

les deux derniers mois de sa mission, en avril et mai

1846, M. de Musset avait aussi reçu avis de M. de Sal-

vandy que le chef du dépôt de la Guerre lui avait fait

demander s'il existait dans les Archives de Venise des

traites de commerce entre la République et les Puissances

Barbaresques. Cette reclierchc fut aussi heureuse que les

autres, et M. de Musset envoya environ cinquante mo-

ilèles fort curieux de traités conclus avec les Beys et les Deys d'Al{>er, Tunis, Tripoli, etc. Ces pièces intéressantes sont aujourd'hui parmi les documents déposés et conservés au ministère de la Guerre.

Le docteur G. Tomassoni, curieux d'examiner des documents relatifs aux finances de la Rcpub/i(/ue , et M. Grejjorowitsch , d'origine russe, de l'université de Kasan , en quête de preuves concernant les rapports des Vénitiens avec les Grecs et leurs possessions dans la T/irace, la Macédoine et l'Epire au treizième et au (juatorzicme siècle, obtinrent dans le même temps que M. de Musset la communication des pièces qui les intéressaient.

L'année 1847 terme la seconde période de l'administration des Archives de Venise. Les papiers relatifs à la Suède et au Patriarcal (rAcjuiléc fuient interrogés les premiers par M. Sandlial, les seconds par le docteur Merkel, de Nuremberg. Il faut ajouter ;i ces noms celui de M. Francesco Berlan , qui rechercha des textes propres à éclairer la dramatique histoire de ('arniagnola, et enfin celui d'un curieux qu'on s'attend peu à rencontrer dans cette compagnie, le Prince-Evêque (le Vladika) du Monténégro. Les portefeuilles de la direction, en effet, renferment à la date du 12 mai cette interrogation adressée j)ar le gouverneur de A^enise : « L'Evrque du Monténégro a-t-il profité de la permission (jui lui fut donnée d'examiner les documciils relatifs ii la Dalmatie et au Monlenefjro? Quels sont les textes (lu'il a consultés? " La (lir<;ctiou Ht réponse le 15 mai |)ar un rapport spc-cial. L(î l'rince-Kvêtpie avait commencé ses recherches le 2 mars, et il les avait terminées le 2 mai,

50 LKS AllcmVFS DE VE^'ISE.

laissant à l'illustre lettré Tommaseo le soin de retirer ses copies et de poTirsuivre ses investi^jations. Le Prince avait recueilli les 7-elations des gouverneurs de Cattaro au dix-septième et au dix-huitième siècle, des copies de privilcges de noblesse accordés à des habitants de ce territoire, des iraiiés de commerce et autres textes concernant l'histoire du Monténégro.

Juscpi'alors les principes sinon absolument prohibitifs du moins peu encourageants qui dirigeaient le personnel des Archives de Venise, avaient empêché la production de tout inventaire et de tout catalogue. Bien osé eût paru celui qui se fût informé , même modestement, auprès de la direction, de l'existence d'un si utile et si précieux matériel. Force était donc de se borner à une simple requête , qu'à défaut d'éclaircissements on pouvait rarement bien motiver. Les seuls aides dont on piit disposer n'étaient que les renseignements vagues qui transpiraient au dehors sur la nature de ces trésors écrits. Pour tous, en un mot, sauf de rares privilégiés, l'intérieur des Frari était la terra incognita. Mais avec l'année 1847, une aurore bienfaisante commença à poindre sous la forme d'un répertoire dressé par le savant abbé Giuseppe Gadorin. Le neuvième Congrès des savants s'étant réuni à Venise en 18 47, poiu- perpétuer et honorer le souvenir de cette docte assemblée, la municipalité de Venise avait décidé qu'il serait fait une publication importante par son utilité , concernant la patrie, sous ce titre aussi simple qu'éloquent : Venezia e LE SUE lagune'. La commission désignée pour présider à

• Vcuhp et ïrv Inf/iiurx, 3 volumes in -4", 184", iinpiimés cliez

cet ouvrage fit en sorte que le soin de traiter chaque matière fût confié à ceux des lettres, des savants et des économistes reconnus les plus experts. De là ce très- bon livre. Il était naturel que, parmi tant de matières, les Archives générales ne fussent pas oubliées. L'abbé Cadorin , qui les avait pratiquées, eut commission de rédiger un chapitre réservé non-seulement aux Archives de l'ancienne Républicjue, mais encore à celles des familles. Le soin du savant fut donc de produire un répertoire suffisamment précis pour aider aux recherches et diriger la curiosité des érudits. Son œuvre ne fut pas un catalogue analytique, — alors c'eût été trop demander, — mais elle fut un guide sûr. En un mot , le A oile épais était levé sur le genre de richesses dont on laissait d'ailleurs h la perspicacité d'autrui le soin de reconnaître les avantages particuliers qui s'en pourraient tirer.

Mais des événements importants dans la politique paralysèrent presque aussitôt les bons effets de cette lumière nouvellement produite.

Ce fut en effet l'année suivante qu'éclata la révolution qui en 1848 éloigna l'Autrichien de Venise. La grande guerre austro-sarde fut déclarée. Ce fut une? époque terrible pour l'Italie et pour Venise surtout, après les malheurs de la journée de Novarc. On eut encore la libertc', mais la liberté armée. Les épreuves subies furent cruelles, les sacrifices immenses et les

Aiitonelli. I,a c-ommission dcsif;né(; pour |)résicler à cet oiivra{{e était composée de MM. G. Currer, A. SagieJo, N. Priiili, h. Pasiiii , L. Çarici .

secours nuls. En ces temps si tourmentes, que pouvait faire l'étude, amie du calme, de la quiétude et de la retraite? Sur ces rives patriotiques, pendant des mois, les canons de Radetzki n'ont cessé de retentir; l'ennemi était aux portes, formidable en nombre et en movens. La défense héroïque fut donc vaine, et pendant ces durs moments , si on eut à s'occuper de l'édifice conservateur des grands et curieux témoignages du passé, ce fut avant tout des moyens de le préserver du feu de l'ennemi et de le sauver au cas où il en eût été atteint. Heureuse fut cette vigilance, car les bombes autrichiennes, pendant les derniers jours du siège, ont percé les tranquilles murailles du vieux cloître et laissé des traces de leurs atteintes sur les rayons où reposaient les vieux registres ' . La capitulation du 24 août mit fin à ces dangers. Donc, en 1848 et en 1849, malgré

1 Ce terrible bombardement de Venise connnença le 29 juillet et ne finit que le 22 août. Voici quelle fut la part de l'établissement des Arcbives générales en ces menaçantes et désastreuses journées. Quatrevin{;t-deux boulets, les uns fulminants, les autres froids, frappèrent l'édilice. La journée du !<"" août fut la seule où on n'en vit pas tomber au dedans. Il est admirable de songer que c'est à l'unique vigilance des gardiens que ce grand édifice a dû de n'avoir pas été la proie des flammes. Les boulets tondraient de toutes parts. Le 4 août, deux registres contenant i'énuméralion des recrues italiennes en 1773 furent brûlés sur les côtés. I^e 9 et le 15 août, la partie moderne fut atteinte; le 21, l'archive judiciaire de la République eut à souffrir; cinq registres du Macjistiato al mobile furent endommagés. Le désordre était immense; registres et liasses étaient bouleversés. La surveillance était exercée par deux employés, au dévouement desquels il n'est que juste de donner les plus grands éloges, MM. Martens et Cesare Foucard. Ce dernier avait alors le titre modeste à'accessisla (jratuito. Son dévouement n'en fut que plus louable. Hommes de peine et pomicrs veillaient joiU' et nuit.

les facilités accordées, peu de 5/?/(i/o,s7' fréquentèrent les salles du vieux cloître, et les seuls noms à citer sont ceux de MM. d'Arcano , Bianconi , Romanin , Berlan , Berengo, Rossetti, .Seriman , Berardi, Veludo, Vincenzo Lazari , et Giuseppe Cappelletti. Les protocoles, néfjligés alors, donnent peu de détails sur la nature des recherches entreprises et accomplies par chacun de ces hommes studieux. Nous savons cependant que M. d'Arcano s'occupa spécialement de l'histoire du Frioul; MM. Romanin et Cappelletti, de Yllisioirc générale de Venise; M. Berlan, de la Vie et des actes du doge Fnscari; M. Giovanni Veludo de la formation de la Colonie grec- (jiie à Venise; l'abhé Berardi, d'études concernant le territoire de Ceneda , et M. Vincenzo Lazari, de tous les documents relatifs aux Monnaies et médailles des possessions vénitiennes , d'outre-mer et en terre ferme. La première rencontre de ce dernier nom éveille en moi de chers souvenirs. Vincenzo Lazari commençait alors une carrière savante, que la mort a depuis interrompue au milieu des succès les plus honorables. Venise l'a perdu en la fleur de l'à[>e, et elle a perdu en lui un esprit heureux, vaillant, expert, à qui certainement tous les succès dans la science étaient assurés. Jeune, il avait déjà acquis un iu)iu lionort' parmi ceux des numismates ses contemporains. ISé en 1823, il mourut en 18G4. On le consultait, et nul n'était plus affable ni plus empressé ;i l'œuvre et au soin des renseignements. Il fut pour nous personnellement, un guide sur, aimable, affectionné. Il avail la modeste direction du petit Musée Correr, ou se conservent de si pré-

cieuses médailles. Il avait apprêté de nombreux ouvrages, il était dési[;né et reconnu pour être le réel successeur et continuateur d'Emmanuele Cicogna en son monument « Délie Inscrizioni Vetieziane. » La brève mais éloquente préface de son premier livre, résultat des recherches qu'il fit aux Archives pendant les temps agités de la guerre autrichienne, respire, en plus d'un passage, le souffle heureux de la passion pour l'histoire. a Beaucoup de ces études, dit-il en les annonçant, ont été accomplies au lugubre bruit du canon pendant le dernier siège qui accabla cette chère cité, grande et merveilleuse jusque dans ses malheurs ' . » Depuis cette année déjà éloignée, Vincenzo Lazari fut un hôte assidu des Archives générales, et il les mit à profit pour des études historiques de tout genre. M. Eugenio Alberi, ainsi que nous aurons l'occasion de le rappeler plus loin, lui dut l'importante communication de nombreuses re/azioni d'ambassadeurs vénitiens à la cour du Sultan et du roi d'Espagne, ornements précieux de son magnifique recueil en quinze volumes des rapports des Vénitiens sur les États européens pendant le seizième siècle.

