‹ Les armes et le duel, ouvrage agrééChapitre 11 sur 197 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

$ II. Duels célèbres. — Anecdotes curieuses.

Il u'entre pas dans notre plan de nous occuper ici de la triste nomenclature des différents genres de duels usités autrefois et encore en usage de nos jours. Les armes dont on s'est servi dans ces rencontres ont souvent varié, ou plutôt tous les moyens ont été bons à l'homme pour venger son honneur offensé. Sous Louis le Débonnaire, le bâton figura comme arme autorisée par le souverain pour se rendre justice. En Norwège, les choses se passent souvent d'une façon bizarre, si nous ajoutons foi à une relation publiée, il y a (juelques années, dans la Revue de Paris.

« Par moments, les paysans norwégiens sortent violemment de leur calme habituel par de courtes explosions d'une gaieté sauvage, par la colère et par l'ivresse ; souvent il cp résulte des combats sérieux. Leur arme est un couteau à ^atne, qui pend toujours à leur ceinture ; mais si ce que l'on dit e$t vrai, ils portent jusque dans la fureur du duel le sangfroid qui leur est propre. On assure qu'avant de coinbatire^ chacun lance pon couteau contre une table, et que le point

d'honneur et les ]qSs^ iê combat leur défendent d'enfoncer leur arme dans le corpi de leur adversaire plus avant qu'elle n'est entrée dans le bois. L'on n'a pas d'exemple que la loyauté ait jamais été violée, et que l'adresse extraordinaire de ces hommes ait transgressé les conventions.

» Ces paysans ont encore une autre sorte de duel qui se conçoit plus facilement. Chacun des deux combattants tient dans la main droite un de ces redoutables couteaux, et de la gauche saisit fortement le poignet droit de son adversaire ; ainsi chacun s'efforce de détourner le coup qui le menace et tâche de frapper. Ce duel, qui tient de la nature de la lutte, convient à des montagnards, chez lesquels la force corporelle et l'agilité sont des qualités qui doivent avoir la préémiminence sur toutes les autres. »

Toujours fidèle au point de vue sous lequel nous envisageons notre travail, nous citerons certains exemples dans le but de chercher à dinn'nuer le duel par les circonstances mêmes qui en sont les funestes corollaires, ou dont les solutions le ramènent aux proportions delà bouffonnerie.

Lorsque, vers la fin du onzième siècle, l'ermite Pierre flt entendre sa voix puissante et conviait toute la chrétienté à voler à la délivrance des lieux saints, les combats singuliers étaient en faveur. Godefroy de Bouillon, Tancrède, le duc de Normandie, Richard Cœur-de-lipn, Albéric Clément, le premier maréchal de France, et tant d'autres illustres guerriers, se signalèrent par la valeur qu'ils déployèrent dans leurs rencontres isolées avec quelques chefs des infidèles. Mais ces luttes n'ont que peu de ressemblance avec le duel proprement dit. Les joutes courtoises ou sérieuses, aux-

quelles donnait naissance la coutume dea tournois, avaient aussi un caractère tout spécial, résulfanl des idées chevaleresques de l'époque. Le véritiible duel était le jugement de Dieu.

Tout le monde a trop présente Thistoire du chien de Montdidier, forçant le chevalier Macaire, assassin do son mailre, à confesser son crime ; nous n'entrerons dans aucun détail sur ce fait où justice fut rendue et où le combat fut réellement un jugement divin.

Nos anciens rois, malgré le titre de très-chrétiens qu'ils prenaient constamment dans tous leurs actes, encourageaient le duel par leur présence. Un mot imprudent de Henri II ranima la fureur des rencontres particulières. « 11 est bien singulier, dit un jour ce prince, que l'on vienne me demander justice, lorsqu'on porte à son côté l'épée à l'aide de laquelle on peut se la faire. » Mais, après le duel de Jarnac et de la Cbataigneraye, Henri regretta cette parole. Sous son règne, en sa présence et devant toute la cour, le capitaine Panier fut tué, au bois de Vincennes, par Honoré d'Albert, seigneur de Luynes.

