‹ Les armes et le duel, ouvrage agrééChapitre 10 sur 197 · FUIR UN INÉVITABLB DANGER · texte numérisé non relu

FUIR UN INÉVITABLB DANGER

Cependant, malgré quelques points de dissemblance, on recoonattra, dans les luttes d'Hercule et de Thésée contre les monstres et les brigands, une analogie bien grande avec les prouesses des chevaliers ; souvent, à ces époques si éloignées de nous, on trouve des combats semblables à nos duels ; la guerre elle-même n'était qu'une passe d'armes sérieuse à la-

quelle prenaient part de nombreux seconds groupés autour de deux guerriers principaux.

Quant à ces luttes particulières, Thistoire nous en fournit mille exemples ; sans parler ici du combat des Horaces et des Curiaces, que Voltaire a considéré à tort comme un duel dans le sens précis attaché à ce mot, sans nous appuyer sur les rencontres de Torquatus et de Corvious avec deux guerriers gaulois, des vingt-deux couronnes conquises par Italicus pour ses victoires sur autant d'enuemis particuliers, et sans comparer à un duel les combats de Scipion contre un Barbare en Espagne, d'Alexandre contre le Perse Spithrobates et Porus, roi des Indes, nous pouvons assigner au duel uœ origine qui se perd dans la nuit des temps.

Nous avons dit plus haut, d'après les auteurs anciaos^ qu'autrefois la fuite devant un ennemi n'était point regwdée comme lâcheté ; voici une preuve de cette opinion :

L'armée romaine se trouve devant Capoue ; Badins, guerrier de cette cité, dcGc le Romain Quiulus Crispiuusà la vue des deux armées. Les deux adversaires avaient été grands amis ; aussi se batiirmt'ils de gaieté de cœur, dit Brantôme dans son naïf langage. Le Romain prétendit d'abord qu'ils avaient assez d'ennemis à coiiibatlre sans se provoquer mutuellement. Le Capouan traita Crispinus de lâche, et, poussé par ses compagnons, celui-ci fondit sur son adversaire dont il perça l'épaule de part en part; il mettait pied à terre pour le tuer, lorsque celui-ci se déroba par la fuite à la mort, et l'on n'ultacha pas de honte à celte retraite précipitée.

D'après Plutarque, Metellus, provoqué par Sertorius, se mit à l'abri des chances d^un combat singulier, eu foiidafU

son refus sur sa vieillesse, el sur cette raison qu'un capitaine ne devait pas mourir comme un soldat.

Le duel entre deux Romains n'a jamais été consigné dans l'histoire ; bien loin de là , tout le monde sait que le citoyen qui en sauvait un autre était noblement récompensé pour ce service rendu à la patrie et à Thumanitô. Il était donc impossible de regarder comme un succès la mort d'un concitoyen.

Les mémoires de César nous font connaître une anecdote intéressante.

Yarennius et Pulfio, tous deux centurions, étaient jaloux FuD de l'autre, ce sentiment les rendit ennemis. Un jour, dans un combat contre les Gaulois, ils se trouvaient au milieu de la mêlée. Pulfio dit à Yarennius : Quelle plus belle occasion attends-tu pour montrer ton courage ? Ce jour doit décider de DOS différends. A ces mots il s'élance, Yarennius le suit, tous deux combattent avec une égale ardeur, se prêtent un mutuel secours et rentrent au camp couverts de glorieuses blessures ei réconciliés.

Ce fait honorable que nous nous plaisons à citer a trouvé des imitateurs en Franco et en Russie. Deux officiers de M. de Turebne et deux militaires russes dans la guerre du Caucase ont montré la même magnanimité.

A Rome, un mot plaisant répondait quelquefois à une provocation. Marc-Antoine défia Octave, mais celui-ci refusa le cartel eu disant qu'il existait assez de manières de mourir sans celle qu'on lui proposait.

Les combats singuliers étaient donc fort rares dans Tem^ pire romain. Yainement Brantôme, dans son discours sur les

lOU LE DUEL.

duels, suppose*t-il que les consuls et les empereurs ont dû promulguer des ordonnances pour en défendre Tusage. Il n'existait point de semblables réparations pour Thonneur outragé, et la loi n'avait point à se préoccuper de défendre un acte aussi peu fréquent ou de poursuivre la répression d'uu délit à peu près inconnu.

Si nous nous en rapportons aux documents les plus anciens et au témoignage de Yelleius Paterculus, les Germains, sous l'empire du principe qui consacre le droit du plus fort, et libres de toute entrave légale, auraient inventé une théorie dans laquelle se montrait toute l'indépendance du caractère national. Cette théorie, qui n'est autre que celle du duel, passa plus tard en Bourgogne, puis en France, d'où bientôt elle domina l'Europe.

C'est à tort que Ton a fait remonter l'origine de cette institution à la loi de Gombaud, roi de Bourgogne. Les décrets de ce prince autorisaient le duel entre deux adversaires qui refusaient de s'en rapporter au serment ou aux témoins, mais ils étaient la conséquence d'une tradition déjà ancienne dans le nord. La législation allemande, bavaroise, saxonne et des Lombards consacre le même principe. En France on avait une foi profonde en cette épreuve, et sous le règne de Louis le Débonnaire, en 831, dix-sept ans après la mort de Charlemagne, Bernard, roi d'Italie, demande à prouver sou innocence par la voie du combat.

Lorsque, dans une contestation, la notoriété des faits ne suffisait pas pour dissiper les doutes du juge, on avait recours au serment ; le faux témoignage se présenta. Ton crut y remédier en entourant de certaines solennités les dépositions;

mais l'on se familiarisa bientôt avec cet appareil, et malgré le grand nombre de témoignages exigés (il en fallait trois cents pour faire absoudre un accusé), les fréquents paijures firent substituer l'épreuve du duel à celle du serment. On se rappelle les inductions tirées de ces solennités consacrées par la présence des rois, des ecclésiastiques et des juges, ces épreuves de l'eau froide ou bouillante, du fer rouge, que le peuple, dans ses croyances religieuses, persuadé qu'un innocent ne pouvait pas succomber, nommait jugement de Dieu.

De toutes ces épreuves, la plus accréditée et la plus raisonnable peut-être, était encore le duel judiciaire. 11 était formellement autorisé et chacun pouvait y recourir; les femmes, les enfants avaient le droit de remettre leur cause à un champion ; celui-ci pouvait perdre la vie dans le combat ; la mutilation et l'infamie suivaient la défaite ; on le dégradait et on lui coupait le poignet. Le duel fut adopté non-seulement pour trancher des questions de fait, mais même celle du droit le plus abstrait.

L'emploi de cette procédure militante devint tellement en faveur, que le clergé lui--même dut en tolérer l'usage et s'y soumettre. En France, à l'exception du vol évident, tout se décidait par les armes. Une ordonnance publiée à Orléans défend le combat lorsque la contestation n'a pas pour objet une valeur au-dessus de cinq sols ; la plupart du temps les témoins soutenaient leur déposition le fer à la main, et on eut des exemples d'un juge témoignant de son intégrité dans un champ clos. Quelles mœurs, quelle barbarie !

Les femmes, les malades, les sexagénaires et les jeunes

gens au-dessous de vingt-un ans, étaient seuls dispensés du combat, les juifs, à cause de la réprobation-générale qui pesait sur eux, n'étaient point admis à ce témoignage ; les ecclésiastiques rentraient dans la loi commune (1) ; des frères renouvelaient l'histoire tragique d'Étéocle et de Polynice ; et l'on vit souvent, quoique ce fait ait été contesté, des nobles descendre dans la lice pour combaltro des roturiers.

Le monarque auquel ses vertus ont mérité la canonisation, Louis IX, sous la protection duquel la France s'est placée, défendit dans ses domaines l'usage absurde et immoral du duel\ mais à cette époque où la Franco comptait vingt-sept province, douze et demie formaient l'apanage royal ; les seigneurs qui possédaient le reste du territoire, jaloux de leurs prérogatives, résistèrent chez eux aux volontés du suzerain. Le seul pays où les prescriptions du pieux monarque furent suivies fut celui de Villefranchc.

Nous n'entrerons pas ici dans les détails qui présidaient à la cérémonie du duel, assez d'autres écrivains eti ont parlé avant nous. Ordinairement le juge haut-justicior ordonnait seul le combat et en réglait les conditions. Les rois et les parlements prirent quelquefois l'initiative. Il est important de mentionner que pres(iue toujours, afin d'éteindre les ressentiments ou de permettre à la vérité do se faire jour, on différait le duel de doux mois. Les pratiques de la religion étaient employées pour agir sur le moral des champions. Après le serment de ne point soutenir une cause injuste, serment qu'ils

(1) Les prêtres étaient obligés de choisir des champions pour défendre leur cause, rhomnie qui présidait au divin sacrifice ne devant pas verser le sang humain.

prononçaient h genoux, face à face et les mains entrelacées, les parrains visitaient les armes, ordonnaient aux combattants de faire leur prière et leur confession, et après une nouvelle tentative de pacification, ils octroyaient le combat. Par malheur c*était toujours là qu'aboutissaient les retards apportés par la prudence et l'amour de la paix.

Ils combattaient donc, puisqu'il le fallait, ils combattaient sans trôve ni merci, ces hommes fatalement crédules; la mort sauvait seule le vaincu du supplice, il ne survivait pas pour l'infamie ; tombé mort sous les coups de son adversaire, il ne se voyait pas dépouillé par la main du bourreau et traîné sur la claie. Vainqueur, son innocence était publiquement reconnue etconstalée; souvent, nous en sommes convaincus, la justice n'eut point à déplorer une erreur; la conviction de rinnocence, la bonté de la cause assuraient le bras et doublaient l'énergie des efforts.

Aujourd'hui les choses ont bien changé. L'invention du moine Berthold Schwartz (1) a substitué l'adresse au courage et à la force. Dans un tir, on apprend à sMnquiéter peu de la justice de sa cause ; le monde aujourd'hui entoure souvent de sa considération le duelliste qui, aimé d'un pistolet, frappe son ennemi ; peut-être, dans un duel judiciaire et l'épée au poing, cet homme aurait senti son bras faiblir en rencontrant l'arme de son adversaire.

Malgré la force des préjugés universellement répandus qui autorisaient cette déplorable coutume, de nombreuses réclamations s'élevèrent contre le duel. Les papes, les évêques

(î) Berthold Schwartz, moine allemand, inventa la poudre en 1333,

condamnèrent tour à tour ces monstrueux abus ; du baut^ela chaire les foudres sacrées frappèrent les combats singuliers; les empereurs, les rois, les princes, associant k politique et la religion, prirent tous les moyens raisonnables pour arrêter les progrès de cette fièvre meurtrière. Si Ton n'obtint pas un succès complet, on atténua du moins un peu le mal, et la trêve de Dieu fut une barrière qui «'opposa quelque temps aux ravages exercés par celte épidémie. ♦

Peu a peu on put voir> à travers une succession d'époques de plus en plus éclairées, l'institution féroce du duel se modifier et s'affaiblir. Les rois, et surtout les nôtres, à cau^ de leur titre de très-chrétiens, secondèrent ce mouvement de toute leur influence. En 1306, Philippe le Bel classe ces combats au rang des homicides, et entrave leur accomplissement par une foule de dispositions préalables dont l'exécution était longue et difficile. Par la môme ordonnance, il faut plaider devant les parlenienls, qui, après avoir entendu la cause, 864 prononceront pour le procès ou le combat; déjà s'établit la lutte de la parole au lieu de celle des armes, l'emploi de la raison au lieu de celui de la force ; encore quelques années, le règne des lois se fortifiant, Thonime outragé dans son honneur ou lésé dans ses intérêts ne sera plus dans l'alternative cruelle de perdre la vie ou de devenir meurtrier. Le créancier provoquant son débiteur dut payer avant le combat une somme fixée par les tribunaux.