1 « Ml volsi a fiugare ncH' Archivio générale i decreti e le tariffe ed ogiii altia maniera di duciiinenti che valessero a rccar luce al bujo sentlero... " — Et plus loin... « Ne le sclagure che si aggravavano suUa mla patria bastarono a togllerini a quelle paclfiche Indagini in cui trovavo conforto del molto dolor che straziava me impotente spettator dell eccldio d(-l ralo pacse. Moitl di quesii stiidii fiirono condottl fra il lugubre tiionar del cannone ncH' nltimo assedlo che strinse questa cara ciltà, grande e maravigllusa financhè nelle sue sventure... » Préface de son livre Le monete de' possedimenli Veneziani, etc. Venezia, 1851- Voyez sur la vie et les (cuvres de V. Lazari l'intéressante notice |)ubllée par le chevalier Barozzi, qui lui succéda dans la direction du Musée Correr.

ÎIISTORIE^S, CUHIEUX, CriERCHEURS ET VISITEURS. 55

Depuis la retraite de M. Xinfa Priuli , peu de jours avant que la révolution éclatât, le chevalier Mutinelli était devenu directeur des Archives de Venise. Le gouvernement présidentiel de Manin l'avait respecté ; de sorte que, nommé par l'Autrichien huit jours avant son départ, l'Autrichien le retrouva le jour de son retour.

Nous ignorons encore pour quels motifs cet homme d'esprit fit revivre l'ère autrichienne des Archives de Venise par des sentiments prohibitifs très-prononcés. Les dossiers de cette époque, qui depuis nous ont passé sous les yeux, manifestent peu de condescendance de sa part, et il semble qu'il faille arriver à l'année 1855 pour le voir se relâcher un peu de ses inclinations d'abord immodérées pour l'obscurantisme. Le chevalier Mutinelli était d'ailleurs un homme fort lettré, d'es[)rit caustique, d'un naturel très-vif, plein de qualités excellentes, mais d'humeur sans doute capricieuse et peu libérale.

En 1850, M. Samuel Romanin avait déjà conçu le plan d'une histoire nouvelle de Venise. Son but n'était ni la philosophie ni la s[)écidation. Il avait habilement prévu qu'une; histoire de cette République, écrite uniquement d'après des sources incontestables et des documents j)our la pluj)art non explorés avant lui, mériterait et appellerait le succès. I*oiir un plan ainsi conçu, la fré(juentalion des Archives lui était non-seulement utile mais indispensable. Sa demande, parvenue au Gouvernement, hit accueillie, et avis en fut donné le 22 février an chevalier Mutinelli , qui ne craignit pas de produire un raj)j)ort dicté dans un esprit contraire à cette libéralité. M. Romanin, malgré cette opinion

50 LKS AMCIIIVKS i)K VKNISK.

directoriale peu favoral)Ic , vit s'ouvrir les portes par lesquelles il ambitionuait d'entrer ; et depuis , cet historien perse'vérant est devenu presque un habitant des Archives , car il les a fréquentées , pour ainsi parler, jusqu'à sa dernière heure. Nous ne ferons pas ici l'historique de ses recherches : son œuvre contient les preuves de son labeur. La Storia documentât^ di Venezia ' a dix volumes nourris de faits, exposés d'une façon neuve. Le style n'en est pas élevé ; le récit en ses grands épisodes politiques manque de nerf et de hardiesse; c'est un ouvra^je sans charme, mais de l'utilité la plus reconnue. Cette nouvelle Histoire de Venise l'emporte de beaucoup sur le brillant et plus ancien ouvrajje de Daru par les qualités mêmes que n'a point l'illustre Français, qui, selon nous, n'a pas toujours assez estimé nécessaire de justifier ses arrêts. Bref, pratiquer les documents politiques et civils des Vénitiens avec la Storia dociimentata de Samuel Romanin, c'est s'assurer la connaissance des faits et des institutions de cet État singulier de qui la vie politique, dans la même atmosphère, dura tant de siècles, en faisant l'étonnement des plus grandes monarchies.

Pour la première fois apparaît au protocole des Archives de Venise le nom de M. Rawdon Brown. Or ce nom ne fera désormais plus qu'un avec ces Archives, tant celui qui le porte l'a rendu illustre par les travaux

• Slovia ducumentala di Vencziit , di S. RomaxIn. Vcnezia, ?saralovicli, lipogr. edit. Le premier volume p;iriil en 1853. et le divièiiie en 1863. Homanin naquit à Trieste en 1808, vint s'étaMir à Venise en 1821, et V nnjiirut le 9 scplembrc 1861. '

IlISTOIilENS, CUIÎIKUX, CIIKIÎCMKIRS Kï VISlTEUnS. 57

(ju'il a publiés vt iju'il publie d'après les sources historiques veuitietines pour le compte du jjouvernementde la (rrande-liretagne. La première demande cju'il ait adressée est en date du !2.'i mars 1850; le but qu'elle se propose d'atteindre est la communication des textes diplomatiques relatifs ;i V/iistoirc (l'Anf/lcieire. Une réponse favorable lui fut rendue le 2G du même mois. Pendant près de quinz-e années consécutives, M. Rawdon Brown n'a j)lus quitté la maison des Archives aux heures où cette maison était ouverte, et il ne lui a pas fallu moins de ce très-lon[f cours d'années pour [)réparer les beaux et {jrands ti'avaux dont le Record Office de son pavs a ])ublié pis(ju'à présent deux gros volumes qui font vivement désirer ceux qui doivent les suivre. Le patient et persévérant chercheur a réuni tous les documents en tout (jenre con(;ernant l'Angleterre, depuis les temps les plus reculés justpi'aux derniers jours de l'Etat vénitien. Le premier texte signalé ])ar lui est du mois d'octobre de l'an 1202 , et l'an 150Î) clôt ce premier volume du Caleiidar of State Papers and Mamiso^ipts relating to Englisli Affairs, exislinrj in thc Archincs and rol/crt/ons nj Ven/'re and in ot/tcr lihrarics of Aoî-l/irrn /la/y. Le second volume, paru cette année, s'arrête à l'an J5JÎ). (Juand l'auteur obtint de consulter les textes officiels, il était admirablement préparé à les recevoir, et connaissait mieux que pas un ce qu'étaient les anciennes magistratures delà Républicpie, dont l'histoire devait un jour n'avoir pas de secrets pour lui. M. Rawdon Brown, en effet, avait résidé plusieurs années à Venise, il y avait planté sa tente comme eût voulu faiie l'apôtre h la vue d'un lieu

aimable et svmpalliiqiie. Connaissant les difficultés qu'il aurait peut-être rencontrées, s'il eût trop demandé dès l'abord , il se fit apprécier dans Venise par des études recommandables, porta toute son attention aux collections diverses qui étaient accessibles, devint le familier du magnifique dépôt de la bibliothèque de Saint-Marc, se pénétra de l'air ancien de la séculaire Venise, le respira, s'attacha avec passion aux célèbres manuscrits du grand patricien Marin Sanudo, recueillit dans les trente-trois in-folio de ses Diarii tout ce qui lui parut pouvoir servir à l'apprécier et à déterminer des dates et des faits dans la vie de ce type du patricien vénitien, politique, bibliophile, curieux, chroniqueur, historien, au seizième siècle, et pubha en 1837 les Ragguagli sulla vita e sulle oj)ere di Marin Saniito Veneto patrizio e cronisla pregevolissùno de' secoli XY, XVI. En un mot, M. Raw^don Brown entra aux Archives de Venise tout prêt à en recueillir des bénéfices immédiats. L'ouvrage qu'il publia ensuite fut un recueil des Dépêches de l'ambassadeur vénitieii en Angleterre Sébastian Giustinian pendant (jualre ans du règne de Henri VHP. Les divers travaux de cet érudit tout spécial ont contribué pour luie part considérable à populariser les Archives et les documents vénitiens. Fort connu des grands curieux, des personnages lettrés, des historiens et des studieux de la politique dans l'histoire, en Angleterre, la correspondance

• Four years at the court of Henry VIII, Sélection of dcspatches ivrittenhy tlie Venetian umbassndor Selxistiait Giusliiiian, and addressed to the Si(/nory of Venict-, january 1515 a july 1519, translated by lUwDON UnowN;2 vol. London, Siniih, 1854.

HISTORIENS, CUIIIEUX, CHERCHEURS ET VISITECRS. 59

privée de M. Rawdon Brown a constamment manifesté le cas et le prix tju'il faisait de ces précieux textes qui avant lui n'avaient pas été consultés. Sa patience et sa persévérance ont été justement récompensées par les publications si honorables que le gouvernement de la Reine a entreprises, et parmi lesquelles celles de M. Brown ont reçu le plus favorable accueil. Je devais depuis lon(jtemps cet éloge à celui dont je devins plus tard le collègue, et plus loin je saurai dire quels bons conseils et quels avis excellents cet esprit loyal voulut bien me donner, quand j'arrivai novice dans la maison où il était passé maître.

