‹ Les armes et le duelChapitre 22 sur 219 · I,’HISTOIRE DE L’ESCRIME · texte numérisé non relu

I,’HISTOIRE DE L’ESCRIME

Il nous semble rationnel de placer ici le tableau général de l’histoire de l’escrime, qui doit, selon nous, servir d’introduction naturelle aux développements que nous comptons donner sur la profession des armes et sur les devoirs (pi’elle impose.

Dans son traité de VArl des armes, M. de La Boëssière dit :

« L’épée est l’arme la plus ancienne que l’ou connaisse

C'est cette arme qui a fondé les empires, qui en a soutenu la gloire.... C'est par elle que les Perses, que les Mèdes établirent leur puissance... Les Grecs, qui les suivirent, lui durent leurs succès, etc. »

TABLEAU DE l'histoire DE l’eSCRIME.

Que M. de La Bocssière commence un traité de XArt des armes par l’éloge de l’épée, rien de plus naturel ; c’est un hommage légitime rendu à l’arme à laquelle il dut sa haute réputation. Mais un éloge doit avoir des bornes; si on les passe, on se fera im'vilablement accuser d’avoir méconnu la vérité.

Ainsi ,M. de l,a Boëssiére dit : a L’épée est Parme la plus ancienne que l'on connaisse. » Or, aucun historien, aucun monument ne le prouve; et tout nous porte à croire qu’avant d’avoir des épées, les hommes eurent pour armes offensives des «lassues, des lances, des javelots, des arcs, des flèches, etc... Il ajoute : « C'est par elle que les Perses, tes Mèdes établirent leur puissance. » Kt jamais Hérodote, ni Xénophon, ni Ctésias, ni Diodore de Sicile, n’ont écrit que les Perses et les Mèdes étahlirent leur empire seulement par l’épée. On peut dire tout au jdiis qu’elle contribua à cet établisment. Et plus loin : «/.es Grecs qui tes suivirent lui durent leurs succès. » Eh bien, voici comment se composait l’infanterie athénienne : les Oplites ou pesamment armés ; les armés à la légère ; les Peltastes, qui tenaient le milieu entre les premiers et les seconds ; les Oplites seuls avaient des épées. Quant à la cavalerie, elle préférait, si nous en croyons Xénophon (1), le sabre à l’épée.

Pour moi, je considère toute arme blanche qui reste fixée dans la main, comme appartenant à l’escrime, par exemple, la lance, la pique, le petit ou le grand sabre, la baïonnette, etc.. . 11 est impossible, en effet, qu’en tenant cette arme à la main,

(I) De Re equestri, p. 944.

TABLEAU DE l’iIISTOIRE DE l’esCRIHE. 1 ü1

on n’ait pas en mémo temps l’iJéc de cbercher à s'en servir plus adroitement (|ue son adversaire.

Quoi qu’il en soit, il reste prouvé pour moi, après toutes les recherches que j’ai pu faire, que l’escrime remonte à la plus haute antiquité. 11 est question de cet art dans l'iiistoire des Indiens; et il est encore, dit-on, en si haute estime dans les Indes, qu’on n’en permet l’exercice qu’aux princes et aux nobles. Ces grands personnages portent sur leurs armes une marque distinctive, appelée, dans leur langue, Esaru, qui leur est donnée par les rois eux-mèmes, avec de grandes cérémonies, à peu près semblables à celles employées lorsque l’on conférait nos ordres do chevalerie.