Usant à la fois de ruse et de sagesse, afin d'arriver à son unique but, Textinction du duel, la loi fait la guerre à toutes les passions, exploite habilement les accidents funestes au profil d'une pensée morale et salutaire, et trouve unauxihaire

paissant dans certains faits où l'erreur de ce que Ton avait si longtemps nommé le jugement de Dieu se manifeste.

Jacques Legris, accusé d'avoir violé la femme de Jean Caronge, est provoqué par ce dernier, qui le tue aux applaudissements d'un public toujours porté à croire le mal ; Tinnocence de Jacques est reconnue plus tard, et le duel judiciaire, violemment attaqué à la suite de cette erreur, dut nécessairement perdre de son autorité.

Le dernier duel légalement autorisé fut celui de Jarnac et de la Chataigneraye ; il eut lieu à Saint-Germain en Laye. Le roi et tous ses courtisans en furent les témoins. Les parties se battirent à pied et à l'épée. La Chataigneraye mourut des suites d'un coup perfide qui a conservé le nom de son auteur. Henri II fit le vœu de ne plus permettre le duel.

Mais tout en disparaissant comme preuve juridique des questions douteuses, le duel n'en resta pas moins très-fréquent dans les affaires d'honneur, et, repoussé par les tribunaux, il passa dans les mœurs des gentilshommes. Au camp, où le soldat prenait naturellement l'exemple de ses chefs, le combat singulier était en grand honneur, les généraux cberchèrent à lutter contre ce mal qui décimait leurs armées.

Le maréchal de Brissac avait inventé le moyen suivant, procédé bien étrange. Fut-il heureux? L'histoire ne nous le dit pas. Voici la barrière opposée au duel par le maréchal : Le combat est permis, mais il aura lieu sur un pont entre quatre piquiers, dont la mission est de précipiter le vaincu dans la rivière, sans que l'intercession du vainqueur puisse lui faire obtenir sa grâce.

Cependant, malgré les édits royaux et les décisions parle-

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montaires de 1569 à ravénement de Louis XIII eu 1610,

jamais les rencontres no furent plu8 fréquentes. Vainenienl déclara-t-on que jamais aucune grâce ne serait concédée à rhomme qui aurait combattu dans un duel ; vainement le duelliste fut-il assimilé aux criminels de lèse-majesté, dont la peine consistait dans la séquestration des corps et biens des deux adversaires; ces prescriptions n'arrêtèrent pas les combats singuliers. On se rappelle les raffinés et les promenades armées dans le Pré aux Clercs. Si quelque chose pouvait justifier le nombre de ces duels, nous pourrions en chercher la cause dans l'état religieux et politique de la France à cette époque. Les dissidences des protestants et des catholiques avaient surexcité les esprits, les femmes avaient pris une partie des sentiments hostiles qui animaient les gentilshommes, et dans cette cour de la première des Médicis, chaque cavalier était prêt à verser son sang pour obtenir un des sourires dispensés par les bouches gracieuses des dames qui formaient Tescadron volant de la reine.

De 1589 à 1610, pendant que Henri IV conquérait son royaume, ou affermissait sa puissance après l'avoir soumis, les duels furent moins nombreux. Sous la minorité de Louis Xlll, et au milieu des luttes des favoris successifs et du grand cardinal, on fut obligé de renouveler lesédils. Deschapelles et Bouttc ville payèrent de leur vie la transgression des ordresdecelui qui, courbant latètedesseigneurssousle niveau terrible de la hache du bourreau, préparait le mol de Louis XIV ; l'état, c'est moi, en réduisant les anciens barons, couverts de fer et toujours rebelles à l'autorité royale, aux rôles de pâles courtisans du monarque dont l'emblème était le soleil.

