‹ Les armes et le duel, ouvrage agrééChapitre 193 sur 197 · LETTRES A M. GRISIER · texte numérisé non relu

LETTRES A M. GRISIER

recherchais avidement les écrits de mon p* f'o de prédilection.

J'ai dévoré les trois volumes des Mémoires, je vous ai suivi dans votre route de Paris à Pélersbourg, avec vous j'ai aimé Louise qui, vous présentant à Vaninkoff, vous ouvrait les nobles maisons de la ville de Pierre le Grand, où vous trouviez autant d'amis que d'élèves. J'étais, croyez-le bien, mon cher maître, au nombre de ceux qui, pendant les fcHes du couronnement de l'Empereur, vous applaudissaient à l'assaut que vous donniez au Kremlin; j'ai partagé vos sensations quand la Neva menaçait d'engloutir la capitale de Romanow, et pleuré avec vous quand le noble Alexis rendait son sabré brisé. Vingt fois j'ai relu cet ouvrage que Dumas écrivit sous votre dictée, et toujours avec le désir de connaître personnellement l'homme qui avait forcé l'étranger à reconnaître notre supériorité dans une branche nouvelle.

La Providence m'a conduit près de vous ; notre première entrevue, vous vous le rappelez, fut assez étrange. Le premier de nos orateurs, Berryer, venait de trouver eu vous un auxiliaire puissant pour défendre une cause célèbre, et votre déposition, aussi consciencieuse que pleine de logique» avait converti les jurés. Quelques jours après, je lisais votre livre.

Voué par ma naissance, mes goûts, mes affections, à la cause de l'armée, j'ai été heureux de pouvoir entendre exposer la question des Armes et du Duel par un homme qui, pendant plus de trente années, a tenu le premier rang parmi ses confrères. J'ai le malheur de me mêler un peu d'histoire,

j*ainie les vieillfis chroniqueâ et les noms anciens^ vous mm augmenté la petite somme de tiion savoir* L'htslorique du Duel €i des Armes a ajouta beaucoup à ce que j'avais pu ap^ prendre ; pour cette portion du livre, recevez mes féUcitalions directes.

Sans être un juge bien compétent sous le rapjiort des théories, j'ai cependant pare dans ma vie quelques petits demi-* cercles, et j'ai suivi avec intcrél vos préceptes ; car vous avei toujours parlé à rintelligence, et vous avez lutté avec succès contre cette tendance ridicule qui conduisait une noble science à une nialénalisation déplurabie.

Je viendrai souvent k votre tbyer si bon et si hospitalier causer avec vous de vos Réflexiom , qui s'adressent aux hommes avancés dans votre art. Nous relirons eusernl*!o vos Deux Méthodes comparées, et je vous répéterai combien je m'estime heureux d'avoir toujours pensé comme vous sur la mission des témoins. Dans nos soirées d'hiver, auprès de cette petite table ronde, où l'aimable et gracieuse compagne de votre noble existence travaille et se montre si bonne à tous ceux que vous voulez bien ainier, vous me relraccîrez les portraits si bien toucliés de l'académicien et du maître étranger, si plaisants du maître orateur, et je vous donnerai à mon tour quelques-unes de mes réminiscences de garnison sur MM. les pi'éviMs, dont votre type est si amusant.

A bientôt donc, cher maître, au revoir; puisse ce livre trouver des lecteurs nombreux, et ils ne sauraient lui faire défaut : l'amitié, l'affection de ces hommes que la France

LRTTRRS A M. GRISIER. 587

ailinire, ont voulu contribuer à son admission dans le monde. Dumas, Méry, Roger de Beauvoir, E. de Beaumont, ont mis la main à votre ouvrage : c'est un magnifique tableau qu'en* tourent des arabesques d'or.

Courage donc, mon ami ; la plume à la main, vous êtes grand comme à l'épée, comme sur le champ de bataille. J'ose concevoir une espérance, cette distinction si noble et que vous avez si bien méritée, cette croix que le respectable comte Desfourneaux demandait pour vous en 1815 au maréchal Davoust sous les murs de Paris assiégé, ce ruban rouge que toute la garde nationale serait heureuse et fière de vous voir, parce qu'au moment où grondait l'émeute, vous étiez mutilé dans ses rangs, on la donnera peut-être à l'écrivain.

