‹ Les armes et le duel, ouvrage agrééChapitre 180 sur 197 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LA PROFESSION · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LA PROFESSION

II n'existe peul-ôtre pas de profession qui soit plus en butle aux épigramnies ou k la calomnie que celle de maître d'armes. Vainement les inmienses progrès du siècle ont déjà réhabilité ceux qu'on nommait autrefois avec une espèce do dédain, les comédiens, en leur donnant le nom d'artistes, et en les relevant, au moins en grande partie, de cette excommunication religieuse et morabî dont ils étaient frapp<'»s. Le monde, juste envers ceux (pii cultivent avec succès l'art dramatique, n'a pas encore étendu sa main protectrice sur lo maître d'armes. Nous eu sommes restés sous ce point do vue à l'époque où Molière écrivait le Bourgeois gentilhomme; les sai^ casmes lancés par le grand écrivain du dix-septième siècle sont encore pris au sérieux, et nous avons conservé les préjugés alors répandus contre une profession que l'on ne peut toutefois exercer honorablement qu'avec du savoir, de la réflexion et des sentiments de haute probité.

Le préjugé, contre lequel on a tant combattu et sur lequel

81 ft ^^^^'ïîiS IIAÎTUKS d'aB11£S«

la raisQû a di^jà conquis tant iV avantages, est bien tHrilcile a détruire* Cependant aujunidlmi, l'injitruction géiiénilenjeiil répandue éclaire chaque jinir lesespriln; nous en viendrons bientôt à ne plus condanHn.*r sans entendre» à ne plus rejetei* toute ilisiHJssion ou k rendre impossible par unlmn mot* Une attacpie formulée coiUre nue profession recommandable, des mots satiriques contre des individualités parce qu'elles ressortent d*unecorporation| doivent être raisonnes; nous devoîis à Fart que nous exerçons^ à la glorieuse niémoire de nus ilevanciers, a nos confrères et à nous-nu^nm de reclier^ cher la valeur des accusations réputées encore autour de nous en suivant de vieux erreoienis qui ne peuvent plus avoir cours avec notre civilisation actuelle.

Mais — en apportant dans ce tournoi des ann es courtoises pour repousser loin de nous les torts {jue nous prêtent de vieilles traditions erronées — nous ne venons pus rompre uno lance en faveur des cliarlatans, h respriL envieux, aux conceptions étroites, aux sentiments vulgaires, pour lesquels un succès ou un avantage obtenu par un confrère est un coup de poignard ; pour ces liommes dont le talent est en raison inverse de leur immense et basse jalousie et auxquels on peut appliquer la sentence ô pestis l ô labes ! Honte et /léau ! Loin de nous une pareille pensée. Le bon grain doit être séparé de l'ivraie. Que ces gens-là cherchent ailleurs un défenseur qui leur sera justement refusé. Une assimilation entre eux et ceux qui respectent et font respecter, par leur conduite, la profession exercée par nous, serait une injustice intolérable, il y aurait honte et aveuglement à l'accepter. Nous avons à établir, et nous établissons déjà une distinction profonde et

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bien tranchée entre les deux catégories qui malheureusement existent parmi nous.

Maître en fait d'armes ! Quelles idées singulières éveillent ces quatre mots chez une foule de personnes, même éclairées. Maître ex fait d'armes, c'est un batteur de fer, tout à fait illettré, aux formes incultes, à la voix rude, aux manières communes, impatient, emporté, dominateur de tavernes et de mauvais lieux, une espèce de sauvage à l'humeur querelleuse, propre à faire fuir loin de lui tout homme bien élevé et de mœurs élégantes.

Telle est la première erreur que nous avons à combattre, la tâche est-elle difQcile? La réponse à cette question satisfera, nous l'espérons, nos lecteurs.

Oui, sans doute, ce portrait, nous l'avouons à regret, ne manque pas d'une cerUiine ressemblance ; beaucoup de nos confrères peuvent s'y reconnaître, mais dans toutes les professions peut-on juger du particulier au général, et la déduction est-elle rationnelle (|uand elle remonte de l'mdividu à la masse? Doit-on conclure sans réflexion, et n'avons-nous pas dans toutes les classes de la société des exceptions méprisables, placées en quelque sorte pour faire ombre à l'éclat jeté par toute une corporation ?

