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LE FUSIL ET LE PISTOLET

Nous avons déjà dit quelques mots de l'origine du fusil. On sait qu'au point de départ, cette arme ne se sépare pas distinctement du canon. Gomme il y a la couleuvrine qui se tire sur un chevalet, il y a la couleuvrine qui se tire à bras d'homme, ou couleuvrine à main'. Celles-ci furent en usage dès la fin du quatorzième siècle ; on les appelle ici sclopos, d'où plus tard viendra sclopette et escopette, ailleurs muschite, qui a formé mousquet. Ce sont des dénominations locales pour désigner toujours la même arme, plutôt ce semble que des termes propres à certaines formes particulières.

Quoi qu'il en soit, les armes que renferment nos musées et les figures retracées dans les monuments du quinzième siècle, nous montrent à cette date trois types de couleuvrines : 1° un petit canon posé sur une sorte de paldont on a enlevé la moitié sur les deux tiers de la longueur, pour le rendre plan.

Le canon est maintenu là-dessus au moyen de liens en*cordes ou de brides de fer. Il est en fer forgé; il est percé à sa base d'une lumière qui s'évase en dehors ; c'est là qu'on mettait la poudre d'amorce et on l'enflammait avec une mèche que le couleuvrinier portait à sa ceinture. Il fallait généralement deux hommes pour une seule couleuvrine de cette espèce; l'un la portait, la mettait en joue, et l'autre avec la mèche la faisait partir ; 2° le canon d'une grosseur égale à sa base à celle du fût, formait une espèce de douille dans laquelle on enfonçait ce dernier. Pour tout le reste, elle ressemble à la première (voy. p. 175, n°l) ; 5° la couleuvrine que portaient ordinairement les hommes à cheval ; c'est un canon très-court, qui se prolonge en arrière par une tige de fer. On tenait le canon par l'extrémité de cette tige, avec la main gauche qui servait à le diriger plutôt qu'à le soutenir, car il était d'ailleurs porté sur une fourchette fixée dans le pommeau de la selle, et de l'autre main on mettait le feu. Cette couleuvrine dans les monuments se profile d'une façon singulière entre les mains du cavalier. Je lui trouve (sans vouloir lui faire tort) une légère ressemblance avec un instrument que je ne veux pas nommer. A la fin du quatorzième siècle, il y avait des corps de troupes considérables armées spécialement de ces canons portatifs. À la bataille de Morat, l'armée des Suisses comptait dix milles couleuvrines.

Au temps de François I er , l'arquebuse fut inventée en Espagne. Le canon, dans celte nouvelle arme, • avait plus de longueur, mais ce qui constituait la véritable nouveauté, c'est qu'elle était munie d'un mécanisme pour mettre le feu à la pondre d'amorce, placée elle-même dans un réceptacle beaucoup plus commode que le trou primitif. La lumière de l'arquebuse était percée non sur le haut, mais sur le côté de l'arme, au-dessus d'un petit bassin ou bassinet. Dans ce bassinet on metiait l'amorce sur laquelle on faisait retomber une plaque à charnière ou couvre-bassinet. Quant à la mèche, elle était placée entre les mâchoires d'une pince nommée serpentin, qui s'abattait avec elle sur le bassinet par le mouvement d'une détente. Il fallait que l'arquebusier, pour tirer, découvrît le bassinet, compassât la mèche, c'est-à-dire lui donnât juste la longeur nécessaire pour tomber sur la poudre en s'abattant, enfin, qu'il soufflât sur la mèche pour en aviver le feu. On sent la distance qu'il y a encore de cette arme au fusil à aiguille des Prussiens. On n'avait même pas encore eu l'idée de faire des cartouches, c'est-à-dire une poche de papier permettant d'introduire d'un seul coup dans le canon la poudre et la balle. L'arquebusier portait une flasque pour la poudre ordinaire, un sac à balles et un amorçoir pour la poudre d'amorce.

Le mousquet ne tarda pas à faire son apparition

dans le monde. Il ne différait d'ailleurs de l'arquebuse que par son calibre et sa charge qui étaient l'un et l'autre doubles de ceux de l'arquebuse. Cette arme naturellement était plus pesante. On était obligé de l'appuyer sur une fourche ou fourquine, munie à son extpémité d'une pointe pour s'enfoncer en terçe. Le mousquet et l'arquebuse furent employés concurremment dans l'armée française, niais d'abord dans de très-faibles proportions. Quand le célèbre Montluc débuta dans les armes, sous François 1 er , l'arbalète primait encore et de beaucoup l'arme à feu, comme on peut le voir par ce passage : « Il faut notter que la trouppe que j'avois, n'estoit qu'arbalestriers, car encores en ce temps-là , il n'y avoit point d'arquebuziers parmy nostre nation ; seulement trois ou quatre jours auparavant, six arquebuziers gascons s'étoient venus rendre, du camp des ennemis, de nostre côté, lesquels je retins, parce que, par bonne fortune, j'estois ce jour-là de garde à la porte de la ville; et l'un de ses six étoit de la terre de Montluc. Que plust à Dieu que ce malheureux instrument n'eust jamais été inventé; je n'en porterois les marques, lesquelles encores aujourd'hui me rendent languissant, et tant de braves et vaillants hommes ne fussent morts de la main, le plus souvent , des plus poltrons et plus lasches, qui n'oseroient regarder au visage celuy que de loing ils renversent, de leurs

malheureuses balles, par terre, mais ce sont des artifices du diable pour nous faire entretuer. » (Michaud et Poujoulat, p. 9.) Il semble, à lire les contemporains, Montluc notamment, que l'arme à feu n'offrait encore aucun avantage réel sur l'arbalète, et qu'on la préférait à celle-ci uniquement à cause de son bruit et de son feu, avec lequel on espérait effrayer les chevaux et même les hommes, s'il faut le dire. Cependant, l'arbalète ne tarda pas à disparaître. Pas bien longtemps après, vers 1535, il n'y avait plus d'arbalétriers dans l'armée française.

Déjà cependant la platine à rouet avait été trouvée en Allemagne. Dans ce nouveau mécanisme, la mèche était remplacée par une pierre à feu, un silex maintenu contre une rondellç d'acier cannelée, que le mécanisme faisait tourner rapidement ; la pierre, ainsi choquée, jetait des étincelles sur le bassinet rempli de poudre. Cela permit d'inventer le pistolet, qui, sans doute, dans sa première forme, fut cette espèce d'arquebuse courte tenant le milieu entre le pistolet et l'arquebuse proprement dite, qu'on appelait le pétrinal (voy. p. 273, n° 4). Néanmoins, on ne tarda pas à faire de véritables pistolets.

On a noté l'étonnement qu'éprouvèrent nos soldats au combat de Renty en 1554, quand ils virent les reîtres allemands venir contre l'infanterie en escadrons profonds, et chaque rang s'arrêter successivement à quelques pas des lignes, faire feu de

ses pistolets, puis tourner bride. L'arme et la manœuvre de ces reîtres leur étaient également nouvelles. — La gendarmerie française chargeait en haie, c'est-à-dire sur une seule ligne que suivait, il est vrai, à quelque distance, une seconde ligne, puis une troisième. Peu de temps après, nous primes aux reîtres leur arme, le pistolet, et leur manœuvre, la charge par escadrons.

Ces premiers pistolets avaient un canon assez court; la crosse faisait avec le canon un angle presque droit, et le pommeau arrondi était relativement énorme. Plus tard, la crosse devait s'allonger et sa direction se rapprocher de celle du canon.

Il est bien entendu que la nouvelle invention du rouet fut appliquée au mousquet et à l'arquebuse, en même temps qu'au pistolet. Ces armes ainsi modifiées coûtaient fort cher à cause du mécanisme, et, sous Henri IV, il n'y avait encore que très-peu de soldats qui en eussent.

Dans les premiers spécimens que nous avons du rouet, les pièces produisant le mouvement de rotation, sont portées extérieurement sur une platine; le progrès consista à faire passer ces pièces derrière la platine, dans des cavités ménagées dans le bois. D'apparentes qu'elles étaient, elles devinrent invisibles.

La platine à rouet régna jusque vers 1630, où la platine dite à la Miquelet, d'invention espagnole,

Fïg. 69. — 1, Fauchard (voy. p. 250).— 2, Sabre italien (voy. p. 222). 3, Pistolet. — 4, Pétrinal (voy. p. 271).

commença à prendre le dessus. Dans ce système, le feu était mis à la poudre d'amorce du bassinet par un chien, qui tenait dans ses mâchoires une pierre à fusil, et qui, en s 'abattant, choquait la pierre avec force contre une pièce d'acier mobile, à charnière, recouvrant le bassinet. Cette pièce, sous le choc, se relevait, découvrait le bassinet et permettait aux étincelles de la pierre de tomber sur la poudre. C'est » pour le fond et l'essentiel, le système des fusils à pierre que tout le monde à vus, et qui est encore en usage dans certains cantons arriérés. Ce nouveau modèle ne fut pas admis aisément dans l'armée française. On objectait, ce qui était vrai, que souvent les étincelles de là pierre (du fusil, d'où l'arme a pris son nom par un abus de langage très-commun, lequel consiste à donner au tout le nom d'une des parties), les étincelles, dis-je, tombaient à côté de la poudre, et que le coup ne partait pas. Aussi, essaya-t-on partiellement, pendant un temps, de mousquets-fusils, c'est-à-dire d'armes munies du double mécanisme de la pierre et du serpentin. Ce ne fut qu'au commencement du dix-huitième siècle, que le fusil à silex chassa définitivement le mous* quet à mèche ; le mousquet à rouet ayant toujours été> comme nous Savons dit, une arme exceptionnelle,

11 faut aller jusqu'au commencement du dix-neuvième siècle, pour rencontrer une modification con-

m LES ARMES ET LES ARMURES.

sidérable dans les armes à feu portatives. Vers cette époque, le fusil à percussion, qui devait remplacer le fusil à pierre, fut inventé par un armurier écossais, Alexandre Forsith. Tout le monde a vu les fusils à percussion, qui sont encore les plus nombreux, en attendant qu'ils cèdent la place aux fusils se chargeant par la culasse. Dans la forme actuelle, l'inflammation est produite par un chien qui s'abat sur une capsule ; celle-ci est un tout petit cylindre en cuivre, garni à l'intérieur d'une matière fulminante.

Quelques mots sur les fulminates sont nécessaires. On appelle ainsi des ammoniures d'or, d'argent, de platine ou du chlorate de potasse, compositions instables à qui la légère chaleur, produite par un choc, suffit pour dégager leurs éléments avec inflammation. Ces sels furent découverts, de 4785 à 1787, par Fourcroy, Vauquelin et Bertholet, et tout de suite on pensa à les utiliser pour les armes à feu. C'est, comme je l'ai déjà dit, Alexandre Forsith qui, le premier, réussit à faire un fusil passable, parlant avec un fulminate. Son invention, connue en France en 1808, y provoqua chez les armuriers une émulation qui se traduisit par des armes à percussion, conçues dans les formes les plus diverses. Tous ces fusils présentaient des inconvénienls assez graves. En 1820 seulement, en Angleterre d'abord, et puis

bientôt en France, on commença de fabriquer le fusil à capsule. Ce petit dé, dont nous avons déjà parlé, fermé à un bout, ouvert à l'autre, et portant une légère couche de fulminate attachée à son fond intérieur, s'écrasait déjà comme aujourd'hui entre un chien et la pointe d'une cheminée.

Quand on voulut introduire cette arme nouvelle dans l'armée française, on eut la malheureuse idée d'y ajouter un mécanisme qui plaçait la capsule sur la cheminée, sans le secours de la main. Ce problème mal résolu donna lieu à des fusils compliqués, qui faillirent compromettre la cause de la percussion. Ce ne fut que vers 1840, qu'en se résignant à la capsule libre placée sur la cheminée avec la main, on trouva enfin une arme commode, propre à la chasse et à la guerre. Dès cette époque, le fusil à percussion remplaça le fusil à silex dans l'armement du soldat français.

On voit que, pendant plusieurs siècles, les efforts de l'esprit d'amélioration, du moins les efforts utiles, se sont portés exclusivement sur un seul point, sur le mécanisme propre à faire partir le fusil, en enflammant la poudre. Ce n'est que dans ces derniers temps qu'on a amélioré le fusil luimême : qu'on lui a donné plus de portée et de justesse. Ce n'est pas cependant qu'on ne s'en fût préoccupé; on avait même, depuis des siècles, trouvé tous les principes des améliorations m&-

dénies, mais on n'avait pas su en tirer les conséquences.

Pour pouvoir couler une balle dans un fusil ordinaire, il faut nécessairement que le diamètre de la balle soit plus petit que celui du canon, d'autant qu'il faut compter sur l'encrassement de celui-ci. On nomme vent la différence des deux diamètres. Le vent est la première cause du défaut de justesse dans le tir. En voici une seconde : la balle contient toujours un vide à l'intérieur, par l'effet delà condensation qui suit son refroidissement dans la fonte. 11 en résulte que le centre de pesanteur du projectile, est toujours plus ou moins à côté de son centre d'étendu. On avait été frappé de ces inconvénients dès le premier âge du fusil; et on avait pensé à y obvier dès le quinzième siècle, précisément par les mêmes moyens qui nous ont si bien réussi. Ces moyens consistent à rayer l'intérieur du canon de deux ou trois raies creuses et à forcer la balle, en l'écrasant dans le canon, de telle sorte quelle soit obligée de s'engager dans les rayures. Les. effets du vent sont par là supprimés.

