Gilbert. Essai sur les poisons
A l’exemple d’Hippocrate, Pline et Galien se défendent de la pensée d’écrire sur les poisons. Ils nomment néanmoins l’un et l’autre « ceux qui ont touché trop curieusement à ces matières » dit Pline, « ce sont Horus Mendesius, Orphée, Héliodore le poète, Aratus et d’autres encore dont les noms sont célèbres, mais ajoutent-ils, les livres de ces auteurs se sont perdus ». Il est plus probable qu’ils contenaient un enseignement dangereux et qu’ils furent détruits à cause de la crainte qu’ils inspiraient.
Somme toute, si l’arsenic était employé dans l’antiquité que nous connaissons, il en était bien rarement question, et il nous faut réellement armer jusqu’à Hippocrate pour entendre parler de ce corps dans la langue médicale. On le considère habituellement comme le premier médecin ayant employé et préconisé l’arsenic à l’intérieur, si toutefois on peut considérer les fumigations comme des traitements internes. Mais c’est là une opinion erronée. En effet, en i865, M. Dabry dans un travail sur la médecine des Chinois, nous donne plusieurs formules tirées du fameux traité Nuei-King qui fut publié en 263 avant Jésus-Christ sous l’empereur Houang-Ty et dont nous possédons encore de nombreux fragments.
Voici des pilules qui étaient employées pour combattre les fièvres rebelles :
i° Py-choang (sulfure jaune d’ars.) Q. S. Mettre le sulfure jaune d’arsenic sur le feu dans un vase en fonte ; retirer dès qu’il n’y aura plus de fumée ; réduire en poudre ; ajouter un peu d’huile de lioang-hoâ (graines de carthamus tinctorius) ; chauffer et faire des pilules de la grosseur d’un petit pois.
2° Pa-Teon-Tsé (semences de croton tiglium) : y grammes.
Py choang (suif, jaune d’ars.) : 1 gr. 47 .
Hiong-Hôang (suif, rouge d’ars.) ; 3 gr. 68.
Préparer comme le remède précédent et prendre chaque fois une pilule de o gr. 36. Ce remède était employé dans les fièvres rebelles et pernicieuses.
Les Chinois tiraient surtout l’orpiment de la Tartarie, le Chan-siet le Yun-Nan.
Avec le sulfure rouge ils faisaient surtout de petites tasses qui étaient encore employées, nous dit Dabry dans son travail, en 1860, contre les fièvres intermittentes rebelles. Pour cela on emplissait d’une infusion de thé les tasses en Hiong-hoang et après qu’elle y avait séjourné vingt-quatre heures les malades buvaient cette infusion. Ces tasses pouvaient ainsi servir indéfiniment. L’auteur du recueil ne nous dit pas si l’action thérapeutique était importante ; apparemment elle devait être plutôt restreinte. Hippocrate avait donc bien été précédé, à son insu il est vrai, car il n’avait pas dû vraisemblablement s’inspirer des travaux chinois qui avaient précédé son œuvre. Du reste sa façon de prescrire est toute différente et à part les fumigations ordonnées dans le catarrhe chronique des bronches, au moyen de P orpiment, il ne nous a laissé que les formules suivantes :
Kcirihon mou
Ellelore noir. . .
Sandaraque . . .
Squames de cuivre Plomb brûlé . . .
Soufre .
Arsenic. .....
Cantharides . . .
Mettre de chaque chose dans la proportion de l’effet que l’on veut obtenir et s’en servir après l’avoir mélangée avec de l’huile de cèdre.
Karikon sec
Arsenic . ( pp
Ellébore . \ . . . ^
Le nom de Karikon dont on retrouve les formules dans le chapitre « Des Ulcères », vient probablement
de ce que ce médicament était usité en Carie : On
l’employait en application dans les ulcères invétérés.
Après Hippocrate, le célèbre médecin Asclépiade de Prusias employa l’orpiment dans le traitement du rhumatisme cent ans avant Jésus-Christ, si nous en croyons M. Imbert Gourbeyre cité dans la thèse de Picot en i863. Peut-être trouverions-nous la formule de sa préparation dans le livre qu'il envoya au roi Mithridate, qui devant son universelle renommée l’avait prié de se rendre à sa cour. De toutes façons, ce remède fut oublié, et il nous faudra aller jusqu’en 1859, où Regbie nous citera des ca§ de guérison de rhumatisme chronique parla liqueur de Fowler(//i Journal médical d'Edimbourg).
C’est Dioscoride que l’on considère, mais à tort, comme nous l’avons vu, comme le premier maître de l’antiquité qui ait couramment employé l’arsenic à
l’intérieur. Ce qui est certain c’est qu’il a fait école, puisque aujourd’hui encore nous nous servons d’une préparation qui porte son nom.
Nous ne pouvons mieux faire que de citer Mattiole qui en i65o a traduit et commenté l’œuvre de Dioscoride. Au chapitre LXXXI, Livre V, de la Matière Thérapeutique nous lisons :
« L’orpiment et la sandaraque croissent en une « même mine. Le meilleur orpiment est coûteux et « de couleur d’or et n’a point d’autre matière mêlée « parmi et se fond comme par écailles. Tel est celui « qui croit en Mysie d’Hellesponte. Il y en a de deux « espèces, dont l’une est celle que dessus. Mais l’autre « est faite à mode de gland (fîaXavoei&sç) étant jaunâtre « et de couleur de sandaraque. On l’apporte en petits « morceaux de Ponte et de Cappadoce, et est estimé « le second en bonté. On le brûle en un pot de terre « qui n’a point servi et feu de charbon, jusques à ce « qu’il s’enflambe et change de couleur. Puis on le « met raffroidir et le réduit-on en poudre. Il est « astringent et corrosif. Appliqué il fait venir escar- « res avec un brûlement et mordication violente ; il « résout les excroissances de la chair et fait tomber « le poil. y>
« Ghap. LXXXI (Liv. V) : — La meilleure sandara- « que est celle qui est rousse et de haute couleur et « qui n’a point d’autre matière mêlée parmi : ains est « pure, fraille, de couleur de cinabre et sentant le « souffre. Elle est aussi brûlante et àmesmes proprié- « tez que l’orpiment. Incorporée en résine, elle fait « renaître le poil tombé par la pelade : et avecque
« poix elle faict tomber les ongles roigneuses et rahot- « teuses. Enduite avec huyle elle est fort bonne à « faire mourir les poulx et avecque gresse elle resoult « toutes petites apostumes. Avecque huyle rosat elle « est bonne aux ulcères du nez et de la bouche et aux « bribes et eschambouillures et aux apostumes et « crevasses du fondement. On l’ordonne avecque vin <( miellé à ceux qui crachent pourry. On reçoit son « parfum avecque de résine, par un tuyau contre des « toux invétérées. Prinse à dose d’électuaire avec- « que miel, elle éclaircit la voix. Incorporée avecque a résine et prinse à mode de pilules elle est fort « bonne à ceux qui ont courte haleine ».
Enfin au livre VI, ch. XXIX, du même ouvrage, où il traite des poisons, voici ce qu’il nous dit :
De la sandaraque et de V orpiment . — Des breu-
vages contenant de la sandaraque ou de l’orpiment déterminent de violentes douleurs d’entrailles en produisant de larges érosions (et intestina cum vehementi erosione excruciant). Voici le remède de ce mal. Il faut absorber une décoction de semences de lin ou de fruits de l’herbe de Tragus ( fructus tragiherbœ ), ou du lait d’Oriza (orizœ lac), avec de l’eau en abondance.
Et Mattiole, le traducteur cité plus haut, nous résume ainsi la médication arsenicale dans l’œuvre de Dioscoride.
(( Contre les poulpes du nez et les noli me tangere : « Sandaraque appliquée avec huyle rosat.
<( Pour chancres et ulcères du nez : Sandaraque « minérale appliquée avec huyle rosat.
« Pour ceux qui ont courte haleine : Sandaraque « minérale prise en pilules.
<( Contre la toux : Parfum de sandaraque et de « résine tiré par un tuyau.
« Pour ceux qui crachent pourry : Sandaraque « prise en vin miellé.
« Pour les apostumes du fondement, autrement mal « Saint-Fiacre : Sandaraque réduite avec huyle rosat.
« Pour faire tomber les ongles rabotleuses : San- « daraque appliquée avec poix.
« Pour les furoncles ou petites apostumes : San- « daraque appliquée avec graisse.
« Contre la pelade : Sandaraque réduite avec résine.
« Pour faire tomber le poil : Orpiment demi réduit.
« Pour faire mourir poulx et les lendes : Sandara- « que appliquée avec huyle ».
Comme nous le voyons par le formulaire ci-dessus, la médication arsenicale chez Dioscoride était surtout externe, et c’était toujours l’action caustique des sulfures qui était en usage. Seules les affections pulmonaires chroniques étaient susceptibles du traitement interne et déjà, sans qu’il soit particulièrement nommé, c’est à l’arsenic blanc qu’on a affaire puisqu’on brûlait la sandaraque, donec mutet colo rem .
Nous arrivons à Galien qui exerçait quelque cent ans après Dioscoride, c’est-à-dire vers i3o après Jésus-Christ. Le médecin de Pergame ne nousensei-
Lefèvre
gne rien de nouveau sur les traitements arsenicaux.
