INJECTIONS
En commençant l'injection des artères de la moelle, je liais l'aorte en deux endroits différents, et je plaçais la canule dans une des grosses collatérales, en liant Les autres. Mais cette manière de faire n'est pas bonne. Elle expose à trop de causes d'erreur ; l'injection fuit par de nombreux petits pertuis d’artérioles. Aussi ai-je préféré employer le procédé suivant : on ouvre l'aorte dans sa longueur, et on place la canule dans telle ou telle artère intercostale ou lombaire que l’on veut étudier. L'injection passe très facilement, et régulièrement,
Cette manière de faire offre plusieurs avantages : tout d’abord, elle permet de se rendre compte des voies de décharge ou de suppléance de l'artère qu'on injecte ; suivant que les anastomoses sont plus ou moins larges, on voit le sang sortir ou sourdre par les artères voisines, après quoi on les lie. En outre, on voit fort bien quels segments irrigue l'artère choisie. En troisième lieu, en ouvrant ainsi l'aorte, on peut se rendre compte des anomalies ; il arrive souvent que les artères, au lieu d’être doubles, sont uniques. Ainsi, sur ces 35 cadavres, 4 fois je n'ai trouvé qu'une [V° lombaire ; une fois, une seule 4° intercostale ; de plus, leur calibre est loin d’être toujours le même, et souvent une des artères l'emporte sur ses voisines ; c’est le cas de la [I° lombaire qui est, souvent, artère prineipale.
Ces fait n'ont d’ailleurs rien de particulier ; les anomalies sont signalées par tous les auteurs ; il suffit de les indiquer pour faire voir que chaque segment médullaire n’a pas, chez
l'adulte, une artère spéciale, et peut être irrigué par une artère à laquelle il ne correspond pas, anatomiquement parlant. Les anomalies sont nombreuses, comme elles le sont pour les membres, et j'ai observé un cadavre qui avait ses trois premières intercostales réduites à un petit pertuis de quelques dixièmes de millimètre de diamètre à peine, sans qu'il en soit jamais résulté aucun trouble durant la vie : iln’y avait, dans cette disposition, rien de pathologique.
J'ai pu disposer de 35 cadavres, frais ou de vingt-quatre beures: au bout de ce temps, le sang n'est pas coagulé, et fuit très facilement devant la masse à injections. Deux étaient des nouveau-nés, pour lesquels les résultats ont été les mêmes que chez les adultes.
Les injections ont été faites tantôt d'un côté, tantôt de l’autre; mais le plus souvent, à droite, parce qu'il est plus commode de se placer de ce côté. D'ailleurs, les résultats sont les mêmes suivant qu'on injecte à gauche ou à droite; l'injection pénètre, ordinairement, des deux côtés.
Masse à injections.
Je me suis servi-du bleu soluble de Ranvier. Cet auteur, décrivant sa technique, dans son Traité d'Histologie, conseille d'ajouter à la solution de bleu de Prusse, filtrée sur une toile légère, 1 partie de gélatine, pour 25 parties de bleu. Cette proportion est un peu faible pour la moelle : il vaut mieux mettre 2 parties de gélatine pour 25 de bleu, c'est-à-dire 80 grammes de la prenuère pour { htre d'eau. On obtient, avec cette proportion, une masse aussi fluide, pourvu qu'on chauffe assez, et plus solide lorsqu'elle refroidit. Il importe, en effet, que le liquide ne ressorte pas, ct gonfle bien les vaisseaux. il suflit, pour qu'il pénètre facilement, de chauffer à 40°. Ranvier recommande de ne pas dépasser 43°.
La conservation des pièces ainsi injectées est difficile. Elles gardent leur forme et leur couleur pendant une huitaine de
jours, puis s'altèrent en prenant une coloration uniformément grisätre. La teinte bleue elle-même disparait, quel que soit le liquide fixateur employé.
J'ai pensé pallier à cet inconvénient, en employant d'autres solutions colorantes ; mais j'ai dù y renoncer. Le vermillon, l'encre de Chine, étant donnée la fragilité des vaisseaux piemuériens, donnent des injections incomplètes ; leurs granulatons obturent la lumière des artérioles, et le liquide se répand dans l'espace sous-arachnoïdien. J'ai également moins bien réussi avec la craie ou le blanc de zinc, colorés par le cinabre ou l'outremer, qua employés Adamckiewicz. Quant aux autres préparations dont on trouve la recette dans les livres, elles n'ont aucun avantage sur le bleu de Prusse — quiest une couleur fort vive, — et sont beaucoup plus longues à préparer. Au reste, Ranvicr les rejette pour la plupart. Avec la formule de cet auteur, au contraire, on obtient des préparations très fines et très belles. Au cours d'injections de moelles de lapins, le liquide avait pénétré dans les vaisseaux de la substance grise.