La première demande faite pour connaître partiellement quelques papiers du ressort des Inquisiteurs d'Etat fut adressée un an après (1851, 20 mai) au gouverneur ïoggenburg par M. Rawdon Brown, déjà l'hôte familier de ces Archives. Sa requête, bien qu'osée, puisqu'elle énonçait les mots Inquisiteurs d'Etat, était cependant modeste (juant aux prétentions motivées. Il ne s'agissait pour jNl. Rawdon Brown que de recueillir quelques tiotizie sur le compte de sir Henry Wotton , qui fut trois fois ambassadeur à Venise pour le roi d'Angleterre, de 1(30-4 à 1(>!23. Ce fut la première fois que le gouvernement voulut bien oublier que la ri[;oureuse expression d'inaccessible caractérisait la teneur du décret impérial de 1824 à l'endroit des archives des Inquisiteurs. Aussi, la date de cette faveur établissant un précédent, nous a-t-elle paru mériter d'être consignée ici. Les papiers particuliers à l'ambassadeur Wotton furent accordés à l'active et louable curiosité de M. Brown. Mais, pour rester tant

60 LES AllCmVES DE VENISE.

soit peu fidèle au principe prohibitif dont il était encore animé, M. Mutinelli crut devoir retenir par devers lui queUpies pièces de ses copies.

Au mois de mars 1851 revint M. de Mas Latrie, chan-^é depuis le 19 décembre 1850 par le ministre de l'Instruction publique d'explorer les Archives de Venise et de Malte , et rassembler les documents propres à compléter V Histoire des familles d'ontre-mer de Ducange. La publication en avait été prescrite par un arrêté en date du 8 décembre 1849. Le second volume des Archives des Missions renferme le rapport de M. de Mas Latrie, presque entièrement consacré à la description renouvelée des Libri Pactoriim '. M. de Mas Latrie eut l'année suivante une mission nouvelle pour Malte et Venise, à l'effet de réunir les pièces qui pourraient se rapporter à Y histoire de l'occupation française de C île de Chypre^.

A la fin de cette année, le savant Gigogna désira examiner pour le compte de M. Monzani les dépêches de l'ambassadeur Paolo Paruta à la cour de Rome en 1595, et qui fut historiographe de la République. Une réponse négative lui fut adressée le 27 janvier suivant.

Au mois de juin 1852 arrivèrent deux savants allemands, MM. Gottlieben Friedrich Tafel et Georges-Martin Thomas. Ils travaillaient alors à la formation d'un ouvrage publié depuis en trois volumes : Documents originaux l'énifiens, pour servir ii Vhistoire des 7'elations de la Républiijue avec liyzance et le Levant pendant le moyen âge. Le

' Voyez Arr/iire<! des inissloits tririiiifiiiuct cl lillêraircs , toiiie II, pages 257, 2GI, :JV1.

2 r,lrm , tnin.' III, i)..;;.- V.'jS.

HISTORIENS, CURIECX, CIIERGIIEL US ET VISITEURS, (il

même motif amena encore plus tard à Venise M. Thomas , mais il y vint seul , le docteur Tafel étant mort en 1 860. Il séjourna à Venise en juin 1 864 et de février à avril 1 865 , pour y recueillir les matériaux nécessaires à achever l'histoire des relations diplomatiques des Vénitiens avec Byzance. En ce moment même, le très-savant bibliothécaire de Munich est occupé à commenter par des notes critiques et historiques les précieux matériaux manuscrits dont le recueil n'atteindra pas moins de quatre cents pièces, tirées pour la plupart du Liber Albus , des Libri Pactorum, des Commemoriali, des Misti, des Deliberazioni del Senato, et d'une quantité de diplomi en langue {j^recque, MM. Tafel et Thomas o:it puldié aussi les Traités de paix et de commerce conclus entre l'empereur Michel Paléologue et les Vénitiens, des pièces originales grecques pour servir à l'histoire de la République de Raguse^ et enfin une collection de documents sur le Doge Andréa Dandolo '.

1 Le docteur Gottlieb Lucas Friedrich Tafel était de Bem[)tlinj;ii) en Soual»; (Wurtenibeig). H fut professeur à Tiil)in{;eu et mourut à Uliii eu 1860. Son confrère et savant ami le docteur Georfjes- .Martin Thomas, né à Ansbach, est actuellement l'un des conservateurs de la Biljliothècjiie rovale de Munich. Parmi ses travaux préparés pendant ses dilïtronts séjours à Venise, il en faut citer un du plus {;rand intérêt pour l'Instoirc du commerce allemand avec Venise, d'après le Capitolare del fontet/o dci Tedeschi , précieux manuscrit connnMuicpié par Eiiimanuclo Antonio Cicogna. Le Liber liifrons, le Capitolare dei cimiiie Surti nUu nwrcanzia, le Commune letJI, lui ont fourni les pièces concnruant les anciens consulats vénitiens en Orient. On lui doit encore la publication des pièces originales grecques fpii ont rapport à l'histoire deVL't/lise d'Anatolie écr'iles par Maxime, patriarche de Constantinople, au Doge G. Mocenigo, 1480 (Munich, 1855). En 1858, M. Thomas a refondu le catalogue des manuscrits français à Munich, et publié toute une série d'indications et de sources relatives à l'histoire de Venise. C'est un studieux iiifaligable et im érudit do nreniier oi'dre.

62 I^ES ARCnrVES DE VENISE.

Dans ce Calendrier du travail accompli aux archives de Venise, l'année 1852 est particulièrement remarquable par une nouvelle tentative de M. le chevalier Mutinelli pour créer dans sa province des départements mystérieux. Le 13 juillet, en effet, le directeur, soit qu'il ait prévu que des demandes lui seraient bientôt adressées , soit que son tempérament le portât à des actes de dictateur, ne proposa rien moins au Gouvernement (|U(' de prendre un arrêté par lequel les archives du Conseil des Dix seraient interdites à tout visiteur. Il désirait en outre qu'un endroit spécial protégé par d'imposantes serrures fut affecté à leur conservation.

De telles dispositions étaient peu faites pour encourager les studieux; aussi furent-ils à cette époque peu nombreux. En 1853, c'est le directeur archiviste du Grand-duché de Bade qui veut informer sur les anciennes relations commerciales de la Rëpiihliciue avec la ville de Constance et son lac; ce sont des Slaves, M. G. de Kugulzevic et M. Proote, h la recherche de textes intéressants pour la société archéologique slave.

A cette époque, le docteur Karl Hopf, professeur titidaire à Bonn, avait déjà accompli plusieurs séjours dans les iles Ioniennes et de l'Archipel , dans le but d'écrire VHistoire de la domination des Francs en Grèce (1204-1506). Il lui restait à compléter ses découvertes ])ar des investigations dans les collections vénitiennes. Elles lui furent ouvertes h la fin de décembre 1853, et les volumes I et II de cette histoire ont paru dans VEncyclopédie de Hertsch et Gruber (section F% volume LXXXV). Ce savant docteur, aujourd'hui archiviste de

IirSTOr.IENS, CLT.IEI X, CliEI'.ClIFA'RS ET VISITEUI'.S. 03

la ville de Kœnigsberg;^, a mis aussi à profit l'examen des Commemoriali et des Mi'sti, ainsi qu'on en peut jujjer par ses publications dans le Recueil historique et littéraire de l'Académie des sciences de Vienne'. Il termina les travaux qu'il avait entrepris à Venise le 21 juin 1854. Or, en cette même année 1854, n'est-il ])as singulier d'avoir à constater que le même directeur, M. Mutinelli, si peu disposé jusqu'à présent à répandre l'usage des archives, soit précisément celui qui, ayant fait preuve de détermination et de bon conseil pour en sauvegarder à Venise la plus riche et intéressante partie, réussit complètement en cette courageuse négociation? M. Mutinelli, en effet, se trouva être cette année-là le sauveur des f^rands recueils des documents diplomatiques de l'ancienne République. Il avait eu vent des menées sourdes que pratiquait l'Autriche pour les accaparer et en faire l'ornement des collections impériales de Vienne. En homme résolu, il fit un rapport plein de sens, voire ferme, en date du 29 octobre 1853, et le 20 février suivant, en réponse à ses observations, le gouverneur lui donnait avis que, par décret souverain en date du 1 0 janvier, 8a Majesté daignait permettre que les papiers de la République relatifs aux questions diplomatiques fussent conservés intacts à Venise. Il faut louer extrêmement

1 Geschichle der Insel Aiidros mit Ur/^unden. Idciu Der Insel Karystos — Veneto Bjzantiniache Analekteu. — On a aussi de lui : De Historiœ ducalu<t Athcniensis fontibus , Bonna". Les textes que M. Karl TFonf a li; plus pnrticiilirrcment consullés sont : Ptilli Ferrai iœ ; Commemoriali; Jief/islri det Mag<jior Consiglio ; idem del Senato (^Mar) ; Deliberazioni secrète del Senato; Notatorio del Collegio; Letlere delF Avvogaria , Nascite et Matrimonii (secoli xiii, xtv, xv et xvi.)

r,4 I,ES AHCIIIVES DE VENISE.

