‹ Les archives de Venise Histoire de la chancellerie secrèteChapitre 165 sur 199 · AGENTS RÉVÉLATEURS · texte numérisé non relu

AGENTS RÉVÉLATEURS

teurs des affaires secrètes, lesquelles sont et de la vie et des biens. Chacune de Vos Excellences prêtera serment sur les Missels, et le nom de chacune sera pris en note.

Ce jour, en effet, les Inquisiteurs avaient surpris la trame d'un traité secret entre des Espagnols, soutenus sans doute par le gouvernement de Milan, pour s'emparer de la forteresse de Crème et la livrer à l'Espagnol. Un des coupables était tombé en leur pouvoir et avait tout avoué à Leurs Seigneuries. Les meilleurs agents de ces grands exécuteurs, pour les seconder dans le succès de semblables découvertes, étaient souvent des personnes qui se trouvaient elles-mêmes sous le coup des poursuites du terrible Tribunal, mais qui avaient réussi à échapper à leur vigilance. Exilées forcément, fatiguées de cet exil, douées souvent de moyens intelligents, elles s'ingéniaient, à l'étranger, à mériter leur pardon par des services véritablement signalés, demandaient des sauf-conduits qu'elles obtenaient aisément sur leurs promesses révélatrices, et selon que leurs services étaient appréciés, recouvraient et la patrie et les biens qu'elles avaient perdus. Les rémunérations étaient du reste de diverse nature. Une des plus singulières, mais en même temps des plus abondantes , consistait à promettre à un serviteur pour ces sortes d'affaires le droit de libérer soit un exilé, soit un condamné, dont la famille jouissait de ressources plus ou moins importantes. Le Serviteur usait de ce permis comme d'un trafic. Un sieur de Soboret, secrétaire de l'ambassade de France à Venise en 1621, avait été séduit par les affidés du Conseil des Dix et des Inquisiteurs, et dans des circonstances où la Ré-

publique de Venise avait un intérêt extraordinaire à connaître les dépêches du Cabinet de France à ses envoyés en Italie, le sieur de Soboret, suivant en cela l'exemple de son prédécesseur à cette Ambassade, livrait les dépêches du ministre Puysieulx. Cette trahison habilement préparée, longtemps soutenue, et dont les preuves irréfragables sont éparses en ces Archives des Inquisiteurs et des Décemvirs exigeait de fortes rémunérations que le sieur de Soboret n'avait pas honte de déterminer lui-même en des lettres à l'adresse des Inquisiteurs. Le 6 mars 1621, dans un billet de sa main, où il déclare qu'il envoie la copie des lettres de M. de Béthune, ambassadeur à Rome , et où il promet celle des dépèches de M. de Gueffier, importantes en l'affaire de la Valteline et des Grisons, il rappelle à Leurs Excellences de vouloir bien hâter l'acte de libération d'un condamné Bressan qui lui a été promis, acte qu'en effet il reçut peu de jours après, et dont il ne tira pas moins de douze cents ducats. Un sieur Giovanni Battista Pizzo obtient sa propre grâce en assurant les Inquisiteurs qu'il leur fera connaître les desseins et les résolutions du duc de Feria, gouverneur de Milan, s'offrant à retourner en sa première indignité, si ses promesses ne sont pas suivies des bons effets qu'il annonce. Les Inquisiteurs rendaient d'ailleurs de véritables services diplomatiques au Gouvernement : ainsi le 28 juin 1632, grâce h leur diligence, le Conseil des Dix et le Cabinet des Ministres

1 Papiers des Dix, 3, 4, 23 et 31 mars 1621, et 19 avril, 4 mai , S juin, 17 et 18 juillet, 25 septembre 1621, 3 janvier 1622, février et mars, etc., avec la communication des pièces à l'appui, c'est-à-dire du texte de» propres dépêches de France, livrées par le sieur de Sohoret.

Furent à même de connaître dans les plus intéressants détails le résultat des négociations de l'Ambassadeur extraordinaire de l'Empereur avec tous les Princes d'Italie 1 .

