SERRURERIE
Michel Brezin.
Un des arts mécaniques qui ont le plus progressé parmi nous , depuis ces cinquante dernières années, est, sans contredit, la serrurerie , cet art si utile , auquel on est obligé de recourir constamment pour les travaux les plus indispensables , et qui joue surtout un si grand rôle dans les constructions; il doit encore une grande importance à la nécessité où l'on est de recourir à lui pour se procurer les outils nécessaires à tous les autres métiers. Toutefois, dans les siècles antérieurs à l'époque qui a vu fleurir les Diétrich, les Damour , les Gérard , les Benoît Sabatier , les Henri Kock , les Léopold Huret (l) , dont les ouvrages
(1) Ces trois derniers , inventeurs de la serrure de sûreté.
attestent le plus rare talent , il s'était rencontré des serruriers qui avaient fait preuve d'une grande habileté. Ainsi nous pourrions citer la ferrure des deux portes latérales de la façade de l'ancienne cathédrale de Paris, attribuée au célèbre Biscornet; la grille en fer qui ferme la cour du Palais-de-Justice , ouvrage d'un mérite incontestable. Mais l'exiguité de notre cadre nous interdit de nous étendre sur les ouvrages de ce genre, ainsi que sur l'origine et les améliorations de la serrure, cette invention lacédémonienne , dont l'usage est aujourd'hui presque universellement répandu, et qui chez nous a fini par remplacer dans l'habitation môme du paysan la chevillette et la bobinetle de la Mère Grand du Petit Chaperon rouge. Nous nous bornerons à dire ici que l'ouvrier qui , sous le nom de serrurier , travