‹ Les archives de Venise Histoire de la chancellerie secrèteChapitre 3 sur 199 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

PRÉLIMINAIRES

Renommée des Archives de Venise. — Far quelles phases diverses ont passé ces Archives avant la concentration qui en fut faite dans l'ancien couvent de Sainte-Marie-Glorieuse (mai 1797 à décembre 1815). — Sous la République Sérénissimc, il n'y avait pas d' Archives tic Venise proprement dites, mais plusieurs Chancelleries. — Chaque M , : : rature conservait séparément ses Archives. — Incendies et Déprédations. — Réorganisation, en 1807, sous le Gouvernement Italien. — Carlo Antonio Marin, archiviste. — Le décret impérial autriehien du 13 décembre 1815 décide de la réunion définitive des Archives de Venise en un seul endroit. — Jacopo Chiodo, premier directeur général. — Son origine el ses qualités. — MM. Ninfa Priuli, Fabio Mutinelli, Gerolamo Dandolo et Tommaso Gar, successivement directeurs généraux des Archives de Venise réunies et conservées dans l'ancien couvent de Sainte-Marie-Gloi icuse (1840-1 8C7).

Depuis quelques années, les Archives de Venise ont

acquis la plus grande vogue. Les ouvrages d'histoire

dont elles ont été la source ont contribué, pour une

part considérable , à répandre au dehors la renommée

dont elles jouissaient en Italie. Aussi , depuis que la

célébrité a pris pour elles un si grand essor, a-t-on vu

s'accroître d'année en année non-seulement le nombre des érudits qui viennent les consulter, mais encore et surtout celui des visiteurs ditettanti, curieux uniquement de parcourir les vastes salles du monument où elles sont conservées, de regarder les innombrables cartons étiquetés, et de feuilleter au moins quelques graves registres des anciennes délibérations du politique Sénat vénitien ou de ce fameux Conseil des Dix , jadis impénétrable. Il est reconnu aujourd'hui que parmi les étrangers en visite à Venise, il en est un fort grand nombre qui classent sur leur carnet de voyage les Archives comme devant être recherchées à l'égal d'un Musée ou d'un Palais célèbre. C'est aussi une vérité que, de toutes parts, il vient des savants de premier ordre qui ont l'ambition de les interroger autrement que d'une façon rapide et frivole. Ces titres de curiosité acquis, établis et consacrés, nous ont permis de penser que des détails précis, des informations sures, et un aperçu historique concernant cette incomparable collection, ne seraient pas sans attrait, soit pour les curieux qui ne sont que de passage, soit pour les chercheurs et pour les érudits.

Le monument qui renferme aujourd'hui ces étonnants vestiges de la politique et de l'administration vénitiennes, était jadis l'abbaye de Sainte- Marie -Glorieuse des Frères Mineurs Conventuels. L'église, si belle et si pittoresque, est demeurée au culte après la suppression des corporations religieuses en 1810, et le couvent, l'un des plus vastes de Venise, abandonné d'abord, livré ensuite à l'administration militaire, fut, quelques années

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plus tard, utilement désigné pour servir à la réunion de tous les papiers politiques, administratifs, judiciaires, financiers, domaniaux et autres, dispersés en divers endroits depuis la chute de la République Sérénissime.

Après toutes les vicissitudes qui, depuis la malheureuse journée du 12 mai 1797 jusqu'au 13 décembre 1815, ont fait passer d'une main dans une autre tous ces papiers d'un si grand prix historique, après les traverses de tout genre que ces Archives ont subies, telles qu'enlèvements, restitutions, réenlèvements, dépôts provisoires, envois à Paris, envois à Vienne, envois à Milan, on se prend d'étonneinent à voir encore la conservation d'un si grand amas de pièces manuscrites, utiles à divers titres. Les Archives de Venise, en effet, telles qu'elles sont actuellement constituées, méritent la plus grande admiration, et, pour le spectacle qu'elles offrent après de si grands naufrages, on pourrait presque sérieusement se demander laquelle des deux il vaut mieux reconnaître dans leur établissement, ou la précaution de l'État, ou la bonne grâce de la Providence. Sans nous arrêter à cet embarras, disons le chemin qu'elles ont suivi dans le passé avant d'avoir pu atteindre à cette unité qui les rend aujourd'hui si remarquables; ce sera d'ailleurs raconter presque complètement leur formation , et préciser les coups du sort qui les ont frappées.

Ce serait erreur de croire qu'à l'époque où florissait cette République, l'État eût un lieu spécial destiné au recueil de tous le9 papiers et documents émanant de ses magistratures et de ses u/Jixi. Cet immense amas qui se voit présentement dans l'interminable série des

salles et chambres des Frari est une œuvre d'ensemble conservatrice qui n'aurait point eu de raison d'être au temps où toutes les magistratures de la République étaient en activité. Chaque uffizio, en effet, chaque magistrature avait alors ses propres archives au siège de son exercice, et le mot Archîvio di Stato n'était pas même en usage officiel : on disait Chancellerie Ducale, Chancellerie Inférieure, Chancellerie Secrète, pour désigner une réunion spéc ifiée de documents et de preuves écrites que l'État avait intérêt de conserver comme étant les pièces à l'appui de sa vie politique et administrative. Pour s'expliquer donc, sans entrer en des détails infinis, l'immensité de cette collection , pour comprendre que deux cent quatre-vingt-dix-huit salles et chambres, dont plusieurs sont si vastes qu'on a quelque fatigue à en trouver la fin, sont à peine suffisantes à contenir les papiers recueillis, il faut savoir que la réunion actuelle comporte non-seulement des archives jadis réparties séparément au siège des magistratures (et la République, dont la durée fut de quatorze siècles, ne compta pas moins de cent trente à cent quarante de ces magistratures) , mais encore les documents produits par les six Gouvernements qui, depuis le 12 mai 1797, ont successivement administré les Provinces Vénitiennes '.

Et si riche et bien fournie que soit la partie ancienne proprement dite politique, si abondante et féconde que

1 Du 13 mai 1797 au 17 janvier, Gouvernement Démocratique. Durée : huit mois et cinq jours.

Du 18 janvier 1798 au 18 janvier 1806, Gouvernement Autrichien. Durée : huit ans.

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nous la voyons en ses textes conservés et classés, ne serait-elle pas autrement admirable et surprenante, en sa masse , si , avant d'avoir été l'objet de déprédations injustement autorisées , elle n'avait déjà été la proie d'éléments destructeurs plus terribles encore ? Combien ne seraient pas, en effet, plus magnifiques et imposantes les Archives politiques de Venise sans les neuf ou dix incendies qui, depuis le dixième siècle jusqu'au seizième, ont atteint les différents dépôts des papiers de cette République? Les légendes, qui prennent peu de gêne pour regarder bien loin, assignent déjà l'an 976 à un incendie du Palais de l'État; les chroniques parlent de l'an 1 105 pour dater deux autres incendies qui n'auraient détruit rien moins qu'une grande partie de la ville ; une autre chronique, rapportant l'incendie du Trésor en 1230, dit formellement : « Ducalia privilégia concremavit » ; en 1310, les bandes révolutionnaires deBajamonte Tiepolo mirent le feu aux Uffizi de Rialto , où de nombreux et antiques parchemins étaient conservés; en 1479, en 1483, en 1514, le feu fit encore des ravages. Enfin, en mai 1574 et en décembre 1577, quels ne furent pas les désastres de la Chancellerie Ducale et de la Chancellerie

Du 19 janvier 1806 au 18 avril 1814, Gouvernement Italien. Durée : huit an? et trois mois.

Du 19 avril 1814 au 18 mars 1848, Gouvernement Autrichien. Durée : trente-quatre ans moins un mois.

Du 19 mara 1848 au 29 août 1849, Gouvernement provisoire Vénitien avec Parlement et Présidence de Manin. Durée : un an, cinq mois et dix jours.

Du 30 août 1849 au 3 octobre 1866, Gouvernement Autrichien. Durée : dix-huit ans un muis et quatre jours.

Depuis le 3 octobre 1806, Gouvernement Italien.

Secrète , lors de ces deux terribles incendies si irréparablement funestes aux tre'sors d'art qui étaient la gloire et l'honneur du Palais des Doges, ainsi qu'aux collections les plus précieuses d'actes diplomatiques et politiques conservés jusqu'alors avec un soin si jaloux ! Telle fut la part du feu dans le passé, voyons celle des hommes dans le présent.

C'est à nous, je dis à nous Français, que revient le triste honneur d'avoir inauguré l'ère des spoliations en cette maison. A peine le Gouvernement Démocratique eut-il été installé sous l'inspiration de la République française , que l'on vit arriver des délégués tels que les sieurs Bassal, Saint-Cyr et Nucque, chargés d'opérer le dépouillement1. Ils se basaient pour accomplir cette belle action sur les préliminaires dictés à Léoben , conclus à Milan le 16 mai 1797, et dont, soit dit en pas-

1 Voyez diverses pièces relatives à cette mission dans l'Histoire de Venise par Darc, t. VIII; lettre de Bassal au général Bonaparte, 29 juin 1797 ; dans la Storiu dœumentata di Venezia , par Romaxi*, t. X; dans le Calendar of State Papers relating to Encflish Affairs existing in the Archives and Collections of Venice , vol. Ior, pages 18, 19 et 20 de la préface par Rawdo* Rrow.>, Londres, 1864; et dans la traduction italienne de cette dissertation, puliliée séparément et avec additions, V Archivio di Venezia , etc., con una nota preltminare du comte AgoMino Sagredo, par MM. V. CÉhksoi.k et R. Fi lm, pages 78, T9, 80, 81 et suivantes; enfin dans Una visita agit Aiehivii délia Republica di Venezia, par M. B. Cecchetti, l'intéressant document « Una ntemoria sulle operazioni eseguite neg/i Archivii délia decaduta Republica di Venezia e sut loro stato attuale *, 1798, page 32 : c'est une lettre importante du 21 janvier 1798, signée Giovanni Doms. Il est curieux de remarquer que le cinquième article du traité de Milan ne prescrivait la remise que de vingt tableaux et de cinq cents manuscrits. Le mot « Archives de Venise » n'avait pas été prononcé, et c'est à la mission postérieure de Bertholiet, Rarthélemy, Bassal et autres, qu'il faut attribuer le premier enlèvement.

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sant, le traité de Campo-Formio, exécuté le 18 janvier 1798, annula Je bénéfice en donnant la chose à l'Autriche, qui réclama pour elle ce que nous avions pris pour nous, il y eut du reste à ce sujet quelques querelles, mais nos reçus faisaient preuve. Comment finit le débat? Si ce fiit pour un avantage quelconque, ce ne hit certainement pas pour celui de l'intégrité d'une collection cependant si précieuse pour l'histoire. Ce que nous avions fait avec rapidité et non sans bruit sous l'ère démocratique, l'Autriche, devenue dominante, le fit avec lenteur et mystère. La spoliation fut d'autant plus complète qu'elle fut mieux étudiée et plus judicieusement préparée. Le ministère autrichien chargea en 1803 un sieur de Gassler, archiviste de la maison de Sa Majesté, d'une mission secrète. Après une rude, longue et fort consciencieuse besogne, accomplie sous les toits du Palais ducal, où se trouvaient renfermées d'importantes séries de documents politiques, cet envoyé studieux et patient fit passer à son Gouvernement quarante-cinq caisses dont le contenu se pouvait bien tenir pour être la fleur du panier de la République. Cela en 1805 \ Mais vint le traité de Presbourg, en décembre 1806, par lequel prit naissance le Royaume italien. Le butin fait par l'envoyé Gassler fut alors réclamé par nous comme chose italienne, et Venise en revit une partie en 1807.

Nous laissons à penser ce qu'à ces jeux de va-et-vient,

1 Voyez le récit et les preuves abondantes de cette lente et trop consciencieuse spoliation dans le curieux travail « A propos de l'article xviii nu traite de Vibsîie DU 3 octobre 1866 » : La vérité sur tes déprédations autrichiennes à Venise, par Victor CÉRÉsolb, pages 49, 53 et 54; Venise, 1867.

de pris et rendu , de donné et réclamé, a pu gagner la conservation de ces arcanes ! Il y eut d'ailleurs encore d'autres sacrilèges. Et ne faut-il pas frémir quand on est forcé de reconnaître que, de l'aveu d'un archiviste qui se consacrait en 1812 à un classement provisoire des papiers des Inquisiteurs d'État, on procéda à une espèce de révision d'archives pour conserver les papiers estimé* utiles et bons à garder, et supprimer ceux qui seraient jugés inutiles, opération de la plus grande imprudence, appelée le stralcio. « J'ai vu moi-même, écrit ingénument cet archiviste, pratiquer le stralcio des archives; les papiers écartés furent déposés sous les voûtes de l'église supprimée de Saint-Paternian , où ils furent vendus à une fabrique qui, si je ne me trompe, en a donné quatorze mille francs1. » Il faut confesser que ce sont là de dolents souvenirs2.

A cette ère nouvelle du premier Royaume Italien appartient cependant un système d'organisation pour la conservation des Archives de Venise qu'il serait souve-

1 Lettre de Carli Rubbi, cmplové aux Archives (août 1812).

^ M. Bartolommeo Cf.cchf.tti , premier secrétaire actuel des Archives, rapporte un fait bien plus extraordinaire encore. Il n'hésite pas à assurer, avec preuves, qu'un employé de l'administration à cette époque, tout enraye de la prodigieuse besogne que le classement général exigerait, avait proposé le moyen commode et bref d'une destruction à peu près absolue des Archives, en les déclarant roba di tnercanzia , autrement dit papiers à vendre. Ce rustre n'avait évidemment pas appris de Thucydide « qu'il faut cultiver l'histoire comme une terre qui doit produire jusqu'à la fin du monde » . Mais notre judicieux Jacques Amyot disait mieux encore : « Imaginez en quelle horreur de ténèbres et quelle fondrière d'ignorance bestiale et pcstilente nous serions ahismez, si la souvenance de tout ce qui s'est faict ou est advenu avant que nous fussions nez, esloit entièrement abolie et esteinte. ■

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rainement injuste de ne pas louer. Au mois de mars 1807, en effet, il fut pris de sages mesures desquelles il ressort que trois dépôts d'archives furent reconnus nécessaires. Leur établissement suivit de près le décret qui l'ordonnait. A San-Teodoro furent répartis les papiers de la politique, à San-Giovanni Laterano ceux du judiciaire, à San-Provolo ceux du fisc et des domaines. Le comte Carlo Antonio Marin (19 mars 1807) eut la direction du premier et plus important dépôt, dans lequel il fut en droit de faire apporter les véritables Archives de la Venise disparue, les témoignages de sa politique, les écrits de sa diplomatie, les textes de sa législation. Le rapport sur l'état de ces papiers fut adressé le 24 septembre 1807 au ministre de l'Intérieur résidant à Milan.

Ainsi furent sauvegardées la plupart des séries importantes qui avaient été arrachées aux rayons de la Chancellerie Ducale, de la Chancellerie Secrète, et aux armoires du Conseil des Dix, en des circonstances si funestes. Aussi peut-on dater sûrement de l'époque où furent prises ces mesures et ces prescriptions bienfaisantes, la conservation et le salut des Archives de Venise. En 1815, ce fut mieux encore, car l'Empereur François, nouveau dominateur, par un très-louable décret du 13 décembre, décida la réunion en un seul et même lieu de toutes les Archives des magistratures vénitiennes anciennes et modernes. Ainsi fut résolu dès 1815, et admis en principe, l'établissement imposant qui, quelques années plus tard, fut inauguré sous le nom à' Impériale e Reale Archivio Veneto Générale.

Honorons donc ici la mémoire du fidèle Vénitien , aux sages avis duquel est due la teneur de ce décret impérial, dont l'exécution a eu pour résultat la concentration admirable de tous les papiers officiels de la République Sérénissime, sous les voûtes immenses et dans les vastes salles de l'ancien cloître de Sainte-Marie-Glorieuse. II se nommait Jacques Chiodo, était né à Venise, avait servi sous les deux derniers Doges « fra le leggi ed archivii di sua patria » . Il avait d'abord mérité d'être élu coadjuteur à la Chancellerie en 1779, puis secrétaire à la compilazione délie leggi1. En 1789, le Sénat l'avait nommé archiviste par décret du 4 juin ; l'Autriche le confirma dans cette charge en 1799. Il était arrivé à la sous-direction pendant le règne italien ; et, à la mort de son chef, le comte Marin, «ottimo e dottissimo cavalière , ma che in uffixio univa capriccio, aulorità gelosa*, etc. » ,

1 Le Sénat avait institué la magistrature des surintendants à la compilation des lois, pour qu'elle présidai à la mise en ordre des textes de toutes les lois et de tous les déerets de l'Etat. Les compilatori étaient les secrétaires de cette magistrature.

- « Parfait et très-docte gentilhomme, mais qui, dans ses fonctions, se montrait capricieux et d'une autorité jalouse. ■ Il faut peut-être ne pas absolument croire à cette dernière partie du portrait, car ce (larli Ruhbi, à ipii je l'emprunte, était en quelque rivalité avec le comte Marin. A l'entendre même, l'archiviste en chef aurait plutôt désorganisé qu'organisé la répartition «les archives retrouvées. Le comte Carlo-Antonio Maris, né le 4 janvier 1745, fut le premier mari de la femme aimable, spirituelle et lettrée, devenue en secondes noces la célèbre Isabella AlmMZZI-Teotocui. Voyez le volume III de la Bioyrafa degli Ilaliani del secolo xvm, publiée par E. de Tipaldo, Venise, 1835, et les Inscrizioni Yeneziane d'Emmanuele Cicocsa, t. VI, p. 557. Giovanni Rossi, dans ses très-curieux Mémoires manuscrits sur les Coutumes et les Lois de la République, s'exprime ainsi : « E f u appunto in tal anno (1806) che al Pairizio Veneziano Cari. Ant° Marin, autore dell' Istoria del nostro commercio, nel giorno 19 di marzo fu dato dal

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il fut désigné à la bienveillance ou plutôt à la justice du souverain, qui le nomma directeur général des Archives. Il leur a consacré sa vie. Ses fatigues, ses passions, ses tourments et ses joies furent pour leur établissement, et ce qu'il a laissé de mémoires, de projets et de notes toujours bons et profitables à consulter, indique que cet homme était de ceux qui, nés sous la meilleure étoile, cherchent dans l'accomplissement normal du devoir, la douce et régulière satisfaction de leur conscience. Cet honnête homme, déjà occupé au classement des papiers d'État sous le doge Paul Renier, les avait, pour ainsi parler, suivis dans tous les mouvements que leur avaient imprimés les variations de la politique de son pays. En 1840, en effet, sous l'empereur Ferdinand, Jacopo Chiodo n'avait pas encore quitté son poste, après soixante et un ans presque écoulés dans un même service ! Nous estimons donc que le buste de cet honnête homme ne serait pas hors de place dans la sala nobile de l'ancien cloître dont il a converti les murs en custodes registrorum , d'après le plan de son mémoire fort approuvé alors et conservé sous ce titre : Plan systématique pour la répartition et la distribution de toutes les Archives, etc. Que de luttes, du reste, n'eut-il pas à

Napoleonico Governo l'onorevole incarico tli radunare tutti gli Archivii

in uno générale Era uomo di gentitnenti onorati e che nutriva

cuore affezionatissimo alla Republica, cuore ben degno di tempi migliori, e di migliore fortuna. Era tuttavia spensierato : da taluni sarehbc detto pigro, da allri filosofo. C'invitô egli pertanto ad > terlo, e noi di buon grado vi ci prestammu... « (Cortumi e Leggi , tome Ier, Bibliothèque de Saint-Marc.)

