‹ Les armements de l'avenir: où s'arrêtera-t-on?Chapitre 2 sur 3 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

J'ai rintention, en publiant ces pages, de montrer, avec la conviction d'un soldat qui a servi dans les anciennes armées, que les nouveaux explosifs: mélinite, dynamite, etc., inventés par la science moderne, sont indignes de luttes loyales entre nations civilisées et nous ramèneront à la barbarie.

Je fais appel aux sentiments élevés de tous les sa- . vants hommes de guerre destinés à commander les armées de l'avenir. Je compte sur la courtoise diplomatie des représentants de toutes les nations. Je m'adresse avec respect aux femmes dévouées qui se préparent déjà, pendant la paix, au rôle si méritant de sœur de charité en organisant des secours et des soulagements pour les blessés. Et je demande instamment à tous ces nobles cœurs d'éloigner de nos armées les causes de ces odieux carnages, qui seraient aussi humiliants pour le vainqueur que pour le vaincu.

Les armements. Faut-il désarmer?

Autrefois la guerre était un beau tournois : les plus vaillants, les plus habiles restaient victorieux. La valeur personnelle était appréciée, on remarquait et on signalait les actes de courage ; maintenant dans les guerres de l'avenir entre nations civilisées, avec les nouveaux explosifs, le plus poltron comme le plus brave pourra être tué en dormant.

Est-ce le bon progrès ?

Non.

Tant que le monde existera on fera la guerre ; croire à la fraternité des peuples est une véritable utopie. Forcément on aura toujours recours aux armes pour trancher les différends que la diplomatie n'aura pu résoudre, et quoique la guerre soit un grand fléau, c'est un mal nécessaire: elle conserve aux nations un germe de vitalité, entretient l'esprit chevaleresque, fait naître les grands caractères, met en relief les qualités guerrières qui sont les plus désintéressées et rend de la droiture à toutes les relations qui ne deviendraient à la longue que d'égoïstes trafics.

Mais, en présence des armements considérables amoncelés par toutes les puissances et des engins de destruction que la science moderne perfectionne chaque jour, on ne sait où s'arrêteront ces tueries mécaniques pour laisser encore place à la bravoure.

Et les nations qui prendront part à la lutte, finissant par

se détruire réciproquement, on se demande s'il n'y a pas un remède à une telle situation ?

Le désarmement général est impossible, pas une nation n'en donnera l'exemple.

L'Allemagne demande pour désarmer que la France désarme la première; la Russie attendra pour désarmer que l'Allemagne commence, et elles ne commenceront ni l'une ni l'autre.

Les Français ont prouvé depuis 1870 que, s'ils avaient été écrasés par une formidable invasion, ils ne se tenaient pas pour battus et voulaient toujours être prêts à recommencer la lutte.

Les armements considérables sans cesse modifiés par suite de découvertes nouvelles, — les sacrifices de toute nature que les Français ont su s'imposer, — le service obligatoire pour la nation entière, — le dévouement que chacun apporte dans ses devoirs militaires, prouvent suffisamment que la France n'a pas l'intention de sacrifier sans compensation tant d'avantages acquis par une sage persévérance.

L'empereur d'Allemagne, trop habile pour déclarer la guerre à la France sans un prétexte sérieux, qu'elle évitera de lui donner, sait aussi qu'une guerre malheureuse lui ferait perdre les conquêtes que les Allemands ont acquises par leur ténacité en 1870, et il se rend bien compte que l'empire d'Allemagne, si peu homogène, fondé par Bismarck et de Moltke, est un lourd héritage laissé par Guillaume I®' à ses successeurs; aussi l'empereur Guillaume II, qui semble préférer aux lauriers de la guerre l'olivier de lar paix, pousse-t-il au désarmement pour être certain d'assurer cette paix, car il prévoit que les armements considérables qu'il est obligé d'entretenir sont une ruine pour son empire et mettent ses alliés aux abois.