Les naturels du Mexique, à l’époque de rinx^asion des Espagnols, avaient des épées de bois, dont ils se servaient avec une adresse qui aurait fait honneur à bien des peuples européens. Nous pourrions multiplier ces exemples ; nous sommes en droit de nous étonner que Platon veuille prouver que |à où il y a adresse ]iour triompher de son ennemi, il n’y a pas vertu ; si ce principe était admis, chacun le comprend sans peine, il en résulterait, pour ce qui concerne notre époque, par exemple, qu’un général n’aurait aucune espèce de mérite par cela seul qu’il aurait, je suppose, exercé son artillerie à bien pointer. Napoléon comprenait que la bravoure ne suffit pas lorsqu’elle est opposée ii la bravoure, et qu’il faut y joindre l’adresse, et quoi(iu’il commandât aux troupes les plus braves de son temps, il n’aurait jamais renoncé aux ressources que l’on peut trouver dans l'habileté en ce qui concerne I4 tactique et le maniement des armes.

Ce qui a porté Platon à condamner l’escrime, c’est qu’il

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n’a connu, dit-il, parmi les maîtres qui professaient ce noble exercice ou parmi leurs disciples, personne qui fût devenu un grand homme de guerre. J’ignore jusqu’à quel point l’observation de l’illustre philosophe pouvait être fondée, mais je sais bien que le jugement porté par lui n’a pas été ratifié par la postérité. Alexandre le Grand, Eumène, Ptolémée, Marcius, Annibal, Sylla, Fabius, Marius, Sertorius, Caton, Brutus, César, Pompée, Trajan, Adrien, une foule de souverains ou de généraux de l’antiquité à la plupart desquels nous avons déjà attribué la part de gloire (jui leur revient à ce sujet, démentent l’assertion de Platon.

Dans un autre endroit, Platon prétend aussi que la valeur n’est pas le fruit de la nature seule, mais qu’elle est surtout l’effet de l’éducation ; Plutarque se range à cet avis. D’après cela, il me semble que Platon n’aurait pas dû avancer que l’escrime est un art inutile. En effet, comment croire que la valeur, qui s’acquiert surtout par l’éducation, doive se jtasser absolument de l’escrime î Évidemment, s’il n’y a pas là un jugement téméraire, il y a pour le moins une contradiction.

Dans tous les cas, en consultant les ouvrages des auteurs anciens, on y voit les Athéniens tes premiers établir des règles au sujet de l’escrime ; n’oublions pas surtout qu’ils se servaient de la pointe. Leur arme de prédilection était l’épée, ils avaient des maîtres d’armes, et cet art que Platon désapprouve, était regardé comme indispensable à l’éducation des jeunes citoyens. A leur exemple, tous les autres peuples grecs, et surtout les Macédoniens, quand ils combattaient corps à corps, se servaient de l’épée, c’est-à-dire de la pointe.

TABLEAU DE l'bISTOIRE DE l’ESCRIME.

Nous avons dit qu’Alexandre affectionnait cette arme, qu’il la maniait avec habileté.

Les lames d’épée des Spartiates n’avaient ^uère que quatorze ou quinze pouces de longueur , d’où l’on doit conclure qu’ils ne frappaient qu’avec la pointe. D’ailleurs nous en trouvons une preuve dans ce passage do Plutarque : « Agis » répondait à un Athénien qui se moquait des courtes épées » des Lacédémoniens, en disant que les bateleurs les ava- » laient sur les théâtres : Cependant avec ces épées si courtes, » nous ne laissons pas de percer nos ennemis (1). » Et nous nous rappelons les paroles du roi Agésilas à un de ses officiers qui se plaignait du peu de longueur de son glaive : « Tu feras un pas de plus. »

Les Romains, qui cultivèrent spécialement l’escrime, étaient encouragés dans cette étude par leurs généraux ou par leurs empereurs. Trajan et Adrien daignaient instruire enxraéraes les soldats les moins expérimentés ; ils récompensaient les plus habiles, et quelquefois leur disputaient le prix de la force ou de l’adresse (2).

L’histoire romaine nous offre une foule do traits où l’épée et l’escrime jouent un rôle important.

Lorsqu’après avoir renversé quarante mille Romains qui défendaient le passage de l’ Allia, Brennus au pied du Capitole jetait son épée dans la balance où les descendants de Romulus entassaient l’or qui devait racheter leur patrie, Camille, s’il faut en croire Tite-Live, vint annoncer au chef gaulois que

(1) Plutarque, Vie de Lycurgue.