Ce fut à l'entrée de la rue des Tournelles, dit Sainte- Foix (1), où aboutissait alors un des côtés du parc, vis-à-vis de la Bastille, que Maugiron, Quélus et Livarot se battirent en duel, à cinq heures (In matin, le 27 avril 1578, contre d'Entragues, Ribérac et Schomberg. Maugiron et ce dernier, qui n'avaient que dix-huit ans, furent tués raide; Ribérac mourut le lendemain ; Livarot, blessé à la tète, fut six se-

(i) Essais historiques sur Fans, t. T, p. 46.

maines alité ; d'Entragaes reçut une blessure légère, et Quélus, frappé de dix-neuf coups, mourut, le 29 mài^ dans les bras du roi, après trente-trois jours de douleurs. La chambre dans laquelle il expira sert aujourd'hui de chœur aux Glles de la Visitation de Sainte-Marie.

« Quélus, dit BrantÔQie, se plaignait fort de ce que d'En- » tragues avait la dague plus que lui, qui n'avait que la rf seule épée; aussi, en tâchant de parer et de détourner les » coups que d'Entragues lui portait, il avait la main toute » découpée de plaies ; et lorsqu'ils commencèrent à se battre, » Quélus lui dit : Tu as une dague, et moi, je n'en ai point. » A quoi d'Entragues répliqua : Tu as donc fait une grande » sottise de l'avoir oubliée au logis ; ici, ne sommes-nous » pas pour nous battre, et non pour pointillèr des armes f » 11 y en a aucuns qui disent que c'était quelque espèce de » supercherie d'avoir eu l'avantage de la dague si Ton était » convenu de n'en point porter, mais la seule épée. 11 y a à » discuter là-dessus ; d'Entragues disait qu'il n'en avait point » été parlé ; d'autres disent que, par gentillesse chevale- » resque, il devait quitter la dague. C'est à savoir s'il le » devait. »

Gela ne serait point douteux aujourd'hui et n'aurait jamais dû l'être.

Henri llî, dans son amitié exagérée pour ses favoris, leur fit rendre les honneurs funèbres les plus extraordinaires. 11 leur éleva des tombeaux en marbre noir avec des épitaphes peu en rapport avec la sainteté du lieu, l'église Saint-Paul. Dans ses prières quotidiennes, il réunissait les noms de ses trois mignons.

On a conservé le distique :

Que Dieu reçoive en son giron Qdéius^ Schdmberg et Maugiron.

I^s fastueux tombeaux élevés aux favoris avaient fiiit pâsseir dàhs lé langage lestnots : je te ferai tailler en marbre, pour signifier : je le tuerai en duel.

On s'Inquiétait peu, dans ce temps , de chercher un endroit écarté pour terminer ses querelles. Toutes les places étaient également bonnes pour les raf&nés ; on se battait en pleine rue, pendant le jour ; et si le duel avait lieu la huit, Ton se joignait près d'un de ces rares falots qui avaieilt alors la prétention d'éclairer Paris.

Le chevalier de Guise força dans la rue Saint-Honoré le baron de Loz à mettre Tépée à la main et le tiiâ. Ce duel provoqua la déclaration de I6l3 , qui n'empêcha pas ce iiième seigneur de bombattre quelque temps après avec le fils du Won, (jui succomba à son tour. Aucune poursuite ne fut dirigée contre l'auteur de ce double meurtre.

En exécution d'un arrêt du 21 juin 1627, on décapHa, en place de Grève, François de Ôoutteville-Montmoreucy et son cousin Rosmadec, comte des Chapelles, qui s'étaient rendus redoutables à toute la noblesse parleur habileté dans les coml)ats singuliers. « Mais, dit M. Ërillat-Savarin dans son Essai historique et critique sur le duel, il ne faut pas regarder cette exécution cotnme la peine d'un duel simple ; ce fut bien plttiôt un grand exemple, reconnu nécessaire pour soutetiir l'autorité du roi contre un sujet rebelle. » L'épée du comte de

Boutteville avait acquis une célébrité funeste; son duel avec Beuvron (1) était au moins le quatrième dont le public s'entretenait. Condamné à mort, en vertu d*un arrêt prononcé par défaut contre lui pour un autre duel, il avait fait abattre par ses valets, soutenus de quelques cavaliers, le poteau sur lequel sa condamnation était affichée. Forcé de quitter la France, il avait fait accompagner son carrosse par deux cents hommes armés ; réfugié à Bruxelles, il avait résisté k la prière du roi, transmise par l'infante archiduchesse des Pays-Bas, qui lui demandait de ne pas se battre avec Beuvron. On lui avait refusé des lettres de grâce, il vint à Paris et se battit en plein jour sur la place Royale.