Le désarmement tient surtout à la question d'Alsace- Lorraine, dont la France ne veut pas se désintéresser, et si

dans ces conditions on ne peut pas aboutir à un désarmement général, au moins peut-on trouver une solution dans un arbitrage international qui indiquerait les explosifs dont il serait interdit de se servir et laisserait ainsi à la nation la plus brave, à l'armée la mieux préparée, Thonneur d'un véritable triomphe.

Arbitrage international et ses précédents.

Cet arbitrage international consisterait en une convention qui établirait, comme dans un duel loyal, des lois de la guerre et arrêterait sur cette pente destructive tous ces inventeurs, qui considèrent comme un véritable exploit la découverte de l'explosif le plus meurtrier pour anéantir complètement et au plus vite son adversaire.

Les nations civilisées montreraient ainsi que si la guerre ne peut pas s'éviter, elle doit au moins toujours être loyale, et le succès reviendrait alors au peuple le mieux préparé et le plus aguerri et non pas à celui qui aurait découvert les moyens de destruction les plus barbares.

Il y a, du reste, déjà des précédents : en 1869, le général de Miribel, alors chef d'escadron d'artillerie, fut désigné pour faire partie d'une convention internationale réunie à Saint-Pétersbourg, afin de supprimer les balles explosibles.

Les fusées à la congrève, les boulets rouges ont déjà été interdits dans la marine.

N'ya-t-il pas, pour toutes les relations entre nations civilisées, des conventions internationales qui établissent la base de ces relations?

La croix de Genève ne couvre-t-elle pas les blessés et les ambulances ?

Dans un duel, ne tient-on pas compte des lois du duel?

Où s'arrêtera- t-on. I.

Il en serait de même pour les nations : pas une ne s'écarterait des lois de la guerre qui auraient été établies et arrêtées par un arbitrage international.

Je ne doute pas qu'un pareil résultat ne puisse s'obtenir très facilement.

En supprimant dans toutes les armées ces explosifs dont les désastreux eflets auraient été reconnus, on rendrait à nos guerres de l'avenir le côté chevaleresque qu'elles avaient autrefois; et, lorsque les Français, en 4745, à Fontenoy, disaient aux Anglais : « Tirez les premiers, messieurs les Anglais », le maréchal de Saxe n'en remportait pas moins une éclatante victoire.

Si je rappelle Fontenoy, c'est seulement pour montrer avec quelle courtoisie la guerre se faisait alors ; je n'ai pas l'intention de reculer de 149 ans, en substituant le mousquet ou l'arquebuse aux armes perfectionnées que nous avons maintenant; mais, tout en laissant aux nations le soin de choisir et de créer leur armement, je voudrais que les moyens de destruction tels que mélinite, dynamite, etc., fussent abolis, afin que de solides combattants ne puissent pas être anéantis en quelques minutes par de perfides explosifs.

J'avoue que j'irais même jusqu'à demander la suppression de la poudre sans fumée dont toutes les nations sont maintenant pourvues et qui bouleverse toutes les tactiques, sans apporter des avantages réels.

La science et l'art dans les armées de ravenlr.

De nos jours, avec les nouveaux moyens de destruction, la bataille sera morne, sans entrain, on mènera au combat des hommes découragés d'avance, et on ne verra plus ces belles luttes comme en Crimée, lorsque, à Inkermann,

Bosquet, au milieu de ses bataillons, s'écriait : « Allez, mes zouaves irrésistibles 1 » et, en arabe, aux tirailleurs algériens : (( En avant, fils du feu! » Des cris frénétiques répondirent à ce chaleureux appel, et le général disait, en voyant ces intrépides soldats se précipiter à Tenvi sur leurs adversaires : « Ce sont des panthères qui bondissent dans les buissons ! ))

Une bataille est le plus imposant spectacle qu'il soit donné à l'homme de contempler ; c'est le plus grand acte de la vie qui puisse s'accomplir, quand chacun, au péril de sa vie, donne tout ce qu'il a de bravoure et de dévouement au cœur, d'intelligence et d'audace à l'esprit, d'initiative, d'à-propos, de coup d'œil pendant la lutte, de générosité, de grandeur d'âme, de sollicitude après le combat!

