DIVULGATION DES SECRETS D'ÉTAT
t) juillet, constate cette innovation. C'est une lettre adressée aux ambassadeurs de Venise à Rome, à la Cour de l'Empereur, en France, en Espagne et en Savoie. Les Décemvirs lui expriment l'infini déplaisir avec lequel ils apprennent souventesfois par les communications qui leur viennent des cours étrangères, que les afFaires traitées dans les Conseils secrets sont révélées. Ils ont résolu de prendre toutes les mesures nécessaires pour arriver à connaître les fauteurs de scélératesses aussi grandes. Ils estiment que leurs ambassadeurs accrédités aux diverses Cours pourront, par des moyens sûrs et secrets, les aider dans cette importante recherche, et comme il s'agit du salut de la République, ils les autorisent à se prévaloir de toutes sortes de moyens pour y réussir, leur permettant de promettre des récompenses qui seront proportionnées à la qualité des personnes qu'ils emploieront dans cette entreprise de découvertes, et les avisant d'avoir à instruire de leurs démarches et de leurs succès les Inquisiteurs L'Ambassadeur d'Es-
1 1586 , 9 juillet, en Conseil des Dix. Recommandation était faite en cette lettre aux Ambassadeurs d'adresser leurs réponses sous une première enveloppe aux Inquisiteurs, puis le tout aux Chefs du Conseil. Cet usage ne se maintint pas dans la suite... ■ Dando del recever délie prexenti et esecuùoni di esse avviso alli Inquisitori noslri delli secreti , con ta roperta perd indrirriata alli Cupi del sopradetto Consiglio. » Giovanni Rossi interprète ainsi cette forme : ... - Ne si pensi essere stata cerimonia vuota d'effetto : serviva almeno a dirnostrare il rispetto degli Inquisitori verso il Consiglio de' X : valeva d'altronde a frenare qualche loro cattiva intenzione, se stata ci fosse : anche questo cra segno delP armonica catena stringenle fra loro tutte le autorità repubblicanc : cra confessione, clie il Tribunalc degli Inquisitori fosse, corne dicevasi , Vemanazione da quello de* X, quasi una sua creatura. • (Manuscrits de G. Roui, t. XXIX; Documenta, Bibliothèque de Saint-Marc.)
pagne fut le premier à répondre, et comme il demandait jusqu'à quelles limites il pourrait étendre ses récompenses en faveur des dénonciateurs, le Conseil l'autorisa à promettre jusqu'à cinq cents écus, sauf à augmenter la somme selon l'importance des services qui seraient rendus. Chose étrange ! ce même Ambassadeur en Espagne, qui le premier s'était mis en devoir de seconder avec tant d'empressement les desseins du Conseil des Dix et qui avait envoyé les premières informations aux Inquisiteurs, devait, quelques années plus lard, étant Ambassadeur à Constantinople, périr en quelque sorte sous leurs coups. Il s'appelait Hieronimo Lippomano; il avait été Ambassadeur à la Cour de France sous Henri III avant d'être envoyé à la légation de Madrid, auprès de Philippe II; en 1591, il était à Constantinople. A la séance du 19 avril, au Conseil des Dix, un rapport fut lu dans lequel il parut démontré que cet Ambassadeur avait communiqué des dépêches à des ministres étrangers, qu'il entretenait une correspondance particulière* au moyen du Prieur de la Trinité, son frère. Les Inquisiteurs furent aussitôt chargés de faire arrêter l'Ambassadeur à Constantinople, et de le traduire prisonnier à Venise, sur un vaisseau de l'État. Le successeur qui lui fut désigné reçut ses instructions des Inquisiteurs euxmêmes pour procéder à une aussi extraordinaire arrestation. Sir Lorenzo Bernardo, qui fut élu, partit aussitôt et accomplit cette mission difficile 1 . Le navire qui por-
» Papiers des X. 19, 20, 21 , 22 avril; 2, 1$ et 24 mai. Voyci aussi aux Archives dk. FftâsCB, Papier* de Simancas (K. 1675), les deux dépêche* de l'ambassadeur d'Espagne Francisco de Vera jtur le ca> d' Hieronimo Lippomano, ik septembre et 31 août 1591.
tait le patricien inculpé d'un crime si grave venait à peine d'entrer dans les eaux vénitiennes, que Hicronimo Lippomano, à la vue de cette Venise d'où il était parti en si grande réputation et où il rentrait en un état si misérable, ayant réussi à distraire l'œil vigilant de ses gardiens, se précipita dans la mer et y périt.