M. :SIiitiiielli de l'heureux résultutt|u'a obtenu son rapport (lu 2i) octobre 1853, alors que le péril était en la demeure, et c'est justice de reconnaître que par cette mesure impériale ainsi sollicitée, le directeur empêcha la disparition des documents incontestablement les plus précieux de tout le dépôt. Quel sentiment avait poussé ainsi M. Mutinelli à combattre en quelque sorte les désastreuses ambitions (pii menaçaient en ces temps-là de produire sur les monuments écrits de Venise l'effet d'une (grande et violente tempête? Nul autre que celui du bon sens! L'honorable directeur, si peu courtisan du pouvoir impérial en cette occasion difficile, montra, par anticipation, qu'il était du noble et heureux avis du marquis de Laborde s'écriant, en un récent ouvra^^e, que les archives ont toujours leur patrie là où elles se sont formées. « Et, ajoute-t-il, elles ne peuvent jamais la perdre, puisqu'elles sont locales et personnelles. Transportez avec elles la population tout entière, je n'ai plus rien à dire, mais tant qu'un habitant reste sur le sol, il a le droit de se plaindre de ce que vous l'avez dépouillé de ses archives ' . » ^I. Schreiner, de l'université de Gratz, M. Gaetano Wenzel, de celle de Pesth, M. Gachard^, directeur des

' Les Archives de la France : leurs l'icissitudes sous la Révolution , leur régénération sous l'Empire^ par le marquis de Lahorde, Paris,

- M. Gmhard, directeur général des Archives de Belgique, avait fait adresser sa demande par intermédiaire et voie di|)lomaliqii<'. Les documents qu'il demandait lui furent adiessés en 185G, ils étaient extraits des déprclies d'Espagne et concernaient l'infant Don Carlos, de qui M. Gacliaril a publié ensuite une si intéressante histoire [Don Carlos et l'/iilippe II. Paris, S"" édition, 1867). Ce même historien, liien qu'il ne fut pas venu à Venise, n'était pas moins familier avec les textes vénitiens, «ar, dès le 7 mars 1853, il avait piésenté à la séance de l'Acr-

archives de Bel^jique, et dont le nom est aussi cher (jue familier à tous les chercheurs, M. Théodore vSickel ' enfin , furent ceux dont les requêtes motivées ont été accueillies en cette année de fjràce et de salut pour les textes admirables de la diplomatie vénitienne.

Je me présentai l'année suivante , en août , aux Archives de Venise, Je dirai comment j'y arrivai, combien d'années je passai à les consulter, (juelle direction lut donnée à mes recherches, et comment, avec le cours du temps, je fus libéralement autorisé à pouvoir co)inaitre, sans réserve, les différentes séries de la Chancellerie secrète d'abord, du Conseil des Dix ensuite, et, en dernier lieu, des Incpiisiteurs d'Ktat. Ma tâche est désormais accomplie, je j)uis donc parler à bon escient d'une maison à ki connaissance de laquelle j'ai consacré des années.

J^e ministre de l'Instruction pvdjlique, par \\n arrêté du 22 mars 1855, voulut bien me charger d'une mission littéraire dont je lui avais motivé l'objet pour l'Allomafjne et l'Autriche^.

demie royale nn mémoire du ))Iiis \if inf('rr'i : Ae.ç Monuniciil^ dr la Diplomaùp vénitienne considérés sous le point d<- vue de l'histoire moderne en général et de l'histoire de la Bel(/ique en particulier.

• Le docteur Théodore Sickel avait une mission, en date du l.l juin 1854, ayant poiu- ol>jct de faire dans les Arcliives de la haute Italie, et particulièrement dans celles de Milan, des recherches relatives à noire histoire nationale. II vînt à Venise en décembre 1854 et en mars 1855. 1,1' liut de ses rechcnhcs éiait uin; enquête historique sur les Biipporl\entre la France et les Etals d' Italie de 1450 à 1490. Il a fait d'importantes découvertes sur 1(!S négociaticjus de la mais<ui de liourjjojjnc au temps de Charles le Téméraire.

2 Archives des missions scient iji(/u es et littéraires, tome 1 V, page '«02.

Je fus ainsi amoiio à visiter Vienne et sa bihiiotlièque impériale en juiri et juillet.

La fortune voulut que le baron de Bourqueney fût alors ambassadeur de France auprès de la cour de Vienne. Mon nf)ni ne lui était pas inconnu, par suite des relations personnelles dans lesquelles il était depuis longtemps avec mon père. Une recommandation officielle de AI. Drouvn de Lhuys, ministre des Affaires étrangères, fut donc accueillie avec une faveur d'autant plus grande par le baron de Bourqueney, et il me manifesta sa bienveillance en me recommandant de porter toute mon attention sur les Archives de Venise.

Cet ambassadeur me fit observer que tout l'élément diplomatique de cet incomparable dépôt était demeuré inexploré, que me consacrant d'une manière toute particulière à cette étude, ce serait me tracer un sillon nouveau dans le champ de l'histoire. Caressant ainsi mon goiit j)our l'inconnu, encourageant mes inclinations de curiosité très-prononcées, et me faisant entrevoir les bénéfices charmants d'un séjour dans une ville <]ui , vue dans un précédent voyage, m'avait enchanté, l'ambassadeur eut peu de peine à me persuader. Il mit le comble ii sa bonté en m'assuraut qu'il présenterait lui-même au baron de Bach, ministre de l'Intérieur, ayant dans son département les Archives, la requête dont il était nécessaire qu'il eût connaissance.

De cette démarche diplomatique a dépendu tout le succès des recherches (pie, depuis, j'ai entreprises. Si au lieu de j)artir du cabinet de l'ambassadeur pour aller tout droit à celui du ministre, ma demande eut

lIISTOr.IENS, CITRIETTX, CHERCHEURS ET VISITEURS. 67

dù courir la lente aventure de ce qu'en administration on appelle les bureaux, la chose, hélas, eût été autre! Le ministre de l'Intérieur me fit l'honneur de répondre, le 26 juillet, très-favorablement à la demande qui lui avait été présentée le 23, sous le patronage de l'ambassadeur. Ainsi muni d'un aussi bon billet, je quittai Vienne et pris la route de Venise, où j'arrivai aux derniers jours du mois.

.; Le 2 août, la direction des Archives fut officiellement invitée à se prêter au succès de mes études. M. le directeur {jénéral Mutinelli ne me fit cependant pas, dès l'abord, ce qu'on peut appeler un accueil empressé, et si je m'étais arrêté à la première impression qu'il me causa, je ne fusse pas devenu — ainsi qu'il advint avec le temps — et son ami très-obligé et son serviteur reconnaissant.

Cette manière d'arriver ainsi tout droit de Vienne sans qu'il ait été d'abord consulté, avait peut-être surpris le directeur, et lors de ma première visite, son accueil plus que restreint me laissa connaître qu'il en avait eu de l'humeur. Si je l'eusse cru sur parole, les Archives de Venise ne renfermaient rien qui pût répondre à mon attente. Ce chef eut, en un mot, tout l'aspect d'un capitaine peu soucieux de vous laisser voir qu'il se demande ce que vous venez faire dans sa galère. Je ne m'«Mi émus point.

Mes premiers jouis furent un peu ceux du tâtonnement ; mais lors(|ue, après quelques mois de visites assidues, j'eus lait meilleure et plus sympathique connaissance avec la maison et ses hôtes, non-seulement j'eus

occasion de me louer de leurs bienfaits, mais les conseils

<jue le maître me donna pour que je demandasse, avec leurs propres titres, des registres et des liasses dont il m'eut été sinj^ulièrement difficile de soupçonner même l'existence, me furent d'une utilité qu'il serait plus que malséant de méconnaître.

M. le chevalier Mutinelli, du reste, s'amenda de plus en plus au chapitre des restrictions et des prohibitions. Son esprit 6n et sagace lui fit reconnaître que la réputation des Archives de Venise tendant à s'étendre, il serait débordé. Il eut aussi à reconnaître par lui-même combien pouvaient être pernicieux les sentiments prohibitifs qu'il avait voulu maintenir et entretenir dans le cœur de l'administration dont il dépendait. Il en fut lui-même l'étrange victime dans une circonstance littéraire qu'il n'y a plus d'indiscrétion à révéler.

Qui, aujourd'hui, en cette Autriche devenue véritablement libérale, voudrait croire qu'alors — en 1855 et 1856 — M. Mutinelli, directeur général des Archives de Venise, vieux serviteur dévoué de l'Etat autrichien, récompensé par lui avec des honneurs et des titres , digne, sans nul doute, de toute la confiance officielle, ayant voulu publier une Histoire anecdoiique d'Italie aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, d'après les dépêches des ambassadeurs vénitiens, reçut ordre des chefs de division du ministère de ne pas livrer à l'impression une seule feuille de ses copies avant de les avoir expédiées eu communication à Vienne! Les manuscrits envoyés étaient ainsi retenus dans quelques bureaux de la capitale pendant des mois et des mois, soumis à la haute approl)ation, sans doute, de quelques

employés subalternes qui les retournaient sti^imatisés par le crayon rou(je en de très-nombreux et intéressants passages absolument historiques. Ce ne fut pas sans une amère tristesse que M. Mutinelli voulut bien m'appoler à ce douloureux témoi(;nago. En effet, ces stigmates d'un impertinent emj)loyé étaient autant de signes d'interdiction pour la publication de ces inoffensifs extraits de dépêches, où il s'en pouvait peut-être bien trouver quelques-uns, diseurs de vérités sur le personnel ou les choses de la Cour romaine, au temps des papes Sixte, Paul et Clément. Or, quand un gouvernement ne craint pas de prendre de telles libertés avec ceux (jn'il investit de sa confiance pour l'exercice de charges élevées , faut-il s'étonner que leurs sentiments n'en soient point blessés? Par de telles mesures, n'advenait-il pas que des étrangers, comme M. Rawdon Brown et moi, admis à consulter et h copier les mêmes documents, avions dans la maison des franchises plus grandes que celui-là même qui devait en être regardé comme le maître? Cette inconséquence n'avait-elle pas de quoi révolter un esprit capable et consciencieux de sa valeur? Lorsque je vis ces manuscrits retour de Vienne ainsi rendus à M. le directeur général, je correspondis à ses sentiments par rexj)ression des miens sur l'inconvenance de pareils ordrf.'s. Il n'est du reste; plus question de mesures aussi peu dignes dans l'Autriche actuelle. L'année 1851) nous en sépare, et pour cet empire, sa défaite si profonde en cette année-là fut le conunencement de ses « immort(;ls principes de 89. »

L'autorisatioJi (|iii uj'j'vait ouvert l'enceinte des Ar-

chives de Venise en 1855, s'étendait à cette belle partie des documents dits de chancellerie secrète ancienne. Les dépêches, les rapports, les instructions relatifs à la cour de France , faisaient tout l'objet de mes informations. Je pris un goût extrême à ces études, j'en fis part au Ministre dans plusieurs missives. Il voulut bien m'encourager. L'assiduité de mes investigations me permit promptement de comprendre tout le parti nouveau que je pouvais tirer de ces grandes richesses, et je commençai dès lors à réunir l'importante collection de textes de diplomatie et d'histoire cpie j'ai formée depuis, et qui aujourd'hui est complète.