Les flnances ont des concussionnaires; le notariat, cette vieille école de probité, n'a-t-il pas eu des membres indignes dans ses rangs? l'armée n'a-t-elle pas dû rejeter quelques enfants sans courage et sans loyauté? l'artiste et l'écrivain, les juges ont-ils toujours dignement rempli leur mandat? Tout corps a ses plaies, toute profession a ses parias : celle des armes n'est pas privilégiée.

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Mais elle revendiqiî^ aussi pour la majorité de ses membres une large place dans reslioio et la considération des horinnef^ sensés et des gens de bitMK Impartial avant tout^ datis ce livre écrit avec conviction, et animé par Tamour d'un art auquel notre vie a été consacrée tout enlifyre, nous pcsemns également le bien et le niai Heureuic si après nom avoir lu, Ton veut bien faire, k la suite de nos explicaliouï?^ penchi^ la balance en notre faveur.

Nous avons aussi de beaux noms à présenter à côté de ceux qu'on pourrait venir jeter devant nous ; tîous aussi, nous avons notre gloire, et comme un beau mftnteaù, elle recouvre largement les taches que la méchanceté ou le peu de sympa-* thie cherche à découvrir.

Une vérité bien recomiue est celle de T utilité des armes pour lasarité et la bonne tenue des jeunes gens; rescrime est aujourd'hui le complément indispensable de toute bonne éducation. Cette nécessité rapproche donc esséntielleinent le professeur d'armes des classes de la société chez lesquelles tous les avantages d'une éducation bien achevée sont sentis et appréciés. L'on conçoit alors que les familles, pour lesquelles ce préjugé contre le maître d'armes existe encore profondément enraciné, redoutent le contact de leurs enfants avec des hommes aux mœurs et aux allures grossières ; mais, ainsi que le dit M. de la Boëssière : qu'elles su rassurent, si notre profession a malheureusement encore quelques types incomplets que le temps effacera, elle compte dans son sein quelques hommes auxquels les pères peuvent confier, avec toutes les garanties morales et intelligentes, le soin de compléter l'éducation de leurs enf\\nts.

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Sans répéter encore ce qui a été dit et écrit par tant d'autres et par nous sur la profession des armes, nous avons cependant à établir que nulle n'a besoin de plus de considération, et nous l'avouons hautement sans crainte d'èlre démenti, nulle peut-être ne compte dans ses rangs plus d'hommes jaloux de conquérir dans le monde une position bien assise et que chacun doit rechercher avec ardeur.

Le professorat est une espèce de sacerdoce, il y a longtemps que cette sage opinion a été émise; pourquoi donc le professeur d'escrime ne suivrait-il pas l'exemple donné par les autres membres du corps enseignant et pourquoi ne marcherait-il pas sur la même ligne que ceux dont il complète auprès de la jeunesse les bons soins et les excellentes leçons?

Un rapprochement que voudront bien admettre les hommes sensés, au cœur et à la raison desquels nous soumettons nos avis, nous paraît cependant naturel. Nous croyons à la possibilité d'une comparaison entre l'escrime et tout autre enseignement, peut-être môme trouvera-t-on que chez nous les difficultés à vaincre sont plus nombreuses.

Le professeur d'une classe quelconque a bien plus que nous tous les éléments nécessaires pour captiver l'attention souvent peu soutenue de ses jeunes auditeurs. La leçon qu'il donne est et doit être écoutée en silence. Il parle à tous ; et, comme nous, ne s' adressant pas à la fois à l'intelligence et à la souplesse corporelle, il n'agit que sur la première, et l'absence de la seconde de ces qualités ne paralyse pas le progrès de l'autre.

Ce n'est pas posséder l'art de l'escrime que de manier avec plus ou moins de rapidité un fleuret dans l'espace, et môme

tm MAITRE» l> h%MWê^

de donnera un éltve celle môme vilesso uéeessaire, indispensalile^ si Ton veut ; selon nous, le devoir du mallre est tout eiïlier dans une apprécialion oxaclc, rigoureuse, des moyens physiques el moraux dii celui qui lui est coiifié. Une liarraonie constante doit n%nor entre son élève et lui; seul il peut juger la manière dont il doit n5gler la marehe a suivra pour [Kircourir d*nn pas si\r la route du progrès, seul 11 sait comment il faut retenir l*efTervesceuce ou exciter la faiblesse et r indécision.

