CHAPITRE I
liETTRES siip les Archives historiques du déiiartenient de l'Aube.
E>eit»*e pretnière (a).^
PRÉLIMIIVAmES.
Troyes, 14 février 1839.
Monsieur le Ministre,
Par votre arrêté en date du 22 novembre 1838, vous m'avez fait l'honneur de me confier la mission d'explorer les archives historiques du département de l'Aube, et de mettre en ordre le dépôt de la préfecture. C'est seulement le 20 du mois dernier qu'il m'a été possible de prendre possession définitive de mon poste, et de me livrer activement à l'exécution de mon mandat.
Avant que d'aborder le compte-rendu de mes premières opérations et de vous en faire connaître le résultat, je dois commencer par vous retracer, en peu de mots, l'origine, la situation passée de ce dépôt principal, et l'état dans lequel je l'ai trouvé.
Parmi les archives du département de l'Aube, antérieures à 1790, les unes proviennent des anciennes églises et des couvents, pour la plupart supprimés, du diocèse de Troyes; les autres ont été fournies par les greffes des seigneuries ou par des corps politiques qui n'existent plus. A l'époque de la réorganisation générale que produisit la révolution française, les unes et les autres furent déposées d'abord au chef-lieu du district, puis transportées dans les combles de l'antique abbaye de Notre-Dame-aux-Nonnains, préfecture du département. C'est là qu'elles se trouvent encore aujourd'hui.
L'espace qu'elles occupent se compose d'une suite de grandes pièces ou greniers séparés les uns des autres, et qui,
(a) CeUe lettre et les suivantes ont été successivcmenJ ailressées, sons la forme de rapports, au ministre-secrétaire d'état au département de l'instruction publique.
Sur la demande de M. le comte Duclialel, ministre de l'intérieur, pour la première fois, en 18i0, une copie de ces rapports a été également adressée, depuis cette époque, au secrétariat général de ce ministère, qui embrasse, dans ses attributions, la direction des archives départementales et communales.
réunis ensemble, offriraient en longueur un développement presque aussi étendu que celui de la grande salle de la bibliothèque royale, dite salle de lecture. L'élal matériel de cette partie du bâtiment est vraiment déplorable. Le grenier principal, qui n'a pas moins de 26 mètres, ou 80 pieds de longueur, est aussi le plus endommagé. En maint endroit, la toiture et le revêtement intérieur offrent des fissures assez larges pour entretenir dans cette pièce une sorte de demi-jour, et la rendent, je ne dirai pas inhabitable, mais Impraticable pendant la plus grande partie de l'auiiée.
Du reste aucune fenêtre ni lucarne n'éclaire ce local, et l'on ne peut s'y procurer une lumière suffisante qu'en ouvrant de larges ventaux de bois ruineux. Tel est, monsieur le ministre, le lieu où sont renfermées les archives historiques de la Champagne! Tel est le lieu où elles gissenî exposées depuis près de cinquante hivers, non-seulement à toutes les causes de destruction qu'entraînent l'abandon et la vétusté, mais à toutes les injures du temps. Quant à l'état de conservation des pièces, il est, comme on doit le présumer, des plus affligeants. Une partie seulement des archives est renfermée dans des cartons qui, presque tous, ont besoin depuis long-temps d'être renouvelés. Le reste se trouve jeté, sans aucun ordre, dans de vieilles caisses, empilé dans des sacs, ou bien, et le nombre de celles-ci n'est pas le moins considérable, accumulé pêle-mêle en monceaux informes sur la poussière du plancher, où les vents qui le dispersent, les animaux qui le rongent, la grêle, la pluie, le givre et la neige qui le pourrissent el le décomposeiit, s'en disputent depuis bientôt un demi-siècle le complet anéantissement. Enfin, ma plume se refuse ;; décrire avec plus de détail cet inexprimable désordre. Il faudrait retracer ici tout ce que la confusion a de plus désastreux, tout ce que la malpropreté a de plus iramo:;de et de plus repoussant.
