‹ Les artisans célèbresChapitre 18 sur 22 · I^ES ARTISANS · texte numérisé non relu

I^ES ARTISANS

cisément pour le jeune Strasbourgeois une cause de disgrâce. Ne voulant laisser échapper aucune occasion de s'instruire , s'attachant à la moindre des choses qu'il ignorait, comme le géomètre à la solution d'un problème, il adressait sans cesse au fabricant de clavecins des questions auxquelles celui-ci n'était pas toujours en mesure de répondre ; aussi finit-il par se débarrasser d'un élève qui l'importunait : il le congédia en lui avouant qu'il n'avait rien à lui reprocher que son extrême curiosité.

Malgré la réserve de son maître, Érard n'avait pas perdu son temps ; il avait beaucoup travaillé Ht beaucoup appris. Un autre facteur, qui avait entendu parler de son talent , lui proposa d'exécuter un clavecin qui lui avait été commandé, et dont la construction exigeait d'autres connaissances que celles qui présidaient à la fabrication des clavecins ordinaires ; mais comme il est dans la destinée du génie naissant d'être toujours exploité par la médiocrité égoïste, le facteur stipula qu'il mettrait seul son nom sur l'instrument. Érard était dans une position à ne pas refuser. Il ^vait besoin de travailler, et dut en passer par

tout ce que voulait celui qui lui en fournissait l'occasion. Quand le clavecin fut achevé, le musicien qui l'avait commandé fut si étonné des résultats nouveaux que l'on avait obtenus, qu'il douta que le facteur qu'il en avait chargé en fût réellement l'auteur; et, pour s'en assurer , il lui adressa plusieurs questions auxquelles celui-ci ne put répondre que de la manière la plus embarrassée. Il finit par avouer que l'instrument avait été construit par un jeune homme nommé Érard.

Ce premier succès et quelques autres qui le suivirent accrurent rapidement la réputation d'Erard. Il n'avait encore que vingt-cinq ans , et déjà il était recherché et admis dans la société des personnes les plus distinguées. La duchesse de Villeroy, femme d'un esprit élevé, qui protégeait les arts parce qu'elle les aimait, voulut concourir aux progrès du jeune artiste. Depuis longtemps elle désirait avoir un piano ; mais, par un louable sentiment de patriotisme, elle voulait que ce fût un piano de fabrique française. Elle demanda donc à son protégé s'il se sentait assez de capacité pour satisfaire son désir. Érard se

chargea avec enthousiasme de cette mission , qui répondait si bien à ses désirs les plus ardents. En quelques mois l'instrument fut achevé. Mal gré la défiance qui accueiUit d'abord ce premier piano français , l'artiste obtint l'éclatante récompense quilui était due : tous les hommes capables d'apprécier son travail s'extasièrent devant un succès dont ils avaient douté ; on soumit le chef-d'œuvre d'Érard à toutes sortes d'épreuves j on le compara avec les meilleurs produits des fabriques étrangères; et, pour la qualité du son comme sous tous les autres rapports , il fut constaté que l'instrument du jeune facteur était supérieur atout ce que l'on connaissait jusqu'alors.

A dater de ce jour , Érard fut adopté par la mode , cette reine puissante de notre société moderne , et chacun voulut avoir un piano fabriqué par lui. Tel était l'engouement dont il fut l'objet , qu'il excita la jalousie des luthiers de Paris qui faisaient le commerce des pianos étraugers. Ceux-ci le dénoncèrent comme exerçant sa profession sans l'autorisation de leur communauté , et demandèrent que son établissement naissant fût frappé d'interdit : il fallut tout le bon sens

et le patriotisme du lieutenant de police d'alors pour repousser cette prétention inique. Sans la fermeté du magistrat, le jeune artiste eût été contraint de porter en pays étranger son génie et les découvertes dont il devait encore doter la France.

Après cette manifestation favorable de l'autorité, à laquelle s'associa Louis XVI lui-même, Érard appela près de lui son frère Jean-Baptiste , et vit son établissement prendre de jour en jour un essor plus étendu. Ses pianos se répandirent non- seulement en France, mais encore dans les Pays-Bas et dans toute l'Allemagne. Dans la seule année 1799 , un commissionnaire de Hambourg en vendit plus de deux cents.

Nous ne décrivons pas ici les nombreux perfectionnements que l'habile artiste introduisit successivement dans la fabrication de son instrument de prédilection ; nous nous contenterons de citer l'amélioration qu'il imagina pour un piano qui lui avait été commandé par l'infortunée Marie-Antoinette. Pour suppléer au peu d'étendue de la voix de la reine , il parvint à rendre mobile le clavier de l'instrument, au moyen d'une

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clef qui le faisait monter ou descendre à volonté d'un demi-ton , d'un ton ou d'un ton et demi. Ce fut aussi pour cet instrument qu'il fit le premier essai de l'orgue expressif , découverte ingénieuse, que le grand Grétry , dans son enthousiasme , appelait la. pierre philosophaîe de la musique.

