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L'ABBAYE DE CLAIRVAUX

20 février 1840.

Monsieur le Ministre,

L'auteur des livres Carolins, Charlemagne, qui se piquait, comme on sait, d'érudition et de cléricature, demandait à ses prélats, dans un capitulaire de l'an 811 (a), s'il pouvait exister d'autres jnoines que ceux qui observent la rèarle de St.- Benoît. Lorsque l'on songe, en effet, à l'immense développement de cet ordre religieux, et si l'on calcule son étendue totale par ses prodigieux embranchements , on s'explique cette question du grand empereur, et l'on incline à partager son doute. L'ordre de Citeaux n'était qu'un rameau de ce tronc gigantesque. Or, dans une lettre écrite au xv^ siècle, un abbé général de cet ordre le compare à « un être animé, mais immense, dont le cœur serait à Citeaux, la tête au fond de l'Italie, les pieds en Angleterre; dont la droite s'étendrait au-delà des Espagnes, dont la gauche toucherait la Pologne, la Hongrie, la Bohême, et jusqu'aux frontières méridionales de l'Europe chrétienne; tandis que le reste de ses membres couvriraient les royaumes et les provinces compris entre les délimitations d'un aussi vaste espace (6). »

(a) « Capitulare prinium anni dcccxi. — Separare volumus

episcopos, abbates, comités nostros et siugulariter illos alloqui :

» Cap. XI. — De conversatione monachorum et utrùm aliqui monachi esse possint prseter eos qui regulam Sancti Benedicti observant. Inquirenduin etiam si in Gallià monachi fuissent, priusquàm traditio régule Sancti Benedicti in bas parochias pervenisset. » (Baluze Capitularia regum Francorum, Paris, 1687, in-f», t. i. col. 479-80.) Voyei aussi ibidem, eodem anno col. 482.

(6) « Sepiùs, ut credimus,.... ex fecundissimis memorie vestre

cavernulis seu tbesauris ad meditationis considerationeni, quanta sit tanta corporis hujus mistici, videlicet ordinis nostri, per univcrsam cbristianam orbis latitudincm , amplitudo, reducilis; quàiu varios inter tôt linguarum, tôt oonditionum, tôt moruni, tôt atTectionum diversitatem , persccutionis scapulos et confractus patitur, nunc per commendas, nunc per privilogiorum et libertalum infractiones, nunc aliis et aliis niodis, tàm à nonnullis propriis filiis quàm ab innumerabilibus extraneis. Si enini ver possibile omnipotens Deus aliquid unum tàm grande crearet animal, cujua cor in Cistercio, caput in extremo Italie, pedes in Angliâ, existèrent, mantis dc.rtra, ultra IHipanias, sinis-

Au-dessous de la maison mère, berceau de toule la famille Cistercienne, s'élevaient hiérarchiquement quatre abbayes principales, dont les abbés se nommaient les quatre premiers pères de l'ordre, et régnaient à leur tour sur de nombreuses filiations. C'étaient La Ferté, Pontigny, Morimond et Clairvaux. Toutes ces populations de moines, diverses de patrie, de climat, de langage, mais unies parle lien commun de leurs prières, reculaient encore les limites de ce réseau immense, et formaient non-seulement entr' elles, mais encore avec d'autres fidèles, une sorte â' association métaphysique. Une pièce de nos archives, qui paraît avoir été placardée au moyen-âge dans l'église de St. -Etienne de Troyes, rappelle à ceux qui viendront y faire des bonnes-œuvres « qu'ils sont associés en tous les biens espirituels qui se font et feront en l'abbaye de Cisteaulx et en tous les membres dépendants d'icelle, qui montent à mille huit cents monastères de religieux et mille et quatre cents monastères de religieuses. » La même pièce élève à 537 la quantité des maisons de l'un et de l'autre sexe appartenant à la filiation particulière de Clairvaux (a). Selon les auteurs du Gallia Christiana, cette quantité monterait à 800 monastères (6), dont plus de 70 répandus dans toute l'Europe, furent fondés et consacrés par

tra verb, ad Daciam, Poloniam, Hitngariam, Bohemiamprotenderentur, et reliqita membra in provinciis et regnis intermediis et circumstanstantibus extenderentur, esset qae tanta corporis moles passionibus et lesuris, ut corpus hominis, ab intrinseco et extrinseco, subjectum, quis diceretillud nonsepiùsinquietari, molestari, infîrmari et periculisinnumerabilibus expoiii, cùm ipsumbrevissimum quod trahimus corpusculum, vix sufficienter uutrire et deffendere, omnibus adhibitis artibus, valeamus ?.... » {Lettre de Jean Loysier, abbé de Citeaux, à Jérôme de la Souchère, abbé de Clairvaux. Liasse 247. loo2 =^ 1559.)