* Voyez parmi les papiers de l'administration des Archives : 1816, 9 janvier, Rapporta con tabella per organizazione in relazionc al dispaccio Presid. 1815, 16 décembre.

soutenir contre les grands Messieurs de l'administration, si souvent empressés pour gêner aussitôt la rapide exécution des plus louables et des plus saines décisions ! Le décret impérial du 13 décembre 1815 ordonnait la concentration des Archives vénitiennes en un seul endroit, mais il ne désignait pas cet endroit : ce fut l'argument de la lutte. Partout où le jugement sain de l'archiviste reconnaissait la convenance d'un site, il avait à rencontrer le mauvais vouloir du génie militaire, qui, sous les plus dérisoires et inutiles motifs, invoquait et évoquait des obstacles. L'Empereur François , en fin de compte , fit justice, et, malgré les oppositions pédantes du général marquis Ghateller, le couvent de Sainte-Marie-Glorieuse, expressément visité au mois de mai 1817 par le secrétaire du Gouvernement, en compagnie du judicieux archiviste, fut décrété d'office en 1818 comme devant être approprié au centre de réunion tant désiré. Il avait fallu trois ans pour en décider, il en fallut quatre pour s'y apprêter, de sorte que le directeur général avait dû passer près de sept années complètes sans pouvoir prendre la possession réelle d'un établissement à la surintendance duquel l'avaient appelé ses mérites. Ce fut en 1 822 que les Archives de Venise furent définitivement installées dans le vaste et pittoresque local où l'étranger passant à Venise va les visiter aujourd'hui , à Santa-Maria Gloriosa dei Frari Minori Conventuali, ou pour abréger, selon le terme en usage , aux Frari.

Depuis la retraite du premier directeur, en 1840, les Archives de Venise ont été successivement administrées

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par trois personnes, dont deux, fort distinguées à divers titres, se sont montrées également jalouses de la conservation des trésors amassés. M. Ninfa Priuli, homme de nulle valeur, retiré en 1847, céda la place au chevalier Fabio Mutinelli, écrivain de mérite, esprit vif et alerte, et qui, par des considérations excellentes, soumises au Souverain en un temps propice, a sauvegardé pour Venise la partie la plus importante de ses archives1, que convoitait la Cour de Vienne.

Retraité en 1861, le chevalier Mutinelli eut pour successeur le comte Dandolo, mort le 15 mars 1807. Ce vénérable personnage, moins heureux que son prédécesseur, fut celui à qui incomba le triste devoir d'enregistrer en ses protocoles les déprédations ordonnées à l'instigation d'un moine*, et militairement protégées par l'Autriche dans les murs de cet ancien cloître, devenu le centre de tranquilles études et de recherches patientes. A l'argument de la force, le malheureux directeur n'eut à opposer que celui du droit, et il en usa avec autant de présence d'esprit que de véritable vaillance. Mais, en ces occasions, qu'est-ce donc que cet argument du droit? Treize cent trente-six registres tres-précieux , indispensables à l'étude de l'histoire de Venise, ont été enlevés le 21 juillet 1866 et portés hors des frontières. De longues négociations ont été depuis

1 L'excellent rapport du chevalier Fabio Mutiselli est du 29 octobre 1&52, et la résolution protectrice impériale eut du 11 février 1854.

2 Voyez le Chapitre III de cette Première Partie : « Historiens, Curieux, Chercheurs et Visiteurs, » page* 113, 11 V et suiv., où sont racontés les épisodes de cette aventure dont les effets, trés-funestcs d'abord, ont été réparés depuis, avec la plus grande loyauté.

engagées et ont eu tout le succès désirable pour les Archives de Venise; mais le comte Dandolo, qui avait eu le triste spectacle des déprédations, n'eut pas cette consolation de vivre assez pour connaître la libérale et honorable réparation qui en a été faite.

Au feu comte Dandolo a succédé, grâce au décret royal du 2 avril 1867, un homme estimé et affectionné de tous, à qui ses travaux éminents, son érudition accomplie, son esprit d'administration éprouvé, assignaient justement un poste aussi envié. M. Tommaso Gar est le directeur général actuel des Archives de Venise, et il a déjà eu cette gloire d'attacher à son administration les plus honorables souvenirs, par de très-utiles services. La sagesse et le bonheur de ses discussions, non moins (jue sa chaleureuse initiative, ont aidé à convaincre l'esprit de justice qui d'ailleurs dans ces dernières circonstances de l'affaire dite des Restitutions , anima fort noblement les négociateurs du Gouvernement autrichien. M. Tommaso Gar a vu les Archives de Venise recouvrer tout ce qui, peut-on dire, était à peu près recouvrable pour elles. Ce succès obtenu, il lui en reste deux autres à poursuivre. L'un est la perfection du classement de quelques importantes séries de papiers délaissés , depuis le transport qui en fut fait au cloître des Frari; le second est l'achèvement d'un Catalogue raisonné des matières historiques contenues dans les séries anciennes. Or, l'honorable et actif directeur est présentement occupé à l'entreprise de ces deux grands ouvrages.

Nous avons dit les péripéties des Archives de Venise ;

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regardons maintenant ia situation de l'édifice qui les renferme, entrons dans ces longs couloirs aérés et clairs, jadis hantés par les bons moines.

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Situation des Archives de Venue. — Cour intérieure de l'ancien couvent de Saiiite-Marie-Clorieuse. — Division et répartition des A rchivr». — Une connaissance exacte des anciennes magistratures vénitienne* non moins que du svstème gouvernemental de la Ité|»uldiquc est indispensable a qui vent interroger «-es Archives. — Exagérations produites sur le nomhre des Archives rassemblées aux #•>«/•/ , et calculs singuliers du géographe Italhi. — Éuumérations réelles. — Chambre», salles, registres, liasses, chartes et diplômes. — Documents les pin-, anciens soit en original, soit en copie authentique. — Difficulté de se diriger dans l'enceinte des Archives de Venise. — La salle des Mainmorte. — Les huit cabinets de la Sécréta et du Conseil des Dût, avoisinant la salle dite Chancellerie ducale.

L'établissement actuel des Archives de Venise est donc l'ancien couvent de Santa Maria Gloriosa dei Frari, Sur le campo où s'élève la grande et magnifique église, on trouve l'entrée officielle des Archives à gauche, après avoir traversé deux ponts fort rapprochés l'un tic l'autre par un très-petit quai. Au delà de la voûte de cette entrée, qui, du reste, n'a absolument rien de remarquable, une grande cour, d'aspect un peu délabré, se présente, flanquée de larges arcades; mais ce n'est

pas la cour principale, aussi majestueuse que singu-

Hère, sur laquelle ouvre lu plus grande partie de l'édifice. La cour dite de la Trinité, séparée de celle de l'entrée ordinaire par un corps de bâtiment s'élevant à gauche, devait être jadis le grand promenoir des moines. L'aspect qu'elle offre est dù à un mélange de grandeur et de bizarrerie qui ne peut manquer d'étonner tous les visiteurs. Le ton rougeàlre d'une partie des murs, les teintes grises des arcades à plein-cintre, retendue et la largeur des terrasses à balustres, la triomphale fontaine du milieu, les dalles noircies par le temps, le clocher tout en briques, dominant fortement le tableau, les flancs extérieurs de l'église, la longue et étroite porte ogivale, si gracieusement découpée sous le promenoir de droite, et formant à elle seule comme l'attique d'un délicat monument, tout ce contraste architectural, auquel, certes, une idée de parfaite harmonie n'a point présidé, est d'un effet émouvant. Dès que les enfants et les femmes loquaces du voisinage sont venus chaque matin, aux heures déterminées pour le service des alentours, puiser l'eau du grand puits le silence; règne en maître sous ces voûtes, et quand le chaud soleil du pays a marque* tout cet ensemble de sa forte griffe de poêle, l'imagination se peut déclarer satisfaite du spectacle offert

1 Le service de l'eau potable à Venise se fait deux fois I»' jour |>ai l'administration de la ville. Les puits publies se trouvent sur différents campi ou petites places, au Palais ducal, et dans les cours d'aueieii-. cloîtres tels que celui des Frari. Ces puits et ecux des palais en général, d'une construction fort curieuse, ont donné lieu à d'intéressantes publications arclléolofrbpu s. Voyez entre autres De Ile xponde marmotte o vere tlei pozzi et Dell' importunza délie vere dei pozzi pet lu xtoriu dell' arte Veiteziana , par M. Lorenzo Ssorso.

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par ce cortile de l'un des plus vastes cloîtres de la Venise ancienne. Les bâtiments, répartis sur les cotés des deux cours et ouvrant aussi sur des jardins qui les séparent de la petite coupole de Saint-Roch, renferment les innombrables séries de registres et de cartons formant la masse des archives vénitiennes. S'il nous fallait suivre le dédale des pièces que le visiteur est invité à parcourir, et s'il nous fallait décrire le contenu de chacune d'elles, notre œuvre de narrateur n'aurait pas les limites d'un simple exposé, mais elle devrait atteindre au format d'un volumineux compendium. Voici d'ailleurs des chiffres précis, propres à donner une idée très-exacte de cette réunion colossale de papiers à consulter.

La répartition systématique qui en a été faite comprend quatre divisions, la Politique, la Judiciaire, la Commerciale et la Territoriale. Chacune a ses subdivisions, auxquelles se rattachent des sections en rapport avec l'organisation multiple des magistratures et offices de la République sérénissirae. C'est, à vrai dire, une sorte de labyrinthe dont il convient d'avoir une pratique particulière pour obtenir ce qu'il peut donner. À qui connaîtrait peu l'histoire politique ou administrative de la fameuse République, nous ne conseillerions pas d'y approcher avec l'intention d'en tirer un profit immédiat. Si l'on excepte en effet quelques séries, telles que les Dépêches y les Traités y les Lettres des Princes et les lielations , lesquelles répondent à ce que leur désignation annonce , une grande partie de documents spéciaux appartiennent à des registres classés sous des titres sans

promesses ni attrait pour un chercheur inexpert. Aussi

est-ce avec beaucoup de bon sens que parlant de ces archives des anciennes magistratures, le sénateur A. Sagredo dit quelque part : o Si quelqu'un demandait les documents relatifs aux architectes et aux édifices de Venise et qu'on lui répondit : « Cherchez dans les actes des magistrats préposés à la comptabilité du sel et à Y administration des salines, cette réponse lui paraîtra tenir du sarcasme. Cependant il n'en est pas d'autre à faire. L'impôt du sel était un des principaux revenus de l'État, et quand on avait décidé de la construction d'un nouvel édifice ou d'une commande importante à un peintre illustre, on en assignait la dépense sur les revenus du sel, et on en faisait passer l'ordonnance al magistrato al sal 1 . » C'est donc parmi les papiers de cette magistrature toute spéciale que peuvent se trouver les actes relatifs aux constructions publiques et aux commandes artistiques. Il nous serait facile d'ajouter de nombreux exemples tout aussi péremptoires. Prenez un registre des Deliberazioni del Senato, vous trouverez signalés dans une même feuille un contrat, un privilège et une convention internationale. Qui se douterait, à moins d'une expérience éprouvée, de ce qu'il y aurait à rencontrer dans les actes du Conseil des Dix? Pour le plus grand nombre des curieux, les papiers de ce Conseil passent pour ne pas renfermer autre chose que des documents de haute et secrète police, des informations étranges, toutes empreintes de particularités dramatiques. Assurément le drame et le mystère y ont

1 Archivio storico Itatiuno. Lettera di Agostino Sagrcdo; nuova série, vol. II, part. II. Et Calemtur <>f State Papei s : Vkxktian.

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leur part , mais en quelle surprise ne seront pas ces curieux quand, mieux informés, ils reconnaîtront que dans les actes écrits des Dix, il en est un nombre considérable ayant trait aux mesures les plus modérées, les plus simples, les plus sages, dictées uniquement par le sentiment le plus élevé du droit et du bien public ! La juridiction de ce Conseil, si faussement présentée par des écrivains fallacieux, ou inhabiles, ou ignorants, n'avaitelle pas à s'étendre à tel ou tel exercice qui non-seulement n'avait rien de commun avec le châtiment et la réprobation, mais, en de certaines occasions, touchait aux honneurs publics à rendre et aux louanges méritées à donner? Que dira-t-on si nous affirmons qu'à dater de 1774, c'est dans les papiers des Inquisiteurs d'État, — de ces Inquisiteurs que des inventeurs de fictions ont fait passer pour autant de meurtriers officiels, — que nous avons rencontré la plus abondante série de textes relatifs aux mesures à prendre, de concert avec des peintres éminents, pour la conservation et la restauration des tableaux appartenant à l'État, et émanant des anciennes écoles si célèbres du quinzième et du seizième siècle? Ce fut ace tribunal, en effet, que par un décret des Dix incomba cette charge, qui, il faut en convenir, n'a rien d'épouvantable. Cette connaissance nécessaire d'attributions aussi spéciales qu'impossibles à deviner, démontre, du reste, combien il est urgent qu'un catalogue analytique et raisonné de la partie ancienne de ces archives soit apprêté pour le service habituel des érudits nouvellement venus.

Revenons maintenant aux détails de l'exposé que nous

avons à faire, en ayant recours aux chiffres et aux dates pour mieux préciser les différents points de notre discours.

On a souvent exagéré, en divers écrits, le nombre des documents réunis aux Frari, ainsi que l'étendue des divisions de l'édifice qui les renferme. Il eût été si simple de se limiter à la vérité et à l'exactitude! Laissons là les chiffres de quatorze millions de documents, de deux mille deux cent soixante -seize archives, de quatre cents chambres, etc. Le géographe Andréa Balbi, dans une brochure devenue rare, publiée en 1835, n'a-t-il pas pris la ridicule tâche de poser pour les résoudre d'inimaginables problèmes relatifs à l'étendue matérielle des Archives de Venise? Gela tient de l'incroyable. Voulant demeurer géographe à tout prix, il prouve que les rayons contenant les cartons classés, s'ils étaient mis à la suite les uns des autres, formeraient une ligne égale à une fois et demie la distance qui sépare Paris de Versailles ; il s'efforce de démontrer que le nombre approximatif des feuilles étant de six cent quatre-vingt-treize millions cent soixante-seize mille sept cent vingt, est propre à former une bande d'un milliard quatre cent quarante-quatre millions huit cent mille pieds de longueur, capable de cerner onze fois la circonférence du globe terrestre. Son enthousiasme géographique atteignant à l'ivresse confronte ces archives, avec l'Océan d'abord, puis, se modérant, avec l'Adriatique; reprenant enfin un essor sans limites, il a de l'inquiétude pour savoir si les Archives vénitiennes seraient aptes à contenir sur leur surface le genre humain tout entier. Dans un conte fantastique

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d'Hoffmann dont le héros serait un archiviste, ce calcul capricieux aurait l'avantage d'une incomparable invention; mais de la part d'un écrivain géographe, qui doit être surtout précis et positif, ce n'est qu'un effort puéril et tout paradoxal.

Allant donc aux faits, et nous énonçant d'après des comptes plus modérés et plus officiels, nous dirons que les Archives de Venise sont réparties entre deux cent soixante -quatre pièces; que pour la partie antérieure à 1797, il y a cent vingt et une archives comprenant cent mille sept cent cinquante-deux cartons ou registres, et pour la moderne, cent dix autres archives comprenant cent deux mille quatre cent soixante-deux cartons et registres ; qu'enfin pour les documents sur parchemin eu feuilles détachées, il eu a été reconnu cinquante-deux mille huit cent soixante-dix-huit 1 . Certes voilà des chiffres bien honnêtes et suffisants! Et, lorsque le premier directeur général, Jacopo Chiodo, s'est vu en présence d'un tel monde manuscrit, à l'époque du classement qu'il systématisa en 1822, il lui eût été permis de s'écrier, sans pédantisme, avec le bon poète : « Mi ritrovai per una selva oscura*. » Assurément aussi a-t-il pu ajouter, une fois son œuvre accomplie :

Ma per trattar tlel bcn ch' io vi trovai , Dire tlell' allre cose, ch' io v'Iio acorte9.

Venons à leur antiquité.

1 Voyez Titoli e note cronolo(jiche degli Archivii deW ex RepuhUica V eue ta e dei governi successivi (Cecchetli e Greflolin).

2 ■ Je me trouvai dans une foret obscure. • (Dante, C Enfer, chant 1er.)

3 • Mais pour parler «lu bien que j'y trouvai, je dirai les autres choses qui m'y apparurent. » (Ibid.)

A en croire les astrologues, ce serait le 25 mars de l'an 421 , vers midi 1 (les astrologues sont des gens précis), qu'il faudrait dater la fondation de Venise. Or, si les tribuns et chefs du peuple ont fait alors quelques proclamations écrites, ou ont envoyé des messages officiels à leurs voisins, dont ils ont gardé la copie dans la maison principale du territoire occupé, on peut dire que de ce jour aussi ont été fondées les Archives vénitiennes. Ce peuple ingénieux, qu'il est si intéressant d'étudier dans son étrange établissement au milieu des lagunes, eut, en effet, de toute antiquité l'esprit civilisateur et administratif. N'était-il pas en cela le légitime héritier de ces Romains qui, poussés, dit-on, par les hordes barbares vers les côtes adriatiques, furent les premiers à s'y établir comme en un lieu d'asile, et à former ainsi un groupe d'où sortit la peuplade vénitienne8? Que les plus anciennes chroniques sont curieuses à lire sur ces temps primitifs! Ouvrez-les; car nous ne nous étendrons pas plus longuement sur cette thèse, qui nous conduirait si loin ! Que seraient donc les Archives actuelles sans les éléments destructeurs qui tant de fois en ont ravagé, dispersé et interrompu les séries?

1 Dan* un manuscrit de la Bibliothèque de Saint- Mure : Cote notabili, etc. Cette date me parait de pitre complaisance traditionnelle. Vove/. la discussion de l'historien Hom inin à cet égard. Sloiin document nia , t. I".

1 C'est Manin ou Toinmasco, ce nous semble, qui dans une éloquente proclamation du II août 1849, rappelait au peuple par ces paroles harmonieuses l'antique date de cette civilisation apportée dans les lacunes : « In tempi remoti, sofliate di terra in terra dal vento délie barbarie, in queste acque tranquille ripararono e visscro, come in sacrario, gente e civiltà latina... »

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Giovanni Rossi a écrit avec justesse que si , « envers et contre tous les caprices de la fortune, ces archives vénitiennes avaient pu conserver leur intégrité, il est indubitable qu'elles auraient présenté la plus curieuse, la plus vaste et la plus importante réunion de souvenirs écrits et de preuves authentiques dont se pût enorgueillir n'importe quelle nation du {{lobe, depuis la chute de l'empire romain1 ». Mais la fortune, avec laquelle il est et sera toujours dans la condition humaine de devoir compter, n'a point permis qu'il en fut ainsi.