Molière a défini rescrime : tmi de donn^ ei ifê ne pa^ recemir. Nous croyons que cette définition manque eonipU temeiit d'exactitude en la présentaiit sous cette forme ; il faut dire, selon nous, qu il faut d*abord chercher à m pufi rece* mir^ puis a donner, Dr, lu grande question de vie et de mort (jui peut s'agiter dans un duel, demande la présenalion pour nous, eteusuile Tiiction d attaquer^ s*il y a lieu de le laire. L'Iunnaiiilé, celle loi que loujouis ro[i ne doit pas niéconnaître, répugne à Tacomplissement d'un meurtre ; n'esl-on pas plus heureux quand en garantissant sa vie on peut ne pas attenter à celle de son adversaire? Ici, comme partout ailleurs, l'intelligence l'emporte et doit l'emporter sur l'exécution. Avec la première, on pénètre l'intention de son ennemi, on devine son jeu, on paralyse ses mouvements, et quant à l'attaque, l'intelligence d'accord avec l'humanité, la règle et la conduit (1).

(1) Avec cette maxime, ne pas recevoir el donner, j'ai pu, dans toutes les leçons de duel, arriver à ce résultat, dont je m'estimo bien heyreux, de n'avoir jamais eu un élève blessé d'une manière un peu grave.

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Émettre des considérations sur le professorat en escrime, et ne pas parler de ces hommes qui ont jeté tant d'éclat sur ce noble exercice, l'ont cultivé el enseigné, ce serait une anomîilie, ce serait plus, ce serait une ingratitude. Nous sommes heureux d'avoir eu la pensée d'écrire ce livre, afin d'avoir l'occasion de proclamer hautement notre reconnaissance pour nos maîtres, et de rappeler le nom de ceux dont ils tiennent les excellents principes qu'ils ont propagés, que nous nous efforçons de suivre et de conserver intacts au milieu de ce torrent d'idées singulières, bizarres, absurdes ou dangereuses qui nous débordent.

Il serait ridicule à nous, étranger au monde littéraire, ou n'y tenant du moins que par nos sympathies et nos goûts, de venir faire parade d'érudition, et d'aller chercher dans de vieux souvenirs les noms de quelques anciens maîtres d'estocade. Malgré notre respect pour l'antiquité, nous croyons devoir laisser de côté les Visani del Monlone, Giganti, auquel on doit le développement, Charles Besnard et Philibert de la Touche. Tout en rendant justice à ces maîtres, nous nous réservons pour nos contemporains et leurs prédécesseurs. Nous chercherons à reproduire, sur ceux qui voudront bien nous lire, l'effet que font sur nous les noms de MM. de La Boëssière, l'illustre maître de Saint-Georges, et ceux qui reçoivent de lui un éclat moins brillant peut-être, mais toujours

J'aime et je cite volontiers deux vers que Roger de Beauvoir avait écrits au bas de mon portrait, parce qu*ils me rappellent ce succès :

C'est notre maître à tous, que Dieu nous le conserve I Sa main donne la mort, sa main nous en préserve.

5Sâ * LIS MAITUES d'armée.

bien pur, ceux, disons-nous, de BfM. Fabien, feu Gomardj

Donnaclieu, dont M, de Joiiy, l*mit<Mir des Eryfiiles^ a ivàié h pbrtraitj et do La Boëssiérc fils, qdi nous a prouve ï]if une réputation éclatante pouvait èti'c un héritage facile à supporter avec des talents et une haute probité.

En âiiivant Tordre chrnnologique, notre devoir est de citer M. de La Boëssière, dont le Dis adoptif, dans une notiee écrite avec le cœur et Teâprit, nous a retrac*! les vertus, les mœurs élégantes, les tulents de lliainnîe ipii a eu Sal ut-Georges pour élève, Saint-Georgres^ qui n'a jamais trouvé de rival heureux» et qui plaidait au plus haut degré la recouuamanca qu'il devait à son illuîïlre maître, La Botfssîère cultivait la poésie; il sacrifiait aux muses, comme on disait à cette époque ; sa bonté, sa h ict d'aisance, égalaient sa modestie. Il remerciait ceux qui lui procuraient le bonheur d'oldiger. Wé eu 1723, il a vécu en homme de bien; sa tnort, arrivée en 1807, fut, comme on a dit un poëte, le soir d'un beau jour.