Cependant, ce ne sont pas là les dommages les plus fâcheux ni les plus irréparables qu'aient subis nos archives. Ce ne sont pas là, M. le ministre, les faits les plus tristes que je doive vous signaler. Pendant long-temps l'esprit de vandalisme el d'iiicurie qui les a réduites à l'état que je viens de vous présenter, ne s'est pas contenté d'employer, pour ainsi dire, à leur destruction une simple force d'inertie. La main des hommes est venue encore prêter un fatal concours à l'action des éléments. J'ai sous les yeux le rapport d'un fonctionnaire, qui condamne a être vendu aux poids, comme papiern inutUrx, un lot tout entier de documents que leur titre seul, le titre sous lequel on les y désigne, aurait dû recommander à l'hom:ne le moins lettré, comme étant précieux pour l'hisloire.
Or, sur les conclusions de ce rapport approuvé par le préfet, il fut procédé effectivement à la vente; et l'on peut voir au budget des recettes départementales de la même
année, la mention d'une somme de 500 francs, provenant de tel inqualiliable marché.
Ce n'est pas tout encore. La profanation qui poursuivait ces monuments, et dont les plus hauts dépositaires donnaient eux-mêmes un exemple si scandaleux, est allée jusqu'ù mépriser en eux le caractère de la propriété. Il fut une époque, et je tiens ceci des témoins les plus dignes de foi. où ers monceaux de vieiur papiers et de parchemins étaient considérés comme une espèce de possession banale, dans laquelle chacun venait puiser, soit directement, soit par l'intermédiaire des employés de la préfecture, \es fetiilles ou les paijuets de feuilles qui se trouvaient à sa convenance. C'est ainsi qu'un grand nombre de pièces, dont personne ne saurait dire le prix, sont allées servir aux usages les plus triviaux.
D'autres soustractions non moins coupables et plus intéressées sont venues se joindre à ces déprédations. Les abus que je viens de rappeler avaient ouvert la porte aux infidélités les plus graves. Les personnes lettrées de cette ville savent qu'à un grand nombre de ventes publiques qui ont eu lieu, soit dans le département, soit à Paris et même en des villes situées à de longues distances, figuraient des documents précieux pour l'histoire de la Champagne, et qui n'étaient arrivés que par cette voie sur la table du commissaire-priseur. Enfin, on a vu publiquement à Troyes exposer en vente des sceaux de toute espèce, provenant d'actes historiques; et naguères des enfants se servaient encore dans leurs jeux, de bulles papales, en guise de jetons et de palets.
Assurément, monsieur le ministre, ces époques de deuil pour l'honneur littéraire du pays, et dont j'ai dû taire le millésime, ces époques, j'ai hâte de le dire, sont de beaucoup antérieures ;i l'avènement du magistrat qui admiin'stre actuellement le département de l'Aube (a). Elles sont désormais bien loin de nous, plus encore moralement qu'en réalité. Mais, quoi qu'il en soit du présent et de l'avenir, ces tristes ravages du passé n'en sont pas moins consommés, pas moins irréparables. Et combien l'amertume des regrets qu'ils excitent n'est-cUe pas encore augmentée, lorsqu'on songe que, d'un autre côté, un funeste incendie, arrivé peu de temps avant la révolution de 1789, a réduit en cendres une quantité prodigieuse de documents réunis par les longues et actives recherches des bénédictins de Reims, et qui devaient servir à cette ///.«foire de Champagne et de lirie, dont il n'est resté que le projet publié en 1783, par dom Charles Taillandier!
En présence d'un tel état de choses, le choix de l'ordre qui devait présider ;\ mes opérations n'était ni douteux ni difficile; il m'était impérieusement dicté par les circons-
(o) M. Gabriel, aujourd'liui préfet de la Ctiarente-Inféricure,
tances. Mon premier soin fut de préserver, aussi promptemeat que possible, les pièces que décimait une destruction imminente et pour ainsi dire quotidienne. Dès le jour de mon arrivée, je m'employai donc à faire transporter dans un autre local et à dépouiller avec activité les monceaux qui se trouvent tout à la fois le plus endommagés et le plus exposés. Toutefois je ne perdis pas de vue des mesures plus générales, tendant à la conservation future et, j'ose le dire, au salut de ce qui reste de nos archives. M. le préfet, dont la direction pleine de sollicitude devance chaque jour mes demandes, ordonna qu'il lui fût présenté, sans délai, un devis estimatif des travaux de réparation que réclamait l'état désastreux des combles, et voulut bien m'admeltre à l'examen des plans à lui fournis par l'architecte [a). Les travaux vont être mis en adjudication sous le plus bref délai, et commenceront à s'effectuer aussitôt que le permettra la saison.