Que la République eût, parmi les citoyens et les patriciens, des révélateurs au service étranger, cela était indubitable, et les preuves en sont fréquentes pour l'investigateur des papiers diplomatiques de tous pays. Ce n'était pas d'ailleurs une chose nouvelle, bien que devenue plus commune à la fin du seizième siècle, que ce commerce des secrets de l'État vénitien. Louis XII, dans le cours d'un entretien familier qu'il eut avec un Ambassadeur, peu de temps après avoir conclu la paix à Blois avec la République, lui faisait l'aveu que dans les circonstances même les plus difficiles, il avait pu être instruit de certaines résolutions du Sénat fort intéressantes à connaître. En 1542, il y eut un procès dont les incidents firent bruit en France : deux secrétaires vénitiens avaient été gagnés par l'Ambassadeur du Roi, et lorsque, découverts, ils s'étaient réfugiés au palais de l'Ambassade, comme sous un pavillon protecteur, ils en furent extraits sans aucun ménagement; leur procès fut instruit, et ils furent mis à mort. La cause de ce procès, d'ailleurs fort curieux en ses détails, commença d'éveiller plus particulièrement l'attention du Conseil des Dix, et c'est à cette époque qu'il faut faire remonter l'origine de tant de précautions, de tant de rigueurs, de tant de
decreti et de proclami contre les fauteurs de semblables
crimes. Mais les plus dangereux corrupteurs ne furent pas, au seizième et au dix-septième siècle, les Ambassadeurs de France à Venise, ce furent ceux d'Espagne. Le palais de l'ambassade espagnole, à San Giacomo dell* Orio , était une véritable officine de révélations , sous l'enseigne royale de Philippe II et de Philippe III, dont, pour ce service, les finances étaient toujours illimitées 1 .
1 Les Ambassadeurs pour les Rois d'Espagne auprès de la République de Venise, depuis 1571 jusqu'en 1640 , furent :
1571, 15 mars. Dos Diec > dk Gismas de Silva, abbé de Saint-Micliel
de Trani en Sirile, chanoine de Tolède et conseiller du Roi,
mort à Venise en janvier 1577.
1577 , 29 septembre. Dos Ji a> Idiaqiez. 1579, 28 mai. Dos Christoval de Salazar. 1589, 20 juin. Dos Frascesco de Ver* f. Aracos. 159(3, 30 mai. Dos Isico de Mesdozza. (Se retira en 1601 au couvent
d'Alcala, d'où il adressait au Roi des Mémoires d'État.) 1600, 6 novembre. Dos Fiuscesco de Vera e Aragos (pour la second <•
fois), mort à Venise le 7 avril 1603.
1604, 19 avril. Dos Isico de Carde sas.
1006, 5 mai. Dos Francesco de Castro, Ambassadeur extraordinaire.
1607, 17 décembre. Do» Alosso della Cleva.
1619, 30 août. Dos Lcici Bravo d'Aclgsa.
1025, 5 juillet. Cristoforo Benevento y Besavides.
1632 , 23 septembre. El Cosde della Rocca.