Avec l'année 1856, j'obtins la faveur, très-grande alors, d'avoir un copiste à gages. Chaque document qui me paraissait mériter plus qu'une annotation passait en ses mains, et la copie revenait à mon examen avant d'être emportée. Dans l'intervalle du mois d'août 1855 à la fin de mars 1856, je fis ainsi l'étude, — je puis dire jour par jour, — des faits et des personnes de la cour de France par la lecture attentive et annotée des dépêches excellentes de ces sages et prudents observateurs vénitiens, depuis le temps où Catherine de Médicis apparaît dans les négociations jusqu'à l'époque de la mort du Roi son troisième fils. Aux heures où les Archives étaient fermées, en de certains jours, je hantais la bibliothèque de Saint-Marc, où de grandes choses sont aussi amassées pour éveiller, nourrir et charmer la curiosité. Je m'engageai dans l'examen attentif des i^mr^/ de Marin Saniido, signalés à l'histoire j)ar M. Rawdon Brown, et (jui comprennent la période politique si remplie, si active.

HISTORIENS, CURIEUX, CHERCHEURS Eï VISITEURS. 71

pour l'Italie et la France, depuis janvier 1494 jusqu'en septembre 1533.

Par cet emploi de mon temps, j'acquis rapidement la connaissance familière des anciehnes coutumes, des expressions et formules en usage dans la vie politique de Venise sérénissime. Je m'initiai à ce que je pourrais appeler la science de ses magistratures, science indispensable à tout curieux qui voudra profiter autrement qu'en passant, et pour ainsi parler, à vol d'oiseau, des amas de manuscrits réunis aux Frari. Les papiers du séminaire de la Solide et les manuscrits du Musée Carrer me furent aussi communiqués. Cicogna, Sagredo, Lazari, Raw^doii Bioavh, m'bonoraient de leur amitié bienveillante, et soutenaient par la perfection et l'érudition de leurs conseils les premiers efforts et les tendances avouées de nion goût pour étudier et manifester l'histoire par l'usage presque exclusif des documents diplomatiques. Ce fut mon année d'école vénitienne. Le cours en fut interrompu au printemps de 185G par une absence de plusieurs mois en des pays qui, bien qu'européens, sont rarement explorés. Je visitai la Dalmatie, l'Epire, la Macédoine, la Tliessalie, et revins par le Monténégro et l'ancien territoire des Uscoques. Venise, dans ses grands jours et avant l'invasion du Turc, avait <lominé sur ces contrées, postes avancés du monde oriental <(u'elle regardait et qui la regardait sans cesse.

Avec la fin de juin, je retrouvai libre la même place <|ue j'avais occupée auparavant dans la caméra di studio. Ayant terminé l'examen des dépêches de France sous le Valois, j'entrepris celui des dépêches veiuies du même

royaume sous le Bourbon. Les affaires de Henri IV avec Venise jusqu'au traite de Vervins, surtout celles qui furent traitées pour lui en cour de Rome par les Vénitiens avant son coufonnement, et par lui pour les Vénitiens, en la même cour, à l'époque de leur différend avec le Saint-Siège, sont choses absolument neuves en histoire. Il y avait en cela matière à une campagne d'érudition politique , sillonnée de pièces très-nombreuses. Elle m'occupa tout l'automne.

Mon séjour ainsi prolongé , et dont je ne prévoyais pas la durée, m'avait fait devenir, sinon le familier, du moins l'ami du directeur et de celui qui avait rang après lui, M. Teodoro Toderini , de tout temps fort gracieux et complaisant à mon égard. Jamais on n'avait encore vu deux étrangers aussi assidus à fréquenter cet établissement où les attirait l'unique but de l'étude. M. Rawdon Brown en était alors à la sixième année de ses visites journalières, et j'annonçais devoir suivre ses traces et son exemple. Gomme il travaillait aux choses d'Angleterre et moi à celles de France, nulle raison de jalousie mesquine ou de rivalité disgracieuse ne pouvait nuire à la l)onne harmonie de nos rapports. Et c'est une vérité ([ue notre concours, si bien entendu, a beaucouj) contribué à relâcher insensiblement les entraves signalées dans les temps précédents. Nos demandes continuelles de registres, de cartons et de liasses, avaient effectivement fait naître des inclinations communicatives dans l'esprit et les habitudes de la direction.

Cependant je n'avais pas encore osé formuler la nouvelle demande que je méditais de faire. Mon ambi-

HISTORIENS, CURFELTX, CIIEUCHEIIRS ET VISITEURS. 73

tion croissant avec les facilites, convoitait en effet lu faveur d'avoir accès au Conseil des Dix. Je me résolus à la produire vers la fin de novembre, et une circonstance inespérée se présenta, qui fut pour beaucoup dans le succès qu'elle obtint.

Le 3 décembre 185G, l'empereur d'Autriche, qui résidait à Venise depuis le 25 novembre, vint visiter les Archives. Sa Majesté ne s'était fait annoncer qu'une heure avant sa visite, et pour qu'Elle eût pleine connaissance de la maison , ceux qui la dirigeaient dans cette inspection la conduisirent jusque dans la salle réservée aux stitdiosi. Le hasard fit que ce jour je fusse seul présent. J'avais devant moi de nombreux registres de dépêches, les uns fermés, les autres ouverts. L'Empereur s'étant avancé, ne put faire autrement que de me remarquer. J'(''tais debout, attendant qu'il se fut retiré avec son cortège de généraux, d'aides de camp, etc., pour donner suite à ma lecture. Le directem" des Archives et le gouverneur de Venise étaient en ce moment à ses côtés. Il me parut que Sa Majesté adressa soudainement au directeur une question à laquelle je n'étais pas étranger. Le gouverneur eut à peine répondu, qu'au même instant lEmpereur vint auprès de la table où reposaient mes paj)i('rs.

« Vous êtes Français? me dit Sa Majesté.

— Oui , Sire.

— Ces documents vous intéressent?

— Beaucoup, Siie.

— Comprenez-vous les chiffres qui doivent être dans ces dépêches?

74 LES AliCHIVES DE VEiSiSE.

— Avec la clef, Sire, quand les dépêches ne renferment pas déjà l'interprétation donnée par les secrétaires aux chiffres de la lU'jniblique.

— Ètes-vous ici depuis lonfjteraps?

— Depuis un an et demi, Sire, et venu sous les auspices du ministre de l'Instruction publique de mon pays, qui prenait un intérêt j)articulier à ce genre de travaux.

— Qui était ce ministre?

— M. Fortoul, Sire, mort subitement h Ems cet été.

— Êtes-vous satisfait des communications qui vous sont faites?

— Absolument, Sire, et la présence inattendue de Votre Majesté m'est une occasion de remercier, dans sa personne, son gouvernement pour la bienveillance avec laquelle il a facilité mon entrée et mon séjour ici. »

L'Empereur alors s'avançant un peu plus près du volume ouvert que j'avais sous les yeux , dit : 'i Ceci est une dépêche ! D'où vient-elle?

— De Fontainebleau, Sire, en date du 29 septembre KJOl . L'Ambassadeur rend compte de la visite qu'il vient de faire avec le Nonce au roi Henri, au lendemain de la naissance du Dauphin. Le Roi les a conduits près du berceau d'argent de son bis, sous un baldaquin de damas blanc, et leur montrant M. le Dauphin avec une grande allégresse, il a dit que le Saint-Père aurait en lui un bon serviteur et la République de Venise un bon ami. »

Sa Majesté regarda attentivement la dépêche, puis faisant un niouM'uicnl pour se retirer, dit :

HISTORIENS, CUIÎIEIX, ClIEP.CIIEri'.S ET VISITEURS. 75

« Je suis heureux de savoir que mon gouvernement a pu vous être agréable, je désire qu'il vous le soit encore. »

Je remerciai brièvement Sa Majesté |)Our les paroles qu'elle venait de me faire l'honneur de prononcer, et j'ajoutai aussitôt, de manière à être entendu par le Gouverneur civil qui était tout près, que si Sa Majesté voulait bien autoriser Son Excellence à ce que communication des pièces du Conseil des Dix me fut faite, ce serait mettre le comble à l'encouragement impérial pour ces intéressantes études. L'Empereur me regarda alors d'une manière <jui ne laissa pas que de m'embarrasser. Il se peut que je l'aie surpris par cette ouverture : cependant, en se retirant, il me dit du ton le plus bref :

« Faites une note à ce sujet. »

La note était déjà dans les mains du Gouverneur depuis le 24 novembre.

Or, cette espèce d'entretien personnel avec l'EnqjCreuj-, bien qu'ayant été le seul fait du hasard et n'ayant eu par conséquoit aucun caractère d'audience accordée, ne fut pas sans produire un excellent effet. Tous ceux qui liiont ce véridique récit, connaissant les moeurs de cour, avoueront que d'habitude on y fait aussitôt plus de cas d'une personne à laquelle le souverain a daigné manifester son intérêt par une sorte de conversation avec elle. Il fut redit dans les Sidons de Venise que l'Empereur m'avait parlé de mes travaux. Comme il arrive toujours, on exagéra les propos que Sa Majesté m'avait tenus : bref, quiuid j'allai chez le Gouverneui' pour lui rappeler ma requête, il me fit part du succès qu'elle avait eu.

F^e 17 décembre;, en effet, M. le directeur Mutinelli,

i)ar nue lettre n° 154 de son protocole, me donna officiellement avis que j'étais autorisé à l'examen des pièces du Conseil des Dix qui concordaient avec l'époque des Valois, de Henri IV et de Louis XIII. C'était répondre aux ternies formels de ma demande, car alors je ne prétendais ])as étendre mes recherches dans les Archives de Venise au delà de la date de l'entrée au pouvoir en France du cardinal Mazarin.