(a) « Et pareillement sont associés et participans tous ceulx et

celles qui visisteront icelle chapelle (de St.-Paul, à St.-Etienne). En distribuant de leurs biens, en tous ces biens spirituels, c'est à savoir messes, heures canoniales, jeûnes, vifiiles, pénitences, disciplines, abstinences, aulmosnes, hospitalités et tous autres bienfaits espirituels qui se font et feront perpétuellement en l'abbaye de Clervaulx et en tous les membres dependans dicelle, qui sont au nombre de quatre cens soixante et cinq monastères des reli{]fieux d'icelle ordre et soixante douze des religieuses de la dite ordre. Et aussi iceulx bienfaicteurs sont associés en tous les biens spirituels qui se font et feront en abbaye de Cisteaulx et en tous les membres dépendants d'icelle, qui montent mil huit cens monastères de religieux et mil et quatre cem monastères de religieuses, comme appert par lettres authentiques. » — Liasse 105. Pièce G.

(6) € Sed et hoc ipsius fama> plurimùm conducit, quod prapsit

aut saltem prœfuerit octingentis circitèr monasteriis, (590 enumcrat Jongclinus) et quod in soià Claravalie, S. Beruardus reliqueril "00 monachos. « Gnllia Christiana, dernière édition. ( Clara Yallis. ) t. IV. p. 796. — Jongelinus, Notifia, etc. (Voy. Bibliog. n" 111.) page 23.

St. Bernard (u), et îa plupart du temps, de sa raain (b). Eiifln^ Mabillon rapporte, en racontant la vie de ce grand homme, avoir vu dans la nef de la grande église de Clairvaux 400 stallerf ou places subsistant encore de celles qui jadis avaient servi aux 700 religieux et convers que Bernard avait laissés à sa mort, dans sa seule abbaye (c).

Ces souvenirs d'une grandeur et d'une importance déchues sont toujours présents à la pensée lorsqu'on parcourt les innombrables dossiers, seules traces aujourd'hui sensibles, peut-être, de tant de richesses et de puissance. Quelque mutilés que les ail faits le temps, quelques lacunes qu'ils présentent, ils servent toutefois à reconstruire un vaste ensemble ; de même ces tronçons ruineux de monuments écroulés permettent encore à l'archéologue de mesurer les proportions des piliers et des voûtes, et de distinguer à quel ordre d'architecture appartenait tel cadavre d'édifice qu'il a maintenant sous les yeux.

Pour moi je ne dirai pas ici, après les pages touchantes des Bénédictins, les premiers accroissements de cette abbaye fameuse. Je ne dirai pas comment une poignée d'hommes, ayant à leur tète un jeune anachorète, transforma en un vallon fertile un site abrupte et rude, antre de bétes féroces, et comment la Vallée de l'Absmthe devint la radieuse vallée : Clara ValUs. Mais des renseignements moins connus et moins répétés sont ceux que nous fournissent les archives de la maison sur l'origine, l'emploi et l'administration d'une partie de ses richesses. Je doute qu'aucune autre histoire (Je monastère témoigne d'une manière plus remarquable et plus éloquente en faveur de cette règle bénédictine, qui se distinguait entre toutes les autres par son esprit éminemment laborieux et utile, et qui, en des temps qui ne sont plus, rendit à la civilisation de si graves services. Non contents de réunir dans leur trésor les riches donations qu'y

(a) « Saint-Bernard mourut en liri5, après avoir fondé ou

agrégé à son ordre "2 monastères en France, en Espagne, dans les Pays-Bas, en Angleterre, en Irlande, en Savoie, en Italie, en Allemagne, en Suède, en Hongrie, en Dancmarck, etc. ; et s'il faut y comprendre les fondations faites de son temps par les abbayes dépendantes de Clairvaux, on doit en compter 160 et plus. » — Feller. Biographie, au mot Bernard.

