DU DÉSARMEMENT
Si dans la théorie que nous exposons et si dans notre livre nous n'avions pas toujours écrit au point de vue de moraliser le combat et d'eu diminuer les chances meurtrières, nous nous serions contenté de mentionner le désarmement comme un coup ordinaire, praticable, mais quelquefois dangereux. Fidèle à l'esprit qui nous a guidé dans notre travail, nous devons consacrer à celte partie de rescrime quelques développements.
Lorsque l'homme, voulant résister contre la force corporelle, s'arma d'abord d'un bâton ou d'une fronde, et ensuite d'un fer, qu'il apprit bientôt à façonner en glaive, la première pensée qui dut lui venir pour frapper plus sûrement son ennemi, fut de chercher à le désarmer. L'adversaire, privé des moyens de défense, était à la merci du vainqueur, et sa mort était certaine. Les poètes grecs et latins nous racontent mille exemples de guerriers terrassés in)plorant inutilement pour leur vie. Les progrès de l'esprit humain sont bien lents, dit Voltaire ; nous ajouterons, nous, les mauvais penchants de l'homme sont si nombreux et si enracinés, que le sentiment féroce qui porte à tuer un ennemi désarmé n'a pu être étouffé facilement. L* esprit chevaleresque lui-même fut impuissant. 11 y eut, vers le dixième siècle, une modification ; Ton pouvait racheter sa vie, la rançon put être proposée et acceptée, mais elle avait ordinairement cours à la guerre seulement.
3fiî ftifpLiîxiSwîi soit hm mmn.
Les renoontros parlicnlièi es à la suite d'une offense Tadmel-l taieiil rarement, et souvent les uiaréchaux du coitibat »esau-^ vateiUpas un vaincu par leur iuterventjon,
Désarrucr un ennemi pour le tuer sans défense^ était dani les mœurs ; les professeurs d'escrirue devaient donc se coih former aux usages et enseigner le désarmemeni : aussi lisans-j nous dans Philibert de la Touche, qui écrivait en 1C70 :
— Quand Tennemy vous pousse une estocade^ il faut parer, et en miVme temps, sans quitter la suite de Tespée, avan* i car le pied puche et saisir la garde de Tespée de rcnnonî|i^ avec la main gauche eu la passant par -dessous votre espéej etc., etc*
— En saisissant respiSe^ comme je viens de le dire, ou peu! ester Tespëe a l'enuemy, ou le frapper s'il ne veut pas m\ laîisser désarmer, comme je Tay remarqué. Mais, parce qu'il est plus généreux de ne pas le lucr, et qu*il arrive quelquffhh * qu'on le veut épargner, il faut que j'ajoute encore la manière avec laquelle on peut lui arracher Tespée quoi qu'il en aye.
Il faut la saisir (la garde) en passant la main dessus
votre espée, et ensuite presser et pousser en bas la lame de son espée avec la vôtre et en tirer fortement la garde avec la main gauche pour la luy arracher. —
Antérieurement à Philibert de la Touche, c'est-à-dire en 1536, pendant que François !•' régnait en France, un ouvrage d'escrime italien, par Achille Marozzo-Bolognèse, maeitro générale delV arie délie armi , donne des explicatious nombreuses sur le désarmement, et comme appendice à son œuvre, il présente vingt gravures, dans lesquelles on voit
tracés les moyens employés pour enlever le poignard d'un adversaire (1).
Tous les historiens et tous les chroniqueurs auxquels nous avons eu recours pour étudier les combats singuliers, s'accordent à nous montrer deux ennemis essayant le désarmement.
Si Tune des épées échappe aux mains d'un des combattants, tous deux s'élancent pour la ressaisir ; si l'adversaire, encore armé, arrive au but le premier, il place le pied sur le fer de son adversaire, qu'il frappe sans pitié. Dans les luttes auxquelles plusieurs duellistes se livrent ensemble, on voit celui qui s'est débarrassé de son adversaire attaquer un en- Demi occupé par un autre assaillant, le désarmer ou le tuer par surprise.
Cette guerre individuelle, où les ruses et les surprises étaient autorisées par Tusage, la politesse et les convenances dont les raffinés du seizième siècle avaient donné l'exemple avant le combat, la modifièrent, et quand les témoins rem^ placèrent les seconds, on continua de pratiquer le désarme-ment ; mais si l'on réussissait à priver son adversaire de son arme et si l'on s'en emparait, on la lui rendait courtoisement en la lui présentant par la poignée.
Aujourd'hui l'on enseigne toujours le désarmement dans les salles d'escrime, seulement on le nomme froméy batte'ment, croisé, etc. Des maîtres disent même dans leurs leçons : Monsieur, faites^moi un croisé ou désarmement.
Le désarmement ne s'exécute plus pour profiter de cet avantage. Démonstration de supériorité, il peut s'employer,
( 1 ) Cet ouvrage se trouve à la Bibliothèque impériale, nous l-atona consulté.
361 RÉFLEXIONS StIB LES Â^Mm,
mais la îioblesse des procédés qui raccompagnent doit fair éviler Técueil contre lequel on pourrait se briser soi-même en ressayant. ^H
On désarme son adversaire en tirant la flanconnadej eo^ croisant Tépée en seconde ou demi-cercle, en battant répé« sur les armes, surtout par un coupé ou par des froides vigoureux.
L'étude de l*escrime, tout le monde le sait, n'est pas seulement un eKercice gymnastique destiné à fortifier l'inlelligencc et le corps ; il faut apprendre à défendre sa vie. Les lois modemes contre le duel seront-elles plus fortes que les anciens édils de nos rois et des parlements? En attendant que ravenir ait résolu ce problème , nous devons songer à nous sauvegarder nous-mêmes. Le professeur doit donc insister sur la bonne tenue d'épée, qui, sous le prétexte de légèrei se perd tous les jours. La position de Tindex» avancé le lonj de la garde, est une anomalie que la mode fait suivre, mais que les conséquences funestes qu'elle peut amener dcrit faire abandonner. Nous avons dit conséquences funestes^ car, malgré la loyauté que nous accordons à chaque adversaire, il arrive tous les jours que si un des combattants exécute us croisé, un battement, ou l'un des moyens de désarmement indiqués par nous, ce coup se trouve rapidement uni à l'attaque, et qu'alors l'adversaire désarmé livre sans défense sa poitrine au coup de son ennemi.
Certes, on ne peut, sans injustice, imputer au vainqueur l'idée d'avoir voulu désarmer son ennemi pour le frapper avec plus de certitude. Là encore, nous insistons sur le choix des tdmoins, ces hommes si utiles et si honorables, quand ils
RiTLEXIOIfS SUR LES ARMES. 365
comprennent bien leur mission, mais plus dangereux que les épées s'ils ue se rendent pas un compte exact et sévère de leur mandat.