NIÎCESSITR DV CHOIX D'UN BON MAITRE
Pour bien réussir dans les exercices du corps, on concevra sans peine qu’il est nécessaire d’avoir un bon inaîlre ; car une négligence ou une mauvaise direction peuvent faire conlracter des habitudes du corps nuisant pour toujours à la grâce indispensable à un noble exercice, ou paralysant l’adresse que l’on pourrait accpiérir.
L’aplomb du corps dépend de la noblesse de l’attitude ; si les positions sont irrégulières, le corps perd la force, la grâce, la justesse, et l’absence de ces qualités entraîne l’absence de la vilesse, si nécessaire dans l’art des armes, et lors(pie l’on en est arrivé à ce fi'ichenx résultat, le spectateur ne voit plus rien (pi’avec répugnance.
Nous avons, dans nos considérations générales, combattu la croyance dans laipielle vivaient encore un grand nombre de familles sur le peu d’importance de l’éducation chez un professeur de gymnastique. Le monde fonnule ainsi cette opinion ; U n'pst pas nécessaire de savoir tire pour manier un jleurel ou mmuruvrer un cheval. Nous n’avons pas be- .soin de nous élever contre de pareilles as.sertions, dont la fausseté est évidente. Chacun sait (pi’une des premières qualités
LES SIAITHES u’.VllMES.
oo7
du iiiaîlre est dans la démoiisliation, et il s’y joint, en l'ait d’escrime, un point plus sérieux. Que do rnatire.s d'armes peuvent inspirer k leurs élèves une contiance funeste, en leur persuadant (pi’eux seuls possèdent le secret de coups certains, ii l’aide desquels ils garantissent le succès dans toutes les rencontres ! Combien de ferrailleurs, de duellistes, de querelleurs, de faux braves, et surtout de victimes, avec cette fameuse supercherie des hottes secrètes, dont la raison a fait justice, que la théorie rejette bien loin d’elle, et que la pratique fait reconnaître impossibles. Poun[uoi donc ne pas prendre, dans l’intérêt de la société, des mesures pour donner une garantie sur la valeur morale du professeur d’escrime ? Ses prescriptions ou ses formules peuvent s’assimiler à celles des médecins; exercez donc une surveillance exacte sur ce point, car le fléau se propage, et, vous le savez.
Serè niedii-ina paratur
Cum niala per Jongas invaluèro morn?.
Nous avons dit, ce que tout le monde sait déjà, ([ue la démonstration est une des premières qualités, la première même du professeur, card’une démonstration claire et précise dépend la communication de la science, l’initiation au génie de l’art que l’on professe.
Toutes les théories sont à peu près faites aujourd’hui; droit, médecine, art militaire, escrime, on démontre tout ; mais entre le débit fatigant d’une série de règles à suivre et la manière de rendre intelligibles, faciles à l’esprit de l’auditeur, exécutables par celui qui pratique, les théorèmes que l'on
5o8 LKS MAÎTRES ü’aKMES.
énonce, il y a une distance considérable. Voilà ce que le professeur est seul apte à enseigner ; voilà ce qui conslitue son savoir et son habileté dans sa profession, je dirai même sou génie particulier.
üi démonstration est, malheureusement, la chose dont les maîtres s’occupent le moins. Leur unique but est d’arriver à se défendre eux-mômes contre un maître habile, ou à conquérir une supériorité marquée par quelques coups de bouton; aloi’s pour eux tout est terminé. Que de fois ii’avons-nous pas vu cet esprit d’erreur s’emparer des élèves, qui, sans avoir acquis, après un long espace de temps, le moindre talent, préconisaient leur maître en disant : 11 est bien bon professeur : il a battu M. tel, ou lutté sans désavantage contre tel autre ! Le démonstrateur est bieu rare ; le fort tireur se rencontre fréquemment. Or, que cherche-t-on dans un maître? L’homme qui enseigne et initie aux secrets de la science, et non celui qui parade devant vous.