De plus, ce bleu est très peu diffusible. La coloration reste bien limitée aux vaisseaux. Il n'en est pas de même avec toutes les autres solutions.
En moyenne, j ai injecté 300 c. c. par artère. Cette quantité peut paraître trop grande pour des vaisseaux si petits. Mais ce n'est là qu'une apparence. Il ne faut pas oublier qu au début la masse ressort par les autres artères avec lesquelles le vaisseau choisi s’anastomose, et qu'on en perd beaucoup avant d'avoir lié tous les rameaux voisins. L'injection était jugée suffisante, lorsque la résistance devenait trop grande.
On trouvera sous forme de tableaux, les résultats que j'ai obtenus : les artères par lesquelles ressortait [a masse, sont indiquées en tête; ce sont des vaisseaux en quelque sorte suppléants. J'ai injecté de préférence, plusieurs fois, celles des artères que les auteurs indiquent comme les plus constantes dans leur origine.
Pour limiter les territoires, il a été tenu compte non seulement de l'injection des vaisseaux pie-mériens, mais aussi de
celle des artères de la substance nerveuse, qu'il était facile de contrôler sur des coupes.
Le résumé de chaque injection est suivi d'un exposé théorique des symptômes que déterminerait la lésion de l'artère choisie. Cet exposé est établi d'après les schèmas d’innervation de Sherrington, Thorburn, Kocher, Head, Poirier. [Il n’a donc également qu'une valeur schématique, au moins en ce quiconcerne la moelle dorsale. À ce niveau, en effet, la lésion vasculaire n'a, le plus souvent, pas d’individualité clinique. A la région lombaire au contraire, la lésion isolée d'une artère principale, entrainant l’ischémie de toute la partie inférieure de la moelle, peut suffire pour déterminer l'ensemble de symptômes que j'ai essayé de grouper sous le nom de syndrome vasculaire antérieur.
Dans les figures, Les territoires dépendant du réseau spinal postérieur sont indiqués en bleu; ceux qui dépendent du réseau spinal antérieur sont indiqués en rouge.
Première et deuxième intercostales.
Injection sort par 3, 4, intercostales.
Les artères radiculaires antérieures et postérieures ne sont
sx injectées que lorsqu'elles correspondent à l'artère.
Les autres ne le sont pas.
Ÿ Pas d'injection de la spinale antérieure.
Injection maigre des spinales postérieures et de
la parlie correspondante du réseau pie-mérien,
NN jusqu'au niveau de la 6° dorsale.
Schémaliquement, l’obliltération des radiculaires dorsales 1, 2, n'entrainerait aucun trouble médul- / laire, l'injection ayant passé péniblement et diffici- “Fig. lement dans le rése au spinal postérieur.
On n'observerait que des troubles sensitifs dépendant des
1, 2 racines dorsales postérieures ; c’est- PA à-dire dans le domaine du brachial cutané interne, qui tire son origine de la huitième cervicale et de la première dorsale, et | dans celui du cubital qui naît des mêmes | | racines.
D'après les schémas de Thorburn et ll de Head, on aurait une altération de la sensibilité dans le tiers interne des faces | hi antérieure et postérieure des bras, des 1 avant-bras et des mains. |
IT
Troisième intercostale
L'injechon ressort par 2, 4, 5 intercostales.
Les racines antérieures et postérieures sont injectées depuis la 1° dorsale jusqu'à la 5°. Bree
La spinale antérieure et le réseau pie-mérien co antérieur sont également injectés.
Pas d'injection du réseau spinal postérieur.
L'altération de cette artère n'aurait donc, dans le cas présent, aucun effet sur la sensibilité. On observerait théoriquement des troubles moteurs, portant sur les muscles des gouttières vertébrale: et les muscles des parois antéro-latérales du thorax 2 (par les branches postérieures et antérieures des ©! nerfs intercostaux); mais la lésion passera à peu près Dp inaperçue, car la paralysie de quelques muscles intercostaux et des sous-costaux, n'entrave pas le fonctionnement de la respiration.