Dans les armées modernes qui seront des multitudes composées d'éléments si divers, c'est surtout le moral de la troupe dont il faudra s'occuper.

Sursum Corda !

Ces deux mots comportent la vraie science du chef et résument toutes les qualités que doit posséder le soldat : Discipline, valeur, abnégation.

Les réservistes et les territoriaux, dont je ne conteste pas la bravoure, quitteront, par devoir mais non pas sans regrets, femmes, enfants, intérêts, carrières, situations pour venir prendre la place qui leur est indiquée d'avance; mais ils auront certainement besoin d'être soutenus courageusement par leurs chefs quand ils se trouveront en présence de ces moyens de destruction qui peuvent les anéantir sans combattre.

C'est là que le chef prouvera qu'il a une réelle valeur en se montrant supérieur en toute occasion pour relever le moral de sa troupe.

Il faut laisser au fantassin la perspective d'employer encore sa baïonnette — au cavalier l'espoir d'utiliser son cheval et son sabre — et ne pas donner à l'artilleur la péni-

ble douleur de voir ses batteries détruites d'un seul coup par un obus chargé de mélinite ou d'un destructif quelconque inventé par un savant qui jugera prudemment des résultats dans son laboratoire au milieu de ses cornues.

A présent on veut trop faire delà guerre une science de cabinet. Il faut « usiner » la guerre, disent ceux qui ne Font jamais faite; mais la guerre est surtout une chose de génie ; c'est un art et un grand art, il ne faut pas l'oublier, et tenir compte de l'imprévu, des éventualités de toute sorte, des fautes même qu'un général est exposé à commettre par suite de faux renseignements ou d'ordres contradictoires qu'il reçoit de son gouvernement, et qui souvent sont matériellement impossibles à exécuter parce que ceux qui les donnent ne se sont pas préoccupés de l'état physique et moral d'une armée épuisée par des fatigues surhumaines et des luttes presque incessantes.

L'histoire finit, à la longue, par rendre chacun responsable de ses actes ; mais, au début, c'est le général qu'on accuse d'incapacité, et souvent de trahison.

Avec les fusils et canons à longue portée, il faudra s'attendre à des surprises continuelles et même se voir exposé, à la suite de quelque mouvement tournant, à tirer sur les siens; c'est pourquoi il sera bon d'adjoindre à toutes les armes des éclaireurs de cavalerie audacieux et habiles, et c'est encore là que l'art l'emportera sur la science.

Je ne dis pas pour cela qu'il ne faille ni prévoyance ni prudence : la science est prudente, l'art est chaud. Il faut Tune pour préparer l'autre ; mais, quand on a arrêté d'avance l'ensemble d'une opération de guerre, que pendant la paix on a perfectionné son armement, il faut alors tenir compte de l'imprévu et laisser au génie et à l'art toute leur indépendance.

Les guerres de l'avenir, avec les progrès de la science, seront une série de marches, de contremarches, de fati-

gués, de carnages à distance avec d'étonnantes surprises et beaucoup de mécomptes. Les intendants auront un rôle des plus difficiles et des plus importants à remplir pour faire vivre ces masses innombrables d'hommes et d'animaux.

Toutes ces difficultés ne seront pas seulement inhérentes à notre armée, mais à toutes les armées européennes et, comme compensation, elles n'auront plus, dans les conditions actuelles, ces combats empoignants et ces luttes grandioses d'autrefois.

Ne cherchons donc pas à augmenter encore les mauvaises chances avec des explosif3 qui, au lieu de faire d'un champ de bataille un glorieux champ d'honneur, le transformeraient en de lugubres hécatombes.

Atgourd'hui et autrefois. Où 8'arrètera*-t-on? ,

Voici encore une invention nouvelle : l'ingénieux inventeur se fait fort de couvrir avec des projectiles explosibles de toute espèce une surface de plus de 100 mètres carrés ; la perfection de son appareil permettra de le déplacer facilement, de renouveler rapidement l'expérience et de détruire en une heure son adversaire. Ce sera parfait pour ceux qui souhaitent que la guerre se fasse vite ; elle finira

forcément faute de combattants, car cette fameuse décou-

verte pouvant bientôt courir le monde, toutes les armées en seront munies.