Saint-Georges ! à ce nom tous les fleurets s'agitent d'euxmêmes, chacun de nous sHficHne devant la grande image du chevalier noir. Cet homme, le plus extraordinaire qu'on ait peut-êtfe jamais rencontré dans la science de l'escrime, et auquel M. de La Boëssière fils applique, dans sa notice biographique, le mot de TArioste pour Zerbin : la iiature te fit et rompit le moule, cet athlète merveilleux naquit, tout le monde le sait, en 1745, à la Guadeloupe, et dès l'âge de treize ans fut confié à M. de La Boëssière, dont, pendant six années, il suivit les précieuses leçons.

Mais ce n'est point à nous à raconter cette vie : l'histoire l'a reproduite, le roman s'en est emparé, la calomnie même

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s'y est attachée ; sans elle, A ce quil paraît^ la réputation d'un homme ne saurait être complète. Nous laisserons donc à d'autres que nous le soin de reproduire les différents épisodes de cette existence singulière ; à nous, qui do loin cherchons à suivre ses traces, son nom suffit à prononcer pour que nous puissions entendre ensuite avec moins de répulsion ceux qui viennent se tarjçuer du titre de maîtres, que rien, malheureusement, ne peut les empêcher de prendre.

A côté du nom de La Boëssière s'unissent, dans le souvenir de ceux qui ont consacré leurs soins et leurs veilles à l'étude de Tescrime, les noms que la mort ne nous a pas fait oublier, ceux do MM. Fabien, Gomard père, Lamolhe, Compoint et Lardier. Une notice sur les hommes qui ont honoré notre profession nous semble opportune ; Tamilié, Taffection, la reconnaissance, nous font une loi, un devoir bien doux à suivre, de leur consacrer quelques lignes. Nos relations avec le fils de M. Fabien nous ont mis a môme de recueillir des notes sur celui que nous avons admiré dans sa salle. Quant à feu M. Gomard, je veux, en témoignant de mon respectueux dévouement pour mon premier maître, réparer un oubli dont la singularité a dû surprendre tous ceux qui avaient eu l'avantage d'apprécier le digne émule de La Boëssière dans ses talents et ses bienfaits.

Feu Gomard, le disciple de La Boëssière et l'émule de Fabien, a servi dans le régiment de Bourbonnais (infanterie). En quittant l'état militaire, il entra comme prévôt chez le professeur de Saint-Georges.

La rare intelligence de feu Gomard lui permit de s'assimiler une grande portion du talent de sou maître, et de pui-

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ser dans les cxcellaïilos leçons qu'^l recul cet i ^ facilite do jtîu, et sLiitoul cet art de deoîonstratiou logiqm par les^iuels il a été placé si haut dans leslime de ses cqo- IcTiiporains et da la postérité.

Feu Gomanl ouvrit une sallo d'armes, et M, de Mériîssier lière, professeur des acadéiuies du roi, lui accorda Tautorîsalion de doiioer leçon en son lion et placô, vu la privilège de 1636 qui était encore en vigueur (1),

Dans cette salle se sont formés les amateurs de la plus grande force et de la plus grande distinction; a leur tète se place M. le comte de Uondy, pair de France, et nous^ élève de feu M* Gomard ; nous nous souvenons eucore d^avoir vw dans cette salle un frère de M* Berfnmd que la guerre enleva malheureusement à rescrime, dans laquelle il prometlail certainement un successeur à Saint-Georj^es.

Feu M. Gomard, notre maître, était professeur distingué, homme doux, désintéressé, plein de bienfaisance. Un enfant étranger à sa famille fut secouru et élevé par lui.

Fabien (Philippe-Victor) naquit, en 1754, à Paris, où il mourut le 6 août 1812, accidentellement empoisonné.

11 était le dix-septième fils du signor Fabianij de Pise (Toscane), lequel prétendait à la noblesse, et, pour cette raison, ne voulut jamais se munir de la maîtrise nécessaire à l'exercice du commerce de tableaux auquel il se livrait, et cela, disait-il, pour ne pas déroger. Avec de semblables idées

(1) Les Statuts et Règlements donnés par lettres patentes du Roi, Gxaicnt il vingt le nombre des Maîtres d*Armes de Paris, cl il faHaft attendre une vacance ou en trouver une de faveur.