Pour trouver présentement dans ces Archives un document original de quelque antiquité, il ne faut pas le chercher avant l'année 954. Quant à des textes plus anciens non originaux mais de copie authentique, il en est deux, dont un diplôme en date de 883 par lequel l'empereur Charles le Gros affirme les contins de la juridiction vénitienne, confirme les droits de possession en terre ferme et renouvelle les privilèges de la basilique de Saint-Marc *. Parmi les actes émanés des ordres religieux, il en est beaucoup du onzième siècle *. Quelques

1 Bibliothèque de Saint-Marc , Manuscrits , cla«s»> VI F , eod. 1386; Itossi , Let/giy vol. I.

2 Notre confrère et ami Rawdou Ilrown cite les actes du concile de Chalcédoine datés de l'an 481 , comme le document en copie le plus anciennement daté. Voyez dans le Calendar of State Papers le volume Vkkktun, 1202-1509.

3 - Ben è vero clie i ricchissimi Archivi délia Repubblica Veneta «li un' imporlanza storica più che sinjjolare, unica per le epoclie più splendide délia tUoria ilaliana, poclii documenti ci conservano di quei secoli, de' quali, paesi anche affatto secondai i posscggtmo in copia monumeuti archcologici e antichi scritti. Rarissimi inFatti sono i documenti Vene- /.iani o attinenti alla storia di Venezia che precedono il secolo xi, pochi quelli che vi pertengann. » B. Cecchetti, Gli Archivii délia Itepubl.

LES A ItCHI V ES DE VENISE.

textes de lois du douzième sièele sont parmi les parchemins dits Ducali, et le^pr^mier ^tntllt/j 2. droit criminel est en dnte-dt* î T8~I . Ce ne sont du reste là que des documents séparés, n ayant point de corrélation successive, sorte d'objets isolés dans un musée, pouvant servir d'humble preuve pour raisonner d'un fait ou donner à connaître d'une formule en usage dans l'histoire des temps écoulés. Si nous en exceptons l'imposante série des Traités (Pacta) , comprenant neuf registres sur parchemin et parcourant successivement l'espace de 883 à 1470, il n'y a pas matière pour fournir à des recherches suivies avant l'année 12*23, année ouvrant la série d'autres registres par le Liber Communis sive Plegiorum , et précédant ainsi l'admirable suite des recueils manuscrits tels que ceux des Décrets du GranxLConseil (1232n03)^des Commemoriali (1295-1787), des Délibérations du Sénat (1401-1 l^T^u Coïïegio\ 1 327-1 797), et tant d'autres de catégorie politique. Le département auquel appartiennent ces séries précieuses est celui des Chancelleries, et sans contredit il est le plus intéressant de cette collection véritablement gigantesque.

Se diriger et se reconnaître dans l'édifice sont deux choses peu faciles. L'enchevêtrement des pièces, malgré les numéros qui les distinguent, est si compliqué, que pour ne s'y point égarer une boussole serait un instru-

Veneta c il Kotarile (schéma di un opéra) i864. L'auteur ajoute à ce fragment l'indication de ce genre de documents : sept pour le huitième siècle, trente pour le neuvième; cinquante-quatre pour le dixième; deux cent treize pour le onzième, répartis pour la plupart dans le Codex Trevimnusyvt dans les Archives des anciennes corporation» religieuses classées aujourd'hui aux t'rari dans les salles dites Mani-morte.

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ment presque indispensable; aussi est-il peu aisé de décrire systématiquement les divisions intérieures. Il est des pièces qui n'ont pas plus d'étendue que celle qui convient à une chambre ou à un salon ; il en est d'autres qui, telles que les deux anciens réfectoires du couvent, sont assez vastes pour avoir pu, en certaines occasions canoniques, réunir jusqu'à dix-huit cents moines; d'autres encore ont la longueur d'une nef de grande église.

Tout au long des murailles sont disposés des rayons, et sur ces rayons les registres et les liasses. Des inscriptions peintes en caractères blancs sur fond bleu indiquent les classifications. C'est ainsi qu'arrivant au premier étage par le grand escalier adossé aux anciens réfectoires des Pères, vous pénétrez dans les salles les plus vastes, ayant la forme d'une croix latine immense. Cette partie seule de l'édifice contient l'élite des anciennes archives. Les impôts, les fiefs, la justice au civil et au criminel, les finances, la monnaie, la santé publique, l'arsenal, la guerre, le luxe, les possessions maritimes, la navigation, l'instruction publique, la noblesse, le commerce, les arts et les métiers, les professions libérales, les magistratures préposées à la surveillance des monastères et à celle des charges; la police ordinaire, sous la dénomina» tion pittoresque des « Seigneurs de la nuit au civil et au criminel » ; les eaux, les forêts, les mines, les emprunts d'État, les biens communaux, et une infinité A'uffizi, rameaux adhérents à ces diverses branches, ont ici leurs papiers chronologiquement répartis 1 .

1 Voyez ù Y Appendice le répertoire des Registres et Doc.umkxts les plus remarquai îles et utiles, avec l'indication méthodique du classement.

En se dirigeant vers le midi, on arrive à une pièce fort bien aérée et de bel aspect, jadis le cabinet des livres des moines, aujourd'hui consacrée, sous le nom de Mani-morte , à la collection des actes des confréries et couvents; huit chambres supérieures y font suite, réservées aux mêmes matières. Au fond de cette belle salle, une large fenêtre s'ouvre sur le petit Campo di San Rocco, et on peut admirer la merveilleuse façade de cet élégant monument si connu, toujours visité, appelé la Scuola di San liocco.

Puis, revenant sur ses pas, quittant les Mani-morte, et regagnant le long espace destiné en partie aux recueils de la Chancellerie ducale, on remarque sur la droite deux petites portes à la romaine. L'une conduit à la collection de la Chancellerie secrète, l'autre à celle du Conseil des Dix. Ces deux portes basses enchevêtrées ainsi aux flancs opulents de Ja Chancellerie ducale, et donnant accès l'une et l'autre à huit chambres se faisant suite, parmi lesquelles deux sont du ressort des Inquisiteurs, représentent un ensemble que l'on peut sûrement appeler le corps et l'âme de l'ancien Etat vénitien. Historiens, publicistes, narrateurs des coutumes, diplomates, négociateurs, juristes, curieux, la chose ici est vôtre ! Cette terre cultivable est assez riche et assez féconde pour que par vos soins vous en puissiez heureusement et patiemment tirer les produits les plus rares.

Nous dirons donc ce qu'était cette Chancellerie Ducale et Secrète au temps où florissait la Sérénissime Venise, nous dirons ce que sont aujourd'hui leurs dépouilles, et nous signalerons les plus attractifs de leurs grands

recueils; mais auparavant désignons les savants, les érudits et les curieux venus à Venise, aux Archives, depuis le petit nombre d'années qu'elles sont accessibles, et qui les ont mises en usage, les uns pour une étude sur la politique, les autres pour un travail sur les coutumes, tous, en un mot, pour des recherches utiles et savantes.

Sous la République sérénissime, les collection* de la Chancellerie dite Secrète étaient inaccessible*. — Très-rares exceptions. — Giovanni Rossi. — Difficultés nouvelles pour la communication des documents après la concentration des Archives au couvent des Frari. — Jacopo Cluodo, directeur général, élevé à l'école du secret, ne se prête qu'avec regret à la curiosité des historiens et des chercheurs. — L'Anglais J. Ingram refusé. — Indication des recherches qui ont été faites de 18Î5 à 1840. — Antonio- Emmanitele Cicogna. — Demandes oflicielles. — Léopold Ranke. — Autographes demandés par la Cour de Vienne. — Le comte Mosconi. — Le comte Mailath. — M. Muiinelli. — MM. Cibrario et Promis. — Comte G. Cittadclla. — Comte Raczinski. — MM. Palacky, Raumer, de Fiers et Karl Sken. — Recherches et demandes de documents pendant les sept années de la direction de M. Ninfa Priuli. — M. Eugène de Rozière. — Son Mémoire sur la maison de Lusignan. — Sa lettre à ce sujet. — MM. Agostino Sagredo, de Franqucville, Ruchon, Shikoff, Tommaseo, Trobriand, de Mas Latrie, F. Cygnaus, Miklzaclowsky et les Pères Arméniens. — M. le marquis de I, aborde. — Un passage de la préface de son Histoire d'Athènes au seizième et au dix-septième siècle. — M. Huillard-Rrébolle*. — Mission donnée par M. de Salvandy à M. Paul de Musset. — Long séjour de M. de Musset à Venise. — Il

est le premier à qui ait été faite la communication «le quelque- registres du GOHSBIL DES Dtl. — Son aventure à ce sujet pour un document trop révélateur de I49fi. — Il recherche , pour le ministre de la Guerre , les originaux des traités conclus entre Venise et les Puissances Barba resques, et il en envoie des copies nombreuses. — MM. Tnmassoni et Gregorovitsch. — MM. Sandalh , Merkel et Eranceseo Derlan. — Le Prince-évèqne du Monténégro. — Jusqu'alors nul catalogue à la disposition des chercheurs. — Secours de l'ouvrage Vkxk/.u e lk st*K LAOï-'NK, contenant l'exposé des Archivi Yeneti , par l'abbé Cadorin , en 1847. — Malgré le libre accès aux Archives sous le gouvernement présidentiel de Manin , peu de visiteurs et de studieux. — Préoccupations politiques. — Les boulets de l'Autriche sur rétablissement des Archives. — • Ouels furent les stmliusi pendant cette période tourmentée.

— Vincen/.o Lazari. — Ses qualités éruditeset personnelles. — Direction du chevalier Eabio Mutinelli. — Il se montre d'abord peu libéral. — Samuel lioui auiii et la Sturia doemnentata tli Yenezia. — M. P.awdon Brown. — Ses ouvrages tirés des Archives de Venise. — Enorme travail de cet érudil. — Son Caiendar of State Papers. — Sa demande pour la communication de quelques papiers des IsorisiTEins relatifs à sir Henry Wotton. — M. de Mas Latrie et les Libri Puctorum. — MM. Frédéric Tafel et Georges - Martin Thomas. — Leurétudes sur le moyeu âge. — M. Mutinelli veut n u' - les papiers des Dix invisibles. — MM. Kugulzevic, Proote et ai. ces. — Docteur Karl Hopf, ses savantes recherches. — Le rapjHH t du 29 octobre 18.13. du chevalier Mutinelli, empêche la maison d'Autriche de s'emparCT, au bénéfice de ses collections de Vienne, des documents diplomatiques vénitiens. — M. Gachard. — M. Théodore Sickel et divers autres. — J'arrive auv Archives de Venise en août 1855. — Mission que me donne le ministre de l'Instruction publique. — Le baron de Bourqitcnev, ambassadeur à Vienne, obtient pour moi du baron de Bach, ministre de I Intérieur, la communication des papiers d Etat vénitiens.

— Réception que me fait le chevalier Mutinelli, directeur. — M. Mutinelli première victime de ses sentiments prohibitifs. — Anecdote à ce sujet. — Objet de mes recherches et de mes études dans la Cmxcei.lerie secrète. — Présence à Venise de l'Empereur d'Autriche.

— Sa visite aux Archives. — Sa Majesté m'interroge. — J'obtiens la permission de consulter les papiers du Cosseil des Dix et plus tard ceux des Isocisiteirs d'État. — Pourquoi ce long récit trop personnel.— Mes travaux d'après les Archives de Venise. — Faiblesse de ma première publication intitulée Souvenir* d'une mission, et son peu de valeur. — Pourquoi j'ai retarde la publication des volumes devant faire suite au premier paru sur la Diplomatie vénitienne et les Prince*

HISTORIENS, CIR1EITX, CHERCHEURS ET VLSITECHS. 31

de f Europe au seizième siècle. — Renvoi à l'inventaire «les documents composant mes portefeuilles. — Autres chercheurs pendant la direction de M. Mulinclli. — Ecole de paléographie fondée près les Archives de Venise. — M. Genre Foueard, professeur. — Utilité de cette École, qui a développé l'esprit de curiosité pour l'étude de l'histoire de Venise. — MM. ISicolô Rarozzi et Guglielmo Rerchet publient les Relations des Ambassadeurs vénitiens pendant le dix-septième siècle.

— Cet important ouvrage est une suite immédiate au grand recueil formé par M. Eugenio Alherî. — Cesare Cantù. — Dilférents chercheurs admis en I8">7. — Le l'ère Theiner et les actes du Concile de Trente.

— M. Jules Pelletier, de l'Institut, et les apprêts d'une histoire du Père Joseph. — Victor Cousin et les documents vénitiens, particulièrement ceux «pii concernent Mazarin. — Fragment* de lettres familières à ce sujet. — Cn bulletin de recherches à faire pour M. Cousin. — Mode singulière et abusive de publier des documents d'histoire à l'occasion de noces vénitiennes. — Citation.-, nombreuses d'opuscules publiés per le auspicatissime ou nobilissime nozze. — Considérations à cet égard. — Recherches accomplies en 18Ô8. — Les événements de 1859 ralentissent les travaux. — MM. Tassini, Nicoletli, Sardagna, etc. — M. Mùller.

— Retraite du chevalier Fabio Mutinelli. — Complète libéralité à l'endroit des recherches sous la nouvelle administration des Archives confiée au comte C. Dandolo. — Les Archives de Venise depuis 1861 .

— M. (ïiovanni-Rattista Lorcn/i et son ouvrage sur le Palais ducal, encouragé par l'écrivain anglais Ruskin. — M. Ravaisson. — M. Armirigaud. — Arrêté de M. le comte Walewski relatif à la publication des Dépèches des ambassadeurs vénitiens sur la Cour de France.

— Plan de ce travail. — Le baron de Hubner. — L'abbé R. Fulin.

— M. Victor Cercsole. — Le comte de Laferrière-Percy. — M. Luigi Pasini et ses recherches sur la science du chiffre diplomatique. — M. M. Cecclietti. — Dooa Réda DUdick, envoyé autrichien pour la confiscation des documents vénitiens. — Récit de la journée du 22 juillet 1806. — Enuméralion sommaire des déprédations. — L'Autriche n'avait aucun droit» — M. Tommaso Car, directeur actuel. — Le livre des visiteurs aux Archives de Venise depuis 1835 jusqu'en 1867.

Le gouvernement fie la République de Venist; se prononça, de tout temps, contre la communication des documents politiques, même anciens, conservés en une de ses chancelleries dite la Skchkte. Chez lui, cette épithète n'était pas un vain mot. Les intéres-

sauts décrets reproduits aux Appendices de ce livre, touchant l'organisation de cette grande Sécréta, sont l'histoire authentique de la vigilance exercée par le Tribunal redouté à l'autorité duquel un décret de 1172 l'avait soumise1. Les rares exceptions de communications spéciales dont nous retrouvons les traces sont uniquement en faveur, soit de quelques-uns des Consitltores juris Reipublicœ Vcnetœ*, sorte de conseillers de la couronne, appelés en des circonstances particulières à formuler des avis; soit de quelques ambassadeurs qui, avant de se rendre a la cour auprès de laquelle ils étaient accrédités, voulaient connaître les rapports de leurs devanciers; soit encore des historiographes élus par l'État pour écrire successivement l'histoire politique des Vénitiens *. Aucun extrait cependant ne pouvait y être pratiqué , et on peut dire que la plume , en cette collection immense d'écritures, était un instrument que prohibaient les lois les plus sévères. Lors donc que Venise contrainte renonça à ses constitutions dans la funeste journée du 12 mai 1797, ses archives politiques étaient vierges de toute publicité.

Les documents qui furent emportés à Paris ont été

1 Canccllcria, Sccrctarii et Notarii pertinennt Con.silio Dkcem, excepta electione Canccllarii. (mdccclxii. Die xxiv junii, in Consilio Deccm/; Libro d'oro, parte VIII, pag. 61.

2 Décret du Sénat, 14 octobre 1611. Scnato (terra). Reg. 81.

La République eut «les historiographe* depuis l'année 1505. Les histoires écrites par Sabellico, Bembo, Paolo Paru ta, Andréa Morosini, Hatt" Nani, Michèle Foscarini et Rictro Garzoni ont seules été imprimées. La plus ancienne autorisation officielle connue est peut-être celle rpii a été donnée par les chefs du Conseil des Dix au chroniqueur Marin Sanuto,2(> septembre 1531.

mis en usage par le comte Daru , et il fut le seul qui les ait alors consultés pour les faire servir à l'histoire

La dispersion des différentes séries à cette époque, les déplacements , les réorganisations , favorisèrent , ainsi qu'il est facile de le supposer, la curiosité de certains erudits ; mais si nous en exceptons un honnête et consciencieux curieux, Giovanni Rossi ', qui a fait de ces papiers un usage dont on ne peut bien apprécier la portée qu'en examinant ses propres manuscrits légués à lu bibliothèque de Saint-Marc, peu d'écrivains en ont tiré un parti notablement utile. 11 faut d'ailleurs convenir que dans ces temps agités, l'attention générale était plutôt ailleurs qu'à des consultations d'archives. La politique contemporaine envahissait tous les esprits. l*n jour on appartenait à telle puissance, un autre jour à telle autre. L'étude s'accommode peu de ces grands bruits et de ces variations inquiétantes. Il nous est donc à peu près démontré que, hormis les employés à la réorganisation depuis 1807 sous le gouvernement italien, et depuis

' Giovanni Rossi, fils de Gherardo, conseiller, a laissé en legs à la bibliothèque de Saint-Mare plusieurs séries importantes de ses œuvre* manuscrite*. Etnmanuele Ci cogna, qui l'a si fréquemment et utilement consulté, l'appelait il dottissimo nelle cnxe Vcneziane, il sedula rucvotjlilore di antichilà patrie. Agostiuo Sagrcdo, au chapitre xxi de son remarquable écrit sur la Storia civile e politica dei Yeneziani , lui rend cet hommage : ■ Se il signoi consigliere Giovanni Rossi metterà in luce i suoi studi sulle costumanze civili dei Veneziani e sulla lorn vita doinestica, avremo talc un lavoro chc onorando il suo valoroso autore, vjrrà mirahilmente ad illustrarc questa parti* dclla storia nazionale. » I^e recueil de Rossi, divisé en deux parties, / *tjtj i e Coftumi , 31 volumes, et lhn:umenti y 85 volumes, est rempli de faits et de détail* les plucurieux et les moin» connus sur toutes choses de l'ancienne Venise. Ce patient chercheur est mort en 1852. Voyez Ctr.octu, Insciizioni, t. 11 L pages 78 et 394; tome IV, pages 281 ,052, etc.

1815 sous le gouvernement autrichien, les archivistes seuls ont pu connaître les collections, sans toutefois avoir eu la liberté d'en révéler le contenu dans ses moindres parties. Les mesures adoptées pour l'organisation accomplie par le premier directeur général, après 1815, se prêtaient peu d'ailleurs aux communications d'aucun genre. Jacopo Chiodo, élevé à l'école de la République sérénissime, nourri dans l'habitude du secret dont la violation, au temps du Doge et des Dix, lui eût fait encourir les châtiments les plus sévères, était demeuré fidèle aux principes jaloux dont l'humeur de l'Autriche alors ne voyait pas le maintien sans complaisance. Aussi peut-on dire que cet honnête Jacopo Chiodo, malgré sa bonté et sa loyauté innées, pendant tout le temps qu'il a gouverné cet emportum cï« chartes et de manuscrits rassemblés à Sainte-Marie-Glorieuse des Frères, c'est-à-dire de 1822 à 1840, répondit presque toujours aux autorités qui le consultaient avant d'autoriser aucune communication , de manière à les persuader de conclure à la prohibition. Jamais, en un mot, ce garde des papiers de l'Etat de Venise, qui se considérait comme le Custos rcritm secretarnm, ne s'est prêté sans inquiétude à l'ouverture des portes du temple devant les pas d'un étranger. Il vivait dans les choses de l'histoire, mais les historiens chercheurs et curieux de preuves vénitiennes étaient pour lui figures d'ennemi. Dans de tels sentiments, il n'est donc pas étonnant qu'il ait suscité à la chancellerie de l'Empire certaines mesures qui pour lui devinrent de véritables forteresses derrière lesquelles il se retranchait avec bonheur.