Mais un exemple curieux du genre d'informations qu'ils pouvaient obtenir du zèle de leurs Ambassadeurs est le fait suivant. Gela se passait à Rome. L'ambassadeur Rainieri Zen leur adressait sur la personne et les intentions du pape Grégoire XV, en 1622 et 1623, des détails extraordinaires, sans leur en avoir encore indiqué la source. Les Inquisiteurs la lui demandèrent, et telle fut la réponse :

Illustrissimes et E&cbllentissimis Seignei hs thès-respectés, Celui qui me donne les nouvelles du Pape et de ce qui se dit chez Sa Sainteté est don Giacomo Bolognese, son camérier, lequel l'habille, le déshabille et est presque toujours à ses côtés, et, bien que les Cardinaux soient en audience, il va et vient dans la chambre, étant le serviteur familier du Pontife. L'intermédiaire a été la Marquise Orsina, femme du Seigneur Bertoldo Orsino, petite-fille du Comte de Pitigliano, qui est mort au service de la République Sérénissime. Elle est elle-même très-dévouée a la République, et si elle avoit des fils plus âgés, elle en mettrait un au service de cet État. Elle envoie appeler cet homme, qui est tout à fait de sa maison; il dîne avec elle: elle le fait parler, elle le questionne; c'est une femme des plus accomplies. Et derrière une tapisserie, je tiens un mien gentilhomme qui écoute tout et me rapporte tout.

J'ai encore différents avis sur les choses de l'État par une autre voie. Je tiens le Pape pour bientôt mort, car cette Dame

1 1632, 28 ciucso, is Corc»° de X. • Chc i partieotari pcrvenuti alli Inquisitori nostri di slato per le diligenze da loro usate et portale da essi a queato Consiglio, corne havute da parte sicura, circà il auccenio délie negotiationi dell' Aml>r E-Ui aordinario délia M a esta Ccsarca con li Principi d'Italia in cadaun luogo ove egli è stato tin hora, etc. ■

a dit à cet homme pour savoir la vérité : « Don Giacomo, quand vous verrez qu'il n'y aura plus d'espoir à avoir pour la vie du Pape, apportez ici vos affaires, qui de la sorte seront sauves. » lit cette nuit il a commencé à les apporter. Et je baise humblement les mains à Vos Excellences'.

De Rome, le 6 avril ICÎ3.

De Vos Excellences Illustrissime 6

Rhenifb Zkn, Ambassadeur.

Il est remarquable comme peu à peu les Inquisiteurs élargirent le terrain de leurs attributions, et comme vers 1 640 ils avaient déjà une sorte de correspondance véritablement politique avec les Ambassadeurs ou avec des agents spéciaux. Jusqu'alors on ne les avait guère vus s'engager dans leur correspondance avec l'étranger que pour être informés de faits qui appartenaient uniquement à ce qu'on appellerait aujourd'hui la haute police secrète ; mais ils n'en étaient pas demeurés là, et il est tels de leurs documents qui offrent le plus vif intérêt historique. Celui du 10 février 1645, est de ce genre : « Que par un

Secrétaire de ce Conseil soient communiquées d'abord

au Cabinet des Ministres, puis, s'il le juge bon, au Sénat, les particularités suivantes qui sont arrivées de source certaine à la connaissance des Inquisiteurs d'État, par le moyen d'un con fident auquel on doit prêter la plus grande créance... Dans les premiers jours du mois passé à Paris,

1 Le texte italien est fort piquant : « Tengo il Papa per mono, perché que»ta Sifjnora ha detto a quest' huomo per ben cavar fuori : • Don Giacomo, quando vedete voi, che non vi sia più speranza del Papa, portate pur qui la vostra roba, cite sarà salva. • Et questa notte, ha cotuinciato a poriarla. Et a VV. EE. bacio umilmente le mani. ■

trois personnes tinrent Conseil, Enghien, Mazarin et Brezé r amiral; pendant deux jours consécutifs, ils délibérèrent sur les entreprises à faire en Italie, tant par terre que sur mer. On répartit les forces, on discuta les moyens avec des cartes et des plans, la résolution fut prise de porter toutes les troupes des provinces de ce côté, etc.. » Suit tout un exposé des projets du Cardinul, des raisons intimes et personnelles qui le font agir, des obstacles qui seuls pourraient l'arrêter dans l'exécution èe ses desseins. Il est manifeste qu'en cette occasion, les Inquisiteurs avaient pour confident à la Cour de France un personnage qui en avait tout le secret 1 .