Ces travaux s'exerceront d'abord sur l'espace principal de 26 mètres de longueur. La charpente qui ne présente aujourd'hui, comme les combles d'une église gothique, qu'une forêt, sera plafonnée et voûtée en cintre surbaissé. La voûte et les jambages seront enduits de chaux et blanchis de cette substance pour détruire les animaux, en prévenir le retour, et pour rendre la santé et la propreté du local d'un entretien plus facile. Des croisées seront construites de distance en distance sur les parois droite et gauche du bâtiment. Des pénétrations seront en outre pratiquées à travers le faîtage, et verseront dans l'intérieur un jour de coupole. Disposées parallèlement, et ouvertes par intervalles, dans la belle saison, ces diverses fenêtres prodigueront ces deux choses, si précieuses pour un conservatoire d'archives : l'air et la lumière. Enfin deux alignements de casiers en bois, isolés des murs, et à jour pour prévenir la production de nids d'insectes, et de poussière, ainsi que l'humidité, autour desquels circuleront sans cesse les courants d'une atmosphère douce et abondante, formeront galerie dans toute l'étendue de la salle. Ces alignements seront seulement interrompus par travées, et des espèces de croix vides ou clairières seront ménagées aux endroits où les fenêtres se feront face, pour ouvrir un large passage à la lumière, mettre les pièces hors d'atteinte de toute infiltration humide, et, s'il y a lieu, établir des tables de travail. Les casiers présenteront une double face de cartons placés dos à dos, construits avec une grande solidité, le seul luxe qui leur soit nécessaire, et confectionnés de manière à isoler aussi hermétiquement que possible leur contenu, de l'air et delà poussière.
Bientôt, monsieur le ministre, grâce à la dernière loi sur les attributions municipales et à la faveur sérieuse dont
(o) M. Bouclic, architecte du déparlemonl de l'Aube.
z,it E r<M>i> « y?,.
Vue delà Galène nislonoue des Archives le la Préfeclure delAule
jouissent de plus en plus les études historiques (a), l'œuvre que j'accomplis ici va se r(''péler et se propager, il faut l'espérer du moins, sur tous les points de la France. Or, ce qui manque le plus, lorsqu'il s'agit d'exécuter ces sortes de travaux, ce sont les instructions pratiques, les antécédents, les exemples. Disposant d'un vaste local et d'un dépôt considérable, aidé par le concours lo plus bienveillant et le plus zélé de l'autorité locale, j'ai dû saisir cette circonstance, pour réaliser, dans les meilleures conditions possibles, des dispositions matérielles qui importent aussi à la science et à l'intérêt public. Je n'hésite donc pas, si humbles que soient ces détails, à vous en informer, persuadé que vous voudrez bien les accueillir à raison de leur côté utile.
Pour ce qui est de l'exploitation effective des documents, mes premières démarches ont dû tendre à me mettre en rapport avec les personnes et les choses qui pourraient prêter à mon œuvre ou lumière ou secours. Les divers dépôts publics d'archives de ce département sont en quelque sorte des appartenances de celui de la préfecture. Ces dépôts sont de deux sortes, intérieurs ou extérieurs à la ville. J'ai déjà commencé la visite des premiers (&). Pour les seconds, en attendant que le temps soit venu de les examiner moi-même, j'ai soumis à M. le préfet un projet de circulaire, destinée à être adressée à MM. les sous-préfets et maires du déparlement, dans le but d'obtenir des renseignements précis sur la situation et la composition de chaque dépôt d'archives municipales et communales (c). M. le préfet se propose en outre de conférer avec M. l'évêque de Troyes, pour qu'une circulaire analogue soit écrite, par ce prélat, au clergé de son diocèse [d).
Grâce à l'obligeante protection de M. le préfet et de M. le maire de Troyes, j'ai organisé provisoirement, au bureau des archives, un noyau de bibliothèque historique, qui m'a
(a) A cette époque, les circulaires si remarquables qui ont signalé le double avènement de M. Ducliatel au ministère de l'intérieur, n'avaient point encore paru.
(6) Voy. livre 1er, ch. 1. § 2.