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et une famille aussi nombreuse, il signor Fabiaui ne laissa à ses enfants d'autre fortune que ses prétentions à une noble origine. Pourtant, grâce à la sollicitude de leur mère, fenime plus positive, ils avaient tous reçu une bonne éducation, excepté le dernier de tous, le petit Philippe, qui était encore en bas âge lorsqu'il perdit sa mère, et qui, dès ce moment, devint le serviteur de son père. Celui-ci, déjà vieux, atrabilaire et malade, s'inquiétait fort peu de l'avenir du petit Philippe, et ne voulait pas même lui permettre d'utiliser ses rares moments de loisir pour acquérir quelques connaissances dont il pût tirer des ressources dans l'avenir. Ce fut donc contre son gré, et en secret, que ce dernier apprit à faire des armes età jouer du violon. — A dix-huit ans, il était orphelin, et n'avait pour tout patrimoine qîie les talents qu'il était parvenu à acquérir. Alors il s'adonna au travail avec ardeur, et devint, dans ces deux parties, d'une force distinguée. Il hésitait dans le choix d'une carrière, lorsqu'une blessure à la main gauche lui fit craindre de ne pas conseiTcr toute la vigueur nécessaire au doigté, et le décida pour les armes. Ce fut alors qu'il entra en qualité de prévôt chez M. de La Boëssière, à l'école duquel il se perfectionna et acquit le degré de supériorité par lequel il a conquis une si grande réputation.

Fabien n'avait qu'une taille moyenne, 8 pieds 4 pouces ; mais il était admirablement fait. Ses formes rappelaient celles du gladiateur, et cette particularité avait une grande importance à cette époque où les tireurs se costumaient en maillots juates, et où la grâce, l'élégance, la régularité et la perfection étaient recherchées et appréciées au plus haut de-

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gré. Il avait acquis, mm ces ra|iporls, une supëi loritù sans égale, qui le Rt sumouinirr l'Apollon th Yesmme. llxcuiiU^ [Saint-Georges, qui eut souvent sur hii ravautagB dos cmip^ de bouton, peisonne ne put se ilaUer û'Mm plus fort i|ut! tui. Saiut^jeorges était comme beaucoup de tireurs : il niait quelquefois les bottes* 11 en résultait des disoussiouâ, et Saint- Georges réprïudait k Fabien avec la modestie qui le carinîlérisail : De quoi te plains^u?.*. Tu es le premier tireur de la terre, après moi — Mais c'était suriout dans Tart do la déponstratioo que Fabien était remarquable : aimant cet art jusqu'à la passion, il a* contribué ii furnmr une partie des élèves célèbres sortis do Tacadéinie do M. de La Buëssière, et devint le fondateur d'une école qui a produit de nombreux tireurs disliogués. Nous citerons îîenevier, Charleniagne et Simon le gaucher. Beaucoup d'autres encore avaient dtyà acquisi sous ce grand démoustrateur, un taleut remarquable, et promettaient de se faire une réputation dans les armes, qia ont été succomber sur les champs de bataille d'alors.

Il nous a cité l'épisode singulier de la vie d'un de ses élèves, le célèbre tambour de la garde impériale, Tisle, qui fut tué en Russie ; baron de l'empire, chevalier de la Légion d'honneur, de la Couronne de fer et simple tambour, parce qu'il n'avait pas eu le temps d'apprendre à lire. Quoique d'une très-petite taille, il était d'une grande force dans les armes.

Parmi ses élèves, il en est un que je ne saurais passer sous silence; c'est Casimir Périer. — En 1809, il n'était encore que banquier et n'avait jamais fait d'armes; il eut une affaire d'homieur» il fallait tirer Tépée* En raison de sa complète

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ignorance dans cette arme, on avait remis le combat k huit jours. Ce fut à cette occasion qu'il vint trouver Fabien, lui demandant d'utiliser ce délai pour lui enseigner non pas Tescrime, mais le moyen de défendre sa vie.

Chaque malin, Fabien s'enfermait avec Casimir Périer et le faisait exercer avec des épées boutonnées. A l'expiration de la semaine, l'affaire d'honneur s'était arrangée, le combat n'eut pas lieu ; mais Fabien était curieux de voir comment ce tireur improvisé se tirerait d'affaire avec des tireurs régulièrement exercés. Casimir Périer n'était pas encore connu dans le monde, il le présenta ti une réunion du dimanche, dans son salon de la rue Richelieu ; il arrangea deux assauts dans lesquels, en se bornant au jeu simple et spécial, auquel il venait d'être initié, Casimir Périer eut un plein succès. Ses adversaires, étonnés de la brusquerie d'une attaciue aussi bizarre qu'irrégulière, reçurent les trois ou quatre premières bottes, après lesquelles Fabien se hâta d'arrêter les assauts.