Les premières rayures qu'on lit furent parallèles à l'axe du canon. Mais, on ne tarda pas en Aile 1 magne à faire des rayures en spirales; c'est juste^ ment la forme de nos rayures actuelles. Pourquoi ces spirales? Au quatorzième siècle déjà, avant l'invention du fusil, et à l'occasion des arbalètes.

on avait reconnu ce fait important, que le projectile portait plus juste et plus loin, quand, par un moyen quelconque, on lui imprimait un mouvement de rotation ; c'est pour obtenir cet effet que les plumes dont sont garnies les traits d'arbalètes du quatorzième siècle étaient inclinées d'une certaine manière sur l'axe du trait. Les rayures en spirales sont un autre moyen pour arriver au même résultat. On voit que les deux principes sijr lesquels sont construites nos armes modernes, remontent déjà assez haut. Ce qui étonne, c'est qu'avec cela on ne soit' pas arrivé plutôt à exécuter des canons égaux en portée et en justesse à ceux que nous avons à présent.

Pendant le cours des dix-septième et dix-huitième siècles, le fusil ou la carabine rayée ne furent employés dans les armées, qu'à titre d'armes exceptionnelles, et pour certains corps d'élite, d'ailleurs peu nombreux. En 1793, on donna une carabine rayée aux officiers et sous-officiers d'infanterie légère. Cette carabine se chargeait trop lentement, parce qu'on forçait la balle au moyen d'un maillet, dont on frappait sur la baguette. Elle avait d'ailleurs assez de justesse, mais peu de portée. On l'abandonna vers la fin de l'empire.

En 1826, le capitaine Delvigne imagina un nouveau mode de forcer la balle dans le canon. On ménageait au fond du canon un rétrécissement

qu'on appelait la chambre. La poudre la remplissait ; la balle mise par- dessus trouvait un arrêt dans l'anneau saillant de la chambre. Avec la baguette, on l'écrasait sur cet anneau résistant, ce qui la forçait, d'une manière bien plus expéditive, qu'on ne pouvait le faire auparavant avec le maillet. Mais cette arme présentait en revanche des inconvénients.

La balle,' pénétrant plus ou moins dans la chambre, sous le choc de la baguette, tassait la poudre, ce qui produisait, pour le tireur, de fortes secousses. L'axe de la balle ne coïncidait pas avec celui du canon ; les rayures s'encrassaient. Au reste, cette arme fut l'occasion d'une série d'expériences, conduites avec cette méthode et cette précision qui caractérisent l'esprit moderne. On parvint à déterminer, non sans quelques tâtonnements, quelle charge de poudre et quelle longueur de canon donnent les résultats les plus favorables. On reconnut que pour avoir de bons effets il ne fallait pas multiplier les rayures, ce qu'on avait fait d'abord, et on les réduisit à six. On trouva que ces rayures devaient être d'une profondeur de 3 millimètres , de manière que les balles forcées n'atteignissent pas le fond de la rayure ; qu'elles devaient avoir un creux arrondi. Enfin, après avoir essayé de donner à la rayure totale des formes diverses, notamment la figure parabolique, on s'arrêta à la contourner

dans le canon en forme d'une hélice très- allongée. Nous n'avons pas à entrer ici dans des détails techniques ; ce que nous avons dit suffit pour montrer le caractère scientifique des armes modernes. C'est là, soit dit en passant, ce qui appelle sur elles l'intérêt et la curiosité que les armes des autres âges doivent seulement à leur extérieur, à l'élégance des formes ou à la richesse de la décoration. L'armement ancien relevait de l'artiste, le nôtre relève du savant.

Il résulta des études, dont nous venons de parler sommairement, une première carabine de munition, système Ponchara, dont nous ne traiterons pas, parce qu'elle fut bientôt primée par la carabine Mi nié. Celle-ci a pour trait distinctif : une tige de fer placée à la culasse dans l'axe du canon. Cette tige fait l'office de la chambre Delvigne que nous avons vue plus haut. La balle s'arrête sur cette tige, et cet appui permet de l'écraser avec la baguette, c'est-à-dire de la forcer. On remplaça en même temps la balle sphérique par une balle cylindroconique.

Après des expériences réitérées, cette carabine fut adoptée en 1 846 pour les régiments de tirailleurs. Voici en quelques mots les dimensions de cette arme : le canon long de m ,868 à m ,017 de calibre: il a quatre rayures d'un pas de 2 mètres (c'est-à-dire que la rayure, qui s'élève dans le canon en tour-

riant, n'a accompli son tour, et ne repasse par la même perpendiculaire, qu'à la distance de 2 mètres On voit qu'au bout du canon, la rayure n'a pas encore accompli son tour, puisqu'il n'a pas tout à fait un mètre). La charge de poudre est de 40 gr ,50. La balle (devenue cylindro-ogivale) pèse 47 gr ,02. Le canon est surmonté d'une hausse mobile garnie d'un curseur, c'est-à-dire d'une petite plaque, qui, glissant dans la coulisse de la hausse, permet d'élever le point de mire et de viser de but en blanc à des distances déterminées, jusqu'à 1,000 mètres.