Malgré tous ces perfectionnements, Erard n'était point encore parvenu à l'apogée de son talent. Labelle et difficile invention de la harpe à double mouvement vint bientôt ajouter un nouveau fleuron à sa couronne d'artiste. C'est à lui que ce noble et suave instrument est redevable de ses vibrations harmonieuses, de son charme mélancolique et de ses angéliques accords. Par un caprice inexplicable de la mode , la harpe dont Érard a si heureusement étendu le champ musical est aujourd'hui presque abandonnée 5 à tort ou à raison , les chanteurs prétendent que la voix brille davantage avec l'accompagnement du piano ; mais cet abandon ne saurait porter aucune atteinte à la gloire d'Érard. Sa harpe à double mouvement fut adoptée avec fureur à Londres, où dès 1815 il avait fondé, sans renoncer à sa qualité de Français dont il était fier, un établissement florissant.

En 1823 parut le dernier et le plus beau travail de Sébastien Érard, son grand piano à double échappement, qui mit le sceau à sa réputation. A chaque exposition des produits de l'industrie nationale , les ouvrages de ce grand artiste avaient obtenu la médaille d'or. Après cette honorable distinction, le Gouvernement, voulant reconnaître le service qu'il avait rendu à la France en l'affranchissant du tribut qu'elle payait aux étrangers pour les pianos , le décora de la croix de la Légion-d'Honneur, récompense qui jusqu'alors n'avait été accordée à aucun fabricant d'instruments de musique.

Sébastien Érard employa les dernières années de sa vie à confectionner, pour la chapelle des Tuileries, un grand orgue expressif que de nombreux amateurs furent admis à entendre dans ses salons, et dont ils purent apprécier la suavité et la majesté. On était occcupé à mettre cet instrument en place, lorsque éclata la révolution de 1830. Dans le premier moment de l'occupation du château, ce beau travail fut impitoyablement brisé par la tourbe ignorante qui se faisait une gloire de dévaster la somptueuse

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demeure de la royauté. Cet acte de vandalisme causa à Érard la douleur la plus profonde. L'artiste affligé n'eut pas le temps de recommencer son chef-d'œuvre. Depuis longtemps il était travaillé d'une maladie douloureuse ; la catastrophe que nous venons de rapporter acheva de détruire une santé déjà chancelante. Il mourut, le 5 août 1831 , dans sa jolie villa la Muette, près de Paris , dont son goût éclairé avait fait une sorte d'asile des arts en y réunissant à grands frais une foule de tahleaux des écoles anciennes et modernes.

Érard possédait à un haut degré toutes les qualités sociales, et cette honhomie allemande qui caractérise les habitants de l'Alsace. Aussi, en descendant dans la tombe, emporta- t-il les sincères regrets de tous ceux qui avaient vécu dans son intimité. Ses ouvriers surtout le pleurèrent sincèrement et rendirent à sa mémoire un solennel et touchant hommage. Au moyen d'une souscription spontanément ouverte entre eux , son buste fut exécuté et placé sur sa tombe. Le jour de l'inauguration de ce pieux monument élevé par l'affection et la reconnaissance fut une

véritable fêle de famille. Cette démonstration n'étonnera pas quand on saura que le grand artiste était adoré de tous ceux auxquels il donnait de l'ouvrage j qu'il surveillait leurs travaux avec une sollicitude toute paternelle , se réjouissait de leurs progrès , les encourageait , les consolait dans leurs peines , et qu'il les aidait non pas seulement de ses conseils dans les moments difficiles , mais encore de sa bourse , qui leur était toujours ouverte. N'oublions pas non plus de mentionner ici qu'Érard eut l'inappréciable honneur d'être célébré par un de nos premiers poètes. Voici les vers qui furent faits à sa louange par l'abbé Delille, à l'époque où sa gloire commençait à poindre :

Vainqueur mélodieux des antiques merveilles, Quels accents tout à coup ont frappé mes oreilles ! J'entends, je reconnais ces chefs-d'œuvre de l'art, Trésors de l'harmonie et la gloire d'Érard!

Jeaw-Henri Pape a parcouru la même carrière qu'Érard avec non moins de succès. Né

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en 1789 de parents pauvres dans le Hanovre, il venait de terminer son apprentissage chez un menuisier, lorsqu'il s'expatria pour échapper à l'obligation du service militaire. Après avoir travaillé comme ouvrier chez Ignace Pleyel , à Paris , il alla en Angleterre se perfectionner dans l'art du luthier. Pape revint en France pour mettre à exécution un système nouveau qu'il avait conçu j dans les pianos de sa composition , les marteaux , au lieu de se trouver au-dessous des cordes, sont placés en dessus , et les frappent de haut en bas. Les instruments qu'il fabriqua d'après ce mode furent bientôt appréciés pour leurs précieuses qualités, et les diverses expositions qui se sont succédé depuis ont sans cesse fait constater les nouveaux progrès de l'habile facteur. Pape s'est aussi attaché avec succès à changer et à réduire la forme des pianos. Il y est parvenu sans altérer en rien le mérite des instruments.

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