Casimir Périer fut enchanté, transporté de ce triomphe inespéré et voulut continuer le même genre de leçons.

A quelque temps de là, il se mettait encore en garde devant les mêmes adversaires, mais cette fois c'était pour se faire battre. Ces derniers avaient eu le temps de la réflexion. Casimir Périer comprit alors que, sans méthode, on ne pouvait compter que sur un avantage de surprise. Il se mit donc à travailler sérieusement, et ne tarda pas à devernr ce que roii appelle un tireur très-difficile et très-dangereux.

Fabien avait tout le désintéressement des véritables artistes, 11 se faisait bien rétribuer par les seigneurs et les riches, mais les artistes, pourvu qu'ils eussent des dispositions natu-

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felles, litaient graluitemeiit admis ilaus suu tkîole. 11 était grand etgonêreux. Aussi, nous enleridons encore aojourd'Uuij plus da Ireiilo ans après que la tombe s*est fcnoée sur lui, ses ancicim élèves eu parler avec une chaleur de seiiliuients qui leur fait autant d'houncur qu'à leur uuiître-

Son conteniporaiu, M. de Ménissier, hum me d'esprit et d'intelligence, a réuni, auK qualités indispeusahks du bou professeur, celles t[ui constituent rbomnie de bien. Souraettaut la pratique des armes à l'exercice du jii^^emeut^ il conserva toujours ravantiige sur les tireurs qui s exercèrent aveo lui. Orné de tous les dons du cœur et de Tesprit^ il a m gagner restime et raffectiûD générales. Sa longue carrière s'acfaèvo heureuse et calme ; il a pour lui le souvenir da ceux qu'il aime^ qui rfvnt aimé, c'es^t-à-din^ di* ceux (jui ruut connu (t).

Lûrsc[ue TEmpirc promenait son glorieux draiumu dans luute rKuropo liuniliiccl prosteriiéLV, M. Cliarleniîigue marchait avec nos colonnes victorieuses. Capitaine de cavalerie dans notre armée, il attacha son nom à un grand nombre de nos expéditions militaires ; rentré dans la vie privée, il ouvrit une salle dans laquelle se pressa la foule des notabilités parisiennes. J'étais nommé professeur des fils de Louis-Philippe quand, à mon départ pour la Russie, j'offris à Charlemagne de me désister en priant le duc d'Orléans de reporter ses bontés sur mon ancien maître. Ce fut alors que les princes,

(1) M. de Ménissier, petit-fils d*un conseiller au Parlement, a servi dans la marine royale ; il se retira comme enseigne de vaisseau. Son professeur d'escrime fut M. Puzin^ qu'il nomme le démonstrateur incomparable.

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fils du roi, choisirent pour leur professeur le tireur et le démonstrateur habile, l'homme au cœur droit et noble. A mon retour, et au moment où son âge lui commanda la retraite, je fus appelé à l'honneur difficile de le remplacer. Puissé-je avoir à mon tour mérité la bienveillance et l'estime emportée par M. Charlemague au moment d'une séparation dont ses augustes élèves ont daigné lui exprimer leurs regrets.

Sous l'Empire, Fart de l'escrime n'avait pas été négligé. A cette glorieuse époque, à laquelle se rattachent tant de souvenirs immortels, nous pouvons citer le nom de bien des hommes qui ont cultivé les armes avec passion et succès. Le général Sourd, qui perdit un bras à Waterloo; le baron Salomon, ancien professeur d'escrime ; le capitaine Bégo, compagnon de l'illustre exilé de l'île d'Elbe, qui ouvrit après 1815 la salle qu'il a tenue avec succès. Un de nos grands poètes modernes, Byron, a trouvé dans la vie de l'un de nos confrères ridée principale d'un de ses chefs-d'œuvre. Lafitle, l'ancien maître d'armes des grenadiers de la garde impériale, partit en 1815 pour la Nouvelle-Orléaris. Il devint chef de pirates; Byron a emprunté à la vie de Lafitte, quelques traits pour le Corsaire. L'àme de l'ancien maître de la garde était d'une trempe fort énergique. Sa tête fut mise à prix ; réfugié dans une île, un fort détachement vint le surprendre, Lafitte s'empara du chef de la troupe ennemie et fit grâce à l'imprudent.