Le parcours des papiers des Dix et l'étude des dépêches des deux derniers ambassadeurs vénitiens auprès de Henri IV me prirent tout l'hiver de 1857. Un voyage en Hongrie accompli au printemps de cette année interrompit ces travaux, mais je lui dus la dernière faveur à laquelle je pouvais prétendre.

L'examen des Registres secrets de l'année 1615 m'avait amené à vouloir tout connaître d'un procès politique fort extraordinaire, intenté par les Dix et les Inquisiteurs d'Etat à un ambassadeur vénitien qui avait résidé quatre ans à la cour de France et quatre ans en Angleterre. Les Dix n'avaient fait qu'éveiller et exciter ma curiosité sur ce sujet, les In(|uisiteurs seuls pouvaient la satisfaire.

Allant en Hongrie et passant à Vienne, je fis part du fait au baron de Bourqueney, et j'en appelai à sa bienveillance déjà si heureusement éprouvée en 1855. Le ministre de l'Intérieur mit le comble à mes vœux par sa dépêche du .'{ mai 1857 à l'adresse de l'Ambassadeur'.

* MONSIKI It I.E li\Itl)N ,

l'.ii- suite (11- l;i Ictire (jiic Vdtrc Msccllence a bien vimlii lu'adresser sons la date du 22 du couraul , j'ai riniiiiieiir de riiiFormcr (jni; jo

mSTORIENS, CURIEITX, CHERCHEURS ET VISITEIIIS. 77

Cette permission me fit revenir à Venise, et les nièces ambitionnées me furent soumises. M. Rawdon lirown les vit aussi, et dès ce jour, — bien qu'alors cette grande faveur fût restreinte à une époque très-déterminée, — il fut possible de dire que le décret de l'empereur François, si sévère en ses conclusions à l'endroit des documents des Inquisiteurs, se trouva rapporté sinon en principe, du moins en fait.

Avec cette autorisation, j'avais ainsi atteint aux derniers degrés du possible à l'endroit de ces archives. .le continuai donc le cours de mes investigations, en abcndant la série des dépêches sous le règne de Louis XIII et par conséquent sous le ministère du grand Cardiual, de qui j'ai recueilli toutes les audiences et toutes les conversations avec les six ambassadeurs qui se sont succédé à la Cour durant les dix-huit années de sa vigoureuse et glorieuse administration.

Il pourrait paraître singulier (jue je continuasse avec complaisance le récit déjà bien long de mes actes jus- (|u'au jour, récent d'ailleurs, où j'ai mis fin à mes patientes recherches dans le cloître des Fifiri. Cela

tlonne vol<jntieis à M. Arrnaïul RaschcM l'autorisation exceptionnelle d'élendrc ses études des Arcliives de V'enise jusqu'aux actes dits des Inquisiteurs d'Etal, et je n'ai qu'à ajouter qu'en me trouvant de la sorte dans le cas de pouvoir corres|H)n(lre aux intentions de M. Rasclicl, j'éprouve un plaisir d'autant plus yrand (jue j'ai la conviction de mètre, par là même, rendu aux désirs de Votre Excellence.

A{;réez, Monsieur le Karon , les assurances renouvelées de mes sentiments dévoués.

1!\R0\ DK Racii.

A Son Kxvfllcncc Monsieur le baron de Boure/neney, aniltussadetir de France.

équivaudrait à une autol)io(jrapl)ic pleine de prétention et de suffisance. L'excuse des pages précédentes, dans lesquelles je semble troj) peu reconnaître que le moi est haïssable, se trouve dans la part si manifeste que j'ai prise aux études accomplies dans ce vaste dépôt et dont j'ai voulu tracer ici Y historique le plus complet. Je terminerai donc en disant que jusqu'en 1867 il ne s'est guèr<? écoulé d'année sans que je sois revenu à Venise pour y fréquenter les Archives '. Puis, avec le cours des temps, les facilités se sont accrues de telle sorte, qu'on peut dire que, lorsque après la {jrande guerre de 1859 le comte Dandolo eut succédé au chevalier Mutinelli , toute espèce de difficulté réelle cessa à l'endroit des communications.

* Le ternns écoulé à Venise pour l'arcoinplissemeiii de nie.s recherches et de mes études, soit aux Archives générales, soit à la Bibliothèque de Saint-Marc, soit encore dans des archives privées, depuis le 19 juillet 185.5 jusqu'au 5 mai 1867, se répartit ainsi :

1855 : Du 19 juillet à fin décembre, avec mission du ministre tic l'Instruction puljlique, M. lIi|)poIvte Fortoul.

18.56: Du !«'■ janvier au 26 mars, même mission. Du 26 juin à fin décembre, sans mission.

1857 : Du l*^"" janvier au 15 avril. — Du 15 juillet à tin août.

1858 : Du l""" mars au 15 avril. — Du 18 juin au 30 août.

18.59 : Du 23 octobre à fin décembre, avec mission du ministre d'Etat et de la maison de l'Empereur, M. Achille Fould.

1800 : Du l»""" janvier au 10 février. — Du 29 avril au 12 août, même mission.

1861 : Du 6 janvier an 15 mars. — l)u 3 au 14 juin.

1862 : La mission que je reçus de M. le ministre d'Etat, com(e VValewski, ne concernait alors qiu; les Archives de Modèue, Parme et Mantoue.

1864 : Du 5 novembre au 22 novembre.

18()5 : Du 11 mars au 29 mars. — Du 31 juillet à fia août. Le reste de l'année fut partagé entre les Archives de Milan, Parme, Florent c et Mantoue.

1866 : Du (} novembre à fin ih'cembrc.

1867 : Du l'-'"' janvier au 5 mai.

IIISTOIUE.NS, CURIEUX, CHERCHEURS ET VfSlTEURS. 7!»

Le nouveau diiecteur iiuiupura une ère nouvelle de libéralité que trouva tout établie le gouvernement du roi d'Italie dans Venise, en 1866. Ce fut alors (jue je me livrai à l'examen minutieux et sans réserve des papiers des Inrpiisiteurs, dont le ministre de l'Intérieur de l'Kmpire n'avait pu m'accorder que l'examen d'une partie bien restreinte. J'en résumerai le détail dans un travail spécial sur la juridiction mystérieuse et singulière de ce tribunal politiquement suprême.

J'ajoute enfin à ce chapitre personnel que lorsque je revins en France après trois années consécutives d'école vénitienne, je publiai un in-octavo, moitié volume, moitié brochure, avec ce titre : « Souvenirs d'ioie 77iissioii. Les Archives de la Sérénissime République de Venise . » Ce fut ime petite chose, précédée d'une longue Lettre au lecteur que j'ai estimée, depuis, fort inutile, et formée de chapitres médiocres, sans attrait, et propres tout au plus à fournir quelques notions sur les magistratures non politiques de la République de Venise. Gela ne correspondait par aucun point à l'intérêt des recherches que j'avais accomplies et à l'importance des j)ortefeuilles que j'avais remplis. Mon but, par cette petite production, avait été de me délivrer de l'énoncé des détails que j'avais amassés sur j)lusieurs séries des archives situées en dehors de la Chancellerie secrète, afin de pouvoir me consacrer absolument ensuite à des publications d'un caractère véritablement historique. Néanmoins ce premier travail, si faible et mal ordonin'î ([u'il fut, eut cet avantage de répandre quelque [)ul)licité sur les Archives de Venise , dont en effet beaucoup de journaux

et de revues ont entretenu alors leurs lecteurs. Maislorsqu'en 1863 parut le premier tome de « La Diplomatie vénitienne elles Princes de l'Europe au seizième siècle, d'après les Rapports et les Dépêches des Ambassadeurs, » ce travail, i)remier point d'un ensemble appelé à être volumineux, mit les Archives d'où il était tiré dans un relief plus dijjne d'elles que ne l'avait fait mon débile écrit de 1857.

On a bien voulu s'étonner, dans le modeste département de la république des lettres où l'on s'occupe de l'histoire, du retard plus qu'extraordinaire apporté à la publication des volumes qui auraient du suivre immédiatement le premier, et on a pu se demander avec raison à quoi avait été bonne cette longue pratique d'investigations en apparence improductives et partant inutiles au public peu nombreux mais distingué qui s'en occupe. Je répondrai que dans l'exercice des études historiques tel qu'on le comprend depuis un certain temps, il est deux périodes forcément distinctes. L'une est celle des recherches et de la formation du matériel, l'autre celle de la production des travaux préparés. J'ai reconnu qu'il était difficile, pour ne pas dire impossible, de confondre les deux périodes en une seule, sans porter j)réjudice à l'inie et h l'autre. L'esprit a d'ailleurs ses ambitions et ses passions. Entraîné d'année en année au courant séduisant de la première période, j'ai voulu la parcourir entièrement, et je me suis dirigé en tous sens dans les grands dépôts de documents diplomatiques italiens et français. Florence, Mantoue, Milan, Sienne, Home, Fenare et Parme, ne m'ont pas retenu autant que Venise, mais ces capitales d'anciens Liais, très-riches en documents et curieuses à

MISTOHIENS, CUr.IEUX, CHERCIIEmS ET VISITEIIHS. 81

explorer, ont grandement concouru à grossir mes trésors écrits, et les longs séjours que j'ai successivement faits auprès des archives de leurs anciens souverains, ont aisément et abondamment rempli les années qui déjà me séparent de la date du premier volume de la Diplomatie vénitienne. La première période est donc accomplie pour moi, et je touche aujourd'hui à la seconde, plus difficile, et pleine de grands écueils. Puisse-t-elle être aussi heureuse que la première, dans laquelle la moindre découverte comme la moindre rencontre semble être une bonne fortune. La nature de l'accueil qui sera fait aux prochaines publications aujourd'hui en cours d'impression, et concernant toute l'histoire de France d'après les textes d'une diplomatie aussi judicieuse que bien posée pour être renseignée, me fera connaître si j'ai formé ici un vœu trop présomptueux. Cette justice, du reste, peut mètre rendue, que dans les occasions qui se sont présentées de communiquer mes portefeuilles aux savants qui m'ont fait l'honneur de me les demander pour être utilement consultés par eux, je me suis fait un devoir de les leur ouvrir et prêter. Je puis à cet égard prendre d'illustres témoins (jui , dans les ])réfaces ou dans les notes de leius ouvrages, ont cité les sources vénitiennes de mes recueils jiarmi celles qui les avaient intéressés, .le suis à cet égard de l'avis bienfaisant de MM. Daremberg et Renan, cpii , dans leiu* lapporl du 2.') |uillel IHrii) au ministre de l'Instruction publi<pie, disent : u II nous a semblé que les missions littéraires n'ont inie utilité réelle (pie quand les explorateurs, se mouvant libi'ement dans le cours de leurs

travaux, peuvent prêter leur concours aux ouvrages savants en voie d'exécution, et se considérer momentanément comme les chargés d'affaires de la science près les bibliothèques étrangères. » Le lecteur curieux de ces choses, et qui voudra connaître par le menu les sources que j'ai réunies pour être employées à des publications prochaines, trouvera à V Appendice de ce volume le détail exact du contenu des portefeuilles que j'ai formés pendant le cours de douze années.