Telle fut la décision du 14 juin 1821, notifiée par l'impériale et royale Chancellerie aulique, sous le numéro 18248, clans laquelle il était dit que u Sa Majesté avait daigné ordonner que les archives des ex-Inquisiteurs d'État vénitiens devaient être comme autrefois secrètes et inaccessihlcs ». Il en fut alors à peu près de même pour les papiers du Conseil des Dix, et quiconque eût adressé une requête à l'effet de pouvoir les consulter, eut incontestahlement été qualifié d'audacieux et d'aventureux. Néanmoins, de 1824 à 1840, e'est-à-d ire dans l'espace de seize années, vingt-cinq ou trente demandes .de communications historiques, dont plusieurs pour le compte du Gouvernement, furent adressées à la direction générale. Nous avons pu les relever sur les registres dits réservés, et nous les mentionnons dans l'ordre chronologique où nous les avons rencontrées.

Eu 1824, Je 25 juin, M. John Ingram, sujet de Sa Majesté Britannique, demande à prendre lecture et copie de documents relatifs à l'Angleterre depuis le seizième siècle. Sa requête, examinée, fut repoussée, et réponse négative lui fut donnée par lettre officielle du 5 juillet.

L'année suivante, 1825, le 12 février, apparait le premier permis qui fut accordé. Emmanuele Antonio Cicogna, eittadino Veneto, venait alors de publier le premier volume de ses Inscrizioni Vcneziane, monument d'histoire érigé aux gloires anciennes, aux traditions écrites, aux souvenirs de tout genre consacrés dans sa patrie. Ce savant avait reconnu que, sans le secours bienfaisant des Archives vénitiennes, de grands et incessants

obstacles l'empêcheraient de poursuivre l'ouvrage qu'avec tant de patience et de soin il avait prépare ailleurs avec les documents qu'il avait pu rencontrer, mais pour le contrôle et la date desquels les sources officielles lui étaient indispensables. La demande qu'il adressa fut admise sous bien des réserves; mais, si restreinte que fût l'autorisation présidentielle, le service qu'elle lui a rendu est digne de mémoire. Le chevalier E. A. Cicogna a publié, depuis, cinq autres volumes des Inscrizioni et un autre ouvrage très-apprécié , la Ribliografia Veneziana. Il est une des gloires les plus pures de la Venise moderne. Sa vie fut dédiée au labeur, aux recherches, au culte de la curiosité et à l'acquit du savoir. C'est aussi de lui qu'il faut dire : Rerum minime tritarum indagator sagacissimus.

Jusqu'en 1828, le silence des demandes est complet. Mais le 15 avril de cette même année, le demandeur est le Gouvernement , qui désire avoir de l'archiviste un mémoire sur Y Auditeur de Rote de l'ancienne République en Cour de Rome. La réponse lui fut envoyée, le 18 mai, sous forme de rapport. De la même source, le 23 août, ordre fut donné d'informer sur les relations qu'avait eues l'État avec le clergé grec non uni de la Dalmatie .

En date du 13 décembre 1828 nous rencontrons la première demande d'un historien à qui son talent , son grand style et ses travaux destinaient un nom illustre en Allemagne. Léopold Itanke s'adresse au Gouvernement pour qu'il lui soit permis d'examiner les rapports que les ambassadeurs vénitiens en Hongrie avaient du faire au

retour de leurs missions. L'archiviste, interrogé, répondit, le 28 décembre, par un mémoire secret adressé au comte de Spaur. La tentative de Ranke échoua cette fois. Mais le 9 mai 1829, l'historien, qui s'était depuis dirigé vers l'Empereur, avait été plus heureux, et l'étude des Relations célèbres des Ambassadeurs de Venise aux diverses cours de l'Europe, à l'exclusion de celle de Vienne et de celle de France depuis 1789, lui fut permise. Les protocoles de l'année 1830, sur ces matières, témoignent de l'assiduité de l'historien allemand. Le 7 août, il demande les relations de Borne; le 13 août, celles de France et d'Espagne; le 12 septembre, celles de Savoie, Mantoue, Angleterre, Hollande, Portugal, Milan et Turquie; le \\ octobre, celles de la Marée et des îles du Levant, puis les pièces à conviction de la eélèbre Conjuration du marquis de Bedmar et des Espagnols en 1618. Toute une correspondance de l'archiviste existe à cet égard. I{anke mit fin à ses belles études en décembre, mais il ne put retirer ses laborieux extraits et ses utiles copies sans avoir dû les soumettre à l'examen de la direction ! Il importait peut-être de savoir si , parmi ces anciennes opinions formulées par un monde politique qui n'était plus, il ne se rencontrait pas quelque phrase malsonnante pour la maison d'Autriche ! Rien de plus puéril que ces inquiétudes rétrospectives d'un gouvernement établi !

En 1830, la famille impériale impose une étrange obligation à l'archiviste vénitien. Désireuse d'enrichir la bibliothèque de la Cour de nombreux et précieux autographes, elle fait inviter le directeur général à lui

présenter un catalogue alphabétique indiquant le nom de tous les personnages célèbres « o per sapere nette scienze e belle arti o per fatti storici, m de qui il devrait ensuite envoyer des lettres autographes « per la biblioteca di Corie in Vientia » . Rapport fut fait le 7 décembre avec envoi de vingt-sept lettres. Il est heureux que le directeur n'ait pas été plus libéral.

En 1831 , le 2<> février, le comte G. Mosconi, voulant justifier la ville de Vérone, sa patrie, des taches dont certains historiens l'ont ternie relativement au séjour qu'y fit le comte de Lille (plus tard Louis XVIII), sollicite le libre examen des pièces officielles concernant la résidence du frère de Louis XVI à Vérone. Cette requête embarrasse l'archiviste. Il s'agit de documents en date de 1 795 et 1796! C'est une époque dont les événements sont contemporains! Il soumet les pièces au Gouverneur, qui en accorde la communication le 6 mars, et prévient le craintif directeur qu'en une autre occasion il ne se contente pas de lui soumettre les pièces, mais qu'il formule aussi son avis. Peu de jours après, le 2 mars, il l'invite à rechercher les décrets de l'ancien Sénat concernant l'acceptation dans les ports de VÉtat des consuls étrangers sujets vénitiens, et particulièrement le décret du 1" avril 1791.

Cette même année, en septembre, le comte Mailath, érudit en belles-lettres et en histoire, arriva muni d'une autorisation souveraine pour examiner les plus importants documents propres à servir à son Histoire des Provinces autrichiennes. Il fut le premier à qui toutes faveurs furent faites, et la complaisance lut

poussée jusqu'à lui apprêter un cabinet pour qu'il ne fût point troublé dans ses recherches. Pour cette fois, il semble que le vigilant directeur ait été tout glorieux de cette aristocratique visite , car dans une petite note de sa main, conservée dans le dossier du visiteur, nous avons rencontré ces mots expansifs : « Il a trouvé d'utiles documents et des dépêches et relations de Hongrie. Il a porté très-haut l'établissement (esalto assai la stabilimenfo), disant qu'il n'en est point de pareil ni de plus important en Europe. »

Rien pendant l'année 1832.

En 1833, le 23 janvier, il fut prescrit officiellement de rassembler les documents propres à établir les confins de la Dalmatie avec le Monténégro. Puis, au mois juillet, il est curieux de remarquer que le demandeur, M. Fabio Mutinelli, refusé le 29 du mois, fut celui qui devait, quinze ans plus tard, être appelé aux honneurs de la direction. Son désir, alors, était d'examiner « dove gli occorra » , autant dire en toutes archives, des documents pour Y Histoire vénitienne. L'austère Chiodo trouva que l'intention était louable, mais la requête inadmissible. Il la voulait plus précise. M. Mutinelli formula mieux, et quelques pièces lui furent communiquées. Il les a utilisées pour son intéressant ouvrage « Annali urbani di Venezia. »

En 1834 (juin), avis fut donné de se prêter avec les précautions habituelles — con le dovute cautele — à la mission de MM. Cibrario, intendant du roi de Sardaigne, et Promis, conservateur de son cabinet des médailles , chargés de rechercher des documents pour servir à Yaiï-

cienne histoire de la maison de Savoie. M. le docteur Charles Mayer de Serra, demandeur de pièces relatives au grand théologien Fra Paolo Sarpi, fut invité à mieux caractériser ses intentions. Le sujet était délicat.

L'année 1835 ne rappelle qu'une seule demande. Elle fut autorisée. Le comte Giovanni Cittadella, homme d'esprit et de bonnes lettres, recueillait les informations historiques sur la famille des Carrara, anciens seigneurs de Padoue.

En 1836, le comte Raczinski, chambellan du roi de Prusse, voulut connaître les papiers diplomatiques propres à l'éclairer sur les rapports qui avaient existe entre le royaume de Pologne et la république de Venise; mais l'archiviste fut d'avis de ne pas favoriser cette curiosité nationale, et il développa son sentiment à cet égard dans un mémoire détaillé et risen)atot le 14 mai 1836, sous le numéro 475.

En 1837, M. Franz Palacky fut admis à consulter les actes relatifs à Yhistoire de ïiohême et des pays limitrophes au temps de G. Podiebrad (1450-1471). Le gouvernement commanda aussi qu'il fût dressé une liste des pièces diplomatiques concernant la Russie.

Même ordre fut donné en 1838 à l'égard des actes relatifs à Pierre le Grand et à Charles XII.

L'année 1839 signale le passage du professeur Raumer, le 4 avril. Ses recherches pourraient plutôt s'appeler une consultation de registres. Il en ouvrit deux du Grand Conseil, deux des Patti, et deux des Commemoriali, puis il se retira. Le marquis de Fiers obtint, en août, d'examiner les Lettres des rois de France adres-

sées à la Seigneurie et État de Venise, et le docteur Karl Sken s'enquit de textes concernant Titien et Sansovino.

M. Ninfa Antonio Priuli, second directeur des Archives de Venise, demeura en fonctions pendant sept années i l840-1847). Son administration ne parait pas avoir été beaucoup plus lihéralc que la précédente : il était du reste homme de peu d'initiative, de talent i limitati, et ne se signala par aucun travail important.

En 1841, M. Eugène de Rozière, d'une érudition éprouvée, aujourd'hui l'un des inspecteurs des Archives de France , se trouvant alors en Italie , et ayant appris que l'Académie des Inscriptions venait de proposer pour sujet d'un prix V Histoire de l'île de Chypre sous la dy nastie des Lusignan, résolut d'y concourir. Il était alors à Turin avec un savant ami à lui, le docteur Roussel. M. Eugène de Rozière a raconté d'une manière intéressante comment il vint à Venise et comment il se présenta aux Archives. La communication qui nous est faite de sa lettre donne une telle précision aux faits, que nous croyons pouvoir nous permettre de reproduire le passage qui se rattache à cette anecdote. « Je savais, dit-il, que les rois de Sardaigne se prétendaient héritiers du trône de Chypre et qu'ils en prenaient le titre roval sur leurs monnaies. L'idée me vint qu'on trouverait peut-être dans leurs Archives des documents relatifs à la question posée par l'Académie; je proposai à M. Roussel d'utiliser nos loisirs en faisant quelques recherches, et même, si ces recherches devenaient frue-

tueuses, en commençant la rédaction d'un mémoire en réponse au programme de l'Académie. M. Roussel accepta avec empressement, et dès le lendemain nous étions à l'œuvre. Le résultat dépassa toutes nos espérances. Encouragés par ce début, nous résolûmes de continuer notre entreprise, et en arrivant à Venise nous n'eûmes rien de plus pressé que d'aller frapper à la porte des Archives. Mais h cette époque cette porte ne s'ouvrait qu'avec une permission de Vienne; un homme qui avait réussi à pénétrer flans les Archives de Venise était considéré dans le monde des savants comme un privilégié; on se le montrait et on l'enviait . Nous attendîmes un mois la réponse à notre demande. Nous nous décidâmes enfin à partir. L'autorisation nous parvint lorsque nous étions à Florence et presque sur la route de Rome. Cependant nous n'avons pas été totalement privés des documents vénitiens. Nous avions été admis sans difficulté à la bibliothèque de Saint-Marc, où nous avions trouvé plusieurs volumes d'extraits et de copies tirés des pièces des Archives, notamment le manuscrit connu sous le nom de Codex Trevisanus; et plus tard nous obtînmes par l'entremise du célèbre M. de Hammer qu'on nous envoyât la copie des cinq ou six privilèges les plus importants pour l'histoire des Lusignan. Nous continuâmes nos recherches à Florence, à Rome, à Naples,à Gênes, et en fin décompte nous fûmes récompensés par un prix que l'Académie voulut bien accorder à notre travail... »

Une demande adressée par MM. Ruchon et de Franqueville (ce dernier consul de France à Venise) suivit

de près celle de M. de Rozièrc. Mais l'examen qu'il leur fut accordé de faire ne devait pas s'étendre à celui des pièces politiques. Pour un historien, une pareille autorisation équivaut a une négation ; car des pièces même du temps des croisades peuvent être tenues pour politiques parmi archiviste ombrageux.

Le comte Agostino Sagredo, le chevalier de Ilenickstein et le consul de France ont adressé des demandes en 18-42 , le premier sans doute relativement aux papiers politiques des ambassadeurs ses ancêtres ou pour suffire aux intéressants travaux qu'il a depuis publiés, le second pour le compte du célèbre orientaliste Ilammer-Purgstall 1 , le troisième relativement aux Lettres de Henri IV que recherchait alors de tous côtés le ministère de l'Instruction publique, en France, pour l'importante publication confiée aux soins de M. Berger de Xivrcy.

En 1843, des informations furent demandées par le Russe G. Miklzuclowsky sur la Campagne de Souvaroff, par le professeur Schikoff sur les lettres des Durs et (^zaî's de Moscovie, et par les Pères Arméniens sur Yife et murent de San-Lazaro. M. le duc de Brunswick fit aussi pratiquer des recherches dans le recueil du Livre d'or sur le fait de l'agrégation de sa famille à la noblesse vénitienne.

1 Le chevalier de Henîckstein, capitaine du génie alors en résidence a Venise, était beau-frère du célèbre baron de Ranimer. Il avait été chargé d'examiner les rapports de l'ambassadeur vénitien à Vienne sur le eardinal Klcsel et sur les faits de 1618. La correspondance de 1612 à 1618 lui fut communiquée : Motifs et circonstances de l'arrestation dudit cardinal, traités de paix entre l'empereur Ferdinand et la République, en 1618, ete.

En 1844, M. Tommaseo s'enquit de pièces relatives à l'église cathédrale de Sebcnico de Dalmatiè, If. Buchon butina sur les croisades, le baron de Trobriand voulut éclaircir certains épisodes de Y histoire de Venise, uLM.de Mas Latrie parut à ces Archives, pour la première fois, ayant obtenu de pouvoir diriger ses investigations dans les recueils de documents relatifs à la législation et an gouvernement des principautés fondées en Orient par les Latins, à la suite des croisades. Il eut voulu y trouver quelques-uns de ces nombreux commentaires des Assises de Jérusalem, de la découverte desquelles l'auteur de la Notice sur le Droit français en Orient, M. Giraut, l'avait presque assuré. Mais, peu fortuné pour cette belle partie des recherches qu'il avait [projetées, il fut plus heureux du côté de ses études sur les Traités de fa République au moyen âge, et publia plus tard dans la Nouvelle Revue encyclopédique un premier récit sur l'examen qu'il avait fait des Libri Pactorum.

A cette date appartient aussi la présence à Venise du savant marquis de Laborde, depuis directeur général des Archives de l'Empire et aujourd'hui sénateur. L'important travail qui l'avait attiré près des archives vénitiennes était son Histoire d'Athènes au seizième, au dixseptième et au dix-huitième siècle. Il a dit dans la préface de ce beau livre , et fort bien , l'impression qu'il avait reçue de son séjour. Nulle citation ne pourrait mieux se rencontrer ici que celle de ces quelques lignes : « J'ai rencontré, dit-il, dans ces longues recherches une assistance dévouée; elle m'a inspiré une reconnaissance que je ne saurais taire. Quand le comte de Fla-

hault, notre ambassadeur à Vienne, demanda en ma faveur la permission de travailler dans les grandes Archives de Venise, le prince de Metternich voulut bien se rappeler qu'il avait été dans sa jeunesse l'ami de mon père, et il donna de# ordres qui me firent ouvrir toutes les armoires devant mes désirs. Je travaillai pendant cinq semaines dans ce mystérieux et important dépôt, sans sortir toutefois du cadre que je m'étais tracé, de peur de me perdre dans les millions de cartons transportés et classés depuis 181(> dans les bâtiments de l'ancien couvent des Frari. »

Au mois de novembre, il fut accordé à M. Frédéric Cygnaùs de consulter les pièces diplomatiques qui seraient de nature à l'éclairer sur les relations politiques et commerciales de Venise avec la Russie, la Suède et le Danemark.

En 1845, au mois d'avril, M. Huillard-Bréholles, présenté par Dom Valentinelli , bibliothécaire de Saint- Marc , fut admis a connaître les textes des registres du Sénat. II faisait alors cette utile campagne diplomatique qui l'a mis à même de publier ensuite son important ouvrage : Hisloria diplomatica Fredcrici secundi. « De Gènes à Salerne, dit-il en sa préface, de Rome à Venise aussi bien que de Bruxelles à Breslau et de Vienne à Strasbourg, nous avons recueilli à chaque station de notre route une ample moisson de textes, de variantes et de notes1. » Cette même année vint M. Paul de Musset.

• Hisloria diplomatica Fredcrici secundi sire conslituliones , privilégia , mandata, instrumenta quœ supenunt istius Imperatoris et JiUo-

L'admission de M. Paul de Musset à ces ArcliiVcs est surtout difjne de remarque, en ce calendrier des studieux consulteurs des papiers vénitiens. Il est le premier de nous tous à qui il a été permis de faire un examen spécial de certains Documents du Conseil des Dix. Ce n'est pas que ce permis véritablement extraordinaire pour L'époque lui ait été délivré sans préliminaires comme sans restrictions (un document du 25 juin 1846 en témoigne). Mais, s'il a lutté pour obtenir, s'il s'est récrié à l'endroit du refus de la copie de pièces datées de l'an 1495, il l'en faut louer, et considérer que la moisson qu'il fil alors, et dont les résultats ont été déposés au département des Manuscrits de la Bibliothèque impériale, fut des plus glorieuses.