M. Coliquet a la réputation justement méritée d'un homme do talent, d'un professeur distingué. Il joint a cela le caractère le plus loyal et le plus honorable.

Les administrateurs du collège Louis-le-Grand ont confié

53Ù ^'^^ MIÎJUES iKilLMt^*

la dîrecliou dos études diî l'csciîme àM. Boueher, dont îe$ élèves apprécient les quiilîtés (1). Ce professeur conipte d'Iionoinbtea senices dans Taiinée; ia rectitude de sou juge-i ment double la valeur de ses leçons^ et latnaiu qu'il teud à he% aniîs est celle do Thomme franc, dévoué et désintéresse, tuérile bien rare de nos jours.

Le capitaine Muller a îuserit son nom dans le souvenir des inililaireSj eu pui^lianl salhéoriedu sabre; mais j'îii toujours au à rej^aetter que, malgré mes invilalions, il n ail pas couseuli à faire assaut de celle arme avec moi.

Nous n'oublierons pasM, Pirottou dr Grenoble. M. de Grave, que restinie de ses concitoyens a maiideuu jusipraujoiinrhui comme lieutenanl dans la yardc nationale ; M, Poolin, de Genèvcs dont la réputation comme professeur distingué el consciencieux vient (Fétro rgalét; naguère par le cotn^age ci-| vique déployé par lui dans de graves circonstances; M. Moreau, de Nantes et M. Hamond, de Londres, chez lequel se pressent, à juste titre, les notabilités de TAugleterre.

Sous la Restauration, les salles d'armes ne désemplirent pas ; la maison du Roi, la garde royale avaient des mattres remarquables ; parmi eux nous serions injuste de ne pas mentionner MM. Lafiiugère, Mazoué, des lanciers, Cotty des cuirassiers, et Jean Louis, du génie.

L'armée a compté dans ses rangs des professeurs de talent, parmi lesquels nous avons été à même de connaître et de

(1) Jg no saurais trop engager, pour les motifs les plus sacrés. Messieurs les chefs d*établissements d'instruction t s'informer scrupuleusement de ta moralité du professeur d*escrimc qu'ils veulent admettre. G*est un eas do conscience.

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juger MM. Delpi, Pontet, Bailly, Martel, Cury, Guérin, Pelte, Mascarelle, Pénétra et Matey, lieutenant dans la garde de Paris et chevalier de la Légion d'honneur.

Joignons de suite et mentionnons MM. Cordelois, Gâtechair : citons MM. Alliac, Mathieu Coulou , Mille, Bertrand, dont la grande supériorité comme tireur est si bien établie, et enfin Eugène Grisier, mon neveu, qui est arrivé aujourd'hui à la réputation. 11 est mon suppléant aux cent gardes et professeur de Sa Majesté le roi d'Espagne. Son incontestable mérite de démonstrateur et sa science pratique hors ligne le rendent pleinement digne do cel honneur (1). Nommer ces professeurs, c'est citer ceux qui nous rendent fier et glorieux d'être compté parmi leurs confrères. 11 en est un surtout que nous ne voudrions pas ou])lier, c'est M. Roussel que des chagrins divers ont conduit fatalement au tombeau. Rempli d'une énergie admirable, M. Roussel devait à son travail opiniâtre la belle position qu'il avait conquise, la protection de lord Henry Seymour, par lequel tous ceux qui cultivent honorablement noire profession sont accueillis avec tant de bienveillance, de bonté et de courtoisie.

11 serait inconvenant dans un pareil travail de ne pas citer les noms de quelques amateurs qui ontentouré Tescrime d'une haute considération par le zèle qu'ils ont apporté à la cultiver. Toutes les catégories de la haute société, les arts, l'armée, les lettres, la politique, les sciences, ont fourni leur contigent.

(i) Dans peu d'années, je Tcspùre, mon ûls Auguste sera capable, si j'en crois son zèle et son inteiligoncei de perpétuer à son tour les saines traditions de mes maîtres. Je forme sa main droite et j*ai confié à mon neyeu If soin de former sa main gauche.

533 LgS MAITRES U AltMEli,

Bezout, rillu^lre aiathétnatiçieDi deux ancieiis tn]nisfre%] MM. Casimir Périer et Peyronnct, M, te comte de Boody,] M. Poultier de Gagne* lord IL Seymour, M, Aimé Martio, le général Sourd» olFleury, qui, blessaut Dugasîoir à l'épaule, lui faisait dire :

Toutes tierces, dit-on, sont hQnmB ou mauvaises?

ont cultivé et cultivetït avec succès Tart de bien faire des armcsj et sont les plus fortî* amateurs depuis Sairit-Georgos.