(b) Annales Benedictini in vitâ sancti Bcrnardi. Passim.

(c) «ï Tantùm ex Gaufrido (Bernardi notario) hîc observare licel,

ampliùsquàra sexaginla monasleria, linea; ClarîE-Vallensis tàmpcr se, quàm per suos discipulos, ycI construrta, vcl ordinala fuisse ; et septingentos ejus tempore apud Claram-Vallera religiosos exstitisse, tàm monachos quàm conversos, quorum sedilia circiler quadringenta in navi superesse aliquando vidimus. In summà , ejus tempore , abbatia», in tolo Cisterciens! ordine, jàm ad quingenlas excreverant. Quod in causa fuit, ut, hoc anno, in capituto generali, statutum sit, ut

novae deinceps non conderentur » — Annales Benedictini. t. vi.

lib. L\\\. anno ll.'iô. pp. 527. 528.

faisait affluer la piété des premiers âges, ces religieux ne se bornèrent pas encore à un sage aménagement des revenus multipliés qu'elles produisaient. Mais ils cherchèrent de bonne heure dans la culture de la terre et de leur propre fonds, dans l'exploitation directe de la nature, une source de fortune plus sûre, plus équitable et plus morale. Aussi, dès les temps reculés, le régime de la maison nous offre-t-il le spectacle curieux d'un immense développement industriel. Exploitations et scieries de bois, travaux d'hydraulique et d'irrigation, dessèchements; usines et moulins tle toute espèce; fermes, forges, foulons, huileries, tannerie!?, draperies, filatures; en un mot, ateliers agricoles et industriels de toute sorte se trouvaient réunis sur le domaine de Clairvaux {a). Chacune de ces catégories constituait une préfecture qui donnait son titre à un officier de l'abbaye. De là les dénominations de maître des auvrcs, maître des forges, maître des fours, maître des eaux et forêts, qui subsistèrent jusqu'à sa destruction. Les ressources d'une pareille production suffisant et au-delà à la consommation de l'abbaye, elle trouvait dans l'échange de son superflu le moyen de se procurer un surcroît de bien-être. Les foires de Châlillon, de Bar-sur-Aube et autres encore servaient à l'écoulement de ces produits. Il paraît même qu'elle avait en divers lieux et notamment à Neuchâteau, en Lorraine, de véritables entrepôts de commerce (&); et la teneur des nombreux privilèges et exemptions de péage, de tonlieu, etc., qu'elle possédait dans les pays les plus lointains, prouve qu'elle trafiquait dans un temps avec les extrémités de l'Europe.

Si nous considérons sous un autre point de vue son histoire, elle ne nous apparaît pas moins grandiose. L'abbé de Clairvaux, prélat éminent de la chrétienté, jouissait des plus hauts privilèges ecclésiastiques, et des distinctions honorifiques les plus élevées, qui lui furent successivement accordés par le saint-siège. Il portait l'anneau, la mître et la crosse, et conférait les quatre ordres mineurs (c). Ses prérogatives égalaient à peu près celles d'un évéque, et son pouvoir, en tantquechef de son ordre, était plus étendu que celui des patriarches eux mêmes (rf), car il embrassait une multitude de provinces et de nombreux empires.

(o) Voy. L. 245.

(6) « En l'an H94, Simon, duc de Lorraine, donne à Dieu et aus religieux de Clairvaux une place en la ville de Ncufclialcau pour y bastir une maison en la rue Noslre-Dame pour leur servir d'hospice et y tenir un concierge pour leur commerce et traficqiie. Ef dans la mesme lettre de donation, il leur donne la liberté ef franchise par toute sa terre et les exempte de toutes coustumes et servitude. » {Inventaire du 17e siècle.) En 1197, confirmation de ces octrois. Plus tard cette maison fut louée à cens par les religieux. L. 155. Voy. aussi L. 182.

(d) Voy. L. 15G et suivantes.

Les empereurs, les rois et autres souverains s'étaient plu, comme à l'envi, à l'enrichir de donations et de priviléj^es considérables («). Droit de justice, amortissements, exemptions de dîmes ou de contributions, droit de franc-salé, immunité du vin, juridiction particulière : tous les privilèges usités en France lui furent de tout temps acquis et religieusement confirmés. Les rois les plus jaloux de leurs privilèges de vénerie, comme Charles VI et Henri IV, lui reconnurent toujours le droit de chasse qu'il finit par posséder dans presque toute la Champagne. La réunion de tous les titres qui confèrent à Clairvaux ces nombreux avantages, présente, aux yeux du paléographe, une collection des plus instructives et des plus intéressantes. Toutes les langues, toutes les formules, tous les caractères de chronologie, toutes les marques des chancelleries de l'Europe, depuis le royaume de Danemarck jusqu'à l'archiduché d'Autriche ou le royaume de Castille, s'y déroulent et s'y distinguent dans une curieuse variété. En 1288, le roi des Danois et des Slaves renouvelle à l'abbé de Clairvaux la permission d'acheter et d'emporter de Suède ou de Danemarck tous les cuirs et toute la cire dont il peut avoir besoin, et de traverser ses terres sans payer de tribut pour ses marchandises, ses chevaux ni ses pages {b). Quand le seigneur abbé de Clairvaux passe les Pyrénées pour aller visiter les maisons qui sont filles de son ordre, dans les royaumes de Castille, d'Aragon et autres, il a le droit d'emmener gratis chaque année, une fois, mais non plus (c), à son retour, quatre bêles, roussins ou mules. Tels sont les termes de la charte en langue vulgaire d'Espagne, donnée en 1312, parle roi Alphonse XI. Charles- Quint, en 1521, 1526 et 1533, confirme ces privilèges et les étend aux visites que les abbés ou leurs délégués viendront faire pour inspecter et réformer les maisons et maîtrises d'Alcantara, deCalatrava, de Montes, ou autres monastères de la filiation de Clairvaux, situés tant en Espagne qu'en Portugal, et de passer et repasser en outre avec 300 ducats. Il défend aux douaniers de lever le tribut du portadgo, pourvu que l'abbé entre à la douane et jure que sa caravane est bien sienne et qu'il n'emmène autre chose [d]. Mais la plus remarquable, sans contredit, de toutes ces concessions, est celle qui fut faite à Clairvaux par Alphonse I", roi de Portugal (e). Les historiens de la Péninsule racontent qu'en 1142, du vivant de saint Bernard, le roi de Portugal,

(a) L. 182 et suivantes.

(6) Voy. Musée paléographique, pièce 47.

(c) « .... puedan sacar, cada ano, de nuestro regno quatro bestias entre rozines y bestias mulares, una vegada en el ano, y non ma*. » Liasse 184.

(d) Liasse 183.

(e) Liasse 197.

en guerre conlre les Maures, se trouvait, la veille d'une bataille, sur une hauteur, d'où sa vue embrassait un grand espace de terrain, et s'étendait jusqu'à la raer. Le saint abbé lui apparut alors, et Alphonse lui ûi ce vœu, que, si, par sou intercession, il obtenait la victoire, il lui donnerait toute l'étendue de terre comprise entre l'horizon et ses yeux, et qu'il fonderait un monastère de son ordre, dont il serait le supérieur immédiat. La bataille se livre, le roi chrétien s'empare de la ville de Santarem, et purge entièrement son royaume des mécréants. Fidèle à sa promesse, Alphonse donna le terrain et construisit, près de Lisbonne, le riche monastère d'Alcobaça, autrefois affilié de Clairvaux, qui peut être subsiste encore aujourd'hui (a). Mais sa munificence ne se borna pas là. Cinq ans plus tard et trois siècles avant que notre roi Louis XI ne reconnût la vierge pour suzeraine.de son fief de Boulogne, Alphonse 1^^ donna une charte (6) par laquelle il fait hommage de son royaume à Notre-Dame de Clairvaux, s'avoue son vassal, et ordonne que tous les ans, à la fête de l'Annonciation, une redevance de 50 maravédis d'or sera payée en signe de vasselage à la dame du fief, en la personne des abbé et couvent de Clairvaux. Le temps et les révolutions militaires qui transportèrent à d'autres dynasties la couronne de ce royaume, interrompirent pendant quelques siècles l'cxôculion de cet étrange contrat. Mais lorsqu'on 1640, une race nationale vint à remonter, avec Jean IV, .^ur le trône d'Alphonse Henriquez, les instances des moines et les démarches de l'ambassade de France à Lisbonne en firent revivre toute l'obligation. En 1646, la charte fut confirmée parle nouveau roi, et le tribut paraît avoir été pajé depuis cette époque. Des quittances de Clairvaux, de 1766, prouvent qri'à celte date rapprochée il l'était encore, et que la somme stipulée équivalait alors à celle de 275 livres de France.

Tant de ressources el d'avantages durent élever à un degré inouï la prospérité matérielle de Clairvaux. C'est aussi ce que prouvent ses archive:; et surtout les liasses de documents qui témoignent encore de sa pouctuelle comptabilité.

Lors d'une contribution levée en Champagne par Henri IV, Clairvaux fut d'abord taxée, comme ville, à la somme de 700 écus pour sa part, puis déchargée eu vertu de ses pri-

(a) La charte de cette donation a été pul)liée par ?.Tanriquc. (Voy. Bihl. no 112.) Cap. xvn. p. 84 et seqq. siib auii. 1147. Les archives de Clairvaux n'en possèdent qu'une copie du 17c siècle, sans dalc, qui se termine par cette note reniarquablo. » ... La quelle » (il est question de la charte), « est signée de la main du lloi et des principaux de son conseil, scellée d'un ç/raml sceau de fin or, "jardée et conservée dans le célèbre el royal monastère d'Alcobace en Portugal. >'

(6) Ce diplôme a été publié par Brito. (Ibid. n» Ho.) part. i. liv. ni. chap. V, d'après l'original aullientique. qui se conservait au trésor du monastère d'Alcobaça.

viléges [a). El ilc fait, on trouve encore parmi ses papiers une seiileiioe arbitrale sur gageure, prouvant qu'en 1633, Tenceinle de ses murailles était de 650 pieds plus étendue que celle de la ville de Chaumonl {b).

Au xviie siècle, Clairvaux était seigneur de près de 50 villages, sans compter les innombrables censés et fermes où il levait également la dîme. Il possédait quinze cents fauchées de prés, six mille journées de vignes, soixante mille arpents de bois [c], quatre forges et fonderies de fer d'un produit annuel de 108,000 livres, etc., etc. {d) Enfin, la pièce a laquelle nous empruntons ces appréciations, et qui, malgré sa forme satyrique, ne peut être fort éloignée de la vérité, donne pour chiffre total des revenus annuels de l'abbaye, une quantité de plus de 600,000 livres, et conclut que « les religieux de Saint-Bernard ont à dépenser, par heure, la somme de 72 livres 15 sous (e). »

Clairvaux, avons-nous dit, possédait des seigneuries nombreuses qui^ont aujourd'hui autant de bourgades et de villages. J'ai dû rechercher avec attention, à travers les titres de gestion ou de propriété qui les concernent, quels avaient été dans ces localités les phases et le développement des libertés ou des institutions municipales. Mais, grâce au gouvernement pacifique des moines, grâce à ce joug débonnaire qui ne faisait peser sur les sujets qu'une oppression prudente et mesurée, l'histoire delà commune n'y présente pas de ces explosions soudaines, de ces scènes tragiques et palpitantes, ni de ces mémorables péripéties qui se rencontrent ailleurs, et qui jettent sur ces pages de nos annales un intérêt si dramatique et si puissant. Tout ici est l'œuvre lente, tardive et patiente de la force du temps et de la maturité des choses. En voici un exemple caractéristique dans l'épisode suivant, le plus saillant de ceux que j'aie pu trouver : — En 1509, les manants de Champignoîles, hommes de corps de Clairvaux, se plaignent qu'ils sont excédés des « charges, fouUes, tailles, subsides, gabelles, oppressions et gros logis de plusieurs et divers gens de guerre, lansquenets et a,utres gens d'armes, etc., » et qu'ils ne peuvent plus payer les tailles et corvages. En conséquence, ils demandent et obtiennent que, pendant dix ans, il leur sera fait remise de la moitié de ces impôts. Mais à quelque temps de là, en punition de

(c) La fauchée = 0 hectare 31 ares 65 centiares 60 luilliémes ; soit pour 1,500 fauchées de prés 47 hecl. 48 a. 40 c. La journée = Oh. 5 a. 27 c. 60 ni. ; soit pour G,0(K) jour, de vignes 3IG h. 5G a. L'arpenl = 0 h. 42 a. 20 c. 83 m. ; soit pour 60,000 arpcnls de bois 23,324 h. m a. 60 c.

{d) L. 240, à l'an 1673. Voy. aussi L. 263 cl .niiv.iiitcs. Fadums d;t sieur curé de Maranville, cl réponses à ces faclums.