(c) Cette circulaire a été adressée par M. Gabriel, et renonveléo par son successeur, M. Darcy. (Voy. Recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Aube, 14 janvier 1839, no 2, page 24, et 11 mai 1840, no 6, page 83. Les réponses qui ont été faites à ces deux instructions sont en nombre considérable, si l'on en juge par la difficulté du but qu'elles se proposent. J'ai recueilli avec soin, au bureau des archives de l'Aube, toutes ces réponses, qui forment déjà, pour l'organisation des archives communales, un commencement d'exécution précieux.
(d) Monseigneur l'évêque de Troyes a en effet adressé à son clergé une lettre dans ce sens, en date du 9 avril 1839. Elle n'a produit aucun résultat direct.
été confié par le dépôl de la ville [n). Enfin, je me suis nais en relation avec les différentes personnes qni entretiennent, dans ce département, le culte des traditions et de la littérature locale, et je puis déjà m'applaudir des services que m'ont rendus leur bienveillance et leur érudition.
Mode d'opération. — L'ordre de procéder que jai dû suivre dès le commencement et qui m'était imposé par les circonstances, est purement topographique. Les pièces, au fur et à mesure de leur dépouillement, vont prendre place à leur date, en divers groupes formés par ordre de matières, lesquels groupes vont eux-mêmes se réunir sous le titre général d'un fonds ou d'une communauté. Par la suite, ces communautés seront disposées suivant un classement méthodique (6).
En attendant qu'un ordre plus précis et plus complet, soit prescrit pour le classement universel et intégral des archives
(a) Il serait fort à désirer qu'une bibliothèque spéciale fût créée à la préfecture, et conflée à la garde de l'archiviste. Cette bibliottièque serait d'abord destinée à l'usage de l'administration. Le Moniteur, les collections de jurisprudence et d'autres documents analogues, aujourd'hui répandus sans ordre et sans idée d'ensemble dans les divers bureaux, en formeraient, avec un certain nombre de livres que possèdent déjà les archives, le noyau primitif. A l'aide de ces ressources, des distributions gratuites que les ministres adressent aux préfectures, et de faibles annuités votées périodiquement par le conseil général, il serait facile d'organiser en peu de temps une bibliothèque réellement utile. Plus tard, il pourrait être question d'ouvrir ce dépôt de livres au public, avec certaines restrictions. On pourrait par exemple y admettre, certains jours de la semaine, les lecteurs qui s'occupent de recherches historiques ou statistiques. Ces jours s'alterneraient avec ceux de la bibliothèque publique de Troyes, bibliothèque relativement fort pauvre en documents ayant trait .i l'histoire locale, et qui n'est ouverte que trois fois par semaine, de dix heures à deux heures. Cette innovation, selon moi fort opportune, sera sans doute prescrite en son temps, par le comité que M. le ministre de l'intérieur a nommé près de lui pour l'aider à réaliser ses excellentes vues sur l'organisation des archives départepientales. En ce qui touche le département de l'Aube, ce dessein "f; 'a constamment préoccupé pendant tout le temps que j'y ai rempli les fonctions d'archiviste. J'en ai préparé l'exécution autant qu'il m'a été possible, en réunissant, par tous les moyens que m'offrait l'administration, un certain nombre d'ouvrages d'histoire locale, et en y joignant à mon di-part ceux que je possédais dans ma propre bibliothèque. C'est ici le lieu d'ajouter que M.M. les ministres de l'intérieur et de l'instruction jinblique, .secondant, pour ainsi dire à l'avance, l'exécution d'un pareil projet, ont bien voulu gratifier déjà notre fufure bibliothèque de deux joyaux précieux, en Jui accordant, dès les premiers mois de t8il. l'un, les éléments de Palrot/mpliie do M. Nathalis de Vaiily, et laiilre un exemplaire du magnifique ouvrage que publient M'Sl. Clianipollion père et lils et Sylvestre, sous le litre de Paléographie universelle.
(b) Voy. ci-dessus, page 77.
départemenlalcs, celles de l'Aube peuvent se diviser en trois sections :
Sfiion hixloriqiic, divisée clle-ni<^raeen deux époques, par la dale delà révolulion française.
Section contentieia^e, embrassant les pièces qui n'importent essentiellement qu'à la propriété.
Et enfin la Section administrative.
C'est sur la première partie de la première section seulement que doit s'exercer la tâche que vous m'avez fait l'honneur de me confier.
