Suétone. « Auguste
Tibère fil disparaître de la même façon les derniers membres de la famille d’Auguste.
En lisant le récit de la maladie de Germanicus dont la mort fut l’œuvre de Bison, ne sommes-nous pas tentés de faire un rapprochement avec les procédés criminels des Borgia, de la Brinvilliers, et de nos jours avec les faits qui ont souvent défrayé la chronique des tribunaux et dont l’arsenic était l’instrument.
Si nous faisons un pas de plus, nous nous trouvons à la cour du monstrueux Néron, qui entretint au palais la fameuse Locuste dont il usait si fréquemment des services. Nous ne parlerons pas des méfaits de cette empoisonneuse, que le génie de Tacite a illustrés par des pages si vivantes. Qu’il nous suffise de citer la mort retentissante de Claude et deBritannicus.
Une question se pose ici, la seule qui nous intéresse dans ce travail : quel était l’agent qui servait à perpétrer tous ces crimes?
Quelle part doit revenir à l’arsenic ?
Nous ne serons probablement jamais exactement fixés sur ce point. Néanmoins de l’examen des faits nous pouvons tirer quelques conclusions. Flandin dans l’introduction à son Traité des poisons nous dit que Dioscoride est le premier auteur qui nous parle avec précision de l’arsenic sous forme de sandaraque et d’orpiment et il nous fait remarquer que cet auteur vivait au temps d’Auguste. Toujours d’après Flandin, il nous faut arriver jusqu’au vie siècle de l’ère chrétienne pour trouver dans Aetius, Oribase
et Paul d’Egine quelques indications qui se rapportent à l’arsenic brûlé (Aetius), qui est l’acide arsénieux. Et il ajoute : « Locuste qui vit sous Néron,
« appartient au ier siècle de l’ère chrétienne ; elle n’a « donc point connu, ou du moins très vraisemblable- « ment, ce qu’on ne trouve pas dans les écrits de « ceux qui l’ont précédée : dans le poème de Nican- « dre, dans le grand ouvrage deDioscoride ».
En suivant le même raisonnement nous pourrions ajouter que Pison sous Tibère devait à plus forte raison ignorer l’arsenic. Or nous voyons mourir Germanicus sous l’action d’un poison lent qui lui échappe, mais qu’il soupçonne.
Ce procédé de mort lente, du moins pour ce qui nous est parfaitement connu, a été employé en Italie sous les Borgia, dont la Tophana seconde Locuste sembla hériter des secrets. Plus tard, vers le milieu du xviie siècle, le même procédé servit à la marquise de Brinvilliers et à toutes les empoisonneuses de profession qui pullulèrent à cette époque.
Et tous ces artistes dans l’art de donner la mort se servirent du même toxique, dont l’acide arsénieux était la base ; que les préparations fussent la cantarella, l’aqua Toffana, ou la poudre à succession.
Cet argument appuyé sur l’identité du procédé ne serait pas d’un grand poids si on ne lui en joignait un autre. Les Egyptiens et les peuples de la Grèce qui usaient de la plus grande discrétion quand ils parlaient de poisons ont certainement connu l’arsenic puisque dans les vieux papyrus il est déjà ques-
tion de la pierre « sopt » (i)qui pourrait bien être du sulfure d’arsenic. D’autre part dans les premiers ouvrages des alchimistes qui nous sont parvenus et que Berthelot a traduits et commentés il est ouvertement question soit de l’arsenic sublimé, soit de l’arsenic brûlé, soit de l'alun (dans le sens d’arsenic blanc, où ce terme était souvent employé par les alchimistes), termes qui désignaient apparemment l’acide arsénieux.
D’autre part il est bien probable que les empoisonneurs, du moins dans l'antiquité, n’ont pas cherché dans les traités scientifiques des procédés pour l’exercice de leur profession.
Tibère et Néron devaient favoriser par tous les moyens le perfectionnement de l’art des poisons et rien ne s’opposait à ce que leurs protégés pussent puiser dans les éléments étrangers de Rome, venus de tous les points de l’empire, des secrets de recettes arrachées aux traditions de la vieille Egypte ou d’ailleurs.
Sans doute, ces arguments n’ont pas une valeur absolue, mais ils nous semblent néanmoins dignes d’être pris en considération, surtout si l’on considère une époque où si peu de faits précis nous sont parvenus, en ce qui touche la science des poisons et les sciences naturelles en général.
Si nous avons quelquefois empiété sur le domaine historique de la toxicologie, qui semble assez loin
i. Papyrus médical de Berlin.
du sujet que nous nous sommes proposés d’étudier, c’est que nous avons voulu chercher à fixer autant qu’il nous était possible le début de l’emploi de l’acide arsénieux. Du reste, quand on étudie un médicament, comment éviter de parler du poison, si est vrai ce mot : Venena restituant sanitatem et médicamenta veneuis sola dosi differunt.
