‹ Les arristes; comédie en quatre actesChapitre 15 sur 57 · LA VALADE ET GRIVELLES · texte numérisé non relu

LA VALADE ET GRIVELLES

Juste !

DE FRADETTES.

Alors, ayez donc le courage et l'audace d'aller jusqu'au bout. Et Touraille avouera que pour devenir mandataire du peuple, il est prêt à renier son passé, prêt à jouer à ce peuple tous les airs capables de flatter ses passions et d'allumer ses haines. Bêchereau proclamera que la réputation, même la gloire, peuvent s'acheter comme une denrée d'épicerie et qu'il saura organiser les réclames, les marchandages pour se faire un nom illustre, ou simplement productif. Vaudreuil distinguera entre deux espèces de fonctionnaires, ceux qui attendent leur avancement de l'équité — et n'en reçoivent jamais — et ceux, plus malins, dont il veut être, qui combinent les intrigues, les influences et même les dénonciations, pour s'attribuer la place, le traitement et la croix des autres ! (Se tournant vers Montpaze, La Valade

et Grkelles.) Enfin, vous trois, dont la situation est d'être fils unique, vous avouerez que le vrai moyen de reconquérir d'un seul coup la fortune, tarie par des ancêtres oisifs, est de réussir le mariage copieusement doré, sans s'inquiéter d'où vient l'argent, pourvu qu'il arrive dans votre poche et vous donne l'entière faculté de jouissances n'ayant d'autres limites que la satiété... ou l'hygiène !

DE MONTPAZE.

Mon Dieu! supprimez de cette tirade, les exagérations de rhétorique, j'accepte le reste... il faut être de sou temps.

Pratique, en somme.

BÊGHEREAU.

Dame, puisqu'il n'y a pas d'autre levier.

SARTRAY.

Pas d'autre, en restant ici, dans un pays trop touiïu en hommes et en cerveaux ; c'est possible ; aussi les courageux, les indépendants et les fiers sont-ils obligés d'en sortir.

DE FRADETTES, sc levaîit très animé.

Eh ! bien je proteste contre vous tous. Certes, il y a de par le monde, beaucoup trop d'égoïstes, d'hy-

pocrites, de riches sans vertu et de puissants sans scrupules, mais je piétends aussi qu'il reste des braves gens, que tous l^s hommes ne sont pas tarés et toutes les femmes perdues ; qu'il en est beaucoup suivant silencieusement la ligne droite, sans faire de leurs épreuves un prétexte de défaillance ou un grief de révolution, et, mettant encore, par dessus leur intérêt, le témoignage de la conscience !

VAUDREUiL, ironique.

Oh ! oh ! la conscience !

DE FRADEITES.

Et je prétends même que pour la simple défense du droit à la vie — la seule chose nécessaire après tout — il suffît d'un travail et d'une volonté opiniâtres. 11 n'est pas possible que de telles valeurs restent impuissantes, car enfin, la nation n'est pas tout entière pourrie, si vile que soit l'écume argentée qui monte à sa surface !

Mon cher, que vous grimpiez d'une façon ou d'une autre, il faut toujours grimper. Que votre échelle soit faite de tels ou tels matériaux, il faut toujours une échelle et ensuite, pour l'appuyer, quelque chose de solide. Or, les vieux murs s'é-

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croulent ; une seule muraille d'architecture moderne est bien debout; la muraille d'argent I Quoi que vous fassiez, vous devez y prendre un point d'appui ; autrement, bien que bon ouvrier, et avec les meilleures intentions du monde, en vous appuyant sur des chimères d'idéal et de vertu, c'est la chute inévitable, avec les reins cassés.

DE FRADETTES.

Si on admettait la comparaison, ce serait la fin de tout.

DE MONÏPAZE.

Bah! après nous le déluge!

SARTRAY.

S'il attend jusque là !

DE FRADETTES.

Allons, le sort en est jeté, vous serez les frelons de la ruche à miel.

DE MONTPAZE.

Vous dites?

Une comparaison en vaut une autre. Avez-vous vu de ces ruches merveilleuses où chaque abeille concourt à l'édifice commun, chacune apportant son butin pour ajouter au rayon de miel ? Pourtant,

dans cette cité si prodigieusement ouvrière, il est quelques individus, qui, sans rien faire, profitent du travail des autres : ce sont les frelons. Ils emplissent l'air de leur bourdonnante personne, se posent sur les fleurs, non pas pour en extraire le suc, mais pour en respirer le parfum et vivre grassement sur la richesse accumulée. Comme vous ne voulez pas être les abeilles de la société, c'est donc que vous en resterez. . .

BÊCHEREAU.

... Les frelons?... soit!... et je tiens, moi, que nous en serons les plus habiles ; tandis que les ((faiseurs de prêche» apprendront peut être, à leurs dépens, la vérité d'un avis très précieux à observer dans le voisinage des mouches à miel : (( qui s'y frotte, s'y pique ! »

DE FRADETTES, tvès SCC.

Je ne crains le venin de personne !

LA VALADE, poiiv chaiigev de conversation.

Là-dessus, je propose d'aller retrouver de très intéressantes jeunes filles qui se passent trop facilement de nous.

GRIVELLES.

La Valade réclame son élément.

VAUDREUIL

Vous savez qu'il est étonnant comme annuaire matrimonial ?

TOURAILLE.

C'est vrai! Au ftdt, vous qui savez tout, comment s'appelle donc une 1res jolie et blonde jeune fille qui était là tout à l'heure et qu'on voit rarement ici ?

LA VALADE

M^^e Marcelle de Gesvres.

Une orpheline.

BÊGHEIIEAU.

TOURAILLE.

Et quoi encore?

DE FRADETTES, très séHeux.

Je peux vous donner le renseignement, Touraille; Mlle de Gesvres est d'une famille de haute honorabilité, liée depuis fort longtemps avec la mienne. Elle perdit de bonne heure son père et sa mère et fut recueillie par sa tante, M"^*^ de Nervieux. J'ajoute que j'ai pour elle une très profonde estime.

TOURAILLE, fvoid.

Ma question n'était pas faite pour y porter atteinte.

grivi:lles.

Allons nous en, messieurs, nous scandalisons Fradettes.

DE MOMPAZE, (ï Fnidcties, avant de sortir. Mon bon, une chose manque au couronnement de votre doctrine : c'est un mariage d'amour : songez y... songez-y sérieusement!

{Dr Montpaze, Touraille, Bêchercau, Grivelles, Vaudrcuil, La Valade gagnent la porte du jardin en causant et en riant.)

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