‹ Les armes et le duel, ouvrage agrééChapitre 189 sur 197 · LE PREMIER MAITRE · texte numérisé non relu

LE PREMIER MAITRE

Un savant auquel on faisait compliment sur l'étendue et la profondeur de ses connaissances, répondit, avec la modestie compagne du vrai mérite, « qu'elle ne lui servait qu'à reconnaître l'étendue et la profondeur de son ignorance. »

Ce n'est pas sans motif que nous rappelons cet exemple au début du chapitre auquel nous avons donné l'épigraphe placée en tête de cette page.

Le titre de premier haÎtrb, on le sait, est ambitionné par tout professeur ; l'espoir de l'obtenir excite son émulation, soutient son courage dans les travaux pénibles auxquels il doit se soumettre lorsqu'à la conscience du bon démonstrateur il joint l'amour de son état.

Et pourtant, il faut l'avouer, les efforts tentés jusqu'à ce jour n'ont pas encore produit un talent qui puisse avec raison venir se placer au premier rang pour être salué du titre de premier. Qui de nous oserait se présenter devant un aréopage composé des anciens, que j'appellerai les pères de la science, et leur dire : Je fais appel au plus habile; je le vaincrai; mes coups seront tous savants ; je toucherai mon adversaire

L^ MAlTBFit l> ARMER

selon les règks dn Fart et de la science, puis Texplicatiou viendra dëraoïitrer que mou jeu est infaillible, ma mélhode excellente, mes calculs exacts ; que je sais corriger par Fintelligence les défauts de la nature j et qu'à l'aide de la raison et du calcul il n'est aucune des ressources de notre art qui me soil inconnue ; ïj*ai-je pas dès lors le droit de réclamer ici le titre de premier maUre î

S'il s'en trouvait un qui eût la présomptueuse hardiesse de tenir un pareil langage, il faudrait le plaindre et Un dire avec le savant ; que Fétendueet la profondeur de sa science ne lui permettent pas de connaît ro Fétendue et la profondeur de son ignorance. — Il faut généralement justifier ce que Ton avance 6t en examinant attentivement les causes préexistantes qui font de Fbonime un être imparfait au moral et au physique, on sera amené à adopter mon opinion sur la difficulté de pouvoir se poser comme peemier MArrflE d'armes. Conmient, en effet, espérer conquérir une place supérieure comme professeur, si les cas suivants se présentent :

— Être trop petit ou trop grand, et sans énergie.

— Avoir un jeu vigoureux, mais sans adresse aucune.

— Raisonner parfaitement, mais avoir une constitution qui ne permette pas de supporter la fatigue.

— Avoir tous les avantages physiques, mais être vain, entêté, prendre en pitié les conseils que Fon vous donne ou n'en accepter de personne.

— Être démonstrateur, mais sans vivacité, sans couleur ; en un mot, être froid, ennuyeux, ou bien démonstrateur emporté, ridicule.

Enfin pour terminer cette liste, je dirai que les professeurs

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Diligents, sans éducation, sausprincipes, sans persévérance, pas plus que les autres, ne peuveut parvenir à mériter un litre que le public, assez bon juge, décerne à bas bruit au professeur honnête homme et instruit, qui attend que la renommée vienne à lui, et qui pense, avec un philosophe ancien, que la vie de l'homme n'est pas assez longue pour qu'il ne lui reste pas toujours quelque chose à apprendre. Aussi, quel sentiment de pitié n'inspirent pas à la saine partie du public les jugements de nos modernes dispensateurs de renommée I Un homme est-il jeune, vigoureux, maniet-il son fleuret avec vitesse, quoiqu'il n'y ait dans son jeu ni art ni intelligence^ qu'il n'ait que des reins, des épaules et l'aplomb de l'ignorance doublée de Thabilude ; quoique sa tête ne lui serve qu'à porter le masque, et jamais à raisonner, on le proclame grand professeur, une couronne lui est décernée, et l'on inscrit sur le pommeau de son fleuret cet axiome excentrique :

Le plus savant tireur est le plus vigoureux.