(c) L. 240. Pièce déjà cilcc.

quelques délits de maraudage ou de braconnerie, les religieux menacent les manants de leur retirer leur parole et de rétablir l'impôt dans son intégralité. De là une requête des hommes de CharapignoUes, qui nous a été conservée. Rien de plus humble et de plus rampant que le ton de cette requête. Toutes les formules les plus bizarres de l'obséquiosité et du servilisme y sont épuisées.... « Et ad ce que, disent-ils, vous ou vos officiez vouldriez et pourriez dire que vos dits

Pauvres soubzjets sont rebelles, tenans de la queiie, durs à aiguillon et maltraitables, touteffoiz, très honorés seigneurs, après bon adviz et sans les vouloir louer outre raison, les trouverez gens de bonne mansuétude, doulz et Irailables en

toutes choses, sans fuite ne rébellion aucune » Veuillez

donc tenir votre promesse « et ferez bien, charité, aul-

mosne et œuvre de très grande et profunde miséricorde, et les suppllaos prieront le benoit créateur pour la prospérité, santé et entretenement de vous, de vostre dite église, etc. » De si vives prières furent, à ce qu'il paraît, exaucées. Mais le terme de dix ans étant expiré, et lorsqu'il fut question de lever la totalité du tribut, les habitants refusèrent d'y souscrire. Ils s'enhardirent même au point de contester le droit et d'exiger que Clairvaux exhibât ses titres; ce à quoy, dit une autre pièce, les religieux répondirent ce que bon leur sembla, et passèrent outre. La chambre des requêtes de Paris condamna les habitants. Mais ceux-ci en appelèrent à Rome, et ayant obtenu du pape un mandement en leur faveur, ils vinrent le placarder avec ostentation sur la porte de l'abbaye. Clairvaux, à son tour, en appelle au parlement, fait déclarer le mandement abusif et incivil, et condamner les insolents à le voir arracher à leurs frais. Clairvaux luimême fut l'exécuteur de l'arrêt; et, pour assurer le paiement de l'amende, il commença par envoyer son sergent faire main-basse sur les bestiaux des hommes de ChampignoUes, et les mettre en fourrière dans la basse-cour de l'abbaye. Alors les manants indignés s'exaspèrent. Le chat patelin devient tigre et rugit un instant. Le tocsin résonne : une émeute éclate. Hommes, femmes, enfants, tout le village de ChampignoUes, se précipitent à Clairvaux, brisent les portes et les murailles, maltraitent le sergent et dom procureur, enlèvent le bétail et le remmènent triomphalement, au milieu de huées, de vociférations et de blasphèmes.

Toujours calmes et impassibles, les vénérables intentent un nouveau procès en forme, pardevant la cour du parlement, qui leur procure gain de cause. A la suite de cette dernière condamnation, « touslesdits habitants, hommes et enfans, en fait do commun, sont tenus de venir hors ledit village de ChampignoUes avec la croix et la bannière, une clochette et cymbale sonnant, avec une torche du poys de douze livres de cire, auquel sera pendu un petit lablcau ainsi descript : Cy est la torche des habilants de Champignoles qu'ils offrent à Dieu, la vierge Marie et monsieur samt Bernard pour l'infraction de l'immunité du monastère, etc. »

Oulre ce, nouveaux dommages et inlérôts, nouveaux dépens et nouvelle conliscalion des bestiaux qui seront ramenés au même lieu et no seront rendus qu'après l'acquit du paiement. — Trois ans après, c'est-à-dire en 1528, les tailles, corvages, main-morte et servitude, étaient abolis par traité amiable, entre ClairvauxetChampignolles, moyennant abonnement et finance (a).

Ainsi se déroule, de l'une à l'autre extrémité, l'histoire du gouvernement de Clairvaux. Seigneur de vassaux nombreux et de vastes domaines, au milieu de conflits multipliés, d'une société barbare encore et parfois violente, on le voit maintenir pour tout sceptre celui d'une constante vigilance ; cédant d'ordinaire devant la résistance matérielle, et préférant aux autres modes d'action les pacifiques répressions de la chicane. Aussi, plus heureux que d'autres suzerains féodaux jadis moins puissants, n'a-l-il laissé pour traces de sa politique et de ses débats que les 60,000 dossiers de procédure qui remplissent actuellement nos cartons; arsenal inoffensif que la propriété, même de notre temps, vient invoquer chaque jour pour sa défense. Aussi enfin, les moines de Clairvaux n'ont-ils laissé dans l'esprit des populations environnantes qu'une renommée (qui dure encore) d'administrateurs par-dessus tout débonnaires, passablement processifs et médiocrement intègres ou libéraux.