En 1857, toute l'armée française reçut des armes rayées. Le fusil de munition, qui fut adopté alors, est conçu dans un système plus simple que la carabine Minié. Il n'y a pas de tige pour forcer la balle ; mais ce qui produit le même résultat, c'est que cette balle de forme ogivale est évidée dans sa surface inférieure. Les gaz, en pénétrant lors de l'explosion dans l'évidement, dilatent la balle qui, en conséquence, se force dans le fusil.

On a naturellement pensé à étendre cette simplification à la carabine Minié. On lui a ôté sa tige, et la balle de cette arme se force aujourd'hui par le môme phénomène que la balle du fusil ordinaire. Quant au reste, la carabine Minié est demeurée ce qu'elle était auparavant.

Voilà où on en est, en France, au moment où nous écrivons ; mais il est plus que probable que

dans peu de jours le fusil se chargeant parla culasse, qui depuis longtemps a prévalu sur les anciens systèmes comme arme de chasse, les remplacera aussi dans les armes de guerre. Le fameux fusil à aiguille des Prussiens, ou quelque autre équivalent, va devenir Parme réglementaire du soldat français.

Le fusil se chargeant par la culasse n'est pas une nouveauté ; il y a des arquebuses à rouet conçues dans ce système, comme on peut le voir au Musée d'artillerie à Paris. L'idée, par conséquent, remonte au moins au seizième siècle. Nous savons d'ailleurs que pour les canons, c'est par là qu'on a débuté; en sorte que, si dans quelque temps noiîs voyons apparaître chez nous le canon se chargeant par la culasse (que les Prussiens ont déjà), ce sera seulement un retour aux procédés primitifs. Décrire tous les modes divers imaginés pour arriver à ce résultat de charger l'arme par derrière, serait très-long et très-fastidieux ; il nous suffira de parler du fusil Lefauchejix, qui est le système le plus répandu pour les armes de chasse et, comme arme de guerre, du fusil à aiguille qui vient de débuter avec tant d'éclat.

Dans le système Lefaucheux, la sous-garde, composée de deux pièces de fer articulées, maintenues en ligne droite par une plaque rigide, qui les supporte, se brise quand on lui ôte l'appui de la plaque en question ; laquelle peut tourner sous l'effort de

la main autour de son axe dans le sens horizontal. La soiis-garde, dans cette espèce de mouvement de bascule, entraine le canon qui est séparé de la culasse; et le tonnerre^ c'est-à-dire la chambre où l'on met la cartouche, est ainsi à découvert. La catrtouche qu'on y insinue porte à sa base une large capsule avec un petit clou qui s'adapte à un trou, percé dans la base du canon ; on redresse canon et sous-garde, on ramène la plaque rigide sous cette dernière, et le chien, en s'abattant sur le petit clou, détermine l'inflammation de la capsule. Au reste, il est peu de personnes qui ne connaissent le mécanisme de cette arme.

Passons au fusil à aiguille, qui vient d'arriver tout d'un coup à une célébrité universelle. Son mécanisme est assez simple, quoi qu'on en ait dit. Le canon, à sa partie postérieure, offre une entaille, arrondie à son extrémité antérieure, se prolongeant selon deux lignes droites en arrière, et se continuant avec un rétrécissement jusqu'au bout du canon, qui est ouvert. C'est par cette entaille qu'on insinue la cartouche dans le canon, cartouche garnie d'une petite balle conique, d'une charge de poudre ordinaire et d'une amorce entre les deux. On introduit ensuite par le fond, ouvert, comme nous l'avons dit, un petit cylindre creux, qui est surmonté d'une clef rappelant par sa forme celle de certains poêles. Cette clef, on l'engage dans

cette espèce de petit canal dont nous avons parlé ; le cylindre à laquelle elle adhère avance naturellement en même temps dans le canon. Quand le cylindre englobant la cartouche occupe l'entaille et la ferme, on incline la clef à gauche ; dans cette position, la clef, arrêtée à l'angle de l'entaille, ne peut pas reculer ni le cylindre non plus, par conséquent; le fusil est chargé, il ne reste qu'à tirer.