Le grand tort des professeurs de gymnastique, danse, équitation, voltige, escrime ou natation, est de consacrer tous leurs moyens au développement personnel de leurs talents. Conquérir le premier rang est leur ambition : ils savent que, leur réputation d'habileté une fois conquise, la foule se porte aux cours qu’ils établissent; mais de la communication de la science, pas un ne s’en préoccupe.
Le voyageur qui cherche à se frayer un chemin dans une contrée inconnue arrivera-t-il à son but s’il ne rencontre un guide sûr et fidèle, et pourra-t-il se rendre à sa destination en suivant du regard ceux qui parcourront, sans autre loi que leur caprice, le pays qu’ils connaissent? Non certainement. 11
LES MaItHES u'aHMES.
en est de môme dans toutes les branches du savoir. On no doit prendre le nom de maîtiie que du jour où l’on peut rendre facile à l’aide du raisonnement, la science que l’on cultive. L’enfant croit son maître sur [larole ; mais à riiommo raisonnable il faut une conviction provenant d’une opération de l’intelligence ; il faut des explications que la réllexion puisse faire accepter.
Les maîtres d’armes ont presque tous une manière de montrer et d'exécuter qui leur est propre. Cette manière, ils la communiquent sans rélléchir que sur vingt personnes auxquelles ils donnent la môme leçon, il y en aura peut-être deux dont les moyens physicjues seront eu harmonie, et dont les intelligences auront un point de raccordement. Comment alors proiiterdes conseils, des indications, de la leçon en un mot? Agir ainsi c’est faire jouer à son élève le rôle d'un manœuvre ([ui, concourant vingt ans à la construction des édifices les plus magnifiques, ne peut, en raison du maïuiue total de développement donné à son intelligence, se fonner une idée raisonnable de l’architecture.
Un bon maitre, et nous le répétons ici, car nous voudrions voir ces principes formules en maximes être insci its sur les parois de toutes les salles d'armes, un bon mutlre s’attache à juger les moyens naturels de son élève, et lorsqu’il est parvenu à s’en rendre un compte exact, alors il peut donner la leçon de la manière la plus appropriée, en mettant à prolit ce qu'il a reconnu de bon , modifiant ce qui laisse à désirer, et corrigeant ce qu’il voit défectueux. Après une semblable élude faite consciencieusement, ses leçons seront utiles, et les facultés bien cultivées amèneront l’élève à ce
.'ItiO LES MAITIIES u’.VKMKS.
degré do force qu'il recherche dans renseigncinent qu’il sollicite.
Malgré la justesse de ces observations, il est certain, et tous ceux qui ont fréquenté la majeure partie des salles lecertilicront, que l'on voit donner chaijue jour la même leçon à l'homme d’une taille élevée et à celui d’une taille exiguë, ii l’homme fort et à cehn d’une faible constitution, et ce (pii est plus étrange, à l’homme intelligent et à celui dont les facultés de l’esprit sont moins actives. Comment arriver ii des résultats heureux par l’emploi de ces mêmes moyens avec les différentes natures auxquelles on se trouve avoir affaire? L’agriculteur réfléchit d’avantage ; il suit (juc telle ou telle culture réussit ou ne peut être enqiloyée partout, et n’ahandonne pas le sol pour ce motif.
Le maître d’armes, au contraire, avec sa leçon stéréotypée à l’usage de tous, s’étonne et s’irrite de l’insuccès, et déclare hautement son élève incapahle. Celte dernière expression m’étonne ; je ne puis radmctlrc : j’ai donné heauconp de leçons en ma vie, et n’ai trouvé au plus qu’un élève sur dix dont l’inlelligence ou la conformation corporelle rendissent mes soins inutiles. A la vérité, l’on doit prendre de la peine, et peut-être est-ce trop exiger.