(2) Panégyrique de Trajan (Pline le jeune). Vie d'Adrien.

tableau de l’iiistoide de l’escrime.

ce n’était pas avec l’or, mais bien avec iln fer, que la ville éternelle payait sa rançon ; déniarclie hardie, car les Gaulois, il le savait, maniaient avec une rare dextérité la longue épée dont ils étaient les inventeurs. Gamille comprit l’imporlance de celte arme, et étudia non-seulenienl l'escriine des Gaulois, mais encore celle qu’on pouvait employer contre eux.

Ix consul Publius Hutilius (vers l'aii Cio de Rome) se distingua parmi ceux qui instruisirent le soldat « à manier les » armes par adresse et science, qui conjoignit l'art à la vertu : » non pour l’usage de la querelle privée, ce fut pour la guerre » et querelle du peuple romain, » Gctte nation s’exerçait à l’escrime avec un entbousiasme guerriei'. Végèce nous dit que les victoires des Romains sont dues à ce qu’ils se servaient plulCl de la pointe que du tranchant de leur arme.

Nous trouvons dans l’iiisloire le récit des nombreuses preuves d’adresse données par Marcellus. C’est lui qui tua, dans un combat singulier, Yiridomarc, roi des Gaulois ; celte victoire lui permit do consacrer des dépouilles opimes, alors que ce droit était réservé exclusivement aux généraux qui avaient tué do leur propre main le chef de l’armée ennemie ; et les annales de Rome ne nous montrent que trois exemples de ce fait.

Les trois généraux qui consacrèrent ces sortes do dépouilles furent Romulus, pour avoir tué Acron ; Cornélius Cossus, pour avoir tué' Tolumnius, roi des Toscans ; enlin Claudius Marcellus.

Les Cimbres portaient chacun deux javelots qu’ils lançaient de loin ; et quand ils avaient joint l’ennemi, ils l’attaquaient avec leurs grandes et fortes épées. Marius avait eu raison.

TABLËAU DR L'mSTOinE DR 1,’rscrihe. 1 5d

par conséquent, de tenir si fort à l’exercice des armes.

Un fait raconté par Plutarque nous prouve qu’il est plus avantageux pour sa défense de se servir de l'épée que de toute autre espèce d’arme : « Tous les soldats de Barguntiis, dit cet historien, furent tués, excepté une vingtaine, qui, l’épée à la main, se jetèrent eu désespérés au travers des ennemis pour s’y faire jour. Les Barbares furent si étonnés de cette audace, que, saisis d’admiration, ils ouvrirent leurs rangs et leur donnèrent passage.

Pompée, attaqué dans une bataille par un cavalier qui le serrait de près, lui abattit le poignet d’un coup d’épée. Scipion eût été probablement de 'la môme force; car il avait étudié l’escrime avec soin, cl en était grand partisan. Nous lisons à ce sujet dans Montaigne : « Lejeune Scipion dit à un » jeune homme qui lui faisait montre de son beau bou- » cher : 11 est vraiment beau, mon fds ; mais un soldat romain » doit avoir plus de fiance en sa main dextre qu’en lagau- » che. » Végèce nous apprend que l’on exerçait les nouveaux soldats avec des boucliers d’osier et des pieux, au lieu d’épées, dont le poids était double do celui des armes ordinaires. Ainsi armés, ils s’escrimaient malin et soir contre un poteau, feignant de porter des coups tantôt sur la tôte, tantôt sur la figure, menaçant les lianes ou les jambes, avançant, reculant, s’élançant, bondissant , et , comme si ce poteau eôl été un véritable adversaire, ils fondaient sur lui avec impétuosité, ou reuveloppaient avec toutes les feintes que l’art leur suggérait. Seulement ils avaient soin de porter toujours les coups de manière à se couvrir le corps.