De tontes les gloires de Louis XIV, la plus pure sans contredit, fut d'avoir veillé à raccomplissement rigoureux de ces ordres et d'avoir arrêté l'effusion du sang par Temploi intelligent d'une autorité tout absolue.

La déclaration du mois d'août 1679 est un règlement complet sur la matière, et tous les moyens d'empêcher ou de punir le duel sont prévus. Il serait trop long de rapporter les différents articles de cet acte important : nous mentionnerons celui où le duel accompli hors du royaume était frappé des mêmes peines , et le serment par lequel le roi s'engage à n'accorder aucune grâce, sans que ni considération ni circonstances particulières, telles que le mariage ou la naissance d'un prince, pussent le faire manquer à sa parole.

Louis XV, en recevant dans Reims l'onclion sainte qui le consacrait roi de France, répéta le même serment ; les autres monarques de l'Europe imitèrent son exemple. L'Église pendant ce temps n'était pas restée inactive, elle soutenait de tout son pouvoir un mouvement qui se rattachait aux sentiments les plus élevés et que la religion et la morale secondaient. Avant que les souverains et les parlements eussent prononcé la peine capitale et fait dresser des échafauds, les conciles avaient déclaré l'usage du duel, détestable et introduit par V artifice du démon^ pour perdre lame après avoir infligé au corps une mort abominable. Les papes lançaient l'excommunication contre les empereurs et les rois qui permettaient le duel entre les chrétiens. En 1651, la faculté de théologie déclarait les duellistes indignes du bénéfice de l'absolution et des sacrements, elle privait de la sépulture en terre

sainte ceux même qui, après le combat, témoignaient le plus sincère repentir.

Ainsi, les rois et l'Église, les deux pouvoirs spirituel et temporel unissaient leurs efforts pour déraciner ce funeste préjugé ; mais par cela même qu'elles étaient extrêmes (et il était difficile qu'il en fût autrement), ces mesures ne produisirent pas l'effet qu'on en attendait. Vainement la bâche du bourreau , vainement les foudres du Vatican frappèrent les têtes rebelles, toutes deux furent impuissantes. La philosophie moderne fulmina sans plus de résultats ses anàthèmes au nom de la morale et du droit naturel; bien qu'ils eussent perdu de leur intensité, ces excès déplorables n'en subsistèrent pas moins, à la honte de nos institutions, de l'humanité et de la religion, pour le scandale des peuples et l'affaiblissement des États.

Lorsque répondant à l'Europe coalisée contre elle, la France de 1792 lui jeta le défi, et créa ses quatorze armées en frappant du pied sur le sol, les luttes particulières parurent oubliées. L'énergie fut tournée vers un seul point, la frontière et l'ennemi; la législation alors devint moins sévère; le 17 septembre 1792, l'assemblée législative ordonna la mise en liberté de tous les détenus pour cause de duel. La Convention à son tour décida qu'il n'y avait point lieu à délibérer contre les combats singuliers, et sembla les regarder comme un acte de défense personnelle. C'est ainsi que de nos jours, les jurés, consultés sur cette question, ont pensé que le duel ne constituait plus un crime aux yeux de la loi. Les tribunaux l'assimilent à Thomicide volontaire; mais nous devons faire remarquer ici quejamais un militaire combattant

un de ses compagnons d'armes ne fut déclaré coupable de celle sorte d'homicide. En l'an x, et nous citerons cet exemple entre mille, le général Destaing succomba dans une rencontre avec le général Régnier, et malgré l'éclat de cette affaire, ce dernier ne fut point inquiété (1).

