Les archives du Canada à venir à 1872 [microforme]
Quel a été le sort, depuis la découverte du Canada jusqu’à nos jours, de tous les intéressants et précieux manuscrits fournis par les premiers explorateurs, les fondateurs, les fonctionnaires de toutes sortes? Que sont devenus ces documents si recherchés, si goûtés, si consultés aujourd'hui, comme source et matériaux historiques d’une incomparable valeur?
Il a été très divers et plein de vicissitudes? On peut dire que, bien souvent, c’est la dispersion et l'abandon qui ont le plus caractérisé leur destinée.
Si l’on regarde de près à la condition des temps et au mode dont les affaires étaient traités, on s'étonne moins cependant du peu de précautions que l’on prenait pour la sûreté et la garde de res documents. A l’origine de la colonie, il aurait fallu que le gouvernement fut autrement régularisé et administré, pour que l’ordre qui présida plus tard à la préservation des papiers publics fut déjà établi. Les voyages et les déplacements continuels des premiers qui présidèrent aux destinées de ce pays du Canada, n'étaient pas faits pour des règlements d’administration intérieure du genre de ceux qui distinguaient les mœurs gouvernementales si policées des états européens. Puis, il aurait fallu aussi que le gouvernement n’eut pas été sans cesse dans l'inquiétude du lendemain, à la merci de la petite guerre des sauvages et des luttes acharnées qui, pendant cent ans, ont mis la colonie en danger. Ayons sous les yeux un tableau du temps. Regardons ces mouvements précipités, les traverses de toutes sortes; reconnaissons les inquiétudes et les ar xiétés, les perpétuelles agitations; nous comprendrons qu’il eut été bien malaisé, même à un esprit organisateur, comme le fut celui de Talon, aussi fécond en desseins que le fut celui de Frontenac, auxsi essentiellement administratif que le fut :lui de Raudot, de rendre pratiques et exécutrices, les meilleures de leurs inventions policées.
Un autre obstacle au bon ordre et à la conservation précise des papiers tenait à la manière même dont les affaires étaient régies et administrées. Voyageurs, explorateurs, militaires, correspondaient avec des protecteurs, gens bien en cour, ou écrivaient des mémoires particuliers qu’ils transmettaient à leurs amis pour se faire valoir. La bibliothèque Nationale et les bibliothèques publiques de France, possèdent une quantité considérable de ces documents et pièces. Ils s’en trouvent repartis dans les divers fonds, surtout dans ceux qui
ont été formés par les Clairambault. Ceux-ci étaient des collectionneurs, et ils ramassaient tous les petits papiers. Mais combien d’autres les laissaient s’égarer ou détruire. Les documents émanés de l’administration, les lettres reçues par les premiers gouverneurs et intendants, demeuraient leur propriété. C'était chose d’hoirie, un bien meuble, une possession privée. Avec la fin de la charge d’un chacun, soit par retrait d'emploi, soit par mort d’homme, c'était chose naturelle et ordinaire que les papiers d'Etat, que les fonctionnaires avaient recus et rassemblés, comme ceux qu’ils avaient envoyés, et dont ils avaient gardé les minutes—tout l’âme en un mot et tout le secret—passassent à leurs héritiers, à l’égal de leurs autres biens. Sauf peut-être quelques registres d’expéditions courantes et usuelles, qui se transmettaient de mains en mains, de secrétaire en secrétaire, comme preuve et modèle de choses à écrire, sorte de formules nécessaires, tout suivait la retraite ou le départ des fonctionnaires. C’est ce qui explique pourquoi l’on a si peu des lettres de Champlain, de Montmagny, d’Avaugour, de Mésy, de d’Aiïlleboust, de Lauzon, de Tracy et de Courcelles, dans les collections régulières des archives de France, et comment on en a aucure au Canada. Les lettres de d’Argenson furent toutes retrouvées plus tard, comme nous le verrons, dans ses papiers de famille. Ce n’est qu’à partir de Frontenac que l’on constate que l’on commence à recueillir à Québec la correspondance officielle venant de la métropole. Jusque vers 1672, on a nulle preuve de sauvegarde officielle des instructions et lettres envoyées aux gouverneurs et aux intendants, de tous ces documents qui parvenaient ici de tant de côtés différents et qui marquaient ct représentaient les faits. Nulle rencontre d’un règlement quelconque pour leur préservation pendant des années, dont la chaîne forme plus d’un demi-siècle. C’est merveille encore que le nombre et la variété des épaves qui nous sont restées pour le bonheur et la lumière de l’histoire. Il est aisé de croire, d’après cet ordre de choses, quels abus naissaient et quelles facilités se produisaient dans le maniement des affaires publiques. Ce n’est que beaucoup plus tard que l’on commença à y mettre quelque soin, après que des incendies désastreux euren, détruit des archives judiciaires importantes, comme on le verra.
“Pour la premi e partie de nos annales, écrit l’abbé Fezland, dans son Cours d’F'istoire du Canada, c’est-à-dire, jusqu’au temps de la création du Conseil supérieur, les documents originaux sont peu nombreux. Des matériaux précieux ont été, depuis un siècle, perdus par la négligene de ceux à qui ils étaient confiés. Ainsi, le collège de la compagnie de Jésus à Québec, possédait une importante collection de manuscrits, relatifs aux découvertes et aux événements civils et religieux de cette première période; fort peu de papiers ont échappé à la destruction.
? Québec, 1861, introduction, p. VIII.