Dans la Méthode thérapeutique , il nous dit : « D’une façon générale il faut savoir à l’égard de tout ulcère , qu’il soit né spontanément, ou qu’il résulte soit d’un accident, soit d’une blessure, que cet ulcère veut être desséché par un médicament qui ne doit pas
être âpre (7repi<7X£À7]ç) comme dit Hippocrate, c’est-à-
dire qui ne mordille pas et qui n’irrite pas fortement, à moins que l’ulcère ne soit malin et avec putréfaction. De pareils ulcères exigent les médicaments les plus âpres et semblables au feu pour lapropriété, tels que le sulfate de cuivre déliquescent, le cuivre pyriteux, Y orpiment, la chaux vive, le réalgar. En effet, de tels médicaments brûlent comme le feu. Souvent même, ceux-ci étant vaincus par le mal nous employons le feu. Ces médicaments sont très utiles quand on les applique sur l’escharre, dans les tumeurs appelées anthrax, là où existe surtout la putréfaction, mais ne les posez pas sur la région environnante, car à votre insu elle serait ulcérée sans aucune nécessité. » Nous allons exposer maintenant ses formules favorites, citées dans le De compositione medicamentorum per généra.
Remède contre les ulcères
Orcheus
Arsenic
Ecaille
Myrrhe
Encens
den. pond. IV den. pond. VI
Suc d’acacia
Vin excip
Remède astringent
Sandaraque . )
Misyos . > den. pond. III
Alun . )
Semence de grenadier, j
Fleurs de roses . > den. pond. VIII
Noix de galle . \
Suc d’acacia . den. pond. IV
On fait cuire dans une décoction de myrte que l’on réduit à moitié.
Pour détruire les chairs végétantes sans intéresser la peau saine
Sandaraque . j , , TT
Arsenic . ! den' Pond- 11
Chaux-vive . den. pond. IV
Manne . den. pond. IV
Broyer ensemble pour s’en servir.
Médicament d'Harpocras, contre les hémorroïdes
Arsenic . j den. pond. II
Chaux- vive . den. pond. VIII
Faire macérer dans l’eau pendant quarante jours et oindre
les parties malades avec cette macération.
Autre remède contre les hémorroïdes
Arsenic. . .
Sandaraque Elaterium .
Chrysocolle Chaux-vive
den. pond. VIII » » IV
» » IV
» » IV
» » IV
Contre les excroissances de chair ( pterygia )
Sandaraque . den. pond. XXX
Safran . I
Myrrhe . > den. pond. XVI
Alun concassé . )
Iris . den. pond. XVI
Jonc . » » LX
Pour enlever les fongosités
Arsenic . une livre
Chaux-vive . * . pond. den. II
Faire macérer dans l’eau pendant trente jours au soleil,
en prenant soin de remuer deux fois par jour.
Remède sec dont je me sers :
Ecaille . )
Arsenic . I , , T,r
Papier brûlé . den' Pond' IY
Plomb brûlé . )
Soupe . den. pond. V
Remède d'Autipater contre ulcères rongeants
Arsenic . den. pond. II
Ecaille . » » III
Chrysocolle . » » I
Je m’en sers à sec, mais l’ulcère arrive aussi bien à cica¬
trisation quand on mêle ce remède avec un cérat de roses.
Très bon remède contre ulcères , avec des plantes
Ecorce de grenade ... \
Chrysocolle . > pond. den. IV
Aloes . )
Sandaraque . j den' Pond- 11
Alun concassé . den. pond. IV
Chalcitis . » » IV
Myrrhe desséchée ... » » VIII
Le tout mêlé à de l'huile.
On pourrait citer encore de nombreuses formules de Galien où entrent les arsenicaux, mais elles se rapprochent toutes des types précédents.
Ce qu’il désigne sous le nom d’arsenic doit être le sulfure jaune ou orpiment opposé à lasandaraque qui serait le realgar ou sulfure rouge.
Tout ce que nous venons de voir est relatif à la médecine grecque, il nous faut maintenant pénétrer dans l’empire romain pour compléter cette étude sur les emplois de l’arsenic dans l’antiquité. Disons par avance que nous ne trouverons rien de bien nouveau, car la médecine à Rome, dès qu’elle a vu le jour, s’est empressée de copier les devanciers de la Grèce, et de leur emprunter la plus grande partie de leurs théories et de leur thérapeutique.
Quand on étudie l’histoire de la médecine dans l’antiquité, un fait nous frappe immédiatement : c’est le silence presque absolu qui règne sur la médecine à Rome. Pline l’Ancien il est vrai nous en dit quelques mots, mais c’est seulement pour nous montrer que pendant plusieurs siècles il n’y eut pas de médecins à Rome ; mais il a soin d’ajouter «nec tamen sine medicina » (Histoire Naturelle, LXXIX). Ce qui revient adiré qu’il y eut, comme de tous temps, des guérisseurs, mais jamais de maîtres d’Ecole. Sans doute il y eut plus tard Gelse, mais lui-même Grec d’origine, arrivait avec les principes de l’Ecole grecque.
