‹ Les archives de Venise Histoire de la chancellerie secrèteChapitre 163 sur 199 · NÉCESSITÉ DES RÉVÉLATIONS · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DES RÉVÉLATIONS

espérer, surtout y ayant à Venise un Ambassadeur de l'Empereur, et ce Prince y ayant bien des partisans et même zelez. Il faudroit donc, en continuant à parler à votre confèrent et paraissant négocier avec le Sénat, tâcher de découvrir et de vous ménager quelque autre voye particulière et secrète.

» La plus convenable et qui mènerait plus à un objet fixe, ce serait de pénétrer jusqu'aux Inquisiteurs; ils sont en estât et en habitude de s'étendre sur des propositions et de ne les porter au Sénat que quand elles sont à un certain point de maturité et qu'ils ont lieu, parce qu'ils ont préparé eux-mêmes, d'en espérer le succès.

» La difficulté est de parvenir à eux, car on ne le peult directement, et ils ne recevront aucune proportion ni relation directe avec un Ambassadeur, qui doit même être sur cela infiniment réservé.

« Mais il est des canaux par lesquels on peut passer. On peut trouver quelque personne de ceux avec qui quelqu'un de ces Inquisiteurs sont en relation, on voit ce tiers, on discute avec luy, il rend par forme de conversation à V Inquisiteur ce qu'il a ouy dire, l'Inquisiteur s'explique, on raporte ce qu'il a dit, il se forme une relation indirecte qui souvent peut conduire une affaire à bien, parce que l'on peut faire passer bien des choses par là que l'on ne pourrait ni ne devrait dire, dès que l'on ne s'expliquerait qu'avec un confèrent on au Sénat.

» L'embarras est double: 1° de trouver un Inquisiteur secret, capable et que l'on puisse juger bien disposé pour nous; 2° de choisir le canal pour y arriver et une personne sûre, discrète et qui ait assés d'esprit pour entamer et suivre une pareille négociation.

» Si l'on ne trou voit pas moyen de s'assurer d'un Inquisiteur capable et bien intentionné, on pourrait peu t-estre s'adresser à un des secrétaires qui, se trouvant avec les Inquisiteurs et pouvant se servir de ce qui lui serait revenu secrètement pour jeter des idées, pourrait souder les Inquisiteurs et les engager à entrer en discussion.

wJ'ai lieu de croira qu'entre les sieurs Marini et Bianchi, le premier serait plus capable. Je n'en suis pas assés seur pour vous rien prescrire ou pour un Inquisiteur plustot que pour

un Secrétaire, ou pour un Secrétaire pluslost que pour l'awfrt*. N'y a-t-il point de médecin ou de religieuse assés adroite ? Il ne faut pas faire le choix témérairement ni légèrement. Examinés vous-même l'avantage et la possibilité de cette manière de négocier : vous estes plus en estât d'en juger, il vaut mieux ne le pas tenter que de risquer d'estre commis ou trahy. »

A quoi répondait M. l'Ambassadeur, le 18 août 1735 :

a Les Inquisiteurs a" Estât changent le mois prochain ; le secrétaire Marini restera. Je verrai à qui je pourrai m'adresser. Le risque d'estre trahi ou découvert est grand et me retiendra. Je connois médecins et religieuses, mais gens secrets et seurs sont difficiles à trouver, et voudraient bien de l'argent et peut-estre d'avance. Je me conduirai de mon mieux dans l'esprit de vos ordres, Monseigneur. J'ai peine à croire qu'on amène le gouvernement à se déclarer, quelque avantage qu'on lui accordât. »

Puis le 27 août :

« On assure le secrétaire Marini un ours, grand travailleur, mais point du tout de commerce et d'aucune société ; M. Bianchi plus traitable et fort réservé. Le premier va chez un marchand son ami, fort souvent; l'autre a un frère moine qui le gouverne. Je verrai si l'on pourrait trouver jour à parler avec l'un ou avec l'autre. L'accès des nobles et des secrétaires est plus difficile qu'autrefois.