Il n'y a qu'un Hercule de profession qui ait pu émettre hautement une idée semblable. C'est une erreur grave que d'oublier le professeur en faveur du tireur, qui trop souvent n'est qu'une machine. L'intelligence, la raison, Tobservation, veilà ce qu'il faut placer en première ligne chez le professeur, à moins que selon ces matérialistes nouveaux, le maçon soit plus que l'architecte, la locomotive plus que l'ingénieur. Mais, il faut Tavouer, et c'est là encore une des faiblesses de notre pauvre humanité, c'est peut-être un sentiment d'amour-propre qui dicte ce langage à ces modernes aristarques, et qui leur fait

M8 hm umnm ti*4HMKg,

préférer rexëoution a Vinlellrgeace : en général ou aime uiietix son égal que son niattre.

J'ûi vu, il est vrai, des hommes parvenus h une gratide Force dans les armes, soit par leur vitesse, soit par un travail spécial et mécanique; mais ce que j^aumis voulu voir aussi, ce sont des élèves formés par ces njôrnes hommes, et auxquels ils auraient communiqué lem aptitude physique ou leur vitesse surprenante, M. de la Boéssière, le père, n'a jamais eu la répnlatÏQn d'uJi tireur lerribie, et cependant il a conservé celle d'un honuae éminemment distingué dans son art, Saint-Georges, le plus grand talent qui ait existé, fut son élève et je crois, en conscience, que rhommedont toute la science eiH été dans ses muscles ir aurait pu atteindre à la renommée. Croyez-moi, il y avait autre chose dans Saint-Georges que la force d'un Alcide du î^ord ou du Midi : rescrime sans esprit est chose triste et absurde.

Les jeux bizarres sont comme les modes exentriques, ils attirent d*abord l'attention, mais bientôt font hausser les épaules. Qui ne sait que ce qu'il y a de pis pour un professeur c'est d'avoir un jeu , car il n'est pas difficile de trouver la clef de ce jeu, et alors que devenez-vous î J'ai connu des maîtres très-forts dans une ceitaine manière, et qui ne comptaient que sur les raccrocs ; ils touchaient vingt coups dans cinq minutes, et ne pouvaient pas donner un coup d'épée dans une demi-heure. Le professeur intelligent et calculateur doit trouver la clef du jeu mécanique : les armes ne sont plus une loterie lorsque l'esprit préside à l'action. C'est là un principe vrai, et que les paradoxes de quelques professeurs ne peuvent renverser, même avec l'appui et l'écho qu'ils trouvent

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chez quelques amateurs qui, soit dit en passant, gâtent dans leurs protégés quelques bonnes qualités qu'ils ont, en leur faisant croire qu'elles leur suffisent ; ils vont répétant à tout venant: Quel homme! quel professeur! Ah! bravo! c'est surprenant ! c'est beau ! c'est magnifique ! Voyez comme il touche souvent! Quelle vitesse ! C'est admirable! C'est le premier maître !•••

Voilà de vos arrêts, messieurs les gens de goût!

Sans doute la vitesse est une qualité essentielle en fait d'armes, surtout chez un amateur ; mais convenez donc que le maître qui n'a que cette qualité est un être assez triste. Demandez-lui de la théorie, il vous répondra par un coup de bouton. Mais, lui direz-vous, donnez-nous donc des explications. Vite, deux, trois, quatre, cinq coupsvous répondront avec la rapidité de l'éclair : c'est là sa théorie. Si l'on vous consulte alors sur le mérite de ce premier maître, vous serez obligé, n'ayant rien vu de plus, de dire: C'est un homme du plus grand talent : il tire vite. Ainsi, le postillon qui court la poste à crever dix chevaux de Paris àRouen sera le premier écuyer ; l'homme qui parle le plus vite sera le plus éloquent. A celui qui soutien tune semblable thèse, la barrette du fou ou du bouffon revientde droit.

TTest-il pas triste de penser qu'un professeur devra tirer vanité de sa vitesse? Et combien ne serait pas à plaindre le maître d'armes dont on dirait : Dans son poignet est toute son intelligence ! En vérité, en entendant ces messieurs, on est tenté de s'écrier avec le bon La Fontaine :

Mieux vaut sage ennemi qu'un imprudent ami.