Le cylindre est creux, avons-nous dit, mais non pas vide ; il renferme un ressort à spirale, qu'on tend en arrière par le moyen d'un petit anneau, sortant du cylindre. Le ressort entraîne avec lui une aiguille dont il est garni à sa partie antérieure. Quand on presse la détente du fusil, le ressort 3e distend en avant, poussant l'aiguille qui va à travers l'enveloppe de la cartouche et la poudre, frapper l'amorce et déterminer l'explosion. Cette aiguille, dont on a tant parlé, rappelle, comme on voit, le mécanisme de certains jouets d'enfant que tout le monde connaît.

Comme la chambre où l'on dépose la cartouche est plus grande que le reste du canon, la balle s'étire et se force au moment de l'explosion, ce qui ajoute à la portée et à la justesse de l'arme, munie d'ailleurs d'une hausse pour viser. On peut tirer dix à douze coups par minute, tandis que les fusils ordinaires fournissent à peine deux coups dans le même temps.

Sas LES ARMES ET LES. ARMURES.

Ce fusil, outre les avantages dont nous venons de parler, offre celui de ne pas se scinder en deux par un mouvement de bascule, comme la plupart des fusils se chargeant par la culasse, comme les fusils Lefaucheux, par exemple, que tout le monde a vus. Avec le système Lefaucheux, on ne pourrait guère ajouter aux fusils une baïonnette, ou du moins les violents mouvements qu'on ferait pour s'en servir occasionneraient la séparation involontaire des deux parties, qui rendraient impossible la continuation du combat.

Les inconvénients du fusil à aiguille viennent d'abord de son aiguille, qui peut se casser ; il faut alors dévisser le cylindre et ajuster au ressort une autre aiguille. Les soldats prussiens, dans cette prévision, en portent toujours deux ou trois de rechange. L'opération du dévissage n'est pas longue, elle l'est déjà trop cependant pour un soldat en face de l'ennemi. Puis l'arme s'échauffe rapidement, et, pour prévenir les dangers qui en résultent, on est obligé de ne pas tirer aussi souvent qu'on le pourrait et de perdre ainsi volontairement une partie des avantages naturels de l'arme. D'ailleurs il deviendrait difficile à chaque soldat de porter sur lui assez de munitions pour suffire à la consommation d'un pareil fusil. Dans l'armée prussienne, on se contente de donner à chaque homme soixante cartouches, ce qui est beaucoup ; aussi a-t-on déjà

diminué la grosseur de la balle, qui est sensiblement plus petite que celle des fusils ordinaires 1 .

L'art de décorer des arquebuses, des mousquets, et plus tard des fusils, a produit des œuvres trèsremarquables. En général, cependant, on peut reprocher aux armes de cette espèce une surcharge d'ornements dont l'aspect total n'est pas agréable à l'œil. Chaque détail en lui-même est très-méritoire souvent, mais il résulte de l'ensemble des lignes disgracieuses ou compliquées. D'ailleurs, la décoration a presque toujours eu pour effet de diminuer la commodité de l'arme décorée.

Ce qui constitue ordinairement la décoration dans les premiers temps, ce sont des plaques d'ivoire ou de nacre, découpées suivant les figures les plus variées (chiens, oiseaux, bêtes fauves, fleurs, arbres et personnages) incrustées dans la crosse et dans la sous-garde, parfois avec une surabondance telle que le bois ordinaire disparaît presque. D'autrefois, ces figures sont sculptées directement sur le bois de la crosse et avec d'assez hauts-reliefs, ce

1 Depuis que ceci a été écrit, il est arrivé ce que nous avions prévu, comme tout le monde, du reste. Le fusil Chassepot, qui se charge par la culasse, est devenu l'arme réglementaire de l'armée française.

qui devait rendre l'arme, comme on peut penser, assez rugueuse à la main. Quand la ciselure des parties métalliques se restreint au point de mire, à la visière, c'est-à-dire à cette bande de métal transversale qui marque le fond du canon, à la platine ou à la garde de la détente, cela va encore bien ; l'ornementation en reçoit un cachet de sobriété très-louable. Malheureusement on a souvent ciselé, et même en ronde bosse, tout ou partie du canon. Passe encore pour de la gravure sur le canon ; elle ne détruit pas la simplicité des lignes. Une façon simple et heureuse d'obtenir des effets décoratifs, c'est aussi de tailler les canons à pans.

Les trois mousquets que nous figurons ici appartiennent au Musée d'artillerie à Paris. Le numéro 1 présente ce genre de décoration que nous avons critiquée ; sa crosse est sculptée et fouillée. La décoration du numéro 2 consiste en incrustation» de nacres, ce qui vaut beaucoup mieux.