L'exécution dont nous venons de parler fut entourée d'un grand appareil, et produisit sur les esprits une impression plus vive que toutes les ordonnances rendues jusqu'alors contre les duels.

Les ducs de Beaufort et de Nemours se battirent en duel, le 30 juillet 1652. Ils avaient chacun quatre gentilshommes qui soutenaient leur cause Tépée à la main. 11 était sept heures du soir; le lieu choisi par eux étïiit l'endroit où commence aujourd'hui la rue d'Antin, du côté de la rue Neuve des Petits- Champs, derrière les murs du jardin de l'hôtel de Vendôme. Les seconds de M. de Beaufort étaient MM. Buri , de Ris, Brillet et d'Héricourt ; le marquis de Villars , père du maréchal, le chevalier de La Chaise, Compans et d'Uzerches, assistaient le duc de Nemours. Celui-ci avait lui-même chargé les pistolets, qu'il avait apportés ainsi que les épées.

(1) Ce ne fut point ce duel qui motiva sa condamnation, car depuis il avait plusieurs fois recommencé.

— Eh ! beau-frère, quelle honte ! dit M. de Beaufort quand on fut en présence ; oublions le passé, et soyons bons amis!

— Ah ! coquin ; il faut que je te tue ou que tu me tues, répliqua le duc de Nemours ; et il fit feu le premier, probablement parce qu'il était TofTensé. Puis il voulut fondre Tépée à la main sur M. de Beaufort qu'il avait manqué, lorsque celuici tira son pistolet et le tua raide de trois balles dans la poitrine. D'Héricourt succomba sous les coups de MM. de Villars et d'Uzercbes, les autres se blessèrent légèrement.

Le corps du duc de Nemours avait été porté à Saint-André des Arts, sa paroisse ; Tarchevêque de Paris lui refusa les prières. Ce refus n'étonnera point si Ton considère quelles étaient à ce sujet les prescriptions de l'Église; mais Ton sera peut-être surpris de ces susceptibilités religieuses chez l'archevêque de Paris, quand on saura le nom du prélat. Ce défenseur des ordonnances cléricales était Paul de Gondi, cardinal de Retz, dont le bréviaire avait été longtemps un poignard, et qui avait cherché trois fois à déchirer avec une épée la soutane dont ses parents l'avait revêtu bien malgré sa volonté (1).

Malgré la rigueur des ordonnances, les duellistes furent très-nombreux sous Louis XIII ; on peut s'en faire une idée en lisant dans les registres de la chancellerie l'inscription de plus de mille lettres de grâce signées par I^uis XIY, pendant les vingt premières années de son règne.

La déclaration de 1679 n'arrêta pas la furenr du duel ; elle déplaça le champ de bataille : on alla se tuer à la frontière.

(1) Voir les Mémoires du cardinal de Rets.

Sous Louis XV, les duels étaient à la mode ; mais, quoique fréquents, ils étaient peu tragiques. Pour les affaires d'honneur, on accepta un code, une espèce de règlement. Les injures étaient partagées en deux classes. En vertu de ce classement d'un goût tout nouveau, l'on continua de se battre à peu près pour rien. Alors fut inventé le duel au premier sang, a dans lequel, dit Rousseau, la gentillesse se mêle à la cruauté, et où l'on ne tue les gens que par hasard. » Ce qui fit dire au philosophe dans une éloquente indignation : <c Au premier sang ! grand Dieu ! Et qu'en veux-tu faire de ce sang, bête féroce?.... le boire? »

À celte époque on dégainait pour un mot, pour un regard ; mais souvent les fers seulement croisés rendaient l'honneur satisfait. Le théâtre exploita avec bonheur celte manie ridicule, qui fournit à Fagan l'idée de son amusant personnage de Brettenville^ et lui inspira une des meilleures scènes des Originaux. Dans cette portion du dix-huitième siècle, quelques hommes s'étaient acquis dans les armes une sorte de réputation. L'un d'eux, le marquis de Villelte, était, selon Voltaire, son ami, un des hommes les plus spirituels de France, et selon Saint-Georges, une des plus fortes lames du temps. Afin de ne pas compromettre cette double réputation, M. de Villette écrivait peu ou point, et ne se battait jamais.