Connaîti e le bien, ce n’est pas l’aimer. Cette idée développée peut encore prouver que non-seulement on doit exiger du talent d’un professeur, mais encore l’amour do sou art pour former de bons élèves. La démonstration en toute chose devient aride (rien d’ennuyeux au monde comme un poème didactique); il faut les épisodes et surtout l’enthousiasme. Ce (jue vous enseignez aux autres doit être indiqué avec soin,
Lts MaItUKS h’AKMKS.
ül)1
Itei’sùvérance, art et bonne volonté. Par ce moyen, cette électricité ciu désir de bien faire, le coiirajîc ne vous abandonne pas, et il en faut beaucoup pour donner toute la journée une leçon également bonne à cbaque élève {exper/o crede).
Trop souvent un défaut physicpie, un cbagrin, une injustice, ramour-propre froissé brutalement, amènent chez le maître le dégoût et rcimui de l’art qu’il cultive ; alors cette même science cultivée avec amour, répugne et devient un supplice de chaque jour. L’homme qui n’aime plus son état devient un être nul pour scs élèves : non-seulement il fait perdre le temps à ceux ([ui lui demandent instruction ou conseils, mais celte irritation qui le mine le perd au sein de sa famille. Le dégoût le conduit à l’inexactitude dans ses relations; il n’a puisqu’un pasà faire, et l’abime est ouvert. Le vice frappe à sa porte, la misère arrive, et avec elle son triste cortège.
Que d’exemples nombreux n'avons-nous pas eus sous les yeux de ce malheurqne nous venons de signaler 1 Les .sciences, les arts en fournissent mille preuves. Que de inailres d'un véritable talent n’avons-nous pas rencontrés qui, dégoûtés de leur profession, réi»étaieut la devise de Valenline de Milan :
Plus ne m’est rien.
Rien ne m'est plus.
Des propos lancés sur leur mérite, la basse jalousie attachée à leurs pas, l’injustice, cause de tant de maux, les refus humiliants de places ou d’honneurs alors qu’ils les voyaient accordés à dos hommes inférieurs ou nuis, telles sont les circonstances, plus que sufllsanles, qui amènent le dégoût, les
3li
LbS MAU UES u'aUMEs'.
vices, cl privent le pays du concours d’hoinnies utiles, et dont le déni de justice ou de protection, honorable pour ceux <pii l’accorderaient avec discernement, a paralysé le savoir et les bonnes dispositions.
Le maître consciencieux, nous l'avons écrit dans nos considérations générales, doit toujours être en étude avec son élève, ne le pas perdre de vue un instant, car dans les arts, et les armes surtout, les fautes se multiplient à l'infini, si l’on n’y apporte l'attention la plus soutenue. Le maître lui-méme doit s’obsei’ver scrupuleusement. Tout ce qu’il exécute doit être parfaitement fait et compris. Il doit en agir ainsi pour un double motif. Le premier, à cause de la démonstration quotidienne, qui lui donnerait une méthode vicieuse s’il s’engageait dans une voie fausse, et le conduirait à devenir plus lard un mauvais professeur, après avoir acquis plus jeune une certaine célébrité. Ix second motif qui doit le faire persévérer dans une élude sévère tie ses travaux est sa consicence. Professeur, il s’engage à faire participer aux bienfaits du savoir rhomme (pii se remet entre ses mains. N’y aurait-il pas un compte juste et sévère à lui demander, si après un délai raisonnable, un élève, avec les dispositions heureuses, avec du zèle et de l’application, voyait des résultats négatifs suivre des éludes mal dirigées T
L’homme qui comprend toutes les obligations du mandat qu’il doit remplir comme maître, ne négligera rien pour conduire son élève à la perfection ; jamais il ne lui viendra dans la pensée de rétrécir la démonstration ; il en multipliera an contraire les ressources, et cherchera les moyens les plus in-^ génieux do convaincre et d’instruire.