« Le Ministre de l'Instruction publique, M. de Salvandy, qui cherche encore sous sa toge l'épée qu'il a portée noblement, se souviendra, en voyant votre nom, que celui que la volonté du roi pourrait, en vertu des lois sur les récompenses décernées par la patrie, appeler demain à siéger parmi les pairs du royaume (1), réalise le mot des anciens : Vir probus dicmdi peritus, Homme probe, habile à bien dire.

(1) M. Grisier, qui a reçu une récompense nationale en vertu de la loi du 25 juin 1839, se trouve compris dans la catégorie des personnes qui peuvent être élevées à la pairie. La loi du 29 décembre 1831 dit : Le roi peut choisir parmi les notabilités suivantes

et les citoyens à qui, par une loi et à raison (Téminents services, aura été nominativement déeernt^e *m^. récompense nationale, (Note de l'Éditeur.)

A vous maintenant et toujours,

Comte L. i/H***.

(lourbevoie, 6 décembre.

LETTRES A M. GillSIER. 589

Mon cher maître.

Vous souvenez-vous que vous m'avez dit souvent : notre siècle va bien vite ! Je me souviens, moi, de votre air d'étonnemeut et d'admiration à la vue de ce tourbillon qui emporte hommes et choses, qui élève aux nues pour les engloutir aussitôt dans l'oubli, les découvertes, les inventions, les théories, les systèmes, les couronnes, les républiques. A ces moments j'ai toujours regretté, l'idée est singulière, de ne vous avoir pas vu le jour que la première locomotive détrôna la routinière diligence. C'est que vous êtes si jeune que vous avez des étonnements d'enfant. Et cependant vous avez vu tant de jours qu'il pourrait bien y avoir, derrière cette admiration naïve à la surface, un petit jeu de votre malicieuse bonhomie. H me semble qu'en disant: notre siècle va bien vite, vous sous-entendez un bout de votre pensée ; vous vous arrêtez au moment d'ajouter : va-t-il toujours bien loin ?

Grave question, maître. Il faudrait tous vos souvenirs et toute votre votre fine expérience pour la résoudre.

C'est pourquoi nous, jeunes gens, preneurs du temps présent, plus riches, direz-vous peut-être, d'assurance que de science, nous voudrions bien la trancher. Vous nous enseignez mille choses : d'abord à ne pas nous laisser tuer ; l'art non moins précieux de tuer les autres le moins possible; comment on sauve, dans les occasions délicates, son honneur et sa dignité, comment on traverse un ruisseau sans se salir.

590 I^KlTUt^ A M, iiltJSlICtU

Mais VOUS aui'ez de l>ien la i>eirieà faire ((uo nous ue suyons |»as jeunes.

J'aurais donc Inen envie de crier que nous allons vile el lûiD loLit enseuible- Qiic de belles choses trouvées dans uolrc siède 1 En parlant de ce principe que pour aller quelque part, il est plus court de marcher que de rester sur sa chaise, vous, grand artiste en logique, vous ne refuserez par d'admettre qu'il est plus court de prendre l'omnibus que d'aller àpied, a condition.,, — ^Savez-vous la définition de romnibus? Une voilure (jui vous conduit où vous voulez aller, pourvu que vous vouliez iillor OH oHoeoinluit. — Jecoiîtiniiemon raiî^unnement- Le iiacro vaut niieux que F omnibus, quand le cocher u'e.'it pas trop gris. Autre chose : le chciuin do fer vaut mieux que la diligence de paUiarcale mémoire, et je suis sûr que dans peu d'années, en dcpit de votre prudence, malgré les cris que vous poussez au mot de ballon, luilgré ceux des aéronautes qui se cassent les jambes, dans peu d'années ce sera bien autre chose ! Pour peu que rélectricité s'en mêle... Mais je ne veux rien inventer.

Voilà, sans compter les canons rayés, les balles explosibles et autres menus agréments, les trouvailles de notre siècle.

Maismalgré mon envie bien arrêtée d'aller toujoursen avant, je suis forcé de reconnaître qu'il n'est pas que de courir pour arriver. Le lièvre de la fable courut de bonne sorte; mais la tortue fit mieux ; elle arriva. Et quoi qu'il m'en coûte de me laisser faire la leçon par le vieux fabuliste, je conviens qu'il a du bon quelquefois.