LES MAITRRS H AllMgS,

Je me imnntHtrai de dire au docte amopaîçeiiuijuge un mmui coniïDi' «ne course an cluoiier : Savez-vous, nios?sîoui5*, qu'il y a trois sortes [àe vilessa ï lîo laquelle voulex-vuUï^ parler t

— Est-ro de la vitesse de ualuraî- Celle-là prouve liieii peu en faveur de l'esprit, du talent de celui qni la possède,

— De la vitesse acquise par un travail spécial répète tous les jours? Elle ne prouve pas tion plus une bieu grande dose d^inlelligence.

— La vitesse de la précision ? Ab ! celle-là donne a peu&er que vous avez eu un lion luattre, quia cooipris que des mouvements serrés et justes, qui ne sortent jamais des lij^nes voulues sont des mouvements plus prompts que ceux ijui ne sont pas réguliers.

Tout compte fait, on tire vite, on touclie; mais, comme professeur, si Ton n'a que ce mérite, ou peut être parfaitement assuré d'être toujours ridicule, età/or/ebr/ en se faisant appeler/?/ww/er;/m//r^. Je vois bien qu'il est mieux de mériter l'estime générale que de l'obtenir; car, ainsi que l'a dit un auteur : « On trouve toujours des ignorants pour rivaux, et des sots pour obstacle. »

Ceci me rappelle une petite anecdote. On vantait un jour devant moi le talent d'une princesse russe sur le piano. C'était k Field, le célèbre professeur, que l'on s'adressait. On ne cessait de lui faire admirer la vitesse du jeu de la princesse. Enfin, fatigué de ce mot vitesse ([ui bourdonnait sans cesse à son oreille, il s'écria : «Mais uncbeval court encore plus vite. »

Je ne veux pas cependant terminer sans répéter que la vitesse dans les armes est un 'moyen puissant de succès ; mais

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je dirai enoore qu'il ne doit pas ôtre le moyen unique ; car il est reconnu, en escrime bien entendue, que la vitesse ne peut passer qu'en troisième ligne : d'abord la science, ensuite la rectitude des coups, et enfin la vitesse.

Saint-Georges, on le sait, avait une incomparable activité ; son organisation privilégiée réunissait les trois vitesses dont j'ai parlé plus haut, et cependant Saint<-Georges prenait constamment des leçons de M* de La Boëssière. C'est que ce pro« digieux Saint-Georges était un homme supérieur ; s'il recon* naissait sa supériorité sur son mattre pour l'exécution, il ne pouvait contester l'idéale perfection des raisonnements, et certainement ce n'est point lui qui aurait proclamé que le premier maître était celui qui tirait le plus vite. Aussi ^int-« Georges, notre maître à tous, a-t-il reçu les honneurs de l'immortalité ; son nom trône dans les biographies, et sa haute réputation n'a jamais eu d'égale ; car ce n'est pas sérieusement sans doute qu'une personne (dont je veux bien oublier le nom) disait devant moi : « Ma foi, je regrette que Saint- Georges soit mort : nous aurions vu !... » Cette personne ne sera jamais le premier maître, quoique Saint-Georges n'existe plus.

Quelles sont donc les qualités nécessaires pour aspirer au titre de premier maître... je n'ose dire pour le mériter?

Si la nature vous a doué d'une heureuse conformation ; si elle vous a accordé de la vitesse naturelle, et la plus grande ; si la force de votre constitution vous permet de supporter un exercice journalier et les fatigues des leçons à donner ou à prendre, commencez jeune avec un excellent professeur, et suivez assidûment ses leçons.

LEB SlAlTnKïi U ARilKS»

Ce n'est pas tout encore j ces qualités physiques ne suffiront pas si vous n'y joignez beaucoup d'intelligence, une liis^ position naturelle pour Fart des arnios, une grande pénétration, on coup d'œil sûr, de la matice, de lanise, une eonuaissance spontanée des moyens physi((ues on moraux d'autrui, de Tardeur, une certaine facilité d'éioculion, de l'esprit d'à-propos, et par-dessus tout un grand talent d'observation. Alors, seulement alors, vous pourrez prétendre a ce tilrc si ambitionné de nos jours ; car ce ne serait pas tro|> d'avoir le génie de la démonstration, la science de M, do La Boëssière, et l'exécution , la finesse, la vitesse surprenante de Saint-Georges, pour pouvoir se dire le maître do totis, le

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