AMBASSADEURS DE VENISE EN FRANCE
L'étendue de ce désastre pour notre histoire sera justement estimée, si l'on considère que le nombre des ambassades peut être réparti , entre les différents règnes qui ont précédé cette année 155-4, c'est-à-dire la sixième du règne de Henri II, de la manière suivante.
Saint Louis, Philippe le Hardi, Philippe le Bel, reçurent chacun à leur Cour une ambassade vénitienne : Philippe IV de Valois, deux; Charles V le Sage, une; Charles VI deux ; Charles VII , trois. Avec l'avénement de Louis XI, les négociations devinrent plus fréquentes, et la France fut successivement visitée pendant son règne par six Ambassadeurs de la Seigneurie. Six aussi furent envoyés à Charles VIII. Douze ambassadeurs ordinaires et cinq extraordinaires furent accrédités auprès de Louis XII. Puis, avec l'avènement de François I", s'ouvrit l'ère des ambassades régulièrement établies. Depuis cette époque jusqu'aux dernières années du règne de Louis XIV, où il y eut une interruption dans les relations d'ailleurs reprises sous Louis XV, la Cour de France ne fut jamais sans avoir auprès d'elle un ambassadeur de Venise. Dix-neuf Ambassadeurs ordinaires se sont succédé auprès de François I", et six extraordinaires lui ont été envoyés, en des occasions différentes. Lorenzo Contarini fut celui qui salua Roi Henri II, et Giovanni Capello, dont les dépêches commencent la série de France dans les archives vénitiennes, lui succéda. Encore faut-il dire que les lettres conservées de cet ambassadeur ne sont que les dernières qu'il écrivit pendant sa légation. Ariivé, en effet, à la Cour en octobre 1551, il avait eu sa première audience du Roi
le 4 novembre, au Louvre, et ce n'est qu'à la date du 2 mai 1554 que nous rencontrons une première dépêche originale. Or, à celte époque, un successeur avait été déjà désigné par le Sénat pour remplacer Giovanni Capello, qui partit à la fin de cette même année.
En somme, admettant même que les dépêches des Ambassadeurs en France à l'époque si lointaine de Saint Louis, de Philippe de Valois, de Charles le Sage et de Charles VI , aient été perdues avant les désastres de 1 574 et de 1577 dans la Chancellerie secrète, on peut conclure à l'anéantissement, par ces derniers incendies, des écrits diplomatiques de tous les Ambassadeurs de la Seigneurie accrédités en France sous Louis XI, sous Charles VIII, sous Louis XII et sous François I".
Mais si grave qu'ait réellement été cette perte, si irréparable qu'elle soit, nous devons toutefois dire que par une assidue pratique de recherches bien dirigées, en différents endroits de Venise où sont amassés des documents manuscrits , il est possible de la réduire à des proportions moindres. Est-ce à dire, en effet, qu'on ne saurait absolument pas reconstituer depuis le treizième siècle le mouvement diplomatique vénitien, non-seulement auprès de la Cour de France, mais encore auprès de toutes les Puissances, petites ou grandes, qui ont fait œuvre de négociation quelconque avec la République? Est-ce à dire que la poursuite des traces des négociateurs et de leurs actes officiels soit entièrement interdite au curieux le plus entreprenant? Assurément non. Et nous estimons que c'est ici le lieu de dire par quelles voies, par quels moyens et par quels procédés le curieux doit agir.
DIFFÉRENTES SOURCES D'INFORMATIONS. 2î)o
Si les dépêches originales sont irrémissiblement perdues pour le quatorzième, le quinzième et la moitié du seizième siècle, ne peut-on pas rencontrer en quelque dépôt d'archives de famille ou de bibliothèques publiques, sinon la copie de toutes les dépêches, du moins la copie de quelques-unes? L'expérience en ces matières nous a démontré que quelques succès pouvaient être obtenus. Le département des manuscrits de la Bibliothèque de Saint-Marc, les collections si précieuses de textes recueillis au Musée Correr, les archives de famille telles que celles des Donà délie Rose, des Morosini et autres, possèdent différents volumes de dépêches qui tout en n'étant sans doute que la minute ou la copie de celles qu'avait expédiées l'Ambassadeur à la Seigneurie, ne comportent pas moins les mêmes termes, ne révèlent pas moins les mêmes faits, en un mot sont les mêmes dépêches et méritent absolument le même crédit. Or tel de ces recueils, dont la minute ou la copie existent, serait vainement cherché, en original, dans les Archives Vénitiennes proprement dites, pour avoir été la proie des flammes aux époques que nous avons mentionnées. En quelque bibliothèque du monde où nous ayons pénétré, il ne nous est jamais arrivé de sortir sans nous être informé, d'après les catalogues et les inventaires, des manuscrits de provenance véniiiennc que cette bibliothèque pouvait avoir. Cette assiduité et cette persévérance nous ont valu de fortunées rencontres, propres à adoucir l'amertume et le préjudice ([ue nous avaient causés les pertes stdjies par les collections de la Chancellerie secrète. Voilà donc lui premier
moyen indiqué pour diminuer le malheur de ces ruines. Mais que ne dirons-nous encore, et surtout ici, de l'importance extraordinaire des cinquante-huit in-folios manuscrits, rédigés avec une patience et un soin admirahlcs par ce bon patricien de Venise, diverses fois sénateur, chroniqueur et historiographe, Marino Sanudo? De 1496 à 1533, jjar conséquent pendant le cours de trenteneuf ans, n'a-t-il pas noté jour par jour les choses advenues dans la pohtique, en usant, pour un soin si particuHer, de la lecture qui lui fut exceptionnellement permise des dépêches, des relations et des lettres de toute nature arrivées de tout pays à la Seigneurie? Or, cet espace compris entre 1496 et 1533 appartient à la longue époque durant laquelle nous manquent les dépêches officielles originales ! De quelles ressources ne sont donc pas ces précieux registres, qui sont l'honneur et la fleur de la liibliothèque de Saint-Marc! Nous avons relevé de ces cinquante-huit in-folios le sommaire des choses relatives aux événements de France. Cette seule part nous a fourni matière à plus d'un volume considérable de notes avant pour origine des informations puisées par le chroniqueur dans les dépêches et les rapports des Ambassadeurs. Ce que nous avons fait pour la partie française, chacun ne peut-il pas le faire pour la partie de l'histoire du pavs qui l'intéresse? M. Rawdon-Brown y a cherché l'Angleterre; le docte abbé Valentinelli, Bibliothécaire de Saint-Marc, v a cherche le monde slave ',
' Exposizione di rapporti fra lu Republica Veneta e tjli Si.avi Mehidio- >ALi : Brani tratti dai Diarii di Makino Sanudo esistenti ncU' I. R. Bibliotcca di S. Marco, 1496-1533. Venezia, Tijiogr. dcl Coininercio, J863,