Après cette longue digression personnelle, revenons ;i notre prochain, en suivant l'ordre chronologique adopté d'aljord pour cette sorte d'appel notninal des studiosi, non moins que pour cette table des matières explorées dans les Archives de Venise. Retournons à l'année 1855.

M. le baron de Bach fonda cette année, à Venise, une école de paléographie ayant son siège aux Archives. M. Gesare Foucard en fut nommé professeur. L'institution était louable, son but fut compris par quelques jeunes gens curieux de cette instruction spéciale, et ils devinrent tous autant de chercheurs nouveaux dans cette grande maison. Cette école a fort réussi. Il en faut louer et le professeur, et ses élèves, parmi lesquels MM. Nicolo Barozzi et Gugliclmo Berchet, B. Cecchetti Fadiga, Boldù , Luigi Pasini, tous bien placés aujourd'hui, les uns dans la science et les lettres, les autres demeurés aux Archives mêmes en qualité defonctionnaires de différents grades. Par cette mesure sage, heureuse, libérale, M. le ministre de l'Intérieur donnait ainsi un

élan tout particulier aux études historiques vénitieunes, et il est juste de dire que les esprits sérieux qui v ont répondu chaque année ont produit d'excellentes thèses basées pour la plupart sur des documents conservés aux Frari\

Rappeler et les Jioms des auteurs, et le sujet des thèses, serait un lon{> ouvrage, et nous conseillerons à ceux qui les voudraient connaitre de recourir aux bulletins de l'Plcole ou à l'administration des Archives, ils y trouveront un répertoire exact. Cette institution, aussi, ne manqua pas de contribuer à affaiblir le système prohibitif jiisqu alors trop en laveur auprès de la diiection. Ce fut presque un envahissement. Les Archives, en effet, ne pouvaient plus être dérobé(.'s à la ciniosité , sinon du premier venu, du moins des jeunes ^ens que diri{;eait le (joût de l'érudition. Continuer à en défendre l'approche, à moins de privilège, c'eût été aller contre le sens de la création de l'école. Ne fallait-il ])as une nourriture à ces esprits amis de l'étude? Et (juelle aulre nourriture leur procurer pour ce gemu; d'instruction, sinon celle des textes anciens, des chartes ducales, des Lihri J*nctoruin , etc.?

Il fallut cejjendant encore quehjues années poiu' que la plus complète libéralité fût exercée, et le titre d'auditeur au couis de j)aléograplue professé dans l'édifice

' Celte école fut oiivoilo à Venise le 11 avril 1855. Voyez la Gazeltit ufficiale tli Venezia du 15 mars de la même année, n» 61, pour les termes du rè{;lemeut. Le discours d'ouverture prononcé par M. Foucard, professeur titulaire, eut pour objet l'importance et l'étal de la science paléo(;ra|»ln'que. M. R. Ceeclietti , élève de M. Fnucard, a succédé à ce dernier en 1860. Il est présentement encore professetu-.

8'+ I.ES ARr.HIVES DE VEMSE.

niéine des Archives de Venise ne suffisait pus })our que toutes les portes fussent ouvertes. Certaines séries de la Secrète, les chambres des Dix, avaient encore un chancelier redoutable dans la personne du vigilant chevalier Mutinelli.

MM. Nicolo Uarozzi et Gugiielmo Berchet firent promptement lionneur à l'école qu'ils avaient fréquentée |)endant le cours de l'année 1855 , et entreprirent l'année suivante une publication dont il suffira de dire, pour la louer, qu'elle fut la sœur et l'égale de celle (pii fut entreprise et accomplie par M. Eugenio Alberî. Tous les curieux en histoire savent que dès l'année 184i), le chevalier Alberi forma ii Florence une société de personnages éclairés et distingués, qui prit sous son patronage illustre la publication de toutes les Relations faites, au seizième siècle, par les Ambassadeurs vénitiens, au retour de leurs missions. MM. ïommaso Gar, Vincenzo Lazari, Emmanuele Cicogna, ont concouru , par leurs recherches assidues non moins que par leur savoir si (îxerc<; sur les textes politiques vénitiens, au succès de cet ouvrage excellent. MM. Gar et Cicogna ont réuni et aunot(! les relations écrites sur la Cour de Rome* , M. Vincenzo Lazari rassembla les relations de Cotistantinople '

1 Riiccoltu AlOfii, toine VII de la colleciioii , vol. o de la seconde série: Reluzioni delta Corlr tli Jîonia nel secolu XVI raccoUe ed nnnotate du Toinniaso Gao , |)iililié en 1846. — Tome X de la rollertion , vol. 4 de la niéine série: Anlrdi Rclalians de Jùiine conininnifiiiécs ])ai- (a('o{>iia , 1857.

- Tome IX de la eollcclion, vol. .3 de la troisième série, ISÔÔ, Sl,ili Ollomani, et tome XI de la eolleclion, vol. 5 de la seconde série, 1850, Slati Itniiuni. Six des /c/rt^'»'»* ni>iodniies dans ce dernier volume sont

HISTOIUEXS, CURIEUX, CHERCHEUHS ET VISITEURS. 8.>

et quelques-unes des Etats d' Italie et de la Cour d'Espagne. Ce précieux recueil comporte quinze volumes. On peut dire qu'il est le seizième siècle européen révélé à grands traits par ses témoins en tous pays , les ambassadeurs de Venise. Or, ce que M. Eugenio Alberi accomplit avec tant de succès pour le seizième siècle, MM. Nicolo Barozzi et Guglielmo Berchet l'ont entrepris avec un succès égal pour le dix-septième. Ajoutons que si ces deux jeunes érudits donnent suite et fin à leur publication en l'étendant aux Relations du dix-huitième siècle, le recueil alors complet ( Alberi-Barozzi- Berchet) formera vni monument diplomatique d'un ensemble admirable. M. Guglielmo Berchet publia en 185t) le premier volume de la collection : les Relations d'Espagne; M. Barozzi ouvrit en 1857 la seconde série par la production des Relations de France. Les portefeuilles des Archives de Venise spécialement réservés à la conservation de ces rapports ont fourni successivement à ces deux érudits les intéressantes matières de leurs travaux. Aussi devons-nous dire que depuis l'année 1856 jusqu'à présent, ils ont été d'assidus et laborieux visit(!urs à l'ancien cloître des Frari. L'un et l'autre ne se sont ]>as bornc's à en extraire des pièces pour leur publication des Relations des États européens lues an Sénat par les Ambassadeurs vénitiens au dix-septième siècle, ils les ont exj)lorées, consultées, interrogées en tout sens. Le chevalier Nicolo Barozzi s'est plus spé-

.iu\ Aicliivcs, soit fil ()ri[|iiial, .soil en vi)[ùc. ;tiilliiiiii(|iio. Voyez noire <lisseil;aioii sm les relations prononcées au Sénat par les ainhassadeius •tins notre livre de la Diplomatif vénitienne , première partie.

cialement occupé des documents italiens intéressant la France et V Italie, M. Berchet s'est particulièrement attaché aux textes lelatifs à Y Orient. Nous avons sous les yeux le résultat de ses recherches sur les Consulats de Venise en Syrie, sur les Rapports de Venise avec la Perse, sur le Commerce des Vénitiens dans l'Asie. Ce sont d'utiles écrits.

Nous avons à signaler en 185f) le passage de l'illustre historien Gesare Cantù , auquel sa visite à ces riches Archives inspira le mémoire intéressant qu'il a pul)lié sous le titre de : Scorsa di xm Lombardo negli Archiva di Venezia. En 1857, il faut citer les recherches de M. Arnoldo Aichlhurg sur la Carint/iie; de M. Broel Plater sur la l*ologne an dix-huitième siècle ; du haron Noptsa sur la Hongrie; de M. Schaffarich sur la Servie. M. Henri Cornet consulta certains actes du Conseil des Dix relatifs à V Histoire de l'interdit prononcé par l'a ni V. Les anciens rapports sur le Frioul furent étudiés par MM. Frédéric Comelli (de Gradisca) et Yalsecchi. Le marquis Luigi Cajuanica demanda les pièc<?s relatives au siège de brescia en i 509 et en 1512, et M . Pio coli les actes concernant le célèbre capitaine Bartolommeo d'Alviane, qui fut le compagnon de victoire du roi François à Marignan. .M>L Lmilio Teza et B. Fregoso s'occupèrent, l'iui des règlements anciens sur l'imprimerie, l'autie (le dociunents bibliographiques. M. Teodoro Toderiui recueillit parmi les ('erimoniali tous les souvenirs sur le passage et le séjour à Venise des ducs, archiducs et empereurs d Autriche depuis l.'i()l jusqu en

HISTORIEINS, CURIEUX, CHERCHEURS ET VlSITEUIîS. 87

1797. Pur les soins toujours diligents de M. Teodoro Toderini, alors sous-directeur de ces Archives, furent rassemblées les pièces authentiques du procès ou plutôt de l'incarcération d'un aventurier sicilien qui prétendait alors à la couronne de Portugal , sous le masque de Dom Srbasticn. Le chevalier d'Antas, à qui l'on doit un livre curieux et intéressant sur ces faux prétendants, s'était adressé aux Archives de Venise par voie diplomatique pour obtenir des communications sur cet aventurier, du nom de Marco Tullio Carcon, se disant l'héroïque Dom Sébastien des Portugais. Mais celui dont la présence fit en cette année 1857 le plus d'honneur à^ ces belles Archives fut le Révérend Père Theiner.