Le priuce Eugène de Beauhamais, Murât, le maréchal Augereau;, le duc de Bclhine, le maréchal Lannes, no négligeaient point cette branche importiinte de T éducation militaire* A rétraugcr, en Bnssie surtout, elle est en faveur plus que dans toute autre contrée.

Nous avons eu T lion rieur pendant notre séjour en ce pays, d'être apjîélé par S. A. h lo prince do Wurlcniberf^, qui a I daigné bien des fois croiser le fer avec nous et nous conBer les princes ses fils. La noblesse russe a bien voulu nous demander des conseils ou des leçons. Qu'il nous soit permis de citer comme gage de notre reconnaissance pour Taccueil bienveillant reçu par nous, les noms de MM. le comte SamoylofT, Simiarine, de Narishkinn, de Ludow, du comte Zernicheff, du prince Kourakin, de M. Jakovleff, du général Gorgoli, ministre de la police, attentif à prévenir les abus, prompt à les réformer : indulgent pour l'erreur, redoutable ennemi de la mauvaise foi, pour qui enfin le chevalier de Bouflers semble avoir inventé Tépithète d'homme éminemment vertueux^ et dont la sage administration était un bienfait public. Nous n'oublierons non plus jamais M. de laFerronays, ambassadeur

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de France, qui après notre premier début à Saint-Pétersbourg nous honora de sa protection et nous adjoignit aux instituteurs de ses enfants.

Nous devons nous arrêter, notre nomenclature de bons maîtres et d'amateurs célèbres serait trop longue, nous ne voudrions ni flatter ni oublier personne. Ceux que j*ai pu omettre ne blâmeront pas mon silence, j'ose compter sur la sympathie de mes collègues, car je sais que d'eux l'on ne peut pas dire : Uenvie et la haine se lèvent plus matin que l'amitié.

CUAPITBE lï.

PHYStOLOGÎES DE QCELQCES MAITRES D'ARMES,

Ah 11 tin filse« oran«i.

Un de nos amis s'est amusé à modifier les proverbes Oïi les sentences; c'est lui qui le premier a trouvé cette maxime : £,e temps est un grand maigre. Aussi quand nfHisUu demandâmes une épigraphe pour ce chapitre, il nous donna ce passage de Virgile avec lu tradnclion, qif i! prétend tenir d'un courrier de la malle-poste ; car^ nous dit-ilj ces messieurs soai devenus littérateurs et savants depuis qu^rln tnmsportent des académiciens en tournée ; et nous lui donnons un peu raison, caries types des maîtres d'armes de nos jours sont précieux à étudier, on peut dire, en eflFet, uniques.

l'académicien.

La francbi<:o, l'bonnenr, le courage et les gràce$.

Le premier qui se présente est le maîtres du dix-huitième siècle, il vit encore : nous avons dit maitre, et nous craignons de sa part une querelle ; il est professeur, il a été reçu en

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académie^ à l'époque glorieuse où le candidat touché trois fois de suite dans un assaut était renvoyé k un autre examen dans un délai fixé. Il rappelle avec emphase ce teinps heureux où les six plus anciens maîtres portaient deux épés en sautoir sur champ d'azur avec quatre fleurs de lis surmontées d'un casque, où les gens du professeur revêtaient la livrée du roi, où les théâtres royaux leur devaient une place, et où ils avaient le droit de suivre les chasses. Le de précédait leur uom. Â ce professeur aniirévolutionnaire, M. Dorât a lu ses petits vers. Le maître Louis XVI vous jette à l'oreille mille aventures galantes dont il été au moins le confident si ce n'est le héros. Il se souvient de Fontenoyet de l'assaut des gardes françaises avec ceux de la reine d'Angleterre ; ses élèves ont appris à ramasser et à rendre avec un salut gracieux l'épée de leur adversaire désarmé. Il a fait fourbir dans sa salle les deux épées dont se sont servis le comte d'Artois et le duc de Bourbon, lorsque les deux princes, à la suite d'une querelle à l'Opéra, se sont rencontrés, car font Paris préfendait qu'ils se cherchaient (1), et ont agi, suivant M. de Bezanval, un de leurs t<'?moins, comme de vieux grenadiers.

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