FEINTES
Je suis parfois tenté de croire que je u’ai pas compris la partie didactique de mon ouvrage, et sans l’intime conviction de son opportunité, je l’abandonnerais en lisant certains traités d’escrime et surtout les articles fei.ntes. Élève laborieux et assidu des hommes que la science regrettera toujours en songeant au progrès qu’elle leur doit, j’ai appris comme tout le monde ces semblants d’attaque, ces coups simulés avec lesquels on trompe ou l’on cherche à tromper son adversaire. Mais, je l’avoue, jamais il ne m’est venu dans l’idée de concevoir et do garder l’interminable nomenclature dont on veut nous obstruer l’esprit et avec laquelle on étoufTo l’intelligence. On ne croira jamais, et moi-mèmo je n’aurais pas voulu croire aux singulières assertions de certains écrivains ; il m’a fallu, comme le dit Molière, voir, oui, de mes yeux voir sur des feuilles imprimées, feuilles que je consente pour convaincre les incrédules, les méthodes étranges à l’aide desquelles les uns font exécuter trois cents parades consécutives, les autres font quinze cents feintes, et les plus audacieux en innovation subtilisent leur épée de douze mille HA.MÉRES ! !
J’ai lu dans les Souvenirs d’un voyageur (feu M. le baron do l’Escallier, pair de France), qu’un poète indien avait composé un poème de cent mille vers sur les amours d’un ciron ; j’avais pensé que c’était une impression de voyage, maintenant je crois au récit du noble pair. Les chapitres sur les
r^:flexions si:n les armes.
feintes m'ont convaincu. Mais, de même que M. de l’Escallier nous a fait grâce de son poëme indien, je renonce à fatiguer mes lecteurs de l’énumération soporifique dont j’ai été par position la victime.
Dans un traité d’escrime, en évitant les sentiers trop battus, on doit aussi rejeter les épines et les ronces qui entravent la marche. Parlons des feintes lorsque nous le jugeons nécessaire, mais présentons surtout, avec ce que nos devancière et nos maîtres ont laissé de bon et d’utile, nos réflexions et les modifications nouvelles que l’expérience et l'étude nous enseignent. Chaque jour amène un progrès, le livre de l’esprit humain a toujours une page blanche; la loi du développement intellectuel est immuable ; on a bien perfectionné l’escrime depuis le seizième siècle. Nos successeurs, profitant de nos labeurs, ajouteront encore à notre enseignement, et s’ils daignent nous emprunter quelque chose, au moins ils n’auront pas, avant de trouver ce qu’ils voudront bien remarquer, à lire l’interminable chapitre des feintes, dont nous sommes décidés à ne pas grossir notre volume.
Je ne veux pas expliquer les feintes une à une, employer cent pages pour dire de toutes ce que je puis dire comme exemple et comme guide de la feinte Une-Deux, qui, prise de la position de quarte dans les armes, trompe tierce, le demicercle, car il y a toujours une place vulnérable dans la ligne haute de l’adversaire. Celte feinte, Une-Deux trompe celui ([ui aurait paré prime, croyant qu’on lui tirait un dégagement sur les armes ; elle trompe encore celui qui parerait tierce et demi-cercle la main basse. Elle peut mettre en défaut celui qui voudrait parer tierce et le contre. Le coupé dégagé n’é-
RÉFLEXIONS SUR LES ARMES
tant autre que rUne-Deux prise d'une autre manière, trompe également les parades que je viens d’annoncer.
Si je joins un tenqis de plus à cette feinte Une-Deux, cela m’oblige à des indications beaucoup plus nombreuses et d’uu ennui peu surmontable. Enfin, il ne faut pas faire l'injure aux maîtres de croire qu’ils ignorent les premiers éléments de leur art ; en effet, comment dire à celui qui s’intitule professeur, qu’il y a la feinte Une-Deux-Trois, qui trompe deux parades simples, et le doublé qui évite le contre; que le doublé dégagé a été inventé pour ne pas tomber dans la parade d’un contre et d’uu simple; qu’il existe la feinte seconde pour tirer sur les armes, etc., etc.? On me répondra : mais nous écrivons cela pour les élèves. Oh ! alors, ceci est beaucoup plus fort, car jusqu’aujourd’hui personne n’a pris leçon uniquement dans un livre, et si cela arrivait un jour, il faudrait encore avoir en même temps recours à un professeur.
Le dernier passage de la pointe indique la ligne et le coup que l'on veut porter, ou celui qui a été touché.
DE LA MANIÈRE DE TROMPER LES CHANGEMENTS OU ENGAGEMENTS d’épée ou LES ATTAQUES A l’ÉPÉE.
Le système des compensations trouve des applications constantes en escrime, l’écueil est à l’entrée du port. Les avantages de l’attaque sont égaux aux dangers qu’elle présente. Dans une attaque au corps, si l’on procède par attaque à votre épée, vous avez le droit de tromper le mouvement de l’adversaire; mais s’il attaque votre corps, non-seulement vous n’avez plus ce droit, mais vous pouvez être perdu si vous en
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lisez. Kt cependant rien n’est plus facile que de confondre ces deux opérations. I.es preuves do mon assertion sont nombreuses.
Lorsque l’adversaire a bien combiné un coup d’armes, que vous le voyez s’organiser pour vous le porter, alors changez l'épée subitement, et soyez assuré que vous avez rompu son dessein.
Le double engagement est la répétition du premier ; il s’emploie pour occuper l’adversaire cl l’attaquer à la suite de ce mouvement.
C’est une erreur de croire que le double engagement no doit s’exécuter que dans les lignes hautes.
Pour bien faire le double engagement en marchant, il faut lever le pied dans le moment où l’on touche l’épée adverse dans le premier engagement, et le second se fait en s’emparant de l’épée do l’adversaire au moment môme où vos pieds terminent la marche ; loucher ainsi l’épée vous prouve que vous n’ôtes pas trompé sur vos mouvements ; ce serait trèsdangereux si l’on effectuait te double engagement de toute autre manière, puisque l’on sait que, par exemple, on ne doit pas engager l’épée en marchant, mais bien marcher après avoir engagé.
On a tort de présenter comme une difficulté le moyen de tromper le double engagement. Mes élèves sont tous persuadés de la simplicité du mécanisme de ce coup. Tout le secret consiste à supporter lu premier temps do l’engagement et à tromper le second.
Pour tromper l’engagement, il faut bien garder la ligne dans laquelle on se trouve couvert, ne pas lui faire subir le
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plus petit écart, puisqu’elle est exactement celle dans laquelle vous allez tirer.
Pour exécuter des feintes sur les préparations d’attaque de l’adversaire, il faut un doigté parfait, une attention soutenue, un sang-froid admirable, une grande retenue de corps.
11 faut aussi, et les maîtres l’oublient, faire tromper le double engagement dans les lignes basses.
11 faut aussi tromper le double engagement de ceux qui le font en employant des coupés pour prendre l’épée des deux côtés.
Les doubles engagements ont été imaginés pour garantir la marche que l’on fait ; c’est une bonne chose. L’engagement simple qui précède la marche est aussi très-bien lorsqu’il a pour but de se faire tromper et que la pensée a préparé la parade que l’on doit prendre en cas de surprise.