Quand on parle de Clairvaux, un nom se présente d'abord et occupe toutes les pensées, et ce nom nous l'avons à peine mentionné, c'est celui de saint Bernard. C'est qu'en effet il est pour ainsi dire absent de ces archives. A peine y trouvet-on sur quelques bribes éparses, au milieu de quelques détails insignifiants , une pâle commémoration de cette grande figure. Quiconque a vu d'ailleurs la magnifique édition qu'a donnée Mabillon des œuvres de saint Bernard, quiconque a parcouru les Annales de l'ordre de saint Benoît, et surtout les préfaces de ce grand ouvrage, s'explique de quel prix, de quelle importance était aux yeux de ses auteurs cette illustre monographie, et l'on comprend qu'après ces puissants moissonneurs, il reste aujourd'hui bien peu de chose à glaner pour celui qui voudrait réunir, à tant de siècles de distance, les monuments de cette histoire.

Mais dans l'ordre des faits et des actes qui constituent l'histoire particulière de Clairvaux, on voit que saint Bernard disparaît également, et n'y laisse d'avantage aucune trace de lui-même. Tant il est vrai que le trône de tout héros s'écroule avec lui dans la tombe, et que, quelque soit le mode de succession, il n'est point de postérité pour les grands hommes. Le vaste empire que l'apôtre conquérant avait fondé, mais sans léguer à ses successeurs le secret de sou génie, ce vaste corps, pour employer un langage que j'ai déjà cité, à peine formé, se démembre, se disloque et se

(o) Liasse 252.

déchire en lambeaux putréfiés. D'un boul de l'Europe à l'autre, le schisme, l'esprit de désunion, la corruption et le scandale éclatent et divisent ce royaume intellectuel, malgré les simulacres impuissants de tentatives des abbés et les promenades dérisoires des visiteurs. Au xv^ siècle, les monastères d'Espagne, qui couvaient le meurtre, le désordre et la dépravation la plus profonde, veulent secouer le joug de l'affiliation {a). De tout côté, chacun évoque l'intérêt commun en sa faveur, et brigue pour soi le monopole du commandement. C'est la guerre des privilèges contre le privilège. Plus tard, les abbés d'Autriche demandent simplement qu'on « remette au trébuchet les statuts mêmes et les lois wndamen taies de l'ordre [b) ! » Cependant, la maison de Saint- Bernard, en révolte ou en hostilité permanente contre sa propre mère, contre Citeaux, se lamentant dans d'éternelles plaidoiries, ouvre son sein au relâchement et à la dissension. Le pouvoir royal adjure la papauté de porter la réforme dans ces innombrables familles monacales. Mais Clairvaux rejette la première le remède que le cardinal de la Rochefoucault proposait. L'abstinence est refusée (c). Le luxe, la mollesse, l'esprit du monde et la tiédeur, l'indifférence et la fainéantise, s'introduisent dans le monastère, et s'y font chaque jour un lit plus étendu. Enfin, semblable à celle de Rome, cette antique république se dissout et tombe au milieu de son or et de sa sensualité, pour avoir abdiqué ces Erincipes austères qui faisaient jadis sa puissance; et les éritiers dégénérés de saint Bernard, solitaires sans sainteté, prêtres sans auréole, arrivent en présence de la révolution française, qui les chasse et les disperse sans résistance, incapables de reconnaître en eux-mêmes des religieux et presque des chrétiens.

(a) L. 156 =z 161. Pass)m.

{b) *.... Ckartam caritatis istc , Clementinam cl de/fînilionum lihcUum, aller; ille, Novellas, liic Edmundianas, scquilur; alius vcrô quod

lubet excerpit ; ordo conculitur frangiturus ! Ipsa statuta ordinis

ad trulinam revocanda censenl austriaci abbalcs... i {Remontrances des abbés d'Autriche sur divers points à réformer dans les statuts de l'ordre. Sans date, vers 1653. L. 166.)

(c) Ibidem.

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