Végèce ajoute (pie les soldats apprenaient à se servir non

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(lu tranchant, mais de la pointe de l’épée ; « car non-seulement, dit-il, les Romains ont constamment vaincu ceux qui emploient le premier moyen , mais encore ils s'en sont toujours moqués. » Puis il achève de faire l’élofre de l’épée , et après avoir démontré sa supériorité sur la contre-pointe , il termine en disant : « Tandis ([u’on porte un coup de tranchant, le bras droit et le flanc sont à découvert , au lieu ipie le corps est garanti par un coup de pointe , et que l'adversaire est blessé avant qu’il ait le temps de s'en apercevoir. »

N’oublions pas, avant d’en finir avec l’instoiro romaine, de mentionner un fait qui l'a marquée au sceau d’une originalité frappante. Nous voulons parler des combats de gladiateurs, dans lesquels l’escrime ne pouvait nécessairement qu’encourager la valeur de ces êtres infortunés , voués souvent dès leur naissance au plus misérable, au plus abject des métiers, étrangers à la société, qui ne les comptait pour rien, et que l’état ou des particuliers entretenaient à grands frais pour les faire battre entre eux ou contre des bêtes féroces.

Les gladiateurs , logés dans des maisons vastes et bien aérées appelées ludi, étaient l’objet des attentions les plus minutieuses. Bien nourris cl bien vêtus , mais sans cesse exercés ; quelquefois ils étaient jirêtés ou loués par leura propriétaires pour des sommes énormes. Un gladiateur, coté, tarifé, garanti, était souvent une bonne fortune pour celui qui savait utiliser son adresse et sa vigueur.

Les Thraces combattaient avec le glaive et le bouclier ; les Mirmillons et les Retiaires, l’un avec le bouclier et une épée recourbée, l’autre avec un filet et un trident acéré ; le Mirmillon, ainsi nommé d’un mot de la langue (jui siguifiait

TAHI-KAU UK L’illSTomK UE

]H>isson, parce que son casque était surmonté d’une figure de poisson, était vêtu d’une tunique courte à la manière des Gaulois. 11 lui fallait une légèreté surprenante pour éviter ce filet redoutable que le retiaire lançait avec tant d’adresse, et sous les réseaux duquel il pouvait envelopper son ennemi. De temps en temps ou l’entendait crier : « Arrête, Gaulois; ce ri est pas à toi que j’en veux, mais bien à ton poisson. » .Mais si le retiaire parvenait à joindre le mirraillon et ii l’emprisonner dans ses mailles fatales , il perçait de son trident et immolait facilement son adversaire, qui se débattait en vain. On voyait encore bien d’autres variétés de gladiateurs ; on avait les llomoplaques , armés de toutes pièces ; les Dimaclières, avec un poignard à chaque main : les Essédaires, montés sur des chars ; les Ândahates , à cheval et les yeux bandés ; les Laquéaires, armés seulement d’un nœud coulant dont ils s’efforçaient d'étrangler leur adversaire ; les Bestiaires, destinés à combattre contre les bêtes féroces. Une fois lâchés par la porte du podium, au milieu de l’arène, ainsi nommée parce qu’elle était couverte d’un sable fin appelé arena, ces hommes ne s’appartenaient plus ; ils étaient tout entiers au peuple, ijui exerçait sur eux le droit de vie ou de mort.