Quelques hommes de lettres partageaient le goût du temps relativement au duel. On sait que Piron et Crébillon fils se donnaient rendez-vous tous les samedis au café Procope, où ils n'épargnaient personne dans leurs plaisanteries et leurs épigramuies, et Saiut-Foix, l'auteur des Essais historiques sur Paris, était volontiers de la pagye, quand il n'avait pas reçu,

dans le courant de la semaine, quelque bon coup d'epée.

On peut lire, dans les mémoires de M. de Ségur, le récit à la fois intéressant et spirituel de deux duels qu'eut Tauteur de ce livre, le premier à Lille, avec M. de la Villeneuve, jeune officier au régiment dauphin-infanterie ; Vautre avec le prince de Nassau, en présence du vicomte de Noailles , qui servait de témoin aux deux parties , rencontres accompagnées des circonstances les plus originales, auxquelles avaient donné lieu des causes presque puériles, et qui, heureusement, n'eurent pas de résultats sérieux.

On n'a point oublié quelques personnages célèbres par leurs duels nombreux , duels dont l'origine était presque toujours futile. On cite encore le nom du fameux Dorsant, qui, en 1783, avait eu trois rencontres dans la même semaine : la première avec un homme qui l'avait regardé de travers, la seconde avec un officier qui l'avait fixé , et la troisième avec un Anglais qui avait passé près de lui sans le regarder. Certainement ce trait rappelle bien celui consigné dans l'histoire de France où Bussy d'Amboiso raconte son triple duel avec Saint-Phal, qui prétendait voir sur les boutons d'un habit la lettre X , tandis que Bussy soutenait que c'était la lettre Y. Nous attendons, dit Bussy, une quatrième rencontre pour déci(ier la question (1).

(I) Ydir Anquetil {Hisioiré dé France), et Alék. Duthas {Henri titei ié C9ur).

L'idée de cette pièce, premier succès de Tau leur dont nous ne pouvons pÊà Mpilèr Télogei H^ nddd sei>iëilë Fétlho de tdut le âldnde, Itil â été, cemme on le sait, inspirée par la lectuire d*une note de Toutrage d'Ad* quetii ; note qui contient le rédi ni||||||pé par nous.

Lorsque le port de Tépée était encore en usage , deux hommes se heurtent dans une rue assez obscure ; l'un des deux met aussitôt flamberge au vent , et se prépare à fondre sur son antagoniste, qui, plaçant la main à son épée, la tire a moitié du fourreau.

— Allons, Monsieur, dit le premier , le vin est tiré , il faut le boire.

— Je n'ai pas soif, monsieur, répond le second en repoussant sa lame dans le fourreau ; et il se retire.

Le fait suivant est plus grave. Ici l'offenseur est justement puni ; le glaive des lois était impuissant, celui de l'offensé fit justice d'un provocateur.

Dans les premières années de la Restauration, vei-s 1816 ou 1817, M. de C*** , garde du corps , se trouvait dans un café du Palais-Royal que fréquentait un certain B*^, capitaine d'infanterie, renommé comme cherchant volontiers les querelles. Quelques paroles furent échangées entre les deux officiers ; grossières de la part du capitaine B***, elles étaient mesurées, spirituelles et pleines de convenance, de la part de son interlocuteur.

L'insolence du spadassin augmenta, la modération de M. de çirkic pg iji qyg croître ; le dédain que le garde du corps employait redoubla la colère du capitaine, qui, saisissant un bol de punch, le plaça violemment sur la tête de celui qu'il insultait. Le combat fut instantané. M. de C***, sans armes, emprunta Tépée d'un militaire de mes amis, M. Durozel, qui avait été témoin de l'insulte. Le capitaine B*^ reçut un coup d'épée en pleine poitrine, et tomba mort. C'était le jugement de Dieu. Ses témoins allèrent déposer presque furtivement le corps de

la victime à son domicile, rue Notre-Dame des Victoires.

Les circonstances à la fois singulières et tragiques de ce duel avaient fait du bruit ; le ministre de la police en fut averti ; la mauvaise réputation et la coupable conduite du capitaine B*** lui furent expliquées, et quand on lui demanda quelle marche il fallait suivre : — Ne faisons rien, répondit le magistrat : nous sommes débarrassés d'un homme dangereux, d'un vieux garnement ; où est le mal ?

