DE FRADETTES, CHRISTI\NE
CHRisTiANE, apvès uu sUeuce, le regardant. Pourquoi ne pas souffrir tout haut, même quand je suis là?... Ne vous ai-je pas assez prouvé que j'étais votre amie ?
DE FRADETTES, amer.
Ce que je souffre, Madame, n'intéresse que moi !
CHRISTIANE
Alors, vous le faites trop voir! Je ne parle pas seulement de ce soir où tout le monde remarque votre attitude ; mais depuis des mois, j'ai senti monter en vous la rancune douloureuse, la colère...
DE FRADETTES, éclatant.
Ah! oui !... Je suis las d'être le témoinjmpuissant de chaque jour, je m'insurge à la fin contre la puissance de dissolution que représentent votre milieu, vos idées, votre formidable argent, contre le rôle criminel que cet argent joue toujours lorsqu'on n'en fait, comme vous, qu'un instrument et une arme !
CHRISTIANE
Vous vous cabrez contre le triomphe d'aujourd'hui ?
DE FRADETTES.
Dont VOUS avez tort de faire une provocation.
CHRISTIANE
Ce n'est pas à nous qu'il faut vous en prendre.
DE FRADETTES.
Et à qui donc ?
CHRISTIANE
A votre être suprême, — s'il en est un, comme vous le croyez, — qui nous a tous soumis à la loi du plus fort I
DE FRADETTES.
C'est en révolte contre lui que les plus audacieux, et non les plus forts, en écrasent ceux qui ont gardé l'entrave d'une morale !
Au lieu de la subir, devenez-en le maître !
DE FRADETTES.
Vous étiez encore jeune fille, quand, pour la première fois, avec cette formule, vous avez essayé auprès de moi, une séduction et une menace!... Mais, depuis, puisque vous m'avez si bien observé, vous avez pu voir que les épreuves, quelles qu'elles soient, ne diminuaient chez moi ni la volonté, ni le caractère !
GHRISTIANE.
Vous répondez toujours de l'avenir?
DE FRADETTES.
Oui, j'en répoads toujours! Parce que j'ai gardé le culte d'un idéal et que j'ai aimé, que j'aime Marcelle jusqu'au culte de l'amour. Ma seule grande faute, c'est d'avoir, une fois, mal compris le véritable intérêt de cet amour. Malgré le chagrin qu'il y aurait eu pour ma femme à renoncer à tout espoir de vie brillante, je ne devais pas lui céder, je ne devais pas, par dévouement à ce que je croyais son bonheur, la laisser pénétrer dans un monde dont elle n'aurait dû faire partie à aucun titre. J'ai eu tort... je me suis trompé.
CHRISÏIANE.
Plus que vous ne pensez !
DE FRADETTES.
Ça signifie?
GHRISTIANE.
J'ai songé bien souvent à ce que serait pour vous la. faillite de ce culte auquel vous avez tout subordonné, et si vous aviez eu en moi pleine confiance je vous aurais dit...
DE FRADETTES.
Parlez-moi en dehors de toute insinuation, voulez-vous ? Vous avez cherché celte conversation, ce tête à-tête, il est clair que vous avez quelque chose à dire... dites-le!...
CHRISTIANE
Je ne me suis décidée qu'à regret, très hésitante, à cette conversation que j'ai cherchée en effet. Mais je ne voudrais pas que vous vous mépreniez sur le mobile qui me fait agir... Je suis si loin d'une pensée d'inimitié contre vous !
DE FRADETTES.
Me voilà bien prévenu que la chose est grave. De quoi s'agit-il? De Marcelle?...
CHRISTIANE
Oui.
DE FRADETTES.
Et qu'avez-vous à in'apprendre d'elle? une imprudence? une légèreté? que d'ailleurs j'ai déjà pressenties, à sa nervosité, à son inquiétude !.. (Voi/ant que Christiane ne répond pas.) Non? Alors c'est... davantage?... Eufin parlez!... Quand on dénonce il faut aller jusqu'au bout!
CHRISTIANE
Je ne dénonce pas... j'avertis... Votre femme, eu effet, a commis la légèreté... de trop écouter mon mari...
DE FRADETTES.
Votre mari?
CHRISTIANE
... Et l'imprudence de se mettre vis-à-vis de lui dans une dépendance d'argent...
DE FRADETTES, Vloleut .
Qu'est-ce que vous dites?
CHRISTIANE
La légèreté est devenue une faute, et l'imprudence d'argent une dette, que la faute a payée !
DE FRADETTES, veste uïi instant comme étourdi, puis marchant sur elle, la regardant dans les yeux.
Vous mentez !
CHRISTIANE, deboul^ lui tenant tête.
Non. .. j'ai les preuves !
DE FRADETTES, lui sttisissant viokmmcnt les bras. Quelles preuves? Quoi?... Est-ce qu'on a les preuves de ça?... Il ne vous reste même pas conscience de ce que votre acte a d'odieux et de lâche!
Mais quoi que vous fassiez, je vous le répète, vous ne me briserez pas!... Vous n'avez que l'énergie du mal poussée jusqu'à la passion !
CHRISTIAN E
Oui, la passion... pour vous!
DE FRADETTES.
La passion pour moi! Allons donc! Vous l'avouez enfin ! Une seule fois vous aviez failli vous Iraliir !... La passion, pour moi !... C'est ça le moyen et le prétexte de votre haine monstrueuse contre votre mari et contre Marcelle?