M. Paul de Musset était arrivé à Venise avec une mission scientifique pour laquelle M. de Salvandy, alors ministre, lui avait donné des instructions. 11 fut donc le premier qui se présenta à ces Archives avec qualité officielle. Les détails sur son arrivée et son séjour ont de l'intérêt. M. de Musset avait fait, avant l'année 1845, deux voyages à Venise. Les relations qu'il y avait établies lui avaient fait espérer son introduction dans les Archives. Il en écrivit en mars 1845 au ministre de l'Instruction publique, qui lui répondit par une lettre d'envoi en mission à Venise, dans le but d'y rechercher les documents relatifs à l'histoire de France. La

rum eju*. Accedunt Ejiistolae Paparum et Documenta varia. Collenit ad Hdcin chaitarutn, etc., J. L. A. Ih'li.LAtw HnkiiOLi.ks, areliiviariiis, auspiciis ci ftumptibuii H. DE Albehtis de Ll'ynks. Pansus, exeudeb. Iluiuiciis Pion, 18Ô9.

mission devait être de six mois : elle eut deux prorogations de trois mois; M. de Musset fit donc un séjour d'un au à Venise. Il s'y était rendu par Munich, où des copies de Relazîoni d'ambassadeurs lui avaient été signalées à la Bibliothèque royale, et il en ht des analyses. A Venise, M. le comte Pallfy, gouverneur civil, se prêta à l'ambition qu'avait eue M. de Salvandy de voir les portes des Archives s'ouvrir devant son envoyé. M. de Musset eut affaire non au directeur en titre, M. Ni nia l'riuli, mais à un personnage assez singulier, difficultucux , ombrageux, capricieux, savant d'ailleurs et bon connaisseur de ses matériaux, le marquis Solari. Ce préposé en sous-ordre aux Archives ne manqua pas d'abord de faire perdre des instants précieux à M. de Musset, en ne lui présentant que des textes de la moindre importance. Mais, avec le temps, il se lassa d'un aussi pauvre jeu, et admirant peut-être la patience du chercheur, commença à s'intéresser à ses désirs. De là des communications plus faciles des registres du Sénat et de quelques-uns du Conseil des Dix, parmi lesquels des Registri criminali. Il arriva alors un fait singulier. Dans l'examen des pièces de Tannée 1496, M. de Musset en rencontra deux d'où il ressortait qu'un nommé Basile de Scola avait proposé au Conseil de faire périr le roi Charles VIII, envahisseur de l'Italie, en mettant le feu à ses poudres de guerre. Le vieux marquis Solari , tout ému , retira le registre révélateur et refusa la copie des deux pièces, sous le prétexte trop honnête que les noms des membres du Conseil se trouvaient au bas de ces documents, et parmi eux des

ancêtres de gens du même nom encore vivants. Vainement M. de Musset allégua une prescription de trois siècles et demi , et vainement il fit observer au vigilant gardien qu'il pouvait se contenter du texte de la délibération sans prendre les noms des membres du Conseil. Il fallut ouvrir une négociation. Le Gouverneur en référa à Vienne. Cela prit un temps considérable. Le temps de la mission expiré, M. de Musset remit à son départ un mémoire à M. Limperani , consul de France, qui voulut bien suivre l'affaire. Elle eut un terme en août 1846 , par la remise au consul des deux copies si disputées.

Le recueil des copies rapportées par ce lettré si distingué comporte soixante-douze pièces politiques , extraites des Registres du Sénat et relatives aux règnes de Charles VIII et Louis XII (juillet 1493-avril 1513); soixante-deux pièces dos registres Misti, n° 26 et n# 35 du CONSEIL des Dix (mars et juin 1495, avril 1512 et juin 1 5 1 5) ; cinquante documents tirés des Registres secrets et criminels dudit Conseil (1473-1620); enfin vingt-trois pièces de la Correspondance diplomatique appartenant à l'an V de la République française. Nous devons ajouter, pour que notre compte rendu soit complet, que pendant les deux derniers mois de sa mission, en avril et mai 1846, M. de Musset avait aussi reçu avis de M. de Salvandy que le chef du dépôt de la Guerre lui avait fait demander s'il existait dans les Archives de Venise des traités de commerce entre la République et les Puissances Barbaresques. Cette recherche fut aussi heureuse que les autres, et M. de Musset envoya environ cinquante mo-

dèles fort curieux de traités conclus avec les Beys et les Deys d'Alger, Tunis, Tripoli, etc. Ces pièces intéressantes sont aujourd'hui parmi les documents déposés et conservés au ministère de la Guerre.

Le docteur G. Tomassoni, curieux d'examiner des documents relatifs aux finances de la République, et M. Gregorowitsch , d'origine russe, de l'université de Kasan , en quête de preuves concernant les rapports des Vénitiens a\>ec les Grecs et leurs possessions dans la Thrace, la Macédoine et l'Épire au treizième et au quatorzième siècle, obtinrent dans le même temps que M. de Musset la communication des pièces qui les intéressaient.

L'année 1847 ferme la seconde période de l'administration des Archives de Venise. Les papiers relatifs à la Suède et au Patriarcat d'Aquilée furent interrogés les premiers par M. Sandhal, les seconds par le docteur Merkel, de Nuremberg. Il faut ajouter à ces noms celui de M. Francesco lierlan, qui rechercha des textes propres à éclairer la dramatique histoire de Carmagnola , et enfin celui d'un curieux qu'on s'attend peu à rencontrer dans cette compagnie, le Prince- Évèque (le Vladika) du Monténégro. Les portefeuilles de la direction, en effet, renferment à la date du 12 mai cette interrogation adressée par le gouverneur de Venise : « L 'Évèque du Monténégro a-t~il profité de la permission qui lui fut donnée d'examiner les documents relatifs à la Dalmatie et au Monténégro? Quels sont les textes qu'il a consultés? » La direction fit réponse le 15 mai par un rapport spécial. Le Prince- Kvêque avait commencé ses

recherches le 2 mars, et il les avait terminées le 2 mai,

50 LES ARCHIVES nE VENISE.

laissant û l'illustre lettré Toramaseo le soin de retirer ses copies et de poursuivre ses investigations. Le Prince avait recueilli les relations des gouverneurs de Cattaro au dix-septième et au dix-huitième siècle, des copies de privilèges de noblesse accordés à des habitants de ce territoire, des traités de commerce et autres textes concernant l'histoire du Monténégro.

Jusqu'alors les principes sinon absolument prohibitifs du moins peu encourageants qui dirigeaient le personnel des Archives de Venise, avaient empêché la production de tout inventaire et de tout catalogue. Bien osé eût paru celui qui se fût informé- , même modestement, auprès de la direction, de l'existence d'un si utile et si précieux matériel. Force était donc de se borner à une simple requête , qu'à défaut d'éclaircissements on pouvait rarement bien motiver. Les seuls aides dont on pût disposer n'étaient que les renseignements vagues qui transpiraient au dehors sur la nature de ces trésors écrits. Pour tous, en un mot, sauf de rares privilégiés, l'intérieur des Frari était la terra incognito. Mais avec l'année 1847, une aurore bienfaisante commença à poindre sous la forme d'un répertoire dressé par le savant abbé Giuseppe Gadorin. Le neuvième Congrès des savants s'étant réuni à Venise en 18 47, pour perpétuer et honorer le souvenir de cette docte assemblée, la municipalité de Venise avait décidé qu'il serait fait une publication importante par son utilité, concernant la patrie, sous ce titre aussi simple qu'éloquent : Venezia e le sue lagune 1 . La commission désignée pour présider à

t Venise et ses lagunes, 3 volume in -4°, 1847, imprimé* chez

HISTORIENS, CURIEUX, CHERCHEURS ET VISITEURS. Si

cet ouvrage fit en sorte que le soin de traiter chaque matière fût confié à ceux des lettrés, des savants et des économistes reconnus les plus experts. De là ce très- bon livre. Il était naturel que, parmi tant de matières, les Archives générales ne fussent pas oubliées. L'abbé Gadorin, qui les avait pratiquées, eut commission de rédiger un chapitre réservé non-seulement aux Archives de l'ancienne République, mais encore à celles des familles. Le soin du savant fut donc de produire un répertoire suffisamment précis pour aider aux recherches et diriger la curiosité des érudits. Son œuvre ne fut pas un catalogue analytique, — alors c'eût été trop demander, — mais elle fut un guide sûr. En un mot, le voile épais était levé sur le genre de richesses dont on laissait d'ailleurs à la perspicacité d'autrui le soin de reconnaître les avantages particuliers qui s'en pourraient tirer.

Mais des événements importants dans la politique paralysèrent presque aussitôt les bons effets de cette lumière nouvellement produite.

Ce fut en effet l'année suivante qu'éclata la révolution qui en 1848 éloigna l'Autrichien do Venise. La grande guerre austro-sarde fut déclarée. Ce fut une époque terrible pour l'Italie et pour Venise surtout, après les malheurs de la journée de Novarc. On eut encore la liberté, mais la liberté armée. Les épreuves subies furent cruelles, les sacrifices immenses et les

Antonelli. La commission désignée pour présider à cet ouvrage était composée de MM. G. Correr, A. Sagredo, N. Piiuli, L. Pasini, L. Carrer.

secours nuls. En ces temps si tourmentés, que pouvait faire l'étude, amie du calme, de la quiétude et de la retraite? Sur ces rives patriotiques, pendant des mois, les canons de Radetzki n'ont cessé de retentir; l'ennemi était aux portes, formidable en nombre et en moyens. La défense héroïque fut donc vaine, et pendant ces durs moments, si on eut à s'occuper de l'édifice conservateur des grands et curieux témoignages du passé, ce fut avant tout des moyens de le préserver du feu de l'ennemi et de le sauver au cas où il en eût été atteint. Heureuse fut cette vigilance, car les bombes autrichiennes, pendant les derniers jours du siège, ont percé les tranquilles murailles du vieux cloître et laissé des traces de leurs atteintes sur les rayons où reposaient les vieux registres 1 . La capitulation du 24 août mit fin à ces dangers. Donc, en 1848 et en 1849, malgré

l Ce terrible bombardement de Venise commença le 29 juillet et ne finit que le 22 août. Voici quelle fut la part de l'établissement des Archives générales en ces menaçantes et désastreuses journées. Quatrevingt-deux boulets, les uns fulminants, les autres froids, frappèrent l'édifice. La journée du 1er août fut la seule où on n'en vit pas tomber au dedans. Il est admirable de songer que c'est à l'unique vigilance des gardiens que ce grand édi6ee a du de n'avoir pas été la proie des flammes. Les boulets tombaient de toutes parts. Le h août, deux registres contenant rénumération des recrues italiennes en 1773 furent brûlés sur les cotés. Le 9 et le 15 août, la partie moderne fut atteinte; le 21, l'archive judiciaire do la République eut à souffrir; cinq registres du Magistrat» al mobile furent endommagés. Le désordre était immense; registres et liasses étaient bouleversés. La surveillance était exercée par deux employés, au dévouement desquels il n'est que juste de donner les plus grands éloges, MM. Martens et Osare Foucard. Ce dernier avait alors le tilrc modeste d'accessisla gratuilo. Son dévouement n'en fut que plus louable. Hommes de peine et pomiers veillaient jour et nuit.

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les facilités accordées, peu de studiosi fréquentèrent les salles du vieux cloître, et les seuls noms à citer sont ceux de MM. d'Arcano , Bianconi , Roman i n , Berlan, Berengo, Rossetti, Seriman, Berardi, Vcludo, Vincenzo Lazari, et Giuseppe Cappelletti. Les protocoles, négligés alors, donnent peu de détails sur la nature des recherches entreprises et accomplies par chacun de ces hommes studieux. Nous savons cependant que M. d'Arcano s'occupa spécialement de l'histoire du Frioul; MM. Romanin et Cappelletti, de V Histoire générale de Venise; M. Berlan, de la Vie et des actes du doge Foscari; M. Giovanni Veludo de la formation de la (yolonie grecque à Venise; l'abbé Berardi, d'études concernant le territoire de Ccncda , et M. Vincenzo Lazari, de tous les documents relatifs aux Monnaies et médailles des possessions vénitiennes, d'outre-mer et en terre ferme. La première rencontre de ce dernier nom éveille en moi de chers souvenirs. Vincenzo Lazari commençait alors une carrière savante, que la mort a depuis interrompue au milieu des succès les plus honorables. Venise l'a perdu en la fleur de l'âge, et elle a perdu en lui un esprit heureux, vaillant, expert, à qui certainement tous les succès dans la science étaient assurés. Jeune, il avait déjà acquis un nom honoré parmi ceux des numismates ses contemporains. Né en 1823, il mourut en 18(>4. On le consultait, et nul n'était plus affable ni plus empressé à l'œuvre et au soin des renseignements. Il fut pour nous personnellement, un guide sûr, aimable, affectionné. II avait la modeste direction du petit Musée Correr, où se conservent de si pré-

cieuses médailles. Il avait apprêté de nombreux ouvrages, il était désigné et reconnu pour être le réel successeur et continuateur d'Emmanuele Cicogna en son monument « Délie Inscrizioni Veneziane. » La brève mais éloquente préface de son premier livre, résultat des recherches qu'il fit aux Archives pendant les temps agités de la guerre autrichienne , respire, en plus d'un passage , le souffle heureux de la passion pour l'histoire. « Beaucoup de ces études, dit-il en les annonçant , ont été accomplies au lugubre bruit du canon pendant le dernier siège qui accabla cette chère cité, grande et merveilleuse jusque dans ses malheurs » Depuis cette année déjà éloignée, Vincenzo Lazari fut un hôte assidu des Archives générales, et il les mit à profit pour des études historiques de tout genre. M. Eugenio Albert, ainsi que nous aurons l'occasion de le rappeler plus loin, lui dut l'importante communication de nombreuses relazioni d'ambassadeurs vénitiens à la cour du Sultan et du roi d'Espagne, ornements précieux de son magnifique recueil en quinze volumes des rapports des Vénitiens sur les États européens pendant le seizième siècle.

1 « Mi volai a frugare neli' Archivio générale i decreti e le tariffe ed ogni altra maniera di document! che valessero a recar luce al bujo aentiero... » — Et plus loin... « Ne le aciagure che si aggravavano sulla mia patria bastarono a luglicrmi a quelle pacihehe indagini in t-ui trovavo conforio del molto dolor che straziava me impotente spettator dell* eccidio del mio paese. Molti di questi studii furono condotti fra il lugubre tuonar del cannonc nell' ultimo assedio che strinse questa cara città, grande e maravigliosa fin. un In- nelle sue aventure... » Préface de son livre Le monete de' possedimenti Yeneziani, etc. Venezia, 1851. Voyez sur la vie et les œuvres de V. Lazari l'intéressante notice publiée par le chevalier fiarozzi, qui lui succéda dans la direction du Musée Correr.

Depuis la retraite de M. Ninfa Priuli , peu de jours avant que la révolution éclatât, le chevalier Mutinelli était devenu directeur des Archives de Venise. Le gouvernement présidentiel de Manin l'avait respecté; de sorte que, nommé par l'Autrichien huit jours avant son départ, Y Autrichien le retrouva le jour de son retour.

Nous ignorons encore pour quels motifs cet homme d'esprit fit revivre l'ère autrichienne des Archives de Venise par des sentiments prohibitifs très-prononcés. Les dossiers de cette époque, qui depuis nous ont passé sous les yeux, manifestent peu de condescendance de sa part, et il semble qu'il faille arriver ù l'année 1855 pour le voir se relâcher un peu de ses inclinations d'abord immodérées pour l'obscurantisme. Le chevalier Mutinelli était d'ailleurs un homme fort lettré, d'esprit caustique, d'un naturel très-vif, plein de qualités excellentes, muis d'humeur sans doute capricieuse et peu libérale.

En 1850, M. Samuel Romanin avait déjà conçu le plan d'une histoire nouvelle de Venise. Son but n'était ni fa philosophie ni la spéculation. Il avait habilement prévu qu'une histoire de cette République, écrite uniquement d'après des sources incontestables et des documents pour la plupart non explorés avant lui, mériterait et appellerait le succès. Pour un plan ainsi conçu, la fréquentation des Archives lui était non-seulement utile mais indispensable. Sa demande , parvenue au Gouvernement, fut accueillie, et avis en rut donné le 2*2 février au chevalier Mutinelli , qui ne craignit pas de produire un rapport dicté dans un esprit contraire à cette libéralité. M. Romanin, malgré cette opinion

directoriale peu favorable, vit s'ouvrir les portes par lesquelles il ambitionnait d'entrer ; et depuis , cet historien persévérant est devenu presque un habitant des Archives , car il les a fréquentées , pour ainsi parler, jusqu'à sa dernière heure. Nous ne ferons pas ici l'historique de ses recherches : son œuvre contient les preuves de son labeur. La Storia documentait! ! di Venezia 1 a dix volumes nourris de faits, exposés d'une j façon neuve. Le style n'en est pas élevé ; le récit en ses / grands épisodes politiques manque de nerf et de hardiesse; c'est un ouvrage sans charme, mais de l'utilité la plus reconnue. Cette nouvelle Histoire de Venise l'emporte de beaucoup sur le brillant et plus ancien ouvrage de Daru par les qualités mêmes que n'a point i l'illustre Français, qui, selon nous, n'a pas toujours , assez estimé nécessaire de justifier ses arrêts. Bref, pratiquer les documents politiques et civils des Vénitiens avec la Storia documentata de Samuel Romanin , c'est s'assurer la connaissance des faits et des institutions de I cet Ktat singulier de qui la vie politique, dans la même ) atmosphère, dura tant de siècles, en faisant l'étonné-/ ment des plus grandes monarchies.