Je dois, dès à présent, M. le ministre, vous signaler, en vous en rapportant l'honneur avec ma gratitude, la bienveillance et le concours unanimes que j'ai rencontrés ici dans l'intérêt de ma mission. Comment, à cet égard, reconnaîlrece que je dois à M. Gabriel, préfet de ce département? Ancien élève de l'école normale, où il a partage les palmes littéraires de M. Augustin Thierry, l'œuvre dont je suis chargé a trouvé en lui, non-seulement la protection du magistrat, non-seulement les lumières d'un docteur dans les lettres, mais la sympathie et la direction du juge le plus éclairé. Je dois aussi des remerciements spéciaux à M. Ferrand-Lainolhe, maire de Troyes, qui a bien voulu prêter î\ mon travail une aide puissante, en ni'ouvranl libéralement toutes les ressources dont il pouvait disposer en ma faveur. Enfin, pour être équitable et complet dans l'expression de ma reconnaissance, il faudrait nommer ici tous les fonctionnaires et toutes les personnes avec qui j'ai eu jusqu'à ce jour l'honiîeur de former quelques relations.
Daignez agréer, M. le ministre, l'hommage du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, votre très-humble, etc.
ABBAYE DE \OTRE-DAHlE-AUX-XO\IVAL\S DE TROYES.
Trotjes, le 25 aiTi7 1839.
Monsieur le Ministre,
Entre tous les monastères de Champagne, celui de Notre- Dame-aux-Nonnains, de Troyes, revendiquait son rang à la tête des plus anciens et des plus illustres. Les suppliques et autres actes des abbesses témoignent plus d'une fois de cette prétention. Nul, en effet, à une lointaine dislance, ne le surpassait pour sa richesse, pour l'étendue de ses privilèges, et surtout pour sa renommée antique; si antique, qu'il ignorait lui-même ses fabuleux commencements. Une vieille tradition champenoise, dont les échos retentissent ça et là dans diverses parties des archives, veut que, dès l'époque où le christianisme fut apporté dans ces contrées, il y existât un collège de femmes pa'iennes qui sacrifiaient à Vesta. Mais, ajoute la tradition, à la parole des apôtres, celte flamme
idolâtrique pâlit devant la lumière du Christ; et la pieuse assemblée, sans se dissoudre et sans laisser, pour ainsi dire, son culte larir sur les autels, se consacra désormais à entretenir la lueur plus vive de la foi nouvelle et le feu sacré de la prière. De là, la première origine de Notre- Dame-aux-Nonnains.
Mais cette légende, quelque curieuse et touchante qu'elle soit, ne supporte pas, du moins dans ses termes rigoureux, l'analyse de la critique. On a prétendu encore, avec moins d'invraisemblance, que saint Leuçon, évêque de Troyes au vii<= siècle, fonda cette abbaye. Quoiqu'il en soit de ce problême difficile, tout ce que nous apprennent les archives elles-mêmes sur cette question d'origine, c'est que le monastère existait déjà bien avant le xf siècle, sans qu'on puisse assigner d'époque certaine à sa formation primitive. C'était alors une sorte de collège de chanoinesses, analogue à celui que formèrent dans le principe les religieux de Sainte-Geneviève de Paris. Ces femmes étaient riches, vivaient séculièrement, et s'assemblaient seulement pour chanter et prier en commun. L'édifice qui leur servait à cet usage était situé hors de la ville. Bientôt un noyau de population se groupa autour du monastère. Et plus lard, la cité, s'accroissant toujours, embrassa dans ses limites l'abbaye de Notre-Dame, que remplacent aujourd'hui les bâtiments de la préfecture.
En 1188, un incendie, qui dévora la moitié de la ville, réduisit en cendre une grande partie du monastère, ensevelit dans les flammes un certain nombre de religieuses, et consuma le trésor, où se trouvaient les titres. Ce sinistre événement sépare, dans les annales de Notre-Danie-aux-Nonnains, les temps incertains des temps connus. C'est le déluge de son histoire. Il est attesté surabondamment par une foule de pièces qui en font acte ou mémoire.