Le numéro 3 est un mousquet à mèche qui a ap« partenu au cardinal Richelieu. Je ne puis mieux faire que de copier la description de cette arme remarquable dans le catalogue de M. Penguilly l'Haridon. « Le canon, taillé en carré à sa partie Twférieure, ciselé et en partie doré, présente trois médaillons ovales de guerriers armés à l'antique, ciselés en relief; la visière offre deux têtes de bélier . accouplées. La partie supérieure du canon, ciselée

Fig. 00. — Mousquets ilôcoi'us.

en colonne cannelée, porle un chapiteau dont les montants sont des cariatides sculptées en ronde bosse. Le corps de -platine, entièrement ciselé sur fond d'or, présente une tête de Méduse en relief. Sur le fût, en bois de merisier, est la figure sculptée d'un dauphin; à la crosse, au-dessous du tonnerre, un beau masque d'homme, surmonté d'une coquille; à la plaque de couche sur fond d'or, on remarque les armes à trois chevrons de Richelieu et le chapeau de cardinal. »

11 y aurait un curieux mais long chapitre à écrire sur Je parallèle qui a été fait souvent, et dans les sens les plus divers, entre les armes anciennes et les modernes, c'est-à-dire entre les armes blanches et les armes à feu. On rencontrerait sur ce tefrain des esprits singulièrement originaux et dont la conversation ne manquerait pas d'intérêt à coup sûr, à commencer par le brave capitaine Lanoue, et à continuer par Montecuculli, Turenne, le maréchal de Saxe, le roi de Prusse Frédéric II, jusqu'à Napoléon. Nous ne pouvons ici qu'indiquer quelques-uns des principaux traits d'un pareil chapitre.

Du temps de Lanoue, c'était encore une des préocupations principales des généraux que d'avoir une infanterie qui tînt tête à la cavalerie; Lanoue, avant Gustave-Adolphe, émit l'opinion que des fantassins

CONCLUSION. x 293

exercés devaient repousser les cavaliers, rien qu'avec leur feu, sans avoir presque besoin du secours de l'arme blanche. Il va encore plus loin dans un de ses paradoxes spirituels ; il y avance qu'il se chargerait de défaire une compagnie de gens d'armes, c'est-à-dire de cavaliers armés de la longue lance, avec une compagnie de reîtres, armés seulement du pistolet et de l'épée; donc, suivant Lanoue, ce serait le feu qui gagnerait les batailles.

Au dix-septième siècle, Monlecuculli n'est pas tout à fait du même avis, et, au dix-huitième, le maréchal de Saxe, qui développe et exagère les opinions de Montecuculli, soutient une thèse toute contraire à celle de Lanoue. Mais il faut remarquer qu'à cette époque-là, l'infanterie ayantdécidément pris une importance capitale, le problème est tout différent; il s'agit de savoir lequel vaut le mieux du fer ou du feu, non plus conlrela cavalerie, mais contre l'infanterie. Le maréchal de Saxe, à l'appui de v ses opinions, fait remarquer combien peu sont meurtriers le canon et le fusil, relativement au nombre des coups tirés. On savait déjà, dans ce lemps-15, qu'il fallait, pour tuer un homme sur le champ de bataille, dépenser à peu près son poids de plomb. Le maréchal objecte, contre C3 qu'il appelle la tirerie, des arguments d'autant plus intéressanls qu'ils sont empruntés à l'observation morale; il dit, par exemple, que de deux troupes s'avançant l'une

sur l'autre, celle-là sera battue, qui tirera la première, parce que le soldat qui a tiré, s'attendant à voir son adversaire renversé ou en fuite, s'étonne et se décourage dès qu'il le voit continuer de s'avancer sur lui la baïonnette en avant, et finalement tourne le dos ; c'est là, ajoute le maréchal, ce qu'on appelle charger à la baïonnette. On voit, par ce que dit cette illustre homme de guerre, confirmé d'ailleurs par de très-nombreux témoignages, qu'on se forme généralement de ces charges l'idée la plus fausse; il est rare qu'on se batte réellement corps à corps, comme au moyen âge et dans l'antiquité, ou du moins c'est beaucoup plus rare qu'on ne croit; ordinairement, c'est le plus décidé qui chasse l'autre, et tout dans ces charges se passe presque en effets moraux.

Il semble, d'après cela, que le courage humain a changé quelque peu de nature depuis l'antiquité, et cela n'a rien d'étonnant. De même que dans les premiers temps des armes à feu, certains militaires, très-braves pour le combat à l'arme blanche, se montraient intimidés par le feu, de même plus tard la désuétude des combats corps à corps les aura rendus redoutables, même aux bonnes troupes.