[Roy] LES ARCHIVES DU CANADA 59
Dans le journal du supérieur des Jésuites étaient consignés, jour par jour, les faits les plus remarquables, des réflexions sur les affaires de la colonie, des appréciations de la conduite de ses hommes publics. Continué pendant plus de cent ans, et tenu avec beaucoup de régularité, ce journal était d’une grande valeur pour suivre les événements. Eh bien! sur trois cahiers qui paraissaient avoir été complets à la suppression des Jésuites, il en restait encore deux à la fin du siècle dernier: un seul a échappé aux mains des Vandales, et encore est-ce par hasard, puisqu'il fut découvert dans un fourneau de la cuisine au Château Saint- Louis. D’autres causes comme l'incendie, l'humidité des archives, la mauvaise qualité du papier, ont aussi contribué à la destruction de nos archives historiques. ”
Le 15 juin 1640, un incendie dé’:uisit la chapelle de Notre-Dame de la Recouvrance à Québec, les registres de l’état civil furent brûlés en même temps, et l’on eut recours à la mémoire des particuliers pour les reconstituer. Dans cet incendie furent aussi détruits tous les papiers du greffe et une grande partie des contrats entre les particuliers. François Doré, dit Monsieur Gand, commis général de la Compagnie des Cent Associés, occupait, avant l'incendie, une salle voisine de la Chapelle de Notre-Dame de la Recouvrance. C’est lui qui avait en sa possession les papiers du greffe.! Tout cela explique pourquoi nous avons dans la colonie si peu de documents antérieurs à 1640, à la réserve de quelques actes de notaires.
Au mois d'octobre 1682, un autre incendie dévasta presque toute la basse-ville de Québec. Plus de cinquante maisons furent brâlées, parmi lesquelles tous le: grands magasins q::° “ervaient d’entrepôts aux
marchandise venant de Fra ve? Beauecu particuiiers y perdirent leur: titre: de propriété, e aïtres la famille Bissot.® Il n’appert pas cependant qu’aucuns p: ers publics furent perdus en cette circonstance.
Tournons maintenan! * vers l’Acadie. Lors de la capitulatic de Port-Royal, le 16 +, il fut permis aux hab ‘ant: de demeurer dans la colonie s’ils «ent, suivant leurs titre: .e concession et aux mêmes charges. Les ssionnaires Capucins, qui voulurrnt s’en aller, eurent la liberté d’empx -r avec eux leurs meubles, leurs vêtements et leurs livres.‘ Un in -tair des choses que les Français emportèrent avec eux fut alors dr mai- :l ne nous à pas été conservé, de sorte que l’on ignore quel fut : t des archives.
? Notes sur les registres de Notre-Darm.: l'abbé Ferland, 1863, p. 42.
* Archives des Colonies, série C!1, let: e Meules, 6 octobre 1682, vol. 6.
3 Ibid, vol. 59, 1733.
‘ Archives du Canada, série F., vol. 112
Lorsque Phips s'empara de nouveau de Port-Royal, au printemps de 1690, l'église fut saccagée, toutes EL: maisons furent pillées, et l’on emporta le butin qui fut repris ensuite en mer par trois pirates français. Il appert, cependant, qu’en cette occasion l’on put sauver les archives. En effet, le mois suivant, Villebon ayant recu l'ordre d'aller reprendre possession de Port-Royal, il lui fut donné instruction de retirer les titres et papiers du greffe, de les transporter dans le lieu où il irait s'établir, et d'en disposer sur les ordres de l’intendant du Canada, Champigny. '
Le 12 novembre 1691, l'intendant Champigny écrivait de © ébec au ministre “ Le sieur Villebon m'a mandé qu’il avait retiré 4 vieffe une partie des papiers, le reste ayant été brûlé et déchiré par :4 Anglais. 2?"
Nous avons la preuve qu'en 1651, il y avait à Port-Royal un notaire du nom de Domanchin et que Guil'aume Le Bel était grand prévôt de la justice souveraine du pays d adie.# Un acte de 1679, mentionne aussi le notaire Jacques Conraud. Nous ignorons ce que sont devenus leurs papiers. Il est sûr, cependant, que tous les documents de cette époque ne furent pas détruits, et quelques particuliers purent en sauver du désastre quelques-uns, parmi les plus précieux, puisque l’on trouve, en 1701, un mémoire imprimé pour Charles de Saint-Etienne, sieur de la Tour, légataire universel de Marie de Menou d’Aunay de Charnisay, où toute la filière des titres de sa famille est donnée, de 1634 à 1700.
Dans les articles de la capitulation de Port-Royal en 1710, entre d. Subercase et Nicholson$ il n'est pas question de ce que deviendront les archives de l'Acadie. Nous savons qu'il y avait à Port-Royal. un cribunal régulier, un greffe. Un notaire du nom de Lo"vinot V ‘‘xerça longtemps. Tous ces papiers n’ont pu être retrouvé: Une lettre du gouverneur Philips, datée du 2 septembre 1730, nous tait croire que la plupart furent apportés en Angleterre par Nicholson.® Quant aux actes de l’état eivil de Port-Royal, de l’époque française, on sait qu’une partie se trouve à Halifax, soit entre les mains de l'archevêque catholique, soit au dépôt des archives de éette province. Une copie en a été faite pour le bureau des archives du Canada, il y a une trentaine d'années.’
Dans la nuit du 5 au 6 janvier 1713, le palais de l’intendant à Québec fut incendié.
! Ibid, série F. vol. 115, p. 419.
? Archives des Colonies, série C.'!, vol. 11, p. 534.
* Archives du Canada, série F. 112, p. 206.
* Ibid., p. 60-122.
5 Cf. Nova Scotia Historical Society, 1878, vol. I, p. 82. Archives du Canada, Nova Scotia Series, vol. M., 395-17. 7 Série M., vols. 69-71.
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