Pour la première fois apparaît au protocole des Archives de Venise le nom de M. Rawdoit Brown. Or ce nom ne fera désormais plus qu'un avec ces Archives, tant celui qui le porte l'a rendu illustre par les travaux

1 Storia documentata di Venczitt, di S. Hoyhmn. Vcnc/.ia, Naratovich, tipogr. edit. Le premier volume partit en 1853. cl le dixième en 1803. Homanin naquit à Trîeste en 1808, vint s'établir à Venise en 1821, et y mourut le 9 septembre 1801 .

qu'il a publiés et qu'il publie d'après les sources historiques vénitiennes pour le compte du gouvernement de la Grande-Bretagne. La première demande qu'il ait adressée est en date du 23 mars 1850 ; le but qu'elle se propose d'atteindre est la communication des textes diplomatiques relatifs à Y histoire d'Angleterre. Une réponse favorable lui fut rendue le 26" du même mois. Pendant près de quinze années consécutives, M. Rawdon Rrown n'a plus quitté la maison des Archives aux heures où cette maison était ouverte, et il ne lui a pas fallu moins de ce très-long cours d'années pour préparer les beaux et grands travaux dont le Record Office de son pays a publié jusqu'à présent deux gros volumes qui font vivement désirer ceux qui doivent les suivre. Le patient et persévérant chercheur a réuni tous les documents en tout genre concernant l'Angleterre, depuis les temps les plus reculés jusqu'aux derniers jours de l'État vénitien. Le premier texte signale par lui est du mois d'octobre de l'an 1202, et l'an 1 509 clôt ce premier volume du Calendar of State Papers and Manuscripts relating to English Affairs, cxisting in the Archives and collections of Venicc and in other libraries of Northern ltaly . Le second volume, paru cette année, s'arrête à l'an 1519. Quand l'auteur obtint de consulter les textes officiels, il était admirablement préparé à les recevoir, et connaissait mieux que pas un ce qu'étaient les anciennes magistratures de la République , dont l'histoire devait un jour n'avoir pas de secrets pour lui. M. Rawdon Brown, en effet, avait résidé plusieurs années à Venise, il y avait planté sa tente comme eût voulu faire l'apôtre à la vue d'un lieu

aimable et sympathique. Connaissant les difficultés qu'il aurait peut-être rencontrées, s'il eût trop demandé dès l'abord, il se fit apprécier dans Venise par des études recommandables, porta toute son attention aux collections diverses qui étaient accessibles, devint le familier du magnifique dépôt de la bibliothèque de Saint-Marc, se pénétra de l'air ancien de la séculaire Venise, le respira , s'attacha avec passion aux célèbres manuscrits du grand patricien Marin Sanudo, recueillit dans les trente-trois in-folio de ses Diarii tout ce qui lui parut pouvoir servir à l'apprécier et à déterminer des dates et des faits dans la vie de ce type du patricien vénitien, politique, bibliophile, curieux, chroniqueur, historien, au seizième siècle,' et publia en 1837 les Ragguagli sulla vùa e sulle opère dt Marin Sa nu ta Veneto patrizio e cronista pregevolissimo de' seeoli AT, À' VI. En un mot, M. llawdon Brown entra aux Archives de Venise tout prêt à en recueillir des bénéfices immédiats. L'ouvrage qu'il publia ensuite fut un recueil des Dépêches de l'ambassadeur vénitien en Angleterre Sébastian Giustinian pendant quatre ans du règne de Henri VIII 1 . Les divers travaux de cet érudit tout spécial ont contribué pour une part considérable à populariser les Archives et les documents vénitiens. Fort connu des grands curieux, des personnages lettrés, des historiens et des studieux de la politique dans l'histoire, en Angleterre, la correspondance

1 Four years at the court of Henry VIII, Sélection of despatches written by tbe Venetian atnbassador Sébastian Giustinian , and addressed to tbe Signory of Venice, jannary 1515 a july 1519, translate»! by Rawdon Brows;2 vol. London , Smith , 1854.

privée de M. Rawdon Brown a constamment manifesté Je cas et le prix qu'il faisait de ces précieux textes qui avant lui n'avaient pas été consultés. Sa patience et sa persévérance ont été justement récompensées par les publications si honorables que le gouvernement de la Reine a entreprises, et parmi lesquelles celles de M. Brown ont reçu le plus favorable accueil. Je devais depuis longtemps cet éloge à celui dont je devins plus tard le collègue, et plus loin je saurai dire quels bons conseils et quels avis excellents cet esprit loyal voulut bien me donner, quand j'arrivai novice dans la maison où il était passé maître.

La première demande faite pour connaître partiellement quelques papiers du ressort des Inquisiteurs d'État fut adressée un an après (1851, 20 mai) au gouverneur Toggenburg par M. Rawdon Brown, déjà l'hôte familier de ces Archives. Sa requête, bien qu'osée, puisqu'elle énonçait les mots Inquisiteurs d'État, était cependant modeste quant aux prétentions motivées. Il ne s'agissait pour M. Rawdon Brown que de recueillir quelques notizie sur Je compte de sir Henry Wotton, qui fut trois fois ambassadeur à Venise pour le roi d'Angleterre, de 160-4 a 1623. Ce fut la première fois que le gouvernement voulut bien oublier que la rigoureuse expression d'inaccessible caractérisait la teneur du décret impérial de 1824 à l'endroit des archives des Inquisiteurs. Aussi, la date de cette faveur établissant un précédent, nous a-t-elle paru mériter d'être consignée ici. Les papiers particuliers à l'ambassadeur Wotton furent accordés à l'active et louable curiosité de* M. Brown. Mais, pour rester tant

soit peu fidèle au principe prohibitif dont il était encore animé, M. Mutinelli crut devoir retenir par devers lui quelques pièces de ses copies.

Au mois de mars 1851 revint M. de Mas Latrie, chargé depuis le 19 décembre 1850 par le ministre de l'Instruction publique d'explorer les Archives de Venise et de Malte , et rassembler les documents propres à compléter l' Histoire des familles d'outre-mer de Dueange. La publication en avait été prescrite par un arrêté en date du 8 décembre 1849. Le second volume des Archives des Missions renferme le rapport de M. de Mas Latrie, presque entièrement consacré à la description renouvelée des Libri Pactorum M. de Mas Latrie eut l'année suivante une mission nouvelle pour Malte et Venise, à l'effet de réunir les pièces qui pourraient se rapporter à Yhistoire de l'occupation française de file de Chypre*.

A la fin de cette année, le savant Cigogna désira examiner pour le compte de M. Monzani les dépêches de l'ambassadeur Paolo Paruta à la cour de Home en 1595, et qui fut historiographe de la République. Une réponse négative lui fut adressée le 27 janvier suivant.

Au mois de juin 1852 arrivèrent deux savants allemands, MM. Gottlieben Friedrich Tafel et Georges-Martin Thomas. Ils travaillaient alors à la formation d'un ouvrage publié depuis en trois volumes : Documents originaux vénitiens, pour servir à l'histoire des relations de la République avec Byzance et le Levant pendant le moyen âge. Le

1 Voyez Archives des missions scientijinues et littéraires, tome II, pages 557, Î6t, 341.

2 Idem, tome III, page 458.

même motif amena encore plus tard ù Venise M. Thomas, mais il y vint seul, le docteur Tafel étant mort en J860. 11 séjourna à Venise en juin 1 8(> i et de février à avril 1865, pour y recueillir les matériaux nécessaires à achever l'histoire des relations diplomatiques des Vénitiens avec Bvzance. En ce moment même, le très-savant bibliothécaire de Munich est occupé à commenter par des notes critiques et historiques les précieux matériaux manuscrits dont le recueil n'atteindra pas moins de quatre cents pièces, tirées pour la plupart du Liber Albus, des Libri Pactorum, des Commemoriali , des Misti, des Deliberazioni del Senato, et d'une quantité de diplomi en langue {jrecque. MM. Tafel et Thomas ont publié aussi les Traités de paix et de commerce conclus entre l'empereur Michel Paléologue et les Vénitiens, des pièces originales grecques pour servir à l'histoire de la République de liaguse, et enfin une collection de documents sur le Doge Andréa Dandolo \

1 Le docteur Gottlieb Lucas Friedrich Tafel était de I!empflin(;tn en Souabe (Wurtemberg). Il Tut professeur à Tuhingen et mourut à ('lin rn 1860. Son confrère et savant ami le docteur Georges-Martin Thomas, né à A nsbach , est actuellement l'un des conservateurs de la Itihliothèqne rovale de Munich. Parmi ses travaux préparés pendant ses différents séjours à Venise, il en faut citer un du plus grand intérêt pour l'histoire du commerce allemand avec Venise, d'après le Capifolare del f'on- Ui/c (tri Tedesehi , précieux manuscrit communiqué par Kmmanuele Antonio Cicogua. Le Liber liifrons, le Capitulai e dei cinaue Sut'ii alla mercanziu, le Commune I et II, lui ont fourni les pièces concernant les anciens consulats vénitiens en Orient. On lui doit encore la publication des pièces originales grecques qui ont rapport à l'histoire àeY Église d'Anatolie écrites par Maxime, patriarche de Constantinople, au Doge G. Motenigo, 1480 (Munich, 1855). En 1858, M. Thomas a refondu le catalogue des manuscrits français à Munich, et publié toute une série d'indications et de sources relatives à l'histoire de Venise. C'est un studieux infatigable et un érudit de premier ordre.

Dans ce Calendrier du travail accompli aux archives de Venise, l'année 1852 est particulièrement remarquable par une nouvelle tentative de M. le chevalier Mutinelli pour créer dans sa province des départements mystérieux. Le 13 juillet, en effet, le directeur, soit qu'il ait prévu que des demandes lui seraient bientôt adressées, soit que son tempérament le portât à des actes de dictateur, ne proposa rien moins au Gouvernement que de prendre un arrêté par lequel les archives du Conseil des Dix seraient interdites à tout visiteur. Il désirait en outre qu'un endroit spécial protégé par d'imposantes serrures fût affecté à leur conservation.

De telles dispositions étaient peu faites pour encou-»rager les studieux; aussi furent-ils à cette époque peu nombreux. En 1853, c'est le directeur archiviste du Grand-duché de Bade qui veut informer sur les anciennes relations commerciales de la République avec la ville de Constance et son lac; ce sont des Slaves, M. G. de KuguK zevic et M. Proote, à la recherche de textes intéressants pour la société archéologique slave.

A cette époque, le docteur Karl Hopf, professeur titulaire à Bonn, avait déjà accompli plusieurs séjours dans les iles Ioniennes et de l'Archipel, dans le but d'écrire YHistoire de la domination des Francs en Grèce (1204-1566). Il lui restait à compléter ses découvertes par des investigations dans les collections vénitiennes. Elles lui furent ouvertes à la fin de décembre 1853, et les volumes I et II de cette histoire ont paru dans Y Encyclopédie de Hertsch et Gruber (section Ire, volume LXXXV). Ce savant docteur, aujourd'hui archiviste de

la ville de Kœnigsberg, u rais aussi à profit l'examen des Commemoriali et des Misti, ainsi qu'on en peut juger par ses publications dans le Recueil historique et littéraire de l'Académie des sciences de Vienne1. Il termina les travaux qu'il avait entrepris à Venise le 21 juin 1854.

Or, en cette même année 1854, n'est-il pas singulier d'avoir à constater que le même directeur, M. Mutinelli, si peu disposé jusqu'à présent à répandre l'usage des archives, soit précisément celui qui, ayant fait preuve de détermination et de bon conseil pour en sauvegarder à Venise la plus riche et intéressante partie, réussit complètement en cette courageuse négociation? M. Mutinelli, en effet, se trouva être cette année-là le sauveur des grands recueils des documents diplomatiques de l'ancienne République. U avait eu vent des menées sourdes que pratiquait l'Autriche pour les accaparer et en faire l'ornement des collections impériales de Vienne. En homme résolu, il fit un rapport plein de sens, voire ferme, en date du 29 octobre 1853, et le 20 février suivant, en réponse à ses observations, le gouverneur lui donnait avis que, par décret souverain en date du 10 janvier, Sa Majesté daignait permettre que les papiers de la République relatifs aux questions diplomatiques fussent conservés intacts à Venise. Il faut louer extrêmement

* Geschicht* der Intel Andros mit Vrkunden. Idem DtT in sel Karyrto* — Veneto Byzantinische Analekten. — On a aussi tic lui : De Historiée ducatus Atheniensis fontibus , Ronna>. Les textes que M. Karl Hopf a le plus particulièrement consultés sont : Patti Ferrai iœ ; Commemoriali ; Ret/istri del Maggior Consiglioj idem del Senato (A/ar); Deliberazioni secretv del Senato; Notatorio del Collegio; Letlere delt Avvogarîa, ffoscite et Atatrimonii (serolï XIII, XIV, XV et XVI.)

M. Mutinelli de l'heureux résultat qu'a obtenu son rapport du 2Î> octobre 1853, alors que le péril était en la demeure, et c'est justice de reconnaître que par cette mesure impériale ainsi sollicitée , le directeur empêcha la disparition des documents incontestablement les plus précieux de tout le dépôt. Quel sentiment avait poussé ainsi M. Mutinelli à combattre en quelque sorte les désastreuses ambitions qui menaçaient en ces temps-là de produire sur les monuments écrits de Venise l'effet d'une grande et violente tempête? Nul autre que celui du bon sens ! L'honorable directeur, si peu courtisan du pouvoir impérial en cette occasion difficile, montra, par anticipation, qu'il était du noble et heureux avis du marquis de Laborde s'écriant, en un récent ouvrage, que les archives ont toujours leur patrie là où elles se sont formées. « Et, ajoute-t-il, elles ne peuvent jamais la perdre, puisqu'elles sont locales et personnelles. Transportez avec elles la population tout entière, je n'ai plus rien à dire, mais tant qu'un habitant reste sur le sol, il a le droit de se plaindre de ce que vous l'avez dépouillé de ses archives 1 . »

M. Schreiner, de l'université de Gratz, M. Gaetano VVenzel, de celle de Pesth, M. Gachard % directeur des

1 Iss Archives de la France : leurs vicissitudes sous la Révolution, leur régénération sous l' Empire, par le marquis de Lahordc, Pari*, J867.

- M. Gachard, directeur général des Archives de Belgique, avait fait adresser sa demande par intermédiaire et voie diplomatique. Les document | qu'il demandait lui furent adressé* en 1856, ils étaient extraits des dépêches d'Espagne et concernaient l'infant Don Carlos, de qui M. Gachard a publié ensuite une si intéressante histoire (Don Carlos et Philippe II. Paris, 2'' édition, 1867). Ce même historien, liien qu'il ne fût pas venu à Venise, n'était pas moins familier avec les textes vénitiens, car, dés le 7 mars 1833, il avait présenté à la séance de l'Aca-

archives de Belgique, et dont le nom est aussi cher que familier à tous les chercheurs, M. Théodore Sickel 1 enfin, furent ceux dont les requêtes motivées ont été accueillies en cette année de grâce et de salut pour les textes admirables de la diplomatie vénitienne.

Je me présentai l'année suivante , en août , aux Archives de Venise. Je dirai comment j'y arrivai, combien d'années je passai à les consulter, quelle direction fut donnée à mes recherches, et comment, avec le cours du temps, je fus libéralement autorisé à pouvoir connaître, sans réserve, les différentes séries de la Chancellerie secrète d'abord , du Conseil des Dix ensuite , et, en dernier lieu, des Inquisiteurs d'État. Ma tâche est désormais accomplie, je puis donc parler à bon escient d'une maison à la connaissance de laquelle j'ai consacre? des années.

Le ministre de l'Instruction publique, par un arrêté du 22 mars 1855, voulut bien me charger d'une mission littéraire dont je lui avais motivé l'objet pour l'Allemagne et l'Autriche *.

demie rovale un mémoire du plus vif intérêt : /et Monuments de ta Ihfjlomatie vénitienne considérés sous le point de vue de l'histoire moderne en général et de l'histoire de la Belgique en particulier.

' Le docteur Théodore Sickel avait une mission, en date du 15 juin 185%, avant pour objet de faire dans les* Archive* de la haute Italie, et particulièrement dans celles de Milan, des recherches relatives à noire histoire nationale. Il vint à Venise en décembre 1854 et en mais 1855. Le but de ses recherches était une enquête historique sur les Rapport* entre la France et les États d'Italie de 1450 à 1490. 11 a fait d'importantes découvertes sur les négociations de la maison de Bourgogne au temps de Charles le Téméraire.

2 Archives des missions scientifiques et littéraires, tome IV, page 402.

Je fus ainsi amené à visiter Vienne et sa bibliothèque impériale en juin et juillet.

La fortune voulut que le baron de Bourqueney fût alors ambassadeur de France auprès de la cour de Vienne. Mon nom ne lui était pas inconnu, par suite des relations personnelles dans lesquelles il était depuis longtemps avec mon père. Une recommandation officielle de M. Drouyn de Lhuys, ministre des Affaires étrangères, fut donc accueillie avec une faveur d'autant plus grande par le baron de Bourqueney, et il me manifesta sa bienveillance en me recommandant de porter toute mon attention sur les Archives de Venise.

Cet ambassadeur me fit observer que tout l'élément diplomatique de cet incomparable dépôt était demeuré inexploré, que me consacrant d'une manière toute particulière à cette étude, ce serait me tracer un sillon nouveau dans le champ de l'histoire. Caressant ainsi mon goût pour l'inconnu, encourageant mes inclinations de curiosité très-prononcées, et me faisant entrevoir les bénéfices charmants d'un séjour dans une ville qui, vue dans un précédent voyage, m'avait enchanté, l'ambassadeur eut peu de peine à me persuader. Il mit le comble à sa bonté en m'assurant qu'il présenterait lui-même au baron de Bach, ministre de l'Intérieur, ayant dans son département les Archives, la requête dont il était nécessaire qu'il eût connaissance.

De cette démarche diplomatique a dépendu tout le succès des recherches que, depuis, j'ai entreprises. Si au lieu de partir du cabinet de l'ambassadeur pour aller tout droit à celui du ministre, ma demande eut

dû courir la lente aventure de ce qu'en administration on appelle les bureaux, la chose, hélas, eut été autre! Le ministre de l'Intérieur me fit l'honneur dé répondre, le 26 juillet, très-favorablement à la demande qui lui avait été présentée le 23, sous le patronage de l'ambassadeur. Ainsi muni d'un aussi bon billet, je quittai Vienne et pris la route de Venise, où j'arrivai aux derniers jours du mois.

Le 2 août, la direction des Archives fut officiellement invitée à se prêter au succès de mes études. M. le directeur général Mutinelli ne me fit cependant pas, dès 1 abord, ce qu'on peut appeler un accueil empressé, et si je m'étais arrêté à la première impression qu'il me causa, je ne fusse pas devenu — ainsi qu'il advint avec le temps — et son ami très-obligé et son serviteur reconnaissant.

Cette manière d'arriver ainsi tout droit de Vienne sans qu'il ait été d'abord consulté, avait peut-être surpris le directeur, et lors de ma première visite, son accueil plus que restreint me laissa connaître qu'il en avait eu de l'humeur. Si je l'eusse cru sur parole, les Archives de Venise ne renfermaient rien qui pût répondre à mon attente. Ce chef eut, en un mot, tout l'aspect d'un capitaine peu soucieux de vous laisser voir qu'il se demande ce que vous venez faire dans sa galère. Je ne m'en émus point.

Mes premiers jours furent un peu ceux du tâtonnement; mais lorsque, après quelques mois de visites assidues, j'eus fait meilleure et plus sympathique connaissance avec la maison et ses hôtes, non-seulement j'eus

occasion de me louer de leurs bienfaits, mais les conseils

que le maître me donna pour que je demandasse, avec leurs propres titres , des registres et des liasses dont il m'eût été singulièrement difficile de soupçonner même l'existence, me furent d'une utilité qu'il serait plus que malséant de méconnaître.

M. le chevalier Mutinelli, du reste, s'amenda de plus en plus au chapitre des restrictions et des prohibitions. Son esprit Gn et sagace lui fit reconnaître que la réputation des Archives de Venise tendant à s'étendre, il serait débordé. Il eut aussi à reconnaître par lui-même combien pouvaient être pernicieux les sentiments prohibitifs qu'il avait voulu maintenir et entretenir dans le cœur de l'administration dont il dépendait. 11 en fut lui-même l'étrange victime dans une circonstance littéraire qu'il n'y a plus d'indiscrétion à révéler.