Aux jeux de Pompée, on vit deux chasses en cinq jours ; dans la première ou tua cinq cents lions et un très-grand nombre d’autres animaux ; dans la dernière, les éléphants parurent ; ils semblèrent se plaindre , et implorèrent la pitié des spectateurs par des cris lamentables. Le peuple eu fut touché au point de verser des larmes et de maudire un instant sou idole ; mais ce même peuple ne pleurait point pour un

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esclave déchiré par une bête féroce , ni pour un gladiateur vaincu ; au contraire, au inonienl où le lualheureux sentait le fer pénétrer dans son flanc, l’assemblée s’écriait avec une joie barbare : « Il en tient. » Alors, si le blessé demandait grâce, tous les assistants , élevant la main avec le pouce étendu, faisaient retentir le cri sinistre : Reçois le fer : recipe ferrum. Puis survenaient des esclaves qui saisissaient avec des crocs le cadavre du malheureux, et le traînaient dans les caves où l’on cachait le corps de ceux qui avaient péri de la même manière. Il arrivait rarement que, saisi d’une compassion inusitée, le peuple levât la main avec le pouce plié, en signe de salut.

Le serment des escrimeurs à outrance, rapporté par .Montaigne, contenait ces promesses jurées solennellement : « Nous jurons de nous laisser enchaîner , brusler, battre et tuer de glaive, et de souffrir tout ce que les gladiateurs légitimes souffrent de leur maître, engageant très-religieusement le corps et Tàme à son service. »

« C’était en vérité , ajoute l’auteur des Essais , un merveilleux exemple, de très-grand fruit pour l’instruction du peuple à Rome, de voir tous les jom-s, en sa présence, cent, deux cents, voire mille coiqiles d’hommes armés les uns conti'e les autres, se hacher en pièces , avec une si extrême fermeté de courage, qu’on ne leur vist lascher une parole de foiblesse ou commisération , jamais tourner le dos , ny faire seulement un mouvement lasche pour gauchir un coup, etc. . . »

Après tout ce que nous avons dit, on ne saurait trop s’étonner que cet art , si cultivé par les Romains au temps de la république et sous les empereurs , cet art, auquel ils avaient

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dû la plupart de leui-s nombreux triomphes, ait été négligé entièrement dans la décadence de l'empire , et tout à fait oublié après la destruction de cette immense puissance. Aussi faut-il renoncer à en retrouver les vestiges chez les peuples nouveaux qui se constituèrent au commencement du moyen âge.

Je crois que l’escrime ne fut pas assez eu honneur pendant l’anarchie du monde féodal et pendant les siècles où régna la chevalerie. Les pages, vaiiels ou damoiseaux ne s’exercaient guère qu’à lancer la pierre ou le javelot, et les jeux militaires des écuyers consistaient à courir avec la lance ou à jouter contre la quiutaine dans les joutes, castilles, pas d’armes, combats à la foule, tournois et autres amusements de la chevalerie. On employait ordinairement la lance, cl si l’on se servait de l’épée, c’était pour en frapper de toute sa force son adversaire, alin de briser son heaume ou son armure, et le mettre par là hors de combat.

L’histoire des croisades nous présente un assez grand nombre de faits d’armes sur lesquels il est bon de s’étendre.

Tout le monde connaît les exploits de Tancrède, ceux du duc de Normandie, qui, d’un seul coup de sabre fendit la tête de son ennemi jusqu’à l’épaule, et l’étendit à ses pieds. Quelques historiens des croisades prétendent encore que Godefroy de Bouillon pourfendait un homme, et le même fait est attribué à l’empereur Conrad au siège de Damas. Nous n’avons pas besoin de faire ressortir toute l’exagération de ces récits. Le roi d’Angleterre, avec une troupe de braves, affronta, eu Orient, sept mille cavaliers musulmans, se jeta au milieu d’eux, et d’un coup de sabre renversa le chef des Sarrasins,

TABLEAU UE l’hISTUIKE UE l’ ESCRIME.

qui restèrent immobiles de surprise et d’effroi. Eh bien! tous ces exemples nous prouvent que ces hommes de guerre préféraient la force à toute autre qualité. Quant à l’adresse, ils la réservaient de préférence pour le maniement de la lance, avec laquelle ils visaient foil habilement au défaut de la cuirasse ou de la visière.