En cet état de choses, il faut donc qu'une intervention toute morale* celle des honnêtes gens, vienne suppléer à l'insuffisance du Code. Rappelez-vous ce que nous avons établi précédemment au sujet des nécessités qui , dans certains cas, semblent devoir excuser certaines rencontres. Nous avons manifesté l'opinion que le duel ne pouvait plus subsister aujourd'hui qu'à la seule condition de ne léser en rien les intérêts de la société ; et puisque c'est au nom de cette même société que l'on réclame d'anciennes garanties et une ancienne tolérance, nous accédons bien volontiers à un semblable vœu. Mais quant à tous ces raisonnements si habilement échafaudés en faveur du duel, et qui ne tendent à rien moins qu'à lui donner une consistance fatale pour le présent et l'avenir, nous n'hésitons pas à les flétrir comme d'odieux et pernicieux sophismes.

Nous croyons utile de reproduire ici les termes du rapport lu en 1810 au Corps législatif sur la question que nous avons à traiter.

« C'est en vain, dit le rapporteur, que l'on voudrait invoquer une convention entre les duellistes et la réciprocité des chances qu'ils ont voulu courir dans une action qui n'offre de la volonté que les apparences. Et comment d'ailleurs peul-

(I) L'origine de leur querelle datait de l'expédition d'Egypte.

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on voir un usage légitime de la liberté dans l'horrible alter^ nalive de se faire égorger ou de donner la rnorlî Sans doute une fausse opinion protège les coupables , elle les égare et les excite par une méprise sur les idées d'honneur et de yengeance, et cette fausse opinion parvient à leur persuader qu'il est indigne d'attendre de la marche lente et grave de la justice la réparation d'un outrage^ et que Ton ne doit porter devant les tribunaux que les contestations qui prennent leur source dans les intérêts pécuniaires. Espérons que le moment est arrivé do faire disparaître de nos mœurs cette rouille de la barbarie de nos ancêtres, de sauver nos lois et nos usages d'une contradiction aussi choquante, et de ne plus placer les individus entre la honte et l'échafaud. »

11 est certain 9 malgré toutes les opinions contraires exprimées en France, en Bavière, en Prusse, en Autriche, etc., qu'il est impossible de mettre en vigueur l'ancienne législation, dont la sévérité excessive a rendu l'application impossible, législation qui renferme des incompatibilités évidentes avec notre organisation moderne.

En Allemagne comme en France , la peine de mort fut pendant longtemps appliquée aux duellistes, et ceux-ci furent assimilés aux meurtriers. Mais Tabus de cette pénalité fut depuis reconnu. La jurispriulence anglaise établit dans l'espèce une foule de distinctions, et s'égare à ce sujet dans bien des subtilités. Mais soyons de bonne foi. Tout le monde conviendra qu'il peut se présenter des circonstances de nature à conduire un homme d'honneur à une rencontre armée. Cet homme doit-il passer pour un assassin ? Et la conséquence terrible de cette fausse assimilation de la part des tribunaux

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doit-elle frapper l'honnête homme qu'une insulte grave force k se défendre-? Certes, je ne pourrai jamais partager celte opinion erronée.

Je* crois qu'il serait bon de guider les idées générales relati* vementau point d'honneur, et de bien préciser les limites dans lesquelles il doit se renfermer. La raison doit prêter son appui et ses conseils dans de telles questions. Son but unique serait de diminuer le nombre ou les chances fatales de ces combats dont l'issue peut être quelquefois doublement funeste. En effet, comment la blessure reçue par un homme insulté répare-t-elle l'injure éprouvée? Peut-on en outre rendre raison à tout le monde? au premier venu, à l'insolent , à l'homme taré? Un homme, heureux possesseur de tous les biens qui rendent la vie agréable , ira-t-il risquer sa félicité présente contre un spadassin dont le courage consiste dans l'adresse et la brutalité ? Non ; dans une semblable lutte, il faut un poids égal dans chaque balance ; on ne risque pas un capital réel contre celui qui ne peut apporter pour enjeu qu'un bilan de failli ou les fraudes d'une banqueroute hoo*teuse«