En 1189 l'abbaye, qui sortait de ses ruines, obtint deux chartes notices, l'une de l'évoque de Troyes, et l'autre du comte Henri, qui rappelaient ses possessions et ses privilèges. Ces deux chartes, dont l'une, celle de l'évêque, existe en original, sont les deux premières en date que contiennent les archives de Notre-Dame. Ce sont elles aussi qui figurent comme les plus anciennes dans les inventaires de titres que nous ont laissés les religieuses et dont j'ai formé la première liasse de celte communauté. Le plus ancien de ces inventaires date du xvii» siècle, et le plus récent du xviiie. Cette précieuse division contient en quelque sorte le résumé de l'histoire du monastère, exprimée par des actes de diplomatique. Elle doit en outre nous servir à diriger les efforts qui tendraient à rechercher les titres qui manquent à nos archives pour en obtenir le recouvrement.
Les actes qui sont compris dans les liasses suivantes, témoignent de divers privilèges ecclésiastiques, ainsi que de la haute protection que les papes accordèrent à cette abbaye dont les dalles recouvraient la tombe de la mère d'Urbain IV, et qui montrait encore avec orgueil, à la fin du dernier
siècle, la cuve antique où ce pontife, né sur la paroisse de Notre-Dame, avait reçu le baplôme. On y trouve également des délails précieux sur les élections des abbesses. A celte caîéjïorie se rattache également une pièce importante, que sa nature m'a forcé, toutefois, de classer à part. C'est un tableau héraldique présentant dans leur ordre de succession les blasons des abbesses, depuis le xti^ siècle jusqu'à la fin du xvue siècle. Sa propre date est de 1688. Chaque blason est accompagné d'une note biographique très-courte sur chaque titulaire. Ce catalogue (a), qui se complète luimême par d'autres pièces, est utile pour redresser et augmenter la nomenclature du Gallia Chrùtiana. II offre aussi des renseignements précieux pour ceux qui s'occupent de l'art héraldique appliqué à l'élude de l'histoire.
Rapports et démêlés entre l'ahhaxje et Vévêjue. — Palefroi. — Gite. — Visitation. — Clôture. Sous ce titre el dans ce cadre se déroule, de 1299 à 1789, une longue série d'actes ou plutôt de tableaux piquants, dont les sujets divers offrent toujours l'intérêt le plus animé. — Il était d'usage, de temps immémorial, que l'évêque de Troyes, à son joyeux avènement, se rendît à l'abbaye de Notre-Dame, en grande pompe, suivi de son corlége, et monté sur une mule ou un palefroi, mais vêtu seulement du camail. L'abbesse, à la lê!e de ses religieuses, sortait de son couvent, et sans dépasser les limites de sa terre, se présentait au-devant du Frétât, qu'elle introduisait dans son monastère. Aussitôt que évoque avait quitté l'étrier, un sergent de l'abbaye se saisissait de la monture et la menait aux écuries du couvent, comme appartenant à l'abbesse. Cette dernière conduisait ensuite le prélat au chapitre; et là, en présence de la foule assemblée, elle lui présentait un livre dans lequel il chantait certaines prières, puis elle le revêtait d'une chappe de drap d'or, le ceignait de la mitre, el lui mettait aux mains la crosse pastorale. L'évêque ainsi investi, jurait alors, la main posée sur le texte des évangiles, de conserver les droits, franchises, privilèges, libertés et prérogatives de l'abbaye ; puis donnait la bénédiction au peuple agenouillé. Cela fait, il sortait du chapitre et passait la nuit sous le toit de l'abbaye où il devait prendre son gite. Le lit sur lequel il avait couché lui appartenait tout garni. Le lendemain, les quatre pairs de Vévèché ou barons de la crosse, venaient lever le prélat, qui sortait enfin de l'abbaye et se rendait à sa cathédrale, où s'achevaient les autres cérémonies de son intronisation. Cet usage et les contestations qu'il ne cessa pas d'exciter depuis le xui« siècle jusqu'à l'époque de la révolution française , se trouvent racontés dans une foule d'actes et de mémoires, souvent très-remarquables à tous égards. L'un de ces mémoires entr'autres, empreint d'une érudition, d'une vivacité de style et d'une lucidité peu communes, a pour au-
(a) Voy. au Catalogue, Portefeuille, page 255.
leur André du Saussay (a). Sa date est de 1642. Quant aux chartes et autres pièces, une partie seulement des plus intéressantes a été publiée, que je sache, par les historiens de Troyes ou de la Charapa£rne.