Il nous faut arriver à Pline pour entendre parler
de l’arsenic scientifiquement à Rome, et la traduction intégrale nous semble préférable à tout autre commentaire.
Celle-ci est celle d’Antoine de Pinet en i6i5.
« Si faut-il noter qu’on trouve de cet arsenic rouge es mines d’or et es mines d’argent et que le plus roux est le meilleur et celui qui est fort pesant et net et aisé à esmier. 11 est mundisicatif, astringent et chaud et fort corrosif, aussi le plus qu’on s’en sert, c'est es médicamens corrosifs. »
« Enduit avec vin aigre, il revest de poil les places qui en sont dénuées par la pelade. Item on le fai et entrer es médicamens ordonnez pour les yeux et tient-on qu'il est fort propre à mundifier le gosier, le prenant avec miel, rendant par ce moyen la voix claire et bien tonnante. Prins en bolus avec tourmentine il sert en médecine fort alègre à la toux, et à ceux qui ont courte haleine : inesmes on tient que son parfun faict avec de cèdre est bon à ce que dessus. Quant à l’orpin jaune, il est de même matière que l’orpin rouge. Le bon orpin a un jaune plus vif que l’or : mais celui qui est comme blaffard et qui
retire quasi à l’orpin rouge est estimé le moindre, il y a encore une tierce espèce d’orpin qui a une couleur dorée tirant sur l’orpin rouge. .L’orpin blaffard et ce dernier sont écailleux, mais le bon orpin est sec et pur et se fend droiteinent selon que la veine va. L’orpin jaune a les mêmes propriétés que le rouge hormis qu’il est plus âcre : aussi en use-ton es cautères potentiels et es dépilatoires. Il sert pareillement aux carnositez et apostumes qui viennent es racines des ongles et aux excroissances de chair qui viennent es naseaux et généralement à toutes excroissances. Toutefois il est beaucoup meilleur estant calciné. Et de faict la vraye marque pour cognoitre qu’il est assez cuit pour l’employer en médecine est dès qu’il change de couleur. » (i).
Pline ne nous apprend là que ce que nous avaient déjà appris Dioscoride et Galien, qu’il n’a fait que copier.
Celse, dont nous allons reproduire les formules, imitera en les modifiant quelque peu celles des auteurs grecs qui l’ont inspiré. Gomme chez ces derniers, c’est toujours les applications externes qu’il aura en vue.
Dans son livre, De re medica , il nous donne avant de formuler quelques aperçus sur les propriétés générales des corps qu’il emploie.
Au chapitre V, « Des Détersifs » (Qu œ purgent), nous lisons : « Les détersifs sont le vert de gris, Yor-
i. Pline, livre XXXIV, ch. XVIII.
piment, les batlitures de cuivre, la pierre ponce,
l’iris, etc. »
Au chapitre VI, « Des Rongeants» (Quœ rodant) : « Les rongeants sont l’alun liquide, surtout le rond, le vert de gris, lesbattitures de cuivre, le cuivre brûlé, la scindaraque, le minium... Y orpiment, la chaux, la graine d’ache, etc. »
Au chapitre VII « Des Corrosifs » ( Quœ excedant corpus) : « Les corrosifs sont le suc d’acacia, la chrysocolle, le diphryge... Y orpiment, la ciguë, la sandaraque, etc. »
Au chapitre VIII, « Des Caustiques » ( Quœ adurant) : « Les caustiques sont Y orpiment, le noir de cordonnier, le papier brûlé, la fiente de lézard et d’hirondelles... la sandaraque, etc. »
Au chapitre IX, « Des escharrotiques » ( Quœcrus tas ulceribus inducant) : « Ces mêmes remèdes produisent pour la plupart des eschares sur les ulcères, comme si on les cautérisait avec du feu, notamment le calcitis, surtout bouilli, la fleur de cuivre, Y orpiment. »
Au chapitre XVJ1I, on trouve : Malagme de Chrysippe contre les douleurs articulaires.
Résine liquide Sandaraque .
Poivre . . . )
Au chapitre XXII, on trouve une mixture sèche
pour la pourriture des chairs.
Ecume d’argent . P.) — (. VI
Corne de bœuf brûlée .... P.) — (. XII
Vin
Huile de myrte
^ ââ III cyathes
On produit plus énergiquement le même effet et de plus une cautérisation, à l’aide de l’orpiment mêlé au chalcitis.
Composition de Follas
Follas mêlait :
Papyrus à écrire brûlé . .
Sandaraque .......
Chaux .
Orpiment .
^ ââ P.) — (.1 j ââ p.) — (. ii
Composition pour les flux de sang
S’il s’écoule du sang de la membrane qui est sur le cer¬
veau, on la saupoudre d’un jaune d’œuf brûlé et pilé. Si l’hémorragie a sa source autre part on mêle :
Orpiment . )
Battitures de cuivre ... )
Sandaraque .
Marbre cuit .
ââ P.) — (. I