Le duel du célèbre poëte Pouchkine et de son beau-frère est un des événements de ce genre les plus désastreux qu'ait enregistré l'histoire. La femme et les enfants de Pouchkine restaient abandonnés et privés de tous moyens.

La générosité et la bienveillance de l'empereur arrachèrent à une misère certaine cette famille désolée.

Nous avons formulé cet aphorisme : Dans un duel, ce ne sont pas les épées ni les pistolets qui tuent, ce sont les témoins ; en voici un exemple :

Un vaudevilliste, conn u par de nombreux succès, M . Carm . . . , eut, il y a quelques années, une discussion avec plusieurs jeunes gens qui semblaient se faire un malin plaisir de siffler toutes les pièces qui se jouaient au théâtre des Variétés. L'auteur, qui ne défendait pas une de ses œuvres, mais celle d'un camarade, élevait la voix ; la querelle était vive, lorsque survient M. Laf.., son ami; celui-ci s'approche, se fait expliquer l'affaire; puis, écartant M. Carm..., « Laisse-moi, lui dit-il, je vais arranger cela. » Carm... revient au café où nous étions avec Brasier, G..., D... et autres camarades. U était ému.

— Qu'as-tu î s'empresse-t-ou de lui demander.

1i26 LE DUKL.

11 raconte ce qui venait de se passer. Au même instant arrive Laf.. :

— Eh bien, dit-il a Garni. •• en lui serrant la qiain« l'affaire est arrangée.

— Ah ! tant mieux, fit-on de toutes pails.

— Je n'ai eu qu'à leur parler, nous avons tout de suite été d'accord.

— Très-bien, très-bien, continue-t-on.

— Oui, dit Laf.. en tenant toujours la main de C^rin..., l'affaire est arrangée ; tu te bats demain à c^tiq heur^ 4u matin.

Ijg duel eut lieu au pistolet. Sans son chapeau, qui amortit la balle. Garni... fût tombé victime de cette affaire arrangée; la scène dramatique eût alors perdu un de ses plus spirituels auteurs, et ceux qui le connaissent un excellent ami.

Il est aussi des gens qu'un esprit tout de conciliation et de bienveillance rend quelquefois clupes et victimes de leur amour pour la paix. Je citerai à cette occasion M. deNorth..., qui, malgré mes conseils, ayant voulu arranger une affaire qui le regardait très-peu, s'en fit personnellement deux qui le regardèrent beaucoup. L'un de ses adversaires lui avait envoyé un coup d'épée qui l'avait mis au lit pendant six mois; il avait tué l'autre, et avait été obligé de s'expatrier.

Il existe certains caractères prédisposés à l'excentricité, qui, dans les rencontres qu'ils peuvent avoir, cherchent des moyens bien singuliers pour arriver à terminer leur querelle. Notre mémoire nous en fournit quelques exemples que npqs allons citer.

LE DUEL. ig7

Un extravagant croit avoir à se plaindre de (quelqu'un ; il va trouver la personne dont il a souffert, à ce qu'il dit, les plus injurieux traitements; il s'anime, il fait du bruit; bientôt son exaltation est à son comble :

— Monsieur, s'écrie-t-il, ce n'est pas un duel ordinaire que je vous propose; il ne s'agit pas de se tuer à bout pprtantl

— Et de quoi donc?

— Monsieur, nous allons nous jeter tous les àçux par la fepètre !

L'homme sage réfléchit un instant.

— Eh bien, monsieur, j'accepte.

— Enfin ! dit l'autre.

— Oui, mais c'est à une condition : c'est que vous sauterez le premier.

À ces mots, par un changement aussi rapide que burlesque, la fureur de notre homme s'apaise, et à son état d'irritation succède la consternation la plus complète.

Ceci nous rappelle la proposition étrange faite un jour k un artiste de l'un de nos théâtres par un spirituel auteur, ancien garde du corps, dont les bizarreries de caractère et les habitudes excentriques sont assez connues. Ces deux messieurs, après une discussion assez vive, en étaient venus a des propos irritants. La scène se passait au foyer des comédiens, vers la fin de la soirée. L'auteur avait parlé d'un cartel; il voulait se battre à l'instant même) séance tenapte* L'artiste lui fit remarquer qu'ils étaient tou^ d6U2( sans armes.