Mais il est un autre sujet de querelles analogues que ces historiens, pour la plupart hommes de religion ou d'église, ont laissé inédit, et que révèlent les archives de Notre- Darae-aux-Nonnains. Ce sujet appartient, du reste, à un tel ordre d'idées, que, pour le faire connaître au public, même aujourd'hui, nous éprouvons quelque embarras à concilier avec la fidélité du rapporteur, les réserves et la gravité des convenances.... Les religieuses de Notre-Dame, en faisant profession, prononçaient trois vœux solennels : « Pauvrelé, chasteté, obédienbe. » Qu'il me suffise de dire que, du w au xvi^ siècle, la conduite des nonnes avait fait subir à deux de ces serments de nombreuses et de graves atteintes. L'évoque, en sa qualité de supérieur spirituel, voulut exercer son autorité pour réformer cet état de choses. Mais le couvent, qui prétendait relever immédiatement du saint-siège, méconnut son pouvoir, et joignit la rébellion ouverte à l'indiscipline intestine. De là une suite de débats dont les péripéties, sans cesse renaissantes, prolongèrent la durée pendant plus d'un siècle, et qui eurent pour dénouement tînal la clôture de l'abbaye. Pour un esprit curieux de lectures légères, comme pour le moraliste, qui cherche au fond des éthopées du moyen-âge. une grave affabulation, rien de plus attrayant, rien de plus curieux que ce dossier de procédures. Aventures romanesques, incidents dramatiques, changeantes vicissitudes, détails animés de couleurs pittoresques au reflet des mœurs du temps, rien ne manque à cette peinture, où la succession capricieuse des événements semble avoir laissé cependant l'ensemble d'une œuvre d'art, et dans laquelle un romancier de nos jours trouverait facilement une fable toute faite.
Une autre série, qui commence au xiie siècle, est consacrée aux nombreux pt^iviléges. Ils consistent en exemptions et en droits de toutes espèces, droits de foire, garde-gardienne, droits de committimus, de franc-salé, de franchevinée, elc Une division spéciale a été ouverte au droit de justice [b). Elle renferme une grande quantité de pièces fort curieuses et sur lesquelles je me propose de revenir (c). Dans la liasse intitulée Servaqc, se trouve rassemblé tout ce qui a trait à la condition des gens de main-morte, depuis le xii^ siècle jusqu'au xiv«.
Vient ensuite la Correspondance, où se trouve un nombre considérable de pièces qui excitent l'intérêt le plus vif, sous le rapport de l'isographie, ou comme curiosité de ca-
(a) Yoy. ci-dessus, liasse 384.
(c) Voy. ci-après lettre cinquième
binel. Voici l'indicalioi» de quelques-unes des plus remarquables. Deux lettres aulofîiaplies et «uiginales , sif^nées Sœur Louine de la Mi.-'cricn7-(le (Louise de la Baume Leblanc, duchesse de Lavallière), et Sœur Agnèfi ilc Jé^us- Mario, relinieut^c Carmélite indigne : (probablement M"«= Arraande Agnès de Bellefonds, fille de Bernardin, marquis de Bellelonds, maréchal de France sous Louis XIV) (a). Ces deux lettres sont datées du 13 mai 1688, et sont adressées à Anne de Choiseul Praslin, abbesse de Notre-Dame, au sujet d'un procès qu'elle venait de gagner au parlement. Une lettre originale et autographe de Louise-Adélaïde d'Orléans, fille du régent, et connue sous le nom de M'"^ de Chelles. Elle est signée Sœur d'Orléans de Sainle-Ba(liilde, abbesse indigne, et est adressée à Marie-Angélique d'Eu d Arrêt, Abbesse de Notre-Dame, en 1719 (h). — Une lettre également aulographed'un nommé D.Paul Plouvié(c).Ce dernier envoie à l'abbesse, qui était alors malade, le même linge par le moyen duritiél le célèbre abbé de Rancé, réformateur de la Trappe, avait récemment opéré des miracles. La pièce était encore accompagnée du linge, que j'ai fixé sur la vedette de cette lettre curieuse. — Uneleltre autographe et originale deTiton du Tillet [d] (1739), dans laquelle il entretient l'abbesse de sou Parnasse français, et lui mande quelques renseignements sur les affaires du temps et sur sa famille ascendante. La même série contient, en outre, une foule de pièces notables par lenr sujet ou le nom de leurs auteurs, tels que Gilbert de Montmorin de St.-Hérem, évéque (c), duc de Langres, lettre autographe et originale (/") ; de Àlalhias Poncet de la Rivière, évéque de Troyes (idem)((/); Jean- Joseph Languet de Gergy, archevêque de Sens, etc. Puis des lettres signées seulement de l'abbé de Nicolaï, de Daguesseau [h], du cardinal de Fleury (/), et de plusieurs autres ministres ou personnages éminents [k).