L'inventeur fera certainement fortune ; mais il est facile de deviner ce que deviendront de part et d'autre les combattants qui auront fait usage de cette découverte.

Je demande ce qu'ils en pensent aux jeunes officiers de toutes les armées, pleins d'entrain et rêvant un brillant avenir militaire, un avancement gagné vaillamment à la

suite de belles actions d'éclat et qui, empoignés par les actes de courage de leurs anciens, se sentent si bien capables de les imiter ; je leur demande s'ils ne préfèrent pas Tart de la guerre d'autrefois à la science d'aujourd'hui ?

Et les intrépides marins, que disent-ils de cette belle invention? Trouvent-ils qu'il sera bien heureux pour eux d'être coulés à fond à distance sans qu'ils aient seulement pu apercevoir leur adversaire et ne croit-on pas que, constamment exposés aux dangers, leur existence n'est pas déjà assez menacée sans chercher des engins de destruction plus cruels encore ?

Je suis certain qiie si l'on ne retrouve plus dans la jeunesse militaire actuelle cette franche gaité du temps passé, cela tient beaucoup à ce sombre avenir que les prochaines guerres lui préparent.

On me dit : « Mais si la guerre devient si cruelle, on ne la fera plus, il n'y aura plus de guerre, et on consacrera son temps, ses ressources, son intelligence au développement de l'industrie, des arts, du commerce et, dans le monde entier, il existera entre toutes les nations des relations amicales.

J'ai écrit, au commencement de cette étude, ce que je pensais d'une appréciation aussi pacifique : « Tant que le monde existera, on fera la guerre; croire à la fraternité des peuples est une véritable utopie,,, », et j'ajouterai que l'armée reçoit tous les ans bon nombre de jeunes hommes qu'elle rend meilleurs en leur inculquant des sentiments d'honneur dont beaucoup ne se doutaient pas avant d'entrer sous les drapeaux ; que déjà toutes les carrières sont encombrées; que l'instruction développée outre mesure donne des appétits qui ne peuvent être satisfaits, et que, sans l'armée, le nombre des déclassés serait encore bien plus considérable.

J'admire la science, quand elle est employée par des hommes de bien comme Pasteur à soulager le genre

humain, mais elle m'attriste profondément lorsque, refoulant toute pitié, elle ne cherche qu'à détruire.

La guerre étant admise en principe, toutes les nations doivent chercher à perfectionner leur armement : Que les combattants aient des armes parfaites, c'est de bonne guerre ; mais arrêtons les inventeurs sur cette pente destructive qu'ils descendent grand train pour arriver au néant à force de perfection.

Que Ton sache encore d'où partent les coups ; que la fumée de la poudre, animant tous les cœurs, réveillant tous les cerveaux, fasse souvent du plus timide un héros, et en allant gaiement au combat, que le jour de la bataille soit — toujours comme autrefois — le jour de fête, le jour de la grande lutte si impatiemment désiré, cette lutte dans laquelle les deux armées se montraient braves à Tenvi, pour remporter la victoire !

Les blessés, les morts eux-mêmes, conservaient cet air martial que donne le champ de bataille ; ils mouraient par devoir, sans haine, ayant conscience d'avoir accompli une grande œuvre.

Maintenant, avec les inventions modernes, on verra des cadavres défigurés, des blessés la rage au cœur, le blasphème aux lèvres, et chez le vainqueur la honte du succès.

L'arbitrage international rendra à la guerre son côté loyal, son caractère d'abnégation, de sacrifice et de vaillance. Je suis bien convaincu qu'il n'y a pas une nation au monde qui ne consente à discuter une telle proposition, dans laquelle toutes trouveront une façon courtoise de trancher les différends qui peuvent diviser les peuples civilisés, dévoués à leur patrie, et fiers de leur honneur national !

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