Les Papiers de Simancas, conservés aux Archives de France, fournissent de particulières informations sur les affaires de Venise et d'Espagne. On y trouve le détail de leurs dépenses secrètes, mais rarement les noms des affidés, ainsi : 210 livres à une personne secrète que no sr ilectaran perbuenos respettos. 354 livres dos personas sécréta*. 700 livre-» dos personas confidentes. Le détail de ces dépenses était présenté au lioi tous les six mois. La Correspondance de l'Ambassadeur vénitien Antonio Priuli avec les Inquisiteurs est particulièrement curieuse sur le l'ait des révélations qu'il était parvenu à se procurer à la Cour de Madrid. Voir ses lettres du 6 juin, du 14 août, du 20 novembre, du 17 janvicr 1610, etc. Un Espagnol, attaché au service du Secrétaire d'Etat l'rada, lui apportait pendant la nuit les dépèches originales qui étaient
Aussi était-ce vers les murailles de cette maison, vers ses tenants et aboutissants, vers ses issues variées, vers le campo où étaient ses grandes portes et les canaux où étaient ses petites, que l'œil des agents secrets au service des Inquisiteurs se tenait ouvert. Malgré tant d'efforts, il faut le dire, le succès des découvertes était rare, tant la prudence, l'ingéniosité, la dissimulation, le travestissement, et tout l'arsenal des mystères avaient d'inventions et de moyens. L'exaspération des Inquisiteurs et des Décemvirs fut à leur comble, particulièrement de 1 600 à 1660, et elle était sans cesse entretenue par les avis que leur donnaient leurs Ambassadeurs aux Cours étrangères, que la révélation de leurs dépêches procurée aux premiers Ministres de ces Cours, par la voie de Venise, mettait souvent dans un embarras cruel ou dans une position difficile. Il existe dans les documents des Dix un rapport très-curieux sur une conversation intime , tenue par le Grand-Duc de Toscane, le 7 juin 1596, avec le résident vénitien à sa Cour, relatif à l'inconvénient des révélations politiques qui se faisaient à Venise touchant les affaires courantes. Dans les papiers des Inquisiteurs, on trouve à la date du 30 janvier 1647 un récit des plus piquants sur le Cardinal Mazarin, qui, dans une conversation tout intime avec l'Ambassadeur vénitien à la Cour, voulant marquer son extrême confidence pour sa personne et son amitié pour la République, avait tiré de sa poche une sorte de mémoire contenant une série
relatives aux affaires d'Italie, et particulièrement les lettres de l'Ambassadeur du Roi d'Espagne à Venise. Elles étaient aussitôt copiées, puis reportées soit aux archives du Ministère , soit dans le cabinet du Ministr c
d'extraits des propres dépêches que cet Ambassadeur avait dernièrement fait remettre à son Gouvernement et dont tout le détail concernait Mazarin lui-même'. M. de Grémonville, qui représentait la France à Venise deux ans avant que Mazarin se montrât si expansif et si complaisant, avait sans doute connu la source de ces révélations, car il écrivait à la date du 10 juin : « M. Contarini est à Munster. La plupart des choses qu'il écrira viendront à ma connaissance, en ayant trouvé le moyen ; mais si l'on en concevoit le moindre soupçon, je perdrois aussitôt cet avantage *. »
Une dépêche pleine d'animation et de passion est celle du 28 juin 1667 et qui fut adressée au Sénat par Marc-Antonio Giustinian, Ambassadeur de Venise à la Cour de Louis XIV. Au moment où il allait partir pour Compiègne, et y attendre le retour du Roi, alors aux frontières, M. de Lyonne l'avait fait appeler, et, par une tierce personne, lui avait fait dire que le Roi avait lieu de se plaindre des dépèches qu'il avait écrites à la République au détriment de la Couronne. Tout le récit de cet entretien est fort détaillé, et, sous l'impression du ressentiment qu'il en avait éprouvé, s'adressantau Sénat, il lui lance cette amère ironie :
« J'adresse en chiffres à l'Excel lentissi me Sénat mes trèshumbles sentiments, car je souhaiterois que mes soucis fussent ensevelis au fond du cœur de Leurs Excellences. Mais il me paroit que c'est la Redoute (salle du jeu public) qui reçoit les
1 Archives de Vemsi:, Papiers des Inquisiteurs ou Commun icate , les pièces 39 janvier et 15 février 1640 (more Veneto), et 26 mars 16V7.
2 Ribliotuèque impériale (Manuscrits, nP 16099), Dépêches de M. de Grémonville, ambassadeur pour le Hoi à Venise.