J'ai réuni dans un petit nombre de groupes tout ce qui touche aux possessions et en général à la situation du temporel de l'abbaye depuis le xiiie siècle jusqu'au xvni« (/). L'intérêt qu'offre ce dernier genre de pièces se rattache à
(0) Voy. ci-dessus Musée paléogr. (page 233 et suiv.), pièce 29.
(b) Ibid. pièce 3ô.
(c) Ibid. pièce 34.
((/) Ibid. pièce 37.
(e) Ibid. pièce 40.
{f) Ibid. pièce 39.
(g) Ibid. pièce 38.
(h) Ibid. pièce 35.
(t) Ibid. pièce 3tî.
(A) Voy. Liasse 421.
(1) Liasses 398 et suivantes.
deux ordres d'idées fort distinctes. La première catégorie, et c'est la plus nombreuse à beaucoup près, fournit des renseignements ou des témoignantes qui importent vivement aux propriétaires actuels des biens qui s'y trouvent décrits. Classées par les soins de mon successeur, elles doivent entrer un jour dans la seconde section de nos archives. J'ai dû me contenter, pour ma part, de les séparer de mon travail. Mais il s'en faut que la totalité de ces mêmes documents soient insignifiants pour l'histoire. La science aussi bien que la propriété peuvent y recueillir une foule de traits précieux, pour la géographie, les antiquités, l'histoire des familles, des mœurs, du droit ancien, etc., etc. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, pris pour ainsi dire au hasard, j'ai trouvé, dans des pièces de procédure appartenant à divers fonds de nos archives, des traces positives d'une branche Inconnue de la famille de Jeanne Darc, qui s'est perpétuée à Troyes par de nombreuses alliances, et qui jettent un jour intéressant sur la généalogie de cette illustre héroïne.
Tous les documents que je viens d'analyser rapidement sont fournis par des feuilles ou cahiers dont nous avons formé des liasses. Les registres devaient par leur forme composer une classe à part.
Cette série, malgré les lacunes fâcheuses qui la mutilent, n'est pas d'une médiocre importance. Elle comprend, depuis le xive siècle jusqu'à la révolution, les actes intérieurs du couvent, et principalement les livres de comptabilité. Les censiers offrent d'utiles renseignements pour l'histoire topographique. Les livres de compte fournissent à chaque page, surtout dans les siècles antérieurs au xviif, des notes d'un haut prix, sous le rapport de l'économie politique, de l'histoire des mœurs et de l'archéologie. Les procès-verbaux d'examen, registres de professions et autres semblables, nous montrent la face morale de la vie du monastère, et nous révèlent ses occupations, ses habitudes. Souvent, à travers les sujets les plus humbles, et sous les dénominations les plus vulgaires, ils attachent le lecteur par des pages touchantes, et l'initient comme inopinément à ces étranges exaltations qu'enfantait l'existence ascétique. A l'aide de cette seule série de registres, on peut, comme en un abrégé, passer en revue l'histoire presque entière de Notre-Dame. On peut, d'abord, aux époques d'une foi puissante et libérale, suivre des yeux, dans leurs témoignages matériels, les accroissements de sa splendeur ; puis la voir progressivement ruinée par des calamités de toute nature, appauvrie par d'onéreuses prérogatives, ou désarmée de ses privilèges que lui conteste un à un l'esprit d'analyse et d'examen, chaque jour plus indocile; puis, atteinte ellemême au sein du cloître, de cet esprit dissolvant de scepticisme et d'incrédulité, réduite aux tristes préoccupations, aux inquiétudes matérielles, à la tutelle jalouse et processive d'une administration délabrée, mendier, pour subsister,
et au nom d'une gloire éclipsée, le» aumônes des rois, pour s'auéaulir enûo sous le flot de la révolution française avec d'autres débris du passé.
Daignez agréer, etc.
ïïjeitre troisième.