On pourrait se demander laquelle de ces deux formes de courage est supérieure. Pour ma part, il me semble que dans le courage moderne, il y a

plus de sang-froid, de clairvoyance, de conscience, autant dire plus de vrai courage que dans l'autre, ou l'irréflexion pouvait bien tenir lieu d'énergie, car en se démenant Pépée ou la lance au poing, on n'a pas loisir de réfléchir beaucoup; et puis la colère naturelle à l'homme qui se sent menacé, l'instinct de conservation en révolte, n'ont pas le temps de se refroidir et de faire place à d'autres sentiments.

Frédéric II, en inventant la charge en douze temps, ou du moins des mouvements réglés, qui permirent aux troupes de fournir un feu plus nourri, donna aux armes à feu une nouvelle supériorité sur les armes blanches. Après lui, jusque dans ces derniers temps, on a agité la question de savoir laquelle valait mieux ou jle la fusillade rapide et nombreuse, quoique tirée un peu au hasard, ou des coups irréguliers et plus rares mais mieux ajustés. Les armes de précision, les fusils rayés, et surtout la dernière invention moderne, le fusil à aiguille ont tranché, ou plutôt ont supprimé presque toutes ces questions. Il est clair, à présent, avec des fusils qui portent si loin et si juste, que le feu est ce qu'il y a de plus redoutable ; la baïonnette qui représente les armes blanches, dans la guerre moderne, est subalternisée. La cavalerie, que les fantassins peuvent abîmer, avant qu'elle arrive sur eux, ne compte plus pour grand'chose.

Enfin, toujours à cause de la précision des armes, le feu le plus rapide devient suffisamment juste, à petite distance, pour causer les plus grands ravages.

Ce qui est arrivé pour le fusil a eu lieu pour le canon, et avec des effets bien plus marqués. 11 atteint le but de si loin, il est si mobile et si commode à placer là où l'on veut, qu'il n'y a plus guère moyen de combattre l'artillerie que par de l'artillerie.

Malheureusement à cette supériorité, les armes modernes en joignent une autre, suite de la première, et qui est on ne peut plus déplorable.

On a dit que les batailles antiques faisaient périr plus de monde que les nôtres. 11 y a bien à répondre sur ce sujet. On n'avait pas autrefois des habitudes bien rigoureuses de statistique, et on sait que l'homme qui a assisté à un comlfat, y suppose volontiers plus de carnage qu'il n'y en a eu, soit qu'il ait l'esprit frappé, soit pour toute autre raison. Nous avons d'ailleurs assez de preuves, qu'en fait d'événements militaires, l'antiquité était fort portée à l'exagération. Puis, s'il y a eu véritablement, comme les historiens le racontent, des armées entières anéanties dans une bataille, cela tenait non à la puissance meurtrière des armes, mais à diverses causes ; à la tactique de l'époque, par exemple, qui ne permettait pas aux

vaincus mêlés avec les vainqueurs, de se démêler aisément et de quitter le champ de bataille en bon ordre de défense. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les armes blanches ou les armes de jet dont on se servait, quand elles ne tuaient pas sur le coup, faisaient des blessures simples, régulières pour ainsi dire, aisées à reconnaître, à sonder et partant à guérir, ou qui du moins auraient été telles pour la chirurgie de notre temps. Les armes à feu produisent de bien autres effets. Les chirurgiens qui, comme Dupuytren et Larrey, ont l'expérience -des champs de bataille ne tarissent pas sur les ravages compliqués, inattendus, bizarres et effrayants que les projectiles causent dans le corps humain.

Sans avoir rien vu ni rien lu, on devine bien que les boulets de canon produisent d'effroyables blessures presque toujours mortelles. Ce qu'on ne peut pas deviner, c'est que les balles elles-mêmes, pénétrant profondément dans le corps, selon les lois complexes du choc, entraînant d'ailleurs avec elles souvent quelque partie des matières qu'elles sont sujettes à rencontrer, ou arrivant meurtries et déformées en mille manières, causent des plaies d'une diversité étonnante, à dérouter les plus habiles chirurgiens, extrêmement douloureuses dans leurs suites, et d'une guérison lente, difficile, toujours incertaine, toujours menacée de phénomènes

morbides aussi compliqués que la blessure ellemême.

Avec les armes rayées maintenant, c'est encore pire. Les balles plus ou moins pointues percent tout, brisent tout; les os même les plus durs qu'elles contournaient autrefois, elles passent au travers. Les membres sont perdus la plupart du temps. L'amputation ou la mort tendent à devenir la suite inévitable de toute blessure. En songeant à ce faux et terrible progrès, il me semble qu'on % se doit de finir un livre sur les armes, si désintéressé et si purement descriptif qu'il soit, par un vœu, par un espoir humain. Cet espoir, c'est que Thomme fera encore des progrès dans l'art de détruire, assez de progrès pour qu'à la fin il s'arrête, épouvanté devant sa propre puissance.

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