Au commencement du seizième siècle, l’art des armes était cultivé par les Italiens, sous les dénominations à' espadon, d'estocade, et à’ eslramaçon , tandis qu’un faux point d’honneur, créé par les préjugés chevaleresques, le bannissait de la cour belliqueuse de François 1", et le faisait regarder comme un aid méprisable. Aussi Montaigne nous dit-il (1) que, dans sa jeunesse, la noblesse fuyait la réputation de bon escrimeur, et il semble lui-mème approuver ce sentiment quand il écrit que l’honneur des combats consiste en la jalousie du courage et non de la science.

Cette opinion de l’ancienne noblesse ne me parait pas le moins du monde raisonnable. Les nobles s’exerçaient à une foule de luttes, tournois, barrières, etc., et l’habitude de ces sortes d’exercices leur donnait de grands avantages sur ceux qui n’étaient pas accoutumés aux mêmes travaux. Pourquoi donc alors avoir négligé l’escrime? Il me serait peut-être facile d’en deviner le motif. Pour bien faire des armes, il faut exercer son esprit ; mais la noblesse ignorante et grossière du moyen âge dédaignait tout ce qui ressemblait à une application, à une étude. Et il n’est pas étonnant que ces gentilshommes, dont un fort petit nombre savait lire, refusassent

(I) Lit. 11, chap. 36,

TAULtAU llK l’hISTUIHI: UF. L’KSr.lIIME. 1G1

(l’étudier un art dont la pratique demande l’exercice du jugement, du tact, et de toutes nos facultés intellectuelles.

Le préjugé dont Montaigne subit rinfluence ne fut entièrement déraciné que vers le milieu du dix-septième siècle. Déjà sous Charles IX quelques salles d’armes avaient été établies en France. D’Aubigné (1) raconte une discussion assez vive qu’il eut avec M. de Ségur dans la salle où la jeunesse qui composait la cour du roi de Navarre faisait des armes. Henri 111 était un des meilleurs tireurs de son temps, et ses mignons, ainsi que lesgentilshommesde l’époque, pratiquaient rescriinc avec habileté. C’est surtout à Henri IV, qui, aux journées de Coutras, d’ Arques et d’ivrj', se précipita, l’épée à la main au milieu des lances ennemies, ((ue l’on doit d’avoir vu rétablir dans son ancien état une arme depuis longtemps dédaignée. Knfin Louis XIV, en relevant, par de sages concessions, la profession de maître d’armes, lit de l'escrime une science réellement digne, honorable, qui dès lors devint une des parties importantes de l’aià militaire.

Nous avons dit à quel propos Frédéric le Grand réforma sa cavalerie et quel genre d’escrime il lui fil adopter (2); cependant la cavalerie prussienne, qui, grâce à ses soins assidus et à une instruction sérieuse, devint Tune des meilleures de l’Europe, n’égala jamais la cavalerie française ; et si à la bataille de Rosbach (5 novembre 1787), où Frédéric défit, par une ruse de guerre, les armées française et impériale, le marquis

(11 Mémoires de Théodose Agrippa d'Aubigné.

(3) Dans mon voyage à Berlin j’ai pu m'assurer que l'art désarmés, sans y être précisément bien enseigné, y était cependant beaucoup cultivé.

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de Castries, ù la lAle de noire cavalerie, enfonça et dispersa les escadrons prussiens, on ne doit attribuer ce succès qu’à la supériorité des cavaliers français à l’arme blanche (I).

Frédéric le Grand, qui, en fait de didactique et de guerre, était pour le moins aussi compétent que Platon et Montaigne, répétait souvent :

La valeur sans ailresse est tôl ou lard trompée.

Exercez votre bras A m.aiiier l’épée.