Le célèbre Père, archiviste secret de Sa Sainteté, oratorien et par conséquent d'un savoir éprouvé, vint au mois de juillet et obtint facilement, grâce à son titre et à sa considération personnelle, l'autorisation de consulter les pièces diplomatiques relatives au Concile de Trente et à l'histoire de la lié formation au seizième siècle. Le Père Theiner avait la mission du Pape de recueillir tous les documents épars en Europe sur ce grand Concile. Les Vénitiens, ainsi que les grandes puissances, y avaient été représentés, en J 561 , par deux ambassadeurs de grand mérite, Nicolô da Ponte et Matteo Dandolo, accompagnés d'un secrétaire qui a prouvé par ses écrits la valeur de l'esprit politique dont il était doué. Antonio Milledonne servit en effet pendant vingt mois ces deux ambassadeurs au Concile, et a rédigé à son retour à Venise, où il devint secrétaire du Conseil des

Dix, une histoire diplomatique et politique de cette assemblée '.

Les dépéclics des ambassadeurs ont disparu dans l'incendie du palais ducal de 1577, perte d'autant plus considérable que le talent de ceux qui les avaient dictées était remarquable. Le Père Theiner fut cependant à même de recueillir d'importants mémoires, et surtout de se rendre compte des volontés et des pensées du (Gouvernement vénitien à l'égard des discussions et décisions courantes du Concile, eu ouvrant les registres des Délibérations du Sénat, où se trouve en copie le texte des lettres et réponses officielles de la Seigneurie à ses envoyés.

Pourquoi le grand et consciencieux travail du Père Theiner sur le Concile de Trente n'a-t-il pas été livré à la publicité, selon l'intention première du pontife Pie IX? Pourquoi, en un mot, les actes et les pièces diplomatiques du Concile de Trente, amassés, réunis à si grands frais par l'impartial oratorien , envoyé du Pontife, ontils été, à son retour à Rome, sinon délaissés, du moins relégués dans l'obscurité pour laquelle ils n étaient pas faits ? Le Pape a-t-il été influencé pendant le voyage du Père Theiner par quelque conseiller malveillant ou par quelqu'une de ces étroites intelligences à

• Voyez Jsciizioni \'eiu'ziaitc , t. VI, p. 713 el suiv. Antonio Mille- (loniic, né le 27 scpteniln e 1.j22, admis à la Cliancelleiic en 1540, se- (•rélaire au Sénat en l.')51 , pnis à Rome, en France et à Trente, élu secrétaire des Dix en l.')67, niort le 6 décembre 1588. La l)il)liullièque <le Saint-Marc possède plusieurs manuscrits de VHistoria del Concilio di Trenlo, scritta pev waiio del sigitor Antonio Mii.leoonmk (classe V des Maniisrvits italiens , iv, v, xi.vii , etc. )

(lui tout fait peur ilatis l'histoire? On a accuse les Jésuites de ce méfait. Ils en sont peut-être innocents. Ce qui est certain , c'est que la volonté du Pape , tout échauffée d'abord poin^ la publication des textes à recueillir, se déclara depuis tout à fait contraire à ce grand projet. On ne peut hésiter à dire que si cette défense est un acte de prudence théologique, elle est un deuil réel pour l'histoire.

En 1858, d'intéressantes et actives recherches furent pratiquées dans les dépèches des ambassadeurs vénitiens à la cour de Frauce, de 1G24 à 1637, pour M. Jules Pelletier (de l'Institut). Le Père Joseph (du Tremblay), l'homme de Richelieu, cette fiïmeuse Éminence gt-ise du cabinet du cardinal, était le sujet de cette importante information. Ce fut un travail d'un gra)ul intérêt; nous en avons eu sous les yeux le résultat. M. Pelletier a épuisé, peut-on dire, toutes les sources étrangèr(!s et françaises pour former une collection uni(jue de pièces historiques propres à servir à une histoire de la vie et des actions politiques du célèbre capucin. Les dépêches des ambassadeurs ^larc-Ant. Morosiui, Simeone Contarini , Giorgio Zorzi , Alvise Contarini, Girolamo Soranzo, Giovanni Soranzo et Angelo Correr, ont été particulièrement compulsées, et des extraits abondants ont été adressés au futur auteur de la vie du plus intime conseiller et du plus sûr confident du grand ministre de Louis XIII.

L"n travail du même geme fut entrepris dans le mêuje temps [)0ur satisfaire i\ la curiositi'; du philosophe français entraîne'' alors dans le chanq) de l'histoire par une

passion qui, j)our avoir été rétrospective, ne fut pas moins ardente pour les belles héroïnes de la Fronde. On sait combien l'époque de Louis XIII , depuis la mort du maréchal d'Ancre, et la minorité de Louis XIV, ont séduit l'esprit et le cœur de Victor Cousin, Il ne négligea aucune information , et fit le plus grand cas de celles qui étaient de source vénitienne. Le ministère du connétable de Luynes , la jeunesse de Mazarin , l'attitude du cardinal de Richelieu à l'endroit de la Reine ' furent

1 M. Cousin avait jugé admirables rertaines conversations du Cardinal rapportées par l'ambassadeur de Venise. Il existe toute une correspondance de hii au sujet des recherches qu'il ambitionnait tant 'de voir entreprises en ces nombreux recueils diplomatiques, correspondance animée, piquante, et qui met sous un jour intéressant toute l'ardeur de sa curiosité pour des documents de valeur et inédits. Voici quelques fragments des billets familiers de l'iiistorien :

« Paris, 9 juillet.

1 Si ces lettres sont antérieures à 1643, je serais charmé de les avoii-, car depuis cette époque nous en regorgeons et je n'ai besoin de rien. Ce sont les débuts des grands hommes et de Mazarin qu'il faut éclaircir... Puisque vous êtes bien avec M. le directeiu- des Archives de Venise, tâchez de le fléchir en ma faveur, car rien n'égale des copies textuelles. Bornons-nous d'abord à la nonciature de Mazarin à Paris de novembre 16.34 jusqu'en 1636. La perfection serait qu'on me copiât les parties des dépèches qui se rapportent à Mazarin pendant ces deux derniers mois, car je compte en faire un chapitre spécial le plus détaillé que je pourrai Ah! si j'étais jeune mais je suis vieux, et je n'ai d'yeux et de

mains que ceux qu'on me prête. Quelques jours avant de recevoir votre dernière lettre, un de mes amis, M. le baron de S..., est venu me demander mes commissions pour Venise. Je l'ai prié de vous rappeler Mazarin.

O utiiiain iit t'obts unus, tecumr/ue fuissent Atit custos greyis aut maturiv vinitor uvœ !

Mon troupeau, ce sont les manuscrits, et ma vigne, l'histnirc de notre cher pays.

» Bien à vous, « Corsi>. »

HISTORIENS, CURIEUX, CIIERGIIEUI'.S I:T VISITKUlîS. 91

le programme indique par rauteuf de ces livres charmants et solides, pleins de révélations si attrayantes sur les grandes intrigues d'un monde dont les agitations

" 3 août.

» Vous iirenoi-gueillirie/. Ijcaucoup si vous poiiviL-z me persuader uue des dames aussi aimables et aussi illustres que celles dont vous me parlez ont laissé é^jarer leurs beaux veux sur mes ouvrajjes ; en tout cas, mettezmoi à leurs pieds, dites-leur fjue si j'ai pu leur raconter les amours du jeune et beau Mazarin avec la belle nndaiine , je leur promets de leur faire retracer de mon mieux l'entrée de Mazarin à la eom- de France, el la première impression cpi'il fit scn- Anne d'Autriche.

') nien à vous, « CorsiN. M

" Dimanche, août 1860.

» Soyez le bienvenu : le vieux pliilosoplie attend impatiemment Mazarin conduit par M. B... Vous êtes bien sûr do me trouver demain matin à la Sorbonne, car j'y serai vraisemblablement sous la main d'un

violent rhumatisme. Vn<t dépêches me ranimeiont

" Corsi>. .1

A cette coiTespondance se trouvent joints divers Jtulletins de recherches à faire dans les ,\rchives de Venise, bidletins dictes et signés pai' M. Cousin. Tel est le suivant, dont le Cardinal fait tous les frais :

Note recommandée à l'obligeance de Hf*** :

1" Année 16V2, août et septembre, affaire de Cinq-Mais, el la part de Ma/.arin dans cette affaire;

2" Novembre et déceiidjre. Retour de Ricliclicn à Paris, sa maladie et sa mort ;

3" .Année 1(543. Mazarin suci'cdani à Richelieu ,'i la fin de d(-ceml)ril(iV2. (hLcIle inq)ression pr(»duit cette élévation inattendue;

•V" .Même année. Avril et mai : maladie el nioil du lîoi; son testament ;

5° Régence d'Anne d'.Vutriche. Ma/,arin maintenu premier ministre ;

6o bataille de Rocroy;

7" Querelle de madame de I^ongueville el de madame de Montbazon;

8° Même année, .loùt el septembre. Conspiration contre Mazarin.

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