» L'abbé de Pomponne avoit à lui une courtisane qu'on payoit bien et qui l'instruisoit; les nobles principaux soupoient chez elle, on y briguoit et on v parloit d'affaires. Mais nous ne sommes plus dans le cas, les nobles ne voient plus les courtisanes qu'en passant. Ils voyent librement lesdamesà présent. Les jeunes qu'on pourrait gagner sont peu instruites, voyant des jeunes gens et peu de bonnes testes. Les vieilles mieux informées sont difficiles a voir. Je suis assés content de mon homme... Il fréquente un frère de M. Thiepolo, inquisiteur d'Estat, et qui va sortir de cet employ et les autres inquisi-

leurs, et voit bonne compagnie. Il est Vénitien, fin et a de l'esprit, n

Et enfin le 1er octobre :

u Je m'en tiens jusques icy à mon homme. Je vois peu de jour à pouvoir rien faire du costé de MM. Bianchi et Marini. Ccluy-ci entre ce soir Secrétaire des Inquisiteurs H'Estat. Je chercherai encore et vais suivre de loin une voye d'une femme qu'on m'a indiquée, capable de me servir. La peine est de se descouvrir, peur de l'estre. >»

Et lit, en effet, était le danger; car ce ne fut pas seulement au dehors, en pays étranger, que, par le moyen des Ambassadeurs, le Tribunal des Inquisiteurs portait ses regards pour surprendre les trames des révélateurs des secrets de la République; mais c'était dans Venise même que leur vigilance était sans cesse active, sans cesse entretenue. Leurs documents retracent leur besogne ténébreuse et souvent terrible. Quelquefois aussi ces documents mettent en scène des situations tantôt très-dramatiques, tantôt fort piquantes. Certaines révélations étaient offertes à des prix considérables. Le 11 août 1592, un individu qui veut garder l'anonyme se présente aux trois Inquisiteurs, et leur déclare qu'il révélera, de concert avec un sien familier, les noms des personnages qui, ayant accès au Sénat, vont en raporter les délibérations secrètes a l'Ambassadeur d'Espagne. Il demande 4,000 ducats (de 6 livres 4 sols par ducat) pour récompense, et exiye la promesse du secret le plus absolu, car il y allait de la vie pour lui comme pour son compagnon. Le Conseil (Jes Dix , instruit de cette démarche par les Inquisiteurs, approuve les propositions

à l'unanimité des votes, et charge les Inquisiteurs de s'aboucher autant de fois qu'il sera nécessaire avec les deux personnes mystérieuses, pour mener à bonne fin cette négociation. Tous les faits s'en trouvent exposés dans leurs écritures.

Nous avons dit qu'ils étaient les exécuteurs des résolutions du Conseil des Dix. La preuve en est formelle dans ce document que nous rencontrons à la date du 8 août 1 594 :

« Que des pleins pouvoirs soient donnés aux" Inquisiteurs pour trouver une personne qui, par quelque moyen prudent, pourra arracher à la vie Frà Cipriano de Lucques. »

Ce moine était du couvent des Saint-Jean et Paul à Venise, et comme il y faisait l'espion plus encore que le religieux, l'autorité l'en avait chassé. Il s'était réfugié sur terre autrichienne et avait pris de l'empire sur l'esprit des Archiducs et du Souverain même. Il n'était nul office pernicieux qu'il ne fit contre la République Sérénissime, et en dernier lieu, il avait été chargé d'une mission auprès du Turc. L'Ambassadeur ù la Cour de Vienne surveillait toutes ses démarches, et en participait les mouvements et les dangers aux Inquisiteurs. Telle était la cause de cette commission homicide.

Les Inquisiteurs n'étaient pas seulement les exécuteurs des volontés du Conseil des Dix, mais encore les dépositaires de leurs plus profonds et importants secrets , les conservateurs des preuves les plus dangereuses. Sous ce côté leurs Archives, si elles étaient restées intactes, ofFri-

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