Dans les premières guerres do la révolution, la plupart des hommes dont se composaient les troupes républicaines ignoraient les notions les plus simples de rescrime; mais les chefs de corps étaient trop éclairés pour ne point sentir la nécessité de dresser la cavalerie au maniement de l’arme blanche, et bientôt il s’établit dans chaque régiment des salles d’armes où, à l’exemple des Romains, on enseigna aux soldats à se servir delà pointe. Cet usage futconslamment suivi sous Napoléon, qui n’eut jamais à .se repentir d’avoir compté sur la bravoure et l’adresse de ses troupes. C’est ainsi que la cavalerie du brave Latour-Maubourg se couvrit de gloire sous les murs de Dresde, dans la fameuse journée du 27 août 1813 ; nous lui dûmes la victoire (2).

Pendant les guerres de l’empire, les bulletins de nos armées, les militaires les mieux instruits, les hommes les plus compétents, ne cessèrent d’exalter la supériorité de notre cavalerie sur celle de nos ennemis; les revers qui suivirent

(I) Les Eoiivorains du Nord imitèrent son exemple, et so hâlérent do répamlrc d.ins leur cavalerie la connaissance de la contrepointe.

(î) Fain, Manuscrit de 1813. — Norvins, Portefeuille de 1813. — Kocli, Mémoires pour servir A l’Iiistoire de la campagne de 1814.

TABLKAU Db L HlbiUlHE Uü L ESCIIIUË.

uos victoires no moditièrent en rien ce jugement (I); d’où pouvait donc provenir cette incontestable supériorité? Do l’amour de la patrie? Mais, pendant presque toute la durée de l’empire, nos armées étaient conquérantes et n’avaient point leur pays à défendre. De la contlance qu’on avait dans le génie d’un homme extraordinaire ? Cette considération pouvait beaucoup, sans doute, mais au milieu de la mélée, si celui qui attaque montre de la résolution, celui qui se défend puisa dans son désir du se soustraire à la mort une singulière énergie, et, comme à Rosbach, cette supériorité de la cavalerie française résultait de sou adresse à l’arme blanche.

Notre marine actuelle doit à son hahileté à so sei’vir dc l’arme blanche la plupart des nombreux succès (|u’eile obtient. L’empereur Alexandre répondit à un maître d’armes français qui était ailé lui offrir ses services : « I.a bravoure russe ii’a pas besoin de cela. »

Quelque temps après, il eut la bonne fui de reconnaître la hardiesse de ses paroles. Aussi il écrivit dc l’armée qu’on eût à réunir tous les maîtres d’armes français qui pouvaient être à Saint-Pétersbourg, et qu’on leur donnât des élèves pris dans tous les régiments dc la garde. Bien plus, il permit que ceux qui étaient attachés à un coiqis quelconque, soit à celui des cadets à Pétersbourg, soit à un régiment dc la garde ou de l’armée, pussent recevoir des grades comme s’ils avaient eu un service effectif. J’ai connu, eu Russie, des

(I) Je pus vérifier plus tard, par moi-même, toute la véracité de cette assertion. Dans un voyage accompli il y a déjà quelques années, je parvins à me convaincre que rescrime était (à cette époque du moins) encore en enfance chez les nations du Nord.

1 (ii T.UILKAt UK l’hISTÜIBE DE l’eSCRIME.

maîtres d'armes qui étaient capitaines, majors, colonels et décorés do plusieurs ordres.

Les Hongrois et les Polonais sont habiles dans le maniement des armes ; les Polonais surtout, dont la bravoure bouillante nous rappelle la furia francese, passent pour être fort adroits à manier la lance et le sabre. Les journaux français ont rapporté , à ce sujet , à diverses époques, des faits vraiment extraordinaires.

Enfin, la science de l’escrime est aujourd’hui si universellement répandue qu’il serait superflu d’avoir recours à des faits pour démontrer cette vérité. Disons, toutefois, que l’étude de cet art fait partie de l’éducation des princes, et que tous les souverains de l’Europe en font apprendre à leurs enfants les utiles préceptes.

L’escrime a donc un avantagé réel, et nous n’hésitons pas il écrire le chapitre suivant pour établir sa supériorité, comme moyen intellectuel et hygiénique, sur les autres exercices du corps.

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