En dépit du blâme dont je puis le poursuivre , le duel e^ une triste vérité. La raison, je l'espère, en fera justice uo jour ; néanmoins je crois avoir le droit de dire, si je m'eu rapporte à ma propre expérience , qu'il n'est possible pour personne d'échapper sans des malheurs plus grands encore à un duel dont le motif est grave, et qu'on a rendu nécessaire. Puisque tout homme est expasé à se battre dans des circous* tances données, pourquoi l'éducation ne prévoit-elle pas daa» la jeunesse cette i&cheuse alternative ? Pourquoi négliger l'es-

crime, qui , eu fortifiant le corps , procure à l'homme cette confiance par suite de laquelle il ne doit plus se croire k/Jji^ merci d'un insolent provocateur 1 Quand on en vient aux mains, pourquoi ntpasoiminuerle plus possible les chances meurtrières? Comment l'arme du pistolet peut-elle être autorisée? Quelle considération, si ce n'est celle de l'inhabileté de l'un des adversaires, peut lui faire donner la préférenée ? N'y a-t-il pas sujet de penser qu'en ces sortes de rencontre l'un des deux adversaires est une dupe et l'autre un assassin?

Oui, c'est un assassinat que cette mort donnée de sangfroid lorsque l'on a essuyé le feu d'un maladroit qui n'avait pas mis le pied dans un tir quinze jours avant l'insulte dont il a voulu tirer vengeance.

A l'épée, au moins, on est maître de soi, et deux hommes habiles se blessent rarement à mort. Maintenant je le demande, qui d'entre nous, doué d'un cœur et de sentiments naturellement bons, n'a pas regretté d'avoir frappé mortellement l'homme qui l'avait injurié, quand le premier mouvement de colère est passé? Mais il est trop tard, le pays a perdu un citoyen; les lois les plus saintes ont été méconnues, uu homme à l'existence duquel se rattachaient d'autres existences a été enlevé à sa famille. Songez, au moment d'un duel, à ses conséquences funestes, [songez aux pleurs d'une veuve, d'un orphelin I et trouverez-vous dans votre cœur assez de vanité pour vous dresser sur un cadavre? Oh! rappelezvous-le bien, dans de semblables circonstances, le plus heureux n'est pas toujours celui qui survit.

Nous terminons ce premier chapitre en émettant un vœu.

m formulaut une pensée qui nous ont été inspirés par nos idntoeDts et notre expérience. Puisque les lois sont impuissantes encore, puisque le duel ne peut être immédiatement îxtirpé de nos mœurs, pourquoi iie pas Tenlourer de circonstances qui le modifient de la manière la plus humaine ? Pourquoi ne pas établir dans chaque ville un jury d'honneur, composé de notabilités prises dans les classes les plus recommandables de la population ?

A ces hommes, pour lesquels le silence sur un secret il'houneur et de famille serait une religion, on exposerait les motifs de la lutte, ils prescriraient ou défendraient la rencontre. Dans le cas où les tribunaux, qui ne poui*suivent que l'accomplissement du fait, auraient à prononcer, le jury déclarerait si la loyauté a présidé au combat, et la justice alors aurait son devoir tout tracé.

Mais, nous le savons, il existe cerlaines causes dont on peut difficilement rendre des étrangers juges et confidents. Il en est d'autres qui demandent ou qui amènent la spontanéité dans une rencontre ; alors, sur la déclaration des témoins, toujours hommes honorables, car celui qui doit provoquer ou recevoir un défi cherche toujours à s'appuyer sur des gens d'honneur, alors, disons-nous, sur cette déclaration authentique, le jury prononcerait.

Puisse, en attendant une répression complète, ce système être adopté ! nous le verrons modifier le duel et le ramener à des conditions qui amèneront, nous en concevons l'espoir, la suppression de cette coutume barbare et anti-sociale.

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