CHRISTIANE
Ce n'est pas le prétexte, puisqu'il y a quatre ans j'ai été la première à vous le dire, quand vous étiez libre, et que personne n'était enlre vous et moi !
DE FRADETTES.
Mais, depuis, entre vous et moi il y a un obstacle!... et ce que vous faites aujourd'hui n'est plus de Vamour... c'est de la revanche !
CHRISTIANE
Je vous jure que vous aime profondément... brutalement peut-être, mais j'ai les passions que m'ont faites mon origine et ma race d'aventure ! Cela vous
paraît odieux, trop violent pour les préjugés, pour l'hypocrisie de ceux de votre race à vous... Il ne faut ni me comparer, ni me juger, je suis au-dessus ou au-dessous, mais dans la logique de ma nature et de toutes mes forces, j'aime !
DE FRADETTES.
Et logiquement aussi vous avez pensé qu'en me mettant... tout à coup en présence de l'irréparable, je plierais? Mais d'ailleurs quoi?... quel irréparable ?. . . Est-ce que j'ai à discuter ce qui est im possible... et faux!... 11 est trop évident que dominée par de tels instincts, vous avez inventé ou dénaturé je ne sais quelles apparences, et que je n'ai pas à vous croire.
CHRISTIANE
Je vous le répète. .. j'ai les preuves.
DE FRADETTES, UTi instant incertain.
Des choses que vous avez vues?... Vues, n'est-ce pas?
CHRISTIANE
Oui... vues... et que vous pourrez voir aussi si vous voulez faire ce que je vous dirai et quand je vous le dirai ?
DE FRADETTES fait quelques pas,
sans répondre, troublé par l' assurance de Christiane.
Puis venant en face d'elle.
C'est bien, allez. Je vous écoute.
CHRISTIANE
Si, au lieu de vivre orgueilleusement cantonné dans votre travail, vous aviez été plus souvent de nos réunions, et surtout de nos plaisirs, vous auriez connu une Marcelle tout autre que celle de l'intimité conjugale. Son attitude avec mon mari était devenue trop singulière pour que, tout de suite, ces soupçons, que vous ne pouviez pas avoir, ne me soient pas venus. J'ai observé et j'ai cherché. Un hasard m'a fait découvrir il y a quelques mois dans la comptabilité de la maison un compte courant au nom de M™e de Fradettes,
DE FRADETTES, écrasé.
Au nom de ma femme ?
CHRISTIANE
Parfaitement! Un compte assez fort d'opérations et de prêts qu'une seule personne avait le droit d'autoriser et le moyen de solder. Il y a trois semaines encore le débit en était de 145.000 francs; — aujourd'hui, le débit n'existe plus!... Vous pourrez le vérifier vous-même !
DE FRADETTKS.
Et c'est de ça que vous concluez ? . .
CHRISTIANE
Il y a un mois mon mari a loué un petit Ijôlel très discrètement situé, à une adresse que je connais, et où il se rencontre avec votre femme. Concluez vousmême !
UE FRADETTES.
Non, non, non!... même devant l'évidence, je ne pourrai pas croire!... jamais!... Que Marcelle ait été coupable de légèreté, d'imprudence, d'une folie d'argent même, j'admets... j'explique presque, après tout, c'est ma faute!... mais qu'elle se soit donnée, qu'elle ait fait ce marché, qu'elle soit descendue à cette boue..., non, non, ça c'est de vous, mais pas d'elle!
Je n'avance que des chiffres et des faits ! . . .
DE FRADETTES.
Oh! des faits!...
CHRISTIANE
Puisque j'offre de vous les montrer?... Pourquoi donc, ce soir, mon mari a-t-il donné des ordres pour que nous rentrions tous demain à Paris, après vous
avoir demandé, à vous, de rester deux jours ici, seul? — Eli! oui, seul, puisque votre femme nous accompagne!... Le prétexte donné, c'est votre présence nécessaire pour les affaires de l'usine, mais la raison cachée, c'est le rendez-vous pris entre eux deux précisément pour demain, à Paris... le rendezvous concerté ici-même, tout à l'heure, dans un aparté d'une minute, que vous avez failli remarquer. Si vous tenez à l'évidence des faits, prenez-en le moyen, partez après nous... vous me retrouverez à deux heures chez M"'*= d'Allèves!...
DE FRADEÏTES.
Ah! chez M'"^ d'Allèves,... qui sait, naturellement?... qui vous aide peut être?
CHRISTIANE
M""^ d'Allèves est une amie sûre chez qui nous pouvons nous retrouver sans qu'on le sache...
DE FRADETTES, violent.
...Et de chez elle, n'est-ce pas, c'est vous-même qui me mèneriez?... Non... non... faire cette œuvre d'espion avec vous quand j'ai, malgré tout, la conviction que vous mentez!... non, je ne peux pas... je ne veux pas!...
CHRISTIANE
Très bien; mais, quand on sait, ne pas vouloir regarder... c'est...
DE FRADEïTEs, voyaut Marcelk approcher.
Taisez-vous ! Marcelle ! ... Je vais bien voir. . .
CHRISTIANE, remontant.
Prenez garde!... Si elle soupçonne quoi que ce soit... vous ne pourrez jamais plus avoir la preuve !