Pendant bien longtemps à Rome, on laissa à la nature et aux divinités le soin de guérir les maux des hommes. 11 est vrai que l’époque de Rome eonqué-
rante, ne voyait guère que des fièvres et des blessures. Mais à la fin de la République, au moment où commença à fleurir la civilisation romaine en même temps qu’elle courait rapidement à la décadence, le besoin d’une thérapeutique plus réelle devait se faire sentir.
L’usage du vomitorium devait fatalement engendrer des dyspepsies ; le raffinement et l’abus des sacrifices à Vénus joints aux orgies où Bacchus était trop adoré, conduisaient aux consomptions et aux multiples lésions de l’alcoolisme. C’est alors que les villes d’eau furent découvertes et durent réparer les maux occasionnés par les débauches de la Ville.
Ignorants de la composition chimique des eaux, les Romains, guidés par une sûre observation, ne trouvaient rien de mieux que d’en attribuer les vertus à l’intervention de la divinité. Bref, les effets étaient nets et les indications bien déterminées. Qu’il nous soit permis à ce sujet de citer les paroles que M. le professeur Landouzy a prononçées au Mont- Dore lors d’un voyage d’études médicales effectué il y a quelques années. Ce sera du reste là seule indication que nous trouverons sur l’emploi des eaux arsenicales dans l’antiquité.
« On trouve bien haut dans l’histoire du Mont- Dore de précieux documents qui permettent de retrouver les premières utilisations thérapeutiques faites de ses sources et des vapeurs qui s’en dégagent ; tels les renseignements très détaillés, laissés au ve siècle par Sidoine Apollinaire et d’après les-
quels l'application traditionnelle de ces eaux aux affections respiratoires paraît remonter plus loin encore. »
« Au point de vue de l'antique spécialisation du Mont-Dore il n'est pas sans intérêt d’arrêter nos regards vers le buste du vieux Romain dont la tournure est bien faite pour retenir notre attention. Avec ses épaules soulevées, son sternum bombé, sa poitrine voussurée, ses yeux saillants, est-ce que le personnage ne présente pas avec l’habitus de l’asthmatique emphysémateux une frappante analogie ? N’est-ce pas celte impression que donne la vieille statue en pierre basaltique décorant aujourd’hui la grande salle de l’Etablissement moderne, comme elle ornait voilà bien des siècles les luxueux thermes Gallo-Romains ? »
« S’il est permis de discuter au point de vue archéologique sur la signification de l’arme sphéroïdale placée en sa dextre et considérée aujourd’hui comme un attribut d’origine aryenne, symbolisant ici la force récupérée, le fait à noter au point de vue médical, c’est que parmi les nombreuses statues retrouvées dans les hydropoles anciennes de la France et de l’Etranger, celle du Mont-Dore est la seule à laquelle le sculpteur chargé de la décoration des thermes, a donné les traits caractéristiques du bronchitique emphysémateux. »
Mais c’est à leur insu que les Romains employaient une eau arsénicale et seul l’empirisme avait été leur guide. Nous allons rechercher maintenant quaiid
et comment il fut question d’arsenic à Rome. Comme dans tous les temps où ce corps fut employé, c’est dans la pratique des empoisonnements que nous allons le trouver tout d’abord.
La première affaire retentissante eut lieu sous la République vers 4^3 de la fondation de Rome. Un certain nombre de patriciennes furent accusées de tenir une école de poisons. De nombreux citoyens moururent comme frappés par une même maladie, on crut à la peste, mais une servante dévoila tout ; deux d’entre elles condamnées à faire l’épreuve de leurs drogues moururent. Leurs soixante-dix complices furent envoyées au supplice (i). N’était-ce pas l’arsenic qui était l’agent de ces forfaits ? L’intoxication aiguë, avec sa diarrhée, ses vomissements, son état général grave, pouvait en effet faire croire, ainsi
que le dit Tite-Live, à une sorte dejpeste. De toute
façon, rien encore de précis, car le grand historien ne nous nomme pas l’agent de ces empoisonnements, qui n’avait probablement pas été déterminé.
Mais c’est sous l’empire, que le poison fut roi. Livie hâta la fin d’Auguste en empoisonnant des figues sur l’arbre où il aimait les cueillir de sa main (2). Elle consomma ce crime pour amener Tibère au pouvoir. Pour assurer le pouvoir à son fils elle alla plus loin et fit périr par le poison les fils d’Agrippa, Marcellus, Caïus et Lucius. Maître du pouvoir,