Qui, aujourd'hui, en cette Autriche devenue véritablement libérale , voudrait croire qu'alors — en 1 855 et 1856 — M. Mutinelli, directeur général des Archives de Venise, vieux serviteur dévoué de l'État autrichien, récompensé par lui avec des honneurs et des titres, digne, sans nul doute, de toute la confiance officielle, ayant voulu publier une Histoire anecdotique d'Italie aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, d'après les dépêches des ambassadeurs vénitiens, reçut ordre des chefs de division du ministère de ne pas livrer à l'impression une seule feuille de ses copies avant de les avoir expédiées en communication à Vienne! Les manuscrits envoyés étaient ainsi retenus dans quelques bureaux de la capitale pendant des mois et des mois, soumis à la haute approbation, sans doute, de quelques

employés subalternes qui les retournaient stigmatisés par le crayon rouge en de très-nombreux et intéressants passages absolument historiques. Ce ne fut pas sans une amère tristesse que M. Mutinelli voulut bien m'appeler à ce douloureux témoignage. En effet, ces stigmates d'un impertinent employé étaient autant de signes d'interdiction pour la publication de ces inoffensifs extraits de dépêches, où il s'en pouvait peut-être bien trouver quelques-uns, diseurs de vérités sur le personnel ou les choses de la Cour romuine, au temps des papes Sixte, Paul et Clément. Or, quand un gouvernement ne craint pas de prendre de telles libertés avec ceux qu'il investit de sa confiance pour l'exercice de charges élevées , faut-il s'étonner que leurs sentiments n'en soient point blessés? Par de telles mesures, n'advenait-il pas que des étrangers, comme M. Ilawdon Brown et moi, admis à consulter et à copier les mêmes documents, avions dans la maison des franchises plus grandes que celui-là même qui devait en être regardé comme le maître? Cette inconséquence n'avait-elle pas

de quoi révolter un esprit capable» et consciencieux de sa valeur? Lorsque je vis ces manuscrits retour de Vienne ainsi rendus à M. le directeur général, je correspondis à ses sentiments par l'expression des miens sur l'inconvenance de pareils ordres. Il n'est du reste plus question de mesures aussi peu digues dans l'Autriche actuelle. L'année 1859 nous en sépare, et pour cet empire, sa défaite si profonde en cette année-là fut le commencement de ses « immortels principes de 89. »

L'autorisation qui m'avait ouvert l'enceinte des Âr-

chives de Venise en 1855, s'étendait à cette belle partie des documents dits de chancellerie secrète ancienne. Les dépèches, les rapports, les instructions relatifs à la cour de France, faisaient tout l'objet de mes informations. Je pris un goût extrême à ces études, j'en fis part au Ministre dans plusieurs missives. 11 voulut bien m'encourager. L'assiduité de mes investigations me permit promptement de comprendre tout le parti nouveau que je pouvais tirer de ces grandes richesses, et je commençai dès lors à réunir l'importante collection de textes de diplomatie et d'histoire (pie j'ai formée depuis, et qui aujourd'hui est complète.

Avec Tannée 1856, j'obtins la faveur, très-grande alors, d'avoir un copiste à gages. Chaque document qui me paraissait mériter plus qu'une annotation passait en ses mains, et la copie revenait à mon examen avant d'être emportée. Dans l'intervalle du mois d'août 1855 à la fin de mars 1856, je fis ainsi l'étude, — je puis dire jour par jour, - — des faits et des personnes de la cour de France par la lecture attentive et annotée des dépêches excellentes de ces sages et prudents observateurs vénitiens, depuis le temps où Catherine de Médicis apparaît dans les négociations jusqu'à l'époque de la mort du Roi son troisième fils. Aux heures où les Archives étaient fermées, en de certains jours, je hantais la bibliothèque de Saint-Marc, où de grandes choses sont aussi amassées pour éveiller, nourrir et charmer la curiosité. Je m'engageai dans l'examen attentif des Diarii de Marin Sanudo, signalés à l'histoire par M. Rawdon Brown, et qui comprennent la période politique si remplie, si active,

pour l'Italie et la France, depuis janvier 1494 jusqu'en septembre 1533.

Par cet emploi de mon temps, j'acquis rapidement la connaissance familière des anciennes coutumes , des expressions et formules en usage daus la vie politique de Venise sérénissime. Je m'initiai à ce que je pourrais appeler la science de ses magistratures, science indispensable à tout curieux qui voudra profiter autrement qu'en passant, et pour ainsi parler, à vol d'oiseau, des amas de manuscrits réunis aux Frari. Les papiers du séminaire de la Salute et les manuscrits du Musée Corter me furent aussi communiqués. Cicogna, Sagredo, Lazari, Rawdon Brown , m'honoraient de leur amitié bienveillante, et soutenaient par la perfection et l'érudition de leurs conseils les premiers efforts et les tendances avouées de mon goût pour étudier et manifester l'histoire par l'usage presque exclusif des documents diplomatiques. Ce fut mon année d'école vénitienne. Le cours en fut interrompu au printemps de 185G par une absence de plusieurs mois en des pays qui , bien qu'européens, sont rarement explorés. Je visitai la Dalmatie, l'Épire, la Macédoine, la Thessalie, et revins par le Monténégro et l'ancien territoire des Uscoques. Venise, dans ses grands jours et avant l'invasion du Turc, avait dominé sur ces contrées, postes avancés du monde oriental qu'elle regardait et qui la regardait sans cesse.

Avec la fin de juin, je retrouvai libre la même place que j'avais occupée auparavant dans la caméra di studio. Ayant terminé l'examen des dépêches de France sous le Valois, j'entrepris celui des dépêches venues du même

royaume sohs le Bourbon. Les affaires de Henri IV avec Venise jusqu'au traité de Vervins, surtout celles qui furent traitées pour lui en cour de Rome par les Vénitiens avant son couronnement, et par lui pour les Vénitiens, en la même cour, à l'époque de leur différend avec le Saint-Siège, sont choses absolument neuves en histoire. Il y avait en cela matière à une campagne d'érudition politique , sillonnée de pièces très-nombreuses. Elle m'occupa tout l'automne.

Mon séjour ainsi prolongé, et dont je ne prévoyais pas la durée, m'avait fait devenir, sinon le familier, du moins l'ami du directeur et de celui qui avait rang après lui, M. Teodoro Toderini, de tout temps fort gracieux et complaisant à mon égard. Jamais on n'avait encore vu deux étrangers aussi assidus à fréquenter cet établissement où les attirait l'unique but de l'étude. M. Rawdon Brown en était alors à la sixième année de ses visites journalières, et j'annonçais devoir suivre ses traces et son exemple. Gomme il travaillait aux choses d'Angleterre et moi à celles de France, nulle raison de jalousie mesquine ou de rivalité disgracieuse ne pouvait nuire à la bonne harmonie de nos rapports. Et c'est une vérité que notre concours, si bien entendu, a beaucoup contribué à relâcher insensiblement les entraves signalées dans les temps précédents. Nos demandes continuelles de registres , de cartons et de liasses , avaient effectivement fait naître des inclinations communicatives dans l'esprit et les habitudes de la direction.

Cependant je n'avais pas encore osé formuler la nouvelle demande que je méditais de faire. Mon ambi-

tion croissant avec les facilités, convoitait en effet la faveur d'avoir accès au Conseil des Dix. Je me résolus à la produire vers la fin de novembre, et une circonstance inespérée se présenta, qui fut pour beaucoup dans le succès qu'elle obtint.

Le 3 décembre 1856, l'empereur d'Autriche, qui résidait à Venise depuis le 25 novembre, vint visiter les Archives. 8a Majesté ne s'était fait annoncer qu'une heure avant sa visite, et pour qu'Elle eût pleine connaissance de la maison, ceux qui la dirigeaient dans cette inspection la conduisirent jusque dans la salle réservée aux studiosi. Le hasard fit que ce jour je fusse seul présent. J'avais devant moi de nombreux registres de dépêches, les uns fermés, les autres ouverts. L'Empereur s'étant avancé, ne put faire autrement que de me remarquer. J'étais debout, attendant qu'il se fut retiré avec son cortège de généraux, d'aides de camp, etc., pour donner suite à ma lecture. Le directeur des Archives et le gouverneur de Venise étaient en ce moment à ses côtés. Il me parut que Sa Majesté adressa soudainement au directeur une question à laquelle je n'étais pas étranger. Le gouverneur eut à peine répondu, qu'au même instant l'Empereur vint auprès de la table où reposaient mes papiers.

« Vous êtes Français? me dit Sa Majesté.

— Oui , Sire.

— Ces documents vous intéressent?

— Beaucoup, Sire.

— Comprenez-vous les chiffres qui doivent être dans ces dépêches?

— Avec la clef, Sire, quand les dépêches ne renferment pas déjà l'interprétation donnée par les secrétaires aux chiffres de la République.

— Ètes-vous ici depuis longtemps?

— Depuis un an et demi, Sire, et venu sous les auspices du ministre de l'Instruction publique de mon pays, qui prenait un intérêt particulier à ce genre de travaux.

— Qui était ce ministre?

— M. Fortoul, Sire, mort subitement à Ems cet été.

— Êtes-vous satisfait des communications qui vous sont faites?

— Absolument, Sire, et la présence inattendue de Votre Majesté m'est une occasion de remercier, dans sa personne, son gouvernement pour la bienveillance avec laquelle il a facilité mon entrée et mon séjour ici. »

L'Empereur alors s'avançant un peu plus près du volume ouvert que j'avais sous les yeux, dit : « Ceci est une dépêche ! D'où vient-elle?

— De Fontainebleau, Sire, en date du 29 septembre 1601. L'Ambassadeur rend compte de la visite qu'il vient de faire avec le Nonce au roi Henri, au lendemain de la naissance du Dauphin. Le Roi les a conduits près du berceau d'argent de son fils, sous un baldaquin de damas blanc, et leur montrant M. le Dauphin avec une grande allégresse, il a dit que le Saint-Père aurait en lui un bon serviteur et la République de Venise un bon ami. »

Sa Majesté regarda attentivement la dépèche, puis faisant un mouvement pour se retirer, dit :

. Je suis heureux de savoir que mon gouvernement a pu vous être agréable, je désire qu'il vous le soit encore. »

Je remerciai brièvement Sa Majesté pour les paroles qu'elle venait de me faire l'honneur de prononcer, et j'ajoutai aussitôt, de manière à être entendu par le Gouverneur civil qui était tout près, que si Sa Majesté voulait bien autoriser Son Excellence à ce que communication des pièces du Conseil des Dix me fût faite, ce serait mettre le comble à l'encouragement impérial pour ces intéressantes études. L'Empereur me regarda alors d'une manière qui ne laissa pas que de m'embarrasser. Il se peut que je l'aie surpris par cette ouverture : cependant, en se retirant, il me dit du ton le plus bref : < Faites une note à ce sujet. »

La note était déjà dans les mains du Gouverneur depuis le 24 novembre.

Or, cette espèce d'entretien personnel avec l'Empereur, bien qu'ayant été le seul fait du hasard et n'ayant eu par conséquent aucun caractère d'audience accordée, ne fut pas sans produire un excellent effet. Tous ceux qui liront ce véridique récit, connaissant les mœurs de cour, avoueront que d'habitude on y fait aussitôt plus de cas d'une personne à laquelle le souverain a daigné manifester son intérêt par une sorte de conversation avec elle. Il fut redit dans les salons de Venise que l'Empereur m'avait parlé de mes travaux. Comme il arrive toujours, on exagéra les propos que Sa Majesté m'avait tenus : bref, quand j'allai chez le Gouverneur pour lui rappeler ma requête, il me fit part du succès qu'elle avait eu.

Le 17 décembre, en effet, M. le directeur Mutinelli,

par une lettre n° 154 de son protocole, me donna officiellement avis que j'étais autorisé à l'examen des pièces du Conseil des Dix qui concordaient avec l'époque des Valois, de Henri IV et de Louis XIII. C'était répondre aux termes formels de ma demande, car alors je ne prétendais pas étendre mes recherches dans les Archives de Venise au delà de la date de l'entrée au pouvoir en France du cardinal Mazarin.

Le parcours des papiers des Dix et l'étude des dépêches des deux derniers ambassadeurs vénitiens auprès de Henri IV me prirent tout l'hiver de 1857. Un voyage en Hongrie accompli au printemps de celte année interrompit ces travaux, mais je lui dus la dernière faveur à laquelle je pouvais prétendre.

L'examen des Registres secrets de l'année 1615 m'avait amené à vouloir tout connaître d'un procès politique fort extraordinaire, intenté par les Dix et les Inquisiteurs d'État à un ambassadeur vénitien qui avait résidé quatre ans à la cour de France et quatre ans en Angleterre. Les Dix n'avaient fait qu'éveiller et exciter ma curiosité sur ce sujet, les Inquisiteurs seuls pouvaient la satisfaire.

Allant en Hongrie et passant à Vienne, je fis part du fait au baron de Bourqueney, et j'en appelai à sa bienveillance déjà si heureusement éprouvée en 1855. Le ministre de l'Intérieur mit le comble à mes vœux par sa dépêche du 3 mai 1857 à l'adresse de l'Ambassadeur1.

1 MoM.sifiun le Haros,

l'ar imite de la lettre que Votre Excellence ;i bien voulu m'adreaser son* la date du 22 du courant, j*ai l'honneur de l'informer que je

Cette permission me fit revenir a Venise, et les pièces ambitionnées me furent soumises. M. Rawdon Brown les vit aussi, et dès ce jour, — bien qu'alors cette grande faveur fût restreinte à une époque très-déterminée, — il fut possible de dire que le décret- de l'empereur François, si sévère en ses conclusions à l'endroit des documents des Inquisiteurs, se trouva rapporté sinon en principe, du moins en fait.

Avec cette autorisation, j'avais ainsi atteint aux derniers degrés du possible à l'endroit de ces archives. Je continuai donc le cours de mes investigations, en abordant la série des dépêches sous le règne de Louis XIII et par conséquent sous le ministère du grand Cardinal, de qui j'ai recueilli toutes les audiences et toutes les conversations avec les six ambassadeurs qui se sont succédé à la Cour durant les dix-huit années de sa vigoureuse et glorieuse administration.

Il pourrait paraître singulier que je continuasse avec complaisance le récit déjà bien long de mes actes jusqu'au jour, récent d'ailleurs, où j'ai mis fin à mes patientes recherches dans le cloître des Frari. Cela

donne volontiers à M. Armand Raschet l'autorisation exceptionnelle «rétendre ses études des Archives de Venise jusqu'aux actes dits des Inquisiteurs d'Etat, et je n'ai qu'à ajouter qu'en me trouvant de la sorte dans le cas de |>ouvoir correspondre aux intentions de M. Raschet, j'éprouve un plaisir d'autant plus grand que j'ai la conviction de m'èire, par là même, rendu aux désirs de Votre Excellence.

Agréez, Monsieur le Raron, les assurances renouvelées de mes sentiments dévoués.

Rarox de Racii.

A Son Excellence Monsieur le baron de Bourqueney, ambassadeur de France.

équivaudrait à une autobiographie pleine de prétention et de suffisance. L'excuse des pages précédentes, dans lesquelles je semble trop peu reconnaître que le mot est haïssable, se trouve dans la part si manifeste que j'ai prise aux études accomplies dans ce vaste dépôt et dont j'ai voulu tracer ici Y historique le plus complet. Je terminerai donc en disant que jusqu'en 18G7 il ne s'est guère écoulé d'année sans que je sois revenu à Venise pour y fréquenter les Archives '. Puis, avec le cours des temps, les facilités se sont accrues de telle sorte, qu'on peut dire que, lorsque après la grande guerre de J859 le comte Dandolo eut succédé au chevalier Mutinelli , toute espèce de difficulté réelle cessa à l'endroit des communications.

* Le temps écoulé à Venise pour l'accomplissement île mes recherches cl de mes éludes, soit aux Archives générales, soit à la Bibliothèque de Sainl-Marc, soit encore dans «les archives privées, depuis le 19 juillet 1855 jusqu'au 5 mai 1867. se répartit ainsi:

1855 : Du 19 juillet à fin décembre, aYee mission du ministre de l'Instruction publique, M. Hippolyte Fortoul.

1856: Du 1er janvier au 20 mars, même mission. Du 26 juin à fin décembre, sans mission.

1857 : Du 1" janvier au 15 avril. — Du 15 juillet à Hn août.

1858 : Du lrr mars au 15 avril. — Du 18 juin au 30 août.

1859 : Du 23 octobre à fin décembre, avec mission du ministre d'État et de la maison de l'Empereur, M. Achille Fould.

1800 : Du l,r janvier au 10 février. — Du 29 avril au 12 août, même mission.

1861 : Du 0 janvier au 15 mars. — Du 3 au IV juin.

1802 : La mission que je reçus de M. le ministre d'Etat, comte VValewski, ne concernait alors que les Archives de Modène, Parme et Manloue. 1804 : Du 5 novembre au 22 novembre.

1805: Du 11 mars au 29 mars. — Du 31 juillet à Hn août. Le reste de l'année fut partagé entre les Archives de Milan, Parme, Florence et Mantoue.

1806 : Du 6 novembre à fin décembre.

1867 : Du 1er janvier au 5 mai.

JLe nouveau directeur inaugura une ère nouvelle de libéralité que trouva tout établie le gouvernement du roi d'Italie dans Venise, en 1866. Ce fut alors que je me livrai à l'examen minutieux et sans réserve des papiers des Inquisiteurs, dont le ministre de l'Intérieur de l'Empire n'avait pu m 'accorder que l'examen d'une partie bien restreinte. J'en résumerai le détail dans un travail spécial sur la juridiction mystérieuse et singulière de ce tribunal politiquement suprême.

J'ajoute enfin à ce chapitre personnel que lorsque je revins en France après trois années consécutives d'école vénitienne, je publiai un in-octavo, moitié volume, moitié brochure, avec ce titre : « Souvenirs dune mission. Les Archives de la Serénissime République de Venise. » Ce lut i: ne petite chose, précédée d'une longue Lettre au lecteur que j'ai estimée, depuis, fort inutile, et formée de chapitres médiocres, sans attrait, et propres tout au plus à fournir quelques notions sur les magistratures non politiques de la République de Venise. Cela ne correspondait par aucun point à l'intérêt des recherches que j'avais accomplies et à l'importance des portefeuilles que j'avais remplis. Mon but, par cette petite production , avait été de me délivrer de l'énoncé des détails que j'avais amassés sur plusieurs séries des archives situées en dehors de la Chancellerie secrète, afin de pouvoir me consacrer absolument ensuite à des publications d'un caractère véritablement historique. Néanmoins ce premier travail, si faible et mal ordonné qu'il fut, eut cet avantage de répandre quelque publicité sur les Archives de Venise , dont en effet beaucoup de journaux

et de revues ont entretenu alors leurs lecteurs. Mais lorsqu'on 1863 parut le premier tome de « La Diplomatie vénitienne et les Princes de l'Europe au seizième siècle, d'après les Rapports et les Dépêches des Ambassadeurs, » ce travail, premier point d'un ensemble appelé à être volumineux, mit les Archives d'où il était tiré dans un relief plus digne d'elles que ne l'avait fait mon débile écrit de 1857.