(1) Dans les schémas, les terriloires moteurs sont figurés par les rayures, les territoires sensitifs par le pointillé.
Quatrième intercostale
Injection sort par 2,3, 5, 6.
Les radiculaires antérieures 4, 5, 6, sont bien injectées. Le réseau pie-mérien antérieur est injecté, ainsi que la spinale antérieure, jusqu'au niveau de la 12: racine dorsale. Au dessus de la 4° dorsale, l'injection remonte à peine.
Le réseau pie-mérien postérieur n'est injecté que jusqu'au 6° segment dorsal.
: k L'on n'observera detroubles \ radiculaires que dans le do- Le 3 CR > — maine des 4, 5, 6 n. intercos- a ne PE & RS — taux. C'est-à-dire qu'il y aura —
altération de la motilité des 4, 5, 6 muscles intercostaux, et altération de la sensibilité dans les zones À scapulo-axil- \ | laire, sous sca- AS pulo-sous-mam- ne maire, et sous-scapulo-sousxiphoïdienne. Ces troubles passeront inaperçus à cause des zones de recouvrement des territoires anesthésiques par les nerfs sensitifs voisins, indiqués par Sherrington, Thorburn, Kocher.
Les troubles moteurs retentiront jusqu'au niveau du douzième segment médullaire.
Quatrième intercostale
Pas de suppléance.
On ne peut faire pénétrer plus de quelques centimètres cubes. A l'ouverture du canal rachidien, on ne trouve pas d'injection des artères radiculaires. La 4° dorsale est extrêmement grêle, et apparaît sous forme d'un mince filet bleuâtre.
Injection du réseau spinal postérieur très faible, au niveau des 3, 4 segments médullaires.
Pas d'injection du réseau spinal antérieur.
Cette artère peut donc être considérée comme une artère grêle : quoiqu'elle aboutisse au réseau pie-mérien, elle n'y fournit qu'une quantité de sang insignifiante, puisqu'il a fallu pousser fortement l'injection pour obtenir la pénétration de la masse dans le réseau postérieur.
Etant donnée la différence notable que l’on constate entre les résultats de cette injection, et ceux de la précédente, j'ai injecté de nouveau la quatrième dorsale sur un autre cadavre.
\Vf Quatrième intercostale
Artère unique. Pas de suppléance.
Bonne injection des radiculaires antérieures 4, 5, 6, 10. Les radiculaires antérieures 7, 8, 9 sont moins bien injectées. La 4° et la 10° sont plus grosses.
injection du réseau spinal antérieur depuis la 4 racine dorsale jusqu'à la 10°.
Pas d'injection du réseau postérieur ou des radiculaires postérieures.
Au-dessus de la 4° dorsale, l'injection remonte à peine.
Une lésion oblitérante de cette artère, entrainerait donc dans ce cas :
Des troubles moteurs dans le domaine des racines 4, 5, 6, 10;
Fig. 7.
culier, reçoit généralement des éléments moteurs de plusieurs racines voisines. I s'ensuit de là que les territoires d'innervation musculaire motrice se pénètrent les uns les autres (comme les zones sensitives de la peau) et cette pénétration n'a pas non plus, dans les myomères, la régularité
Des troubles dans le fonctionnement des cordons antéro-latéraux, au niveau des quatrième, cinquième et sixième segments médullaires ;
Pas de troubles de la sensibilité.
La figure suivante reproduit le schéma des troubles moteurs, qui porteront sur :
Les 4, 5, 6, 10 muscles imtercostaux, le triangulaire du sternum (6° n. interc.), le grand oblique et le petit oblique (6, 10 n. interc.), le grand droit de l'abdomen (6, 8, 9, 10 n. interc.). Mais, comme dans les cas précédents, ces troubles passeront cliniquement inaperçus, car ces muscles ont d'autres innervations, conformément aux données physiologiques qu'ont exprimées Morat et Doyon (1)
« Chaque muscle, en parti-
qu'elle affecte dans les dermatomères. »
Cinquième intercostale
Injection sort par les intercostales sous-jacentes. La radiculaire antérieure 5 est seule injectée.
(1) Traité de physiologie, & I, p. 155.
Réseau antérieur bien injecté au niveau des ot et 6° segments dorsaux.
Pas d'injection du réseau spinal postérieur.
La compression, la lésion de la 5° radiculaire, n'aura donc aucun retentissement sur l'irrigation médullaire.