LETTRES A M. GRISIER
Je faillis être pourfendu. C'était, je crois, l'auteur de Taffiche qui voulait me persuader par méthode abrégée.
Enfin, il n'y a pas longtemps, un de mes amis m'aborde. C'est un charmant homme, grand amateur d'escrime, qui tire l*épée comme on manie le bâton, mais grand connaisseur et le meilleur fils du monde.
— Mon cher, me dit-il, voici du nouveau! Une méthode expéditive pour apprendre l'escrime.
— Merci, lui dis-je, édifié parla seule annonce du sujet, autant se brûler la cervelle de suite ou prendre leçon de duel chez ton maître d'armes.
— Bon! toujours la môme plaisanterie... Écoute-moi.
— A condition que tu m'écouteras ensuite.
— Volontiers. Je te dis donc qu'en trois mois on apprend aujourd'hui Talpha et l'oméga, le fin du fin. Les élèves de l'inventeur font des assauts magnifiques : c'est examiné, constaté par des connaisseurs, c'est adopté. Passons l'éponge sur les vieilles erreurs de routine. Es-tu convaincu?
Vous voyez d'ici que mon ami raisonne comme il tire l'épée, et je vous ai dit comment il tire l'épée.
— Pas tout à fait, répondis-je. Voici pourquoi : Autrefois, on mettait dix ans à savoir qu'on ne savait rien
en matière d'escrime, comme en toutes sciences. Aujourd'hui, en trois mois, on sait tout, et on va se faire tuer de confiance ! Mais, malheureux, en trois mois on a tout au plus le temps de se dire qu'il n'y a pas de moyens nouveaux de hâter les opérations de l'esprit ! M. Jourdain avait fait de la prose trente ans sans s'en douter ; il fut bien étonné quand il l'apprit : mais aurait-il jamais cru qu'il en pût faire par un
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autre procédé tjue celui qui lui avait servi trente ans à son insu? La vapeur fait mouvoir une locomotive; mais elle ne peut rien sur l'intelligence humaine; il n'y a pas de méthode à la vapeur.
Savoir les armes, u'esl connaître à fond Ions les moyens d'attaque et dû défense ; c'est deviner son adversaire ; c'est ôlre sûr que Tespril verra promptement ce qu il faut faire et que la main lui ohéira à point nommé- •- et mille choses encore, au bout desquelles on ne sera jamais cer^ tain de n'avoir pas oublié justemeut celle qui empêche irétre tué! Combien ces leçons en trois mois? J'ai l>ien peur qu'il n'eu coûte quelque bon coup dV»pée aux écoliers trop crédules*
Je veux hicn que tel élève de six mois soit plus savant en escrime que tel prévôt do trente ans. Que prouve cela? Complétez donc rauuonce par les coups décaisse de rigueur i»t dites : ini rlrvi^ <1'^ six mois battra le premier veiui. Il est vrai qu*on pourra vous demander : comment font les élèves de cette salle pour se toucher les uns les autres? A cela, réponse toute prête : Ils font des assauts magnifiques. Fort bien ; mais Tinventeur du système, se reposant sur ses élèves du soin de le faire valoir, me rappelle Pantagruel laissant Panurge discuter contre l'Anglais. Nous n'admettons pas Ya fortiori. Tournez-vous, de grâce. Faites-nous voir les coups de bouton que vous a coûtés votre invention : car ce n'est pas, j'imagine, dans son fauteuil qu'on invente un nouveau mode d'escrime ni d'enseignement derescrime! Paraissez en public : c'est bien le moins que vous nous démontriez qu'il est difficile de vous tuer avant de prétendre nous montrer à nous défendre.
LETTRES A M. GRISIEII. 595
Qui donc jusqu'ici a jugé le merveilleux inventeur? Toi, ou des gens de ta force. Tous les tribunaux du monde n'y font rien. Ils se composent, pour moi, d'un seul homme. Il fallait aller dire au roi de l'escrime, à Grisier : venez et voyez ! — Il serait venu ; qu'aurait-il vu? qu'aurait-il dit? Je ne sais, ou plutôt je le sais fort bien.
11 aurait dit à l'inventeur : « De grâce, monsieur, ayez pitié de moi! Depuis quarante ans et plus, j'étudie tous les jours, et je mourrai désespéré à l'idée qu'il y a peutrêtre dans mon art des choses que je n'ai pu apprendre. De grâce, donnez-moi trois mois de leçons, et je mourrai content 1 »
Il ne manque plus qu'une chose. 11 faut que l'inventeur résume en trois pages ces leçons de trois mois. Quel beau petit livre cela fera 1 C'est bien la peine que Grisier imprime la troisième édition de son grand ouvrage; qu'il remplisse ses cartons des manuscrits du second, et qu'il promette de nous le donner dans deux ans ; qu'il y accumule les observations et les préceptes sur les finesses de l'art ; qu'il nous y entretienne de tout ce qui touche à Tescriuie ; des assauts, des duels, des témoins, des salles d'armes, dos prévols, des maîtres, des élèves; qu'il sème dans ces pactes les anecdotes les plus curieuses. Tout cela disparait, s'évanouit devant le traité en trois pages que nous intitulerons : la Science infuse de r escrime \
Voilà, mon cher, comme je suis convaincu.
Et je laissai mon bâtonniste un peu déconcerté.
A([uel(iuesjours do là, il m'entraîne. L'invenleur daignait tirer dans une salle où mon ami avait entrée. Je le suivis. Je m'attendais à bien, mais j'eus mieux que je n'attendais.
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L'homme prodige fut criblé do coups droits et autres. Si du moins c'avait été par ua de ses élèves I
— Que diable veux-tu, me dit mon anii^ défendaot à outrance un malheureux qui se dét«eudâit si mal, que diable | Yeux4uî,.* Il u*a pas pu se donner leçon a lui-même !..-
Je conclus de là, mon cher mal Ire, que M. Jourdain est un professeur fort sage quand il dil à Nicolle : c< Tu pousses tierce avant que de pousser quarte, et tu n'as pas la patience que je pare ! »
Je conclus encore qu'il faut être votre élève pour savoir se défendre j non-seulement d'un dégagement ou d*nn coupé, mais de Taveuglement et de l'outrecuidance, plus funestes \ que la plus lerrible épée-
Vous avex été assez bon pour me permellre de feuilleter le manuscrit de voire second ouvrage. Nous y trouveruos de Tesprit h pleines mains, et le dernier mot sur ce qui regarde l'escrime. Dites-moi, maître, si au chapitre des grosses balourdises vous n'ajouterez pas une page sur les méthodes expédilives ?
COMTB D'i***.
Paris, ^5 janvier 1862.
Pages.
DÉDICACE A S. M. L'EMPEREUR de toutes les russies. 5
Lettre de l'ahbassade impériale de Russie 9
PRÉFACE en forme de causerie^ ou causerie en forme de
préface, par Alexandre Dcmas 15
NOTICE sur Grisier, par Roger DE Beauvoir 59
LETTRE à M. Roger de Beauvoir, par Eugène Grisier. . . 77
Avant-propos 87