On a bien voulu s'étonner, dans le modeste département de la république des lettres où l'on s'occupe de l'histoire, du retard plus qu'extraordinaire apporté à la publication des volumes qui auraient dù suivre immédiatement le premier, et on a pu se demander avec raison à quoi avait été bonne cette longue pratique d'investigations en apparence improductives et partant inutiles au public peu nombreux mais distingué qui s'en occupe. Je répondrai que dans l'exercice des études historiques tel qu'on le comprend depuis un certain temps, il est deux périodes forcément distinctes. L'une est celle des recherches et de la formation du matériel, l'autre celle de la production des travaux préparés. J'ai reconnu qu'il était difficile, pour ne pas dire impossible, de confondre les deux périodes en une seule, sans porter préjudice à l'une et à l'autre. L'esprit a d'ailleurs ses ambitions et ses passions. Entraîné d'année en année au courant séduisant de lu première période, j'ai voulu la parcourir entièrement, et je me suis dirigé en tous sens dans les grands dépôts de documents diplomatiques italiens et français. Florence, Mantoue, Milan, Sienne, Rome, Ferrare et Parme, ne m'ont pas retenu autant que Venise, mais ces capitales d'anciens États, très-riches en documents et curieuses à

explorer, ont grandement concouru à grossir mes trésors écrits, et les longs séjours que j'ai successivement faits auprès des archives de leurs anciens souverains, onl aisément et abondamment rempli les années qui déjà me séparent de la date du premier volume de la Diplomatie vénitienne. La première période est donc accomplie pour moi, et je touche aujourd'hui à la seconde, plus difficile, et pleine de grands écueils. Puisse-t-elle être aussi heureuse que la première, dans laquelle la moindre découverte comme la moindre rencontre semble être une bonne fortune. La nature de l'accueil qui sera fait aux prochaines publications aujourd'hui en cours d'impression, et concernant toute l'histoire de France d'après les textes d'une diplomatie aussi judicieuse que bien posée pour être renseignée, me fera connaître si j'ai formé ici un vœu trop présomptueux. Cette justice, du reste, peut m'étre rendue, que dans les occasions qui se sont présentées de communiquer mes portefeuilles aux savants qui m'ont fait l'honneur de me les demander pour être utilement consultés par eux , je me suis fait un devoir de les leur ouvrir et prêter. Je puis à cet égard prendre d'illustres témoins qui, dans les préfaces ou dans les notes de leurs ouvrages, ont cité les sources vénitiennes de mes recueils parmi celles qui les avaient intéressés. Je suis à cet égard de l'avis bienfaisant de MM. Daremberg et Renan, qui, dans leur rapport du 25 juillet 1850 au ministre de l'Instruction publique, disent : « Il nous a semblé que les missions littéraires n'ont une utilité réelle que quand les explorateurs, se mouvant librement dans le cours de leurs

travaux, peuvent prêter leur concours aux ouvrages savants en voie d'exécution, et se considérer momentanément comme les chargés d'affaires de la science près les bibliothèques étrangères. » Le lecteur curieux de ces choses, et qui voudra connaître par le menu les sources que j'ai réunies pour être employées à des publications prochaines, trouvera à Y Appendice de ce volume le détail exact du contenu des portefeuilles que j'ai formés pendant le cours de douze années.

Après cette longue digression personnelle, revenons à notre prochain, en suivant l'ordre chronologique adopté d'abord pour cette sorte d'appel nominal des Studiosi, non moins que pour cette table des matières explorées dans les Archives de Venise. Retournons à l'année 1855.

M. le baron de Bach fonda cette année, à Venise, une école de paléographie ayant son siège aux Archives. M. Cesare Foucard en fut nommé professeur. L'institution était louable, son but fut compris par quelques jeunes gens curieux de cette instruction spéciale, et ils devinrent tous autant de chercheurs nouveaux dans cette grande maison. Cette école a fort réussi. Il en faut louer et le professeur, et ses élèves, parmi lesquels MM. Nicolô Barozzi et Guglielmo Berchet, B. Cecchetti Fadiga, Boldù , Luigi Pasini, tous bien placés aujourd'hui, les uns dans la science et les lettres, les autres demeurés aux Archives mêmes en qualité defonctionnaires de différents grades. Par cette mesure sage, heureuse, libérale, M. le ministre de l'Intérieur donnait ainsi un

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élan tout particulier aux études historiques vénitiennes, et il est juste de dire que les esprits sérieux qui y ont répondu chaque année ont produit d'excellentes thèses hasees pour la plupart sur des documents conservés aux Frari1.

Rappeler et les noms des auteurs, et le sujet des thèses, serait un long ouvrage, et nous conseillerons à ceux qui les voudraient connaître de recourir aux bulletins de l'École ou à l'administration des Archives, ils y trouveront un répertoire exact. Cette institution, aussi, ne manqua pas de contribuer à affaiblir le système prohibitif jusqu'alors trop en faveur auprès de la direction. Ce fut presque un envahissement. Les Archives, en effet , ne pouvaient plus être dérobées à la curiosité , sinon du premier venu, du moins des jeunes yens que dirigeait le goût de l'érudition. Continuer à en défendre l'approche, à moins de privilège, c'eût été aller contre le sens de la création de l'école. Ne fallait-il pas une nourriture à ces esprits amis de l'étude? Et quelle autre nourriture leur procurer pour ce genre d'instruction , sinon celle des textes anciens, des chartes ducales, des Libri Pactorum, etc.?

Il fallut cependant encore quelques années pour que la plus complète libéralité fût exercée, et le titre d'auditeur au cours de paléographie professé dans l'édifice

1 Cette école fut ouverte à Venise le 11 avril 1855. Voyez la Gazelta ufjiciale di Venezia du 15 mars de la même année, n» 61, pour les terme* du règlement. Le discours d'ouverture prononcé par M. Foucard, professeur titulaire, eut pour objet l'importance et l'état de la science paléographique. M. R. Cercbetti, élève de M. Foucard, a succédé à ce dernier en 1860. Il est présentement encore professeur.

même des Archives de Venise ne suffisait pas pour que toutes les portes fussent ouvertes. Certaines séries de la Secrète, les chambres des Dix, avaient encore un chancelier redoutable dans la personne du vigilant chevalier Mutinellî.

MM. Nicolo Barozzi et Guglielmo Berchet firent prompteinent honneur à l'école qu'ils avaient fréquentée pendant le cours de l'année 1855, et entreprirent l'année suivante une publication dont il suffira de dire, pour la louer, qu'elle fut la sœur et l'égale de celle qui fut entreprise et accomplie par M. Eugenio Albert. Tous les curieux en histoire savent que dès l'année 184î>, le chevalier Alberi forma à Florence une société de personnages éclairés et distingués, qui prit sous son patronage illustre la publication de toutes les Relations faites, au seizième siècle, par les Ambassadeurs vénitiens, au retour de leurs missions. MM. Tommaso Gar, Vincenzo Lazari, Emmanuele Gicogna, ont concouru , par leurs recherches assidues non moins que par leur savoir si exerce* sur les textes politiques vénitiens, au succès de cet ouvrage excellent. MM. Gar et Gicogna ont réuni et annoté les relations écrites sur la Cour de Rome1 , M. Vincenzo Lazari rassembla les relations de Constatttinople i

1 Raecolta Alberi, tome VII de la collection, vol. 'ô de la seconde série: Relazioni délia Carte tli Roma nel secolo XVI raccolle eil annota te tla Tnmmaso Gai», publié en 1846. — Tome X de la collection, vol. h de la même série : Autres Relations de Rome communiquées par Cicogua , 1857.

2 Tome IX de la collection, vol. 3 de la troisième série, 1855, Stuti OUomani, et tome XI de la collection, vol. 5 de la seconde série, 1856, Stati battant. Six des relations reproduites dans ce dernier volume sont

HISTORIENS, CORIErX, CHERCHEURS ET VISITEURS. 85

et quelques-unes des États d'Italie et de la Cour d'Espagne. Ce précieux recueil comporte quinze volumes. On peut dire qu'il est le seizième siècle européen révélé à grands traits par ses témoins en tous pays , les ambassadeurs de Venise. Or, ce que If. Eugenio Albert accomplit avec tant de succès pour le seizième siècle, MM. Nicolo Barozzi et Guglielmo Berchet l'ont entrepris avec un succès égal pour le dix-septième. Ajoutons que si ces deux jeunes érudits donnent suite et fin à leur publication en l'étendant aux Relations du dix-huitième siècle, le recueil alors complet ( Alberi-Barozzi- Berchet) formera un monument diplomatique d'un ensemble admirable. M. Guglielmo Berchet publia en 1856 le premier volume de la collection : les Relations d'Espagne; M. Barozzi ouvrit en 1857 la seconde série par la production des Relations de France. Les portefeuilles des Archives de Venise spécialement réservés à la conservation de ces rapports ont fourni successivement à ces deux érudits les intéressantes matières de leurs travaux. Aussi devons-nous dire que depuis l'année J856 jusqu'à présent, ils ont été d'assidus et laborieux visiteurs à l'ancien cloître des Frari. L'un et l'autre ne se sont pas bornés à en extraire des pièces pour leur publication des Relations des Etats européens lues au Sénat par les Ambassadeurs vénitiens au dix-septième siècle, ils les ont explorées, consultées, interrogées en tout sens. Le chevalier Nicolô Barozzi s'est plus spé-

*n\ Archives, soit en original, soit en copie authentique. Voyex notre dissertation sur les relations prononcées au Sénat par les ambassadeurs dans notre livre de la Diplomatie vénitienne, première partie.

étalement occupé des documents italiens intéressant la France et Y Italie, M. Berchet s'est particulièrement attaché aux textes relatifs à Y Orient. Nous avons sous les yeux le résultat de ses recherches sur les Consulats de Venise en Syrie, sur les Rapports de Venise avec la Perse, sur le Commerce des Vénitiens dans l'Asie. Ce sont d'utiles écrits.

Nous avons à signaler en 1856 le passage de l'illustre historien Cesare Cantù , auquel sa visite à ces riches Archives inspira le mémoire intéressant qu'il a puhlié sous le titre de : Scorsa di un Lombardo negli Archivii di Venezia. En 1857, il faut citer les recherches de M. Arnoldo Aichlburg sur la Carinthie; de M. Broel Plater sur la Pologne au dix-huitième siècle; du baron Noptsa sur la Hongrie; de M. Schaflarich sur la Servie. M. Henri Cornet consulta certains actes du Conseil des Dix relatifs à Y Histoire de l'interdit prononcé par Paul V. Les anciens rapports sur le Frioul furent étudiés par MM. Frédéric Comelli (de Gradisca) et Valsecchi. Le marquis Lnigi Capranica demanda les pièces relatives au siège de Urescia en 1 509 et en 1 5 1 2, et M. Piccoli les actes concernant le célèbre capitaine Bartolommeo d'Alviane, qui fut le compagnon de victoire du roi François à Marignan. MM. Emilio Teza et B. Fregoso s'occupèrent, l'un des règlements anciens sur ii mprimerie , l'autre de documents bibliographiques. M. Teodoro Toderini recueillit parmi les t'erimoniali tous les souvenirs sur le passage et le séjour à Venise des ducs, archiducs et empereurs d'Autriche depuis 13G1 jusqu'en

1797. Par Jes soins toujours diligents de M. Teodoro Toderini, alors sous-directeur de ces Archives, furent rassemblées les pièces authentiques du procès ou plutôt de l'incarcération d'un aventurier sicifien qui prétendait alors à la couronne de Portugal, sous le masque de Dom Sebastien. Le chevalier d'Antas, à qui Ton doit un livre curieux et intéressant sur ces faux prétendants, s'était adressé aux Archives de Venise par voie diplomatique pour obtenir des communications sur cet aventurier, du nom de Marco Tullio Garçon, se disant l'héroïque Dom Sébastien des Portugais. Mais celui dont la présence fit en cette année 1857 le plus d'honneur à ces belles Archives fut le Révérend Pére Theiner.

Le célèbre Père, archiviste secret de Sa Sainteté, oratorien et par conséquent d'un savoir éprouvé, vint au mois de juillet et obtint facilement, grâce à son titre et à sa considération personnelle, l'autorisation de consulter les pièces diplomatiques relatives au Concile de Trente et à l'histoire de la Ré formation au seizième siècle. Le Père Theiner avait la mission du Pape de recueillir tous les documents épars en Europe sur ce grand Concile. Les Vénitiens, ainsi que les grandes puissances, y avaient été représentés, en 1 5(il , par deux ambassadeurs de grand mérite, Nicolo da Ponte et Matteo Dandolo, accompagnés d'un secrétaire qui a prouvé par ses écrits la valeur de l'esprit politique dont il était doué. Antonio Milledonne servit en effet pendant vingt mois ces deux ambassadeurs au Concile, et a rédigé à son retour à Venise, où il devint secrétaire du Conseil des

Dix, une histoire diplomatique et politique de celte assemblée l.

Les dépêches des ambassadeurs ont disparu dans l'incendie du palais ducal de 1577, perte d'autant plus considérable que le talent de ceux qui les avaient dictées était remarquable. Le Père Theiner fut cependant à même de recueillir d'importants mémoires, et surtout de se rendre compte des volontés et des pensées du Gouvernement vénitien à l'égard des discussions et décisions courantes du Concile, en ouvrant les registres des Délibérations du Sénat, où se trouve en copie le texte des lettres et réponses officielles de la Seigneurie à ses envoyés.

Pourquoi le grand et consciencieux travail du Père Theiner sur le Concile de Trente n'a-t-il pas été livré à la publicité, selon l'intention première du pontife Pie IX? Pourquoi, en un mot, les actes et les pièces diplomatiques du Concile de Trente, amassés, réunis à si grands frais par l'impartial oratorien, envoyé du Pontife, ontils été, à son retour à Rome, sinon délaissés, du moins relégués dans l'obscurité pour laquelle ils n'étaient pas faits? Le Pape a-t-il été influencé pendant le voyage du Père Theiner par quelque conseiller malveillant ou par quelqu'une de ces étroites intelligences à

1 Voyez Iscrîzioni Veneziane , t. VI, p. 713 et suiv. Antonio Milledonne , né le 27 septembre 1522 , admis à la Chancellerie en 1540, secrétaire au Sénat en 1551 , puis à Rome, en France et à Trente, élu secrétaire des Dix en 1567, mort le 6 décembre 1588. La bibliothèque de Saint-Marc possède plusieurs manuscrits de YHistoria del Concilio di Trento, scritta per tnano del signor Astomo Millbdokne (classe V des Mamtscrils italiens, iv, v, xlvii, etc.)

qui tout fait peur dans l'histoire? On a accusé les Jésuites de ce méfait. Ils en sont peut-être innocents. Ce qui est certain, c'est que la volonté du Pape, tout échauffée d'abord pour la publication des textes à recueillir, se déclara depuis tout à fait contraire à ce grand projet. On ne peut hésiter à dire que si cette défense est un acte de prudence théologique, elle est un deuil réel pour l'histoire.

En 1858, d'intéressantes et actives recherches furent pratiquées dans les dépêches des ambassadeurs vénitiens à la cour de France, de lb'24 à 1837, pour M. Jules Pelletier (de l'Institut). Le Père Joseph (du Tremblay), l'homme de Richelieu, cette fameuse Aminenec grise du cabinet du cardinal , était le sujet de cette importante information. Ce fut un travail d'un grand intérêt; nous en avons eu sous les yeux le résultat. M. Pelletier a épuisé, peut-on dire, toutes les sources étrangères et françaises pour former une collection unique de pièces historiques propres à servir à une histoire de la vie et des actions politiques du célèbre capucin. Les dépêches des ambassadeurs Marc-Ant. Morosiui, Simeone Contarini, Giorgio Zorzi , Alvise Contarini, Girolamo Soranzo, Giovanni Soranzo et Angelo Correr, ont été particulièrement compulsées, et des extraits abondants ont été adressés au futur auteur de la vie du plus intime conseiller et du plus sûr confident du grand ministre de Louis XIII.

l'n travail du même genre fut entrepris dans le même temps pour satisfaire à la curiosité? du philosophe français entraîné alors dans le champ de l'histoire par une

passion qui, pour avoir été rétrospective, ne fiit pas moins ardente pour les belles héroïnes de la Fronde. On sait combien l'époque de Louis XIII , depuis la mort du maréchal d'Ancre, et la minorité de Louis XIV, ont séduit l'esprit et le cœur de Victor Cousin. Il ne négligea aucune information , et fit le plus grand cas de celles qui étaient de source vénitienne. Le ministère du connétable de Luynes , la jeunesse de Mazarin , l'attitude du cardinal de Richelieu à l'endroit de la Reine1 furent

1 M. Cousin avait juné admirables certaines convers.it ion 8 du Cardinal rapportées |>ar l'ambassadeur de Venise. Il existe toute une correspondance de lui au sujet des recherches qn il ambitionnait tant de voir entreprises en ces nombreux recueils diplomatiques, correspondance animée, piquante, et qui met sous un jour intéressant toute l'ardeur de sa cuiiosité pour des documents de valeur et inédite. Voici quelques fragments des billets familiers de l'historien :

• Pari$ , 9 juillet.

« Si ces lettres sont antérieures à 1643, j«* serais charmé de les avoir, car depuis cette époque nous en rej»orpeons et je n ai besoin de rien. Ce sont les débuts des grands hommes «>t de Mazarin qu il faut éclaircir... Puisque vous êtes bien avec M. le directeur des Archives de Venise, tâchez de le fléchir en ma faveur, car rien n'égale des copies textuelles. Bornons-nous d'abord à la nonciature de Mazarin à Paris de novembre 1634 jusqu'en 1636. La perfection serait qu'on me copiât les parties des dépèches qui se rapportent à Mazarin pendant ces deux derniers mois, car je compte en faire un chapitre spécial le plus détaillé que je pourrai Ah ! si j'étais jeune mais je suis vieux, et je n'ai d'yeux et de

mains que ceux qu'on me prête. Quelques jours avant de recevoir votre dernière lettre, un de mes amis, M. le baron de S..., est venu me demander mes commissions pour Venise. Je l'ai prié de vous rappeler Mazarin.

O utitunn in robis unus, trcumtfur fuissent Aut custos grryis aut maturn vinitor utvr /

Mon troupeau, ce sont les manuscrits, et ma vigne , l'histoire de notre cher pays.

» Bien à vous, • Corsn. •

le programme indiqué par l'auteur de ces livres charmants et solides, pleins de révélations si attrayantes sur les grandes intrigues d'un monde dont les agitations

• 3 août.

» Vous m'enorgueilliriez beaucoup si vous pouviez me persuader que des dames aussi aimables et aussi illustres que celles dont vous me parlez ont laissé égarer leurs beaux veux sur mes ouvrages; en tout cas, mettezmoi à leurs pieds, dites-leur que si j'ai pu leur raconter les amours du jeune et beau Mazarin avec la belle nodarine , je leur promets de leur faire retracer de mon mieux l'entrée de Mazarin à la cour de France, et la première impression qu'il Ht sur Anne d'Autriche.

» Rien à vous, » Cocsisr. «

« Dimanche, août UKîO.

» Soyez le bienvenu : le vieux philosophe attend impatiemment Malarin conduit par M. R... Vous êtes bien sûr de me trouver demain matin à la Sorbonnc, car j'y serai vraisemblablement sou* la main d'un violent rhumatisme. Vos dépêches me ranimeront

» Cor si n. »

A cette correspondance se trouvent joints divers bulletins de recherches à faire dans les Archives de Venise, bulletins dictés el signés par M. Cousin. Tel est le suivant, dont le Cardinal fait tous les frai* :

Note recommandée à Vobligeance de M**0 :

1° Année 1642, août et septembre, affaire de Cinq-Mars, et la part de Mazarin dans cette affaire;

2° Novembre et décembre. Retour de Richelieu à Paris, sa maladie et sa mort ;

3° Année 1043. Mazarin succédant à Richelieu à la fin de décembre 1642. Quelle impression produit cette élévation inattendue;

4° Même année. Avril et mai : maladie et mort du Roi; son testament ;

5° Régence d'Anne d'Autriche. Mazarin maintenu premier ministre; 6« Bataille de Rocroy;

7° Querelle de madame de Longueville et de madame de Montbazon; 8° Même année, août et septembre. Conspiration contre Mazarin.

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