Je vous avouerai môme en confidence quelques tribulations (juc j'ai essuyées à Tendroit du progrès, el que je suis de-

kJDTimaia- 1 ft. %a»!Uiii.

Pour aûa ute « Jiiiu bi» àîiSL:»-je. i a"«t W ifK Ws

déoiMifnit A^^ JI4C: ée dnfonaft nL-c^nrasw a&t tàe aie doooer le jbiâXj sî ft n'y T0)«a^ji2i p«i:s okîî-a^np. d^adattrer k npidde ifei attires. XdEâîs c^a t^j^sib être ctxiiiae m paysans qa'oe tojI Le ly.s »les cb^snos de fer sttîn^ des y^ux kscoDTûê qûdiàpiàrasâeatetsedire: ccMUieAsnianrlifiil!

Tai été ^]ek|iie peu troubi<^ dans mes adaûratiODS.

Uo jour yenlendis parler d'ooe simplificabOD de la mttsiqiie. d'UDe mélbode exp^tiTe. Plus de dièses oi de bémols, plus de tons* plus de ces bataiiioDS de doubles-croches qui dansent deyant les yeux : rieu que des chiffres, de simples chiffres^ la musique mise à la portée du plus oHxleste additionneur. J'étais fou de joie quoique peu additionneur de mon état. Pour peu qu'on eût ajouté que cette méthode donnait de la voix à qui n'en a pas, j'aurais proposé l'apothéose des inventeurs. Je m'empresse de dépouiller la routine, je me régiMiéi» par le chiffre, et m'aperçois chemin faisant qu'au lieu de faire sauler le cheval, c^s messieurs suppriment la barrière. Beau miracle !

Je reviens aux doubles -croches.

Un autre jour, (je commençais à me délier des nu^thode» expéditives) j'écoutais une musique Sax, et médisais on moimême qu'il serait difficile d'imaginer des inslrumenls plu» secs, plus mornes, plus monotones, plus plais. Je di^plorai» l'exil des ophicléïdes, des bassons, en un mot de tout lo rococo. a II ne reste plus qu'a bannir aussi des orchcslros tout ce quin'estpasSax,souspréloxte qu'il faut dos anniJoH pour former un instrumentiste. Mettez donc des pistons au violon,

au violoiicello. Eu iroii mois, tous les goujats eu joneronl; loiit le luoiitk auraremhouchure! » Il paraît quo je parlais tout haut, car un de mes voisins Haxoinancs se [inl do querelle avec iriui, et prétendait nie tuer pour me prouver l*excelleuco des Sax* Cela ue m'aurait pas couvai ncu ; mais la méthode expéditive de dénioustratiou que voulait employer mou doux voisin, me mit encore pins en déÛunce contre Unile espèce de milhode expéditive.

A quelque temps de là, je voyais s'étaler sur tous les murs des affiches de méthodes expéditives pour baccalauréat. Je savais si bien qu'en penser iine je riais de tout cœur. Sur le dos de certain édifice s\'*taiinitil(inné rendez-vous troi^ ou quatre de ces amionces ; Dkcour^ lalincn trois mok, mccès infttiliilde^ alïsolumetit coin me la pommade pour faire pousser les cheveux sur les crânes fesjdas dénudés, i?réparalmi an complet, [au scindé et an resireini^ on ne paie qiiapté$ iéreption, Cûuimecbc^ Bill)0(pict: on ne paie qn*en sortant, La troisième : rallicheur rougissait en la collant ! Uaccalau-réats et Licenciais ? Le tout en trois mois, garanti bon teint. SiTÉtat refuse des parchemins, la maison se charge de fournira ses frais et dépens la peau d'àne pour en faire! Et je riais si fort qu'un monsieur s'arrêta. Je ne m'arrêtais pas. Si bien que j'entamai avec lui une discussion sérieuse, où je lui disais qu'on tuait les éludes; qu'on brevetait l'ignorance, qu'on rabaissait les sciences afin d'y pouvoir atteindre ; qa i' était imprudent de négliger la précaution que prend le charlatan de Lafontaine quand il demande dix ans pour mettre son baudet sur les bancs ; qu'a tout le moins, il faudrait savoir assez de français pour en mettre un peu sur les atiiches.

Page 1