1 Dans cette remarquable communication ne trouvent ce* lignes textuelles : « Origine e motivo di cosi fatta deliberatione contro la Toscana essere una privata passione concepita contro la Casa de Medici da Mazzarini per tre cause : l'una che da Cardinale de Medici fattole sprrar anzi proinessole formalmente per sua fratello il capello , siano poi stati li principali autori délia delusione et del disprezzo. Altra che la stretta cooh'denza del Gran Duca con Vandomo per macchinare contro Mazzarini et la certezza che il Papa non sia per consignai Bopuis alla Francia : la terza essere il negotio de' Barherini contro quali ad istigazione di Toscana certamente il Papa in primo capé si portî. Ouest' ultima *ervire di coperto ail' altre, che seco attrae gli impegni e le dichiaratîoni délia Francia. Aprirsi con questo colpo la strada di travagliare più giustifica» mente il Pvntejxce, contro il quale non possa portarsia drittura laguerra, meiitre al nome délia Chiesa si professi in Francia grandtssimo respetto et alcuno si sia diebiarato in Consilio di non voler aasentire ad una aperta rottura col Papa : che in ogni modo sia ben presto per conseguirsene l'efletto : se ben con strada obliqua, perché dall' invasione che il Gran Duca soffrirà per il Papa habbi da rimaner obbligata la Santità tua di dichiararsi a sua diffesa, con necessaria consequenza di far passarc più oltre le arroi délia Francia. Questo esser certo, che se il colpo riesca, et se mettî il piede in Toscana, il Christianissimo non sia per levarlo si faciimente per il concetto radicale nel cuore del Cardinal Mazsarini d'approssimarsi a Roma con la forza et forse cogliere opportunité di qualche vantaggio in occasione di sede vacante per abbatter anco

Avec le cours des temps, Je rôle politique des Inquisiteurs ne cessa de croître, et en plus d'une circonstance ils semblèrent avoir pris la place des véritables Chefs du Conseil des Dix. En 1701, le 16 novembre, nous les trouvons félicitant le général commandant les troupes en terre ferme au sujet de dépêches absolument politiques qu'il a dirigées à leur adresse : « Les lettres Je Votre Excellence du 10 courant, lui écrivent-ils, roulent sur deux points. Dans le premier, nous remarquons l'intime pênei ration que vous avez eue des projets du Prince Eugène, » Et ils le louent en termes magnifiques du zèle dont il vient de faire preuve pour le service de l'État1. Autrefois, ces communications n'auraient été adressées qu'aux Chefs du Conseil, et ces Chefs n'auraient point laisse à d'autres le soin d'y répondre. Le 2 mai 1705, ils écrivent à l'Ambassadeur de France : « Il est arrivé à notre connaissance que le noble Benedetto Tossetti qui est à

la Casa Pamjilia cou mano più vigorosa e vicina. Essere indubitabil^ attrettanto che li Minisiri Pontificii et l'ïorentini non habbino risaputo Kn quà tali positive risolutioni et che il Papa et Gran Duca siano ing.innati et traditi nelli loro più intitni gabinetti, tutto essendo revelato a Afazxarini delli più important! discorsi et decreti, mandate anco ad e«*o Cardinale le istl ti t tioni et scritture con le ziffre stesse, quali sian stair sotto l'occhio medeaimo de ehi ha risaputi gli accennati particolari et lî ha rappresentati con fede e sincerità •

1 Le temps n'était plus où, stricts observateurs des limites imposer* à leur pouvoir et à leurs attributions, ils faisaient aux ambassadeurs de* recommandations du genre de celle-ci :

• A noi dunque continuera Vostra Signoria Illustr. a scriver solamente le cose che spettano a propalatori incombendo le altre al Consiglio dei Dieci et per questo solamente se promettent , secondo la qualitâ dei serviaii, che le anderà prestando il confidente suo, non dovendo noi prr alita sorte de avvisi abusare Fautorità che vi è con publica délibération*ùuparlita. » 1611, 8 octobre, à l'ambassadeur Autonio PriiUi à Madrid.

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