^— Qu*à cela ne tienne^ monsieur, s'écria l'aqtiBHr, en

voici. Et il se saisit de deux tisons ardents qui étaient dans la cheminée du foyer, et en présente un à son adversaire.

L'offre ne fut point acceptée ; et en présence des rires immodérés qu'elle avait excités^ la fureur de notre homme ne tarda pas à disparaître.

Nous empruntons à un auteur contemporain le récit suivant, qui ne manque pas d'originalité (1).

Un jeune homme avait reçu une injure ; des

amis charitables lui firent bientôt entendre qu'il était perdu d'honneur s'il ne demandait raison d'un pareil outrage. Le bon jeune homme ne peut concevoir comment, les torts n'étant pas de son côté, la honte y était.

— Mais les lois de l'honneur, lui criait-on de toutes parts; malheureux ! vous êtes perdu si vous n'y satifaites.

— J'y satisferai donc, dit-il, car mon père m'a surtout recommandé de leur rester fidèle.

Il alla trouver Van Break, et lui demanda comment on se vengeait d'un injure, et comment se terminait une affaire d'honneur. Notre philosophe marin prit un air d'importance, et répondit : Philippe, mon filleul, l'honneur est un fantôme qui change de forme en changeant do pays. J'eus, en Pensylvanie, le tort d'appliquer un fort rude soufflet à un brave quaker, qui se contenta de me tendre son autre joue, et fut loué par tout le monde de cette action. Un Corse, avec lequel j'étais en rivalité dans ma jeunesse, crut qu'il était de sou honneur de m'assassiuer, et mourut de honte de n'avoir pu réussir. Un Anglais m'oflril un jour de boxer pour terminer

(1) Jonalhan le Visionnaire, Contes philosophiques, par B.SaiQtine.

une discussion un peu vive, et me méprise encore aujourd'hui sans doute, parce que j'éludai la proposition. Me trouvant au Japon, je coudoyai par mégarde un hobereau du pays, qui, sans me dire un mot, tira aussitôt son poignard de sa gatne ; je crus qu'il allait s'en servir conlre moi ; point du tout, il s'en ouvrit incontinent le ventre, et tomba à mes pieds en rendant tous ses viscères. Ému de pitié, d'horreur, d'étonnement, je m'apprêtais à lui porter secours : Eh bien! monsieur, me dit-il tranquillement, à votre tour 1 Je ne le comprenais pas, je ne voulus jamais le comprendre, et je fus honni par tous les Japonais, pour n'avoir pas imité un si bel exemple. Je passai chez les Tartares de Tengut, où m'attendait une autre affaire d'honneur. Un honnête mari du pays m'appela en duel, pour avoir fait les yeux doux à sa femme; on m'arma d'une forte massue, et il me fut enjoint de lui en administrer trois coups sur le dos ; il devait opérer après moi; mais je m'y pris si bien qu'il ne s'en releva pas, et je fus reconduit avec beaucoup de^civilités par ses compatriotes, enchantés de ma force et de ma courtoisie. Philippe, mon filleul, voilà comme partout le code pénal de l'honneur est interprété diversement. En France, on emploie l'épée ou lo pistolet ; mais, crois-moi, si tu fus insulté, celui qui t'a fait Tinsulte se sent les moyens de survivre à la réparation ; abandonnons la France à ses éternelles contradictions et passons en Pensylvanie.

Les Siamois ont aussi à ce sujet, s'il faut en croire certains voyageurs, des idées assez singulières; parmi les moyens qu'ils emploient pour savoir de quel côté est la justice dans les affaires civiles, ils se servent surtout de certaines pilules

purgatives que les deux parties doivent avaler ; celui qui les garde le plus longtemps gagne le procès.

Il y a quelques années, M. le marquis de B... et M. le comte de M..., à la suite d'une discussion peu grave, couvin* rent d'un rendez-vous. On va sur le terrain, le combat durait depuis assez longtemps, on aurait pu croire que ce duel n'était qu'un assaut hors distance ; un témoin regardait sa montre, un autre bâillait, et, rassurés sur le sort des principaux personnages, on allait peut-être se séparer, lorsque les athlètes, voulant terminer par un coup d'éclat, se fendent tous deux en même temps ; le jeu était tellement large que les deux épées encadrent les deux corps vierges de toute blés* sure. Mais, ô triomphe de l' amour-propre! chacun croit avoir perforé son adversaire ; on chante victoire, c'est un Te Deum en partie double, et le lendemain matin, en adversaire généreux, M. le marquis de B... envoyait demander des nouvelles de la blessure de M. le comte de M..., et M. le comte de M..., de son côté, envoyait demander des nouvelles de celle de M. le marquis de B...

Un jour, M. R..., qui jouissait à Paris d'une grande réputation d'homme d'esprit, et que do hautes fonctions administratives ont enlevé aux douces excentricités de la vie parisienne, reçut d'un jeune échappé des écoles un manuscrit, sous le pli duquel il ajoutait :

« Monsieur,

» Je vous adresse un vaudeville que je vous prie de lire avec » la plus grande attention ; si vous croyez pouvoir y ajouter

LE DtlEL. 131

» quelques mots, et qu'ils me convienneut^ j0 consens à vous » accepter pour collaborateur.

» J'ai l'honneur, etc. »

M. R... retourna le manuscrit à l'auteur avec cette réponse s

c( Monsieur, x> J'ai lu Totre vaudeville avec la plus grande attentîoti ; m

9 vous LAISSE LE CHOIX DES ARMES. »

Quelques duels, il faut en convenir, ont fini gaiement. « M. de Langerie et M. de Montandre^ officiers dans le corps des galères (1), se prirent un jour de querelle et se rendis rent sur le pré ; ils étaient l'un et l'autre excessivement laidsi Arrivés au lieu du combat, les épées tirées^ M; de Langerie regarde en face son adversaire et lui dit :

-» Je faià une réflexion, je ne puis pa!j me battre avec vous.

— Comment, monsieur I qu'est-ce que cela veut dire?

— Cela signifie que je ne me battrai pas.

— Quoi I vous m'insultez, et vous refusez de m'en rendra raison?

— Si je vous ai insulté, je vous en fais toutes les excuses possibles ; mais j'ai une raison insurmontable pour ne pas me battre avec TOtis.

— Mais^ monsieur, peut-on la savoir ?

(1) Dictionnaire français, publié en 18 19, par M. le comte de F. — Paris ^ chez Pélicier» galerie des Offices^ au Palais-Royah

— Elle vous fâcherait.

— Non, monsieur.

— Vous me l'assurez î

— Oui, je vous l'assure.

— Eh bien, monsieur, la voici : Si nous nous battons, je vous tuerai selon toutes les apparences, et je resterai l'homme le plus laid du monde.

Son adversaire ne put s'empêcher de rire ; ils revinrent à la ville bons amis ; et comme leurs preuves de bravoure étaient faites à l'un et à l'autre, tout le monde en rit aussi. »

Le sexe charmant en l'honneur duquel l'antiquité avait imaginé la fable poétique des Amazones, et qui, dans les temps modernes, a produit en France d'admirables héroïnes, Jeanne d'Arc, Jeanne de Montfort, Jeanne Hachette, n'a pas craint quelquefois d'avoir recours au duel pour venger, aussi bien que le sexe masculin, son honneur offensé. Les femmes ont cédé quelquefois à des instincts parfaitement guerriers et querelleurs ; avouons toutefois que ces faits ont été assez rares pour qu'on ait cru devoir les noter comme ciutant de curiosités histori(iues. Ainsi, on affirme que madame de Nesie, par amour pour le duc de Richelieu, se battit au pistolet, au bois de Boulogne, avec madame de Polignac, qui lui disputait son amant ; elle fut blessée à l'épaule (1).

En 1833, une femme de Dublin se battit en duel, sans témoins, avec une autre femme qu'elle tua. Traduite devant la cour d'assises de Leinster, en Irlande, sous la prévention de meurtre, elle fut acquittée par le jury et portée en triomphe

(i) Dictionnniie dos anecdotes historiques de l'amour.

par le peuple. On oublia la gravité du procès pour ne songer qu'à sa singularité. Ainsi dans -tous ces exemples cités par nous, depuis les duels regardés comme sérieux et les épreuves par suite desquelles l'innocent comme le coupable introduisaient leur main dans l'eau bouillante, ce qui forçait chaque partie à se brûler le plus longtemps possible pour prouver la culpabilité de son adversaire ; depuis les duels et les épreuves, dis-je, jusqu'à ces affaires ridicules ou risibles dont nous avons parlé, tout, on le voit, n'est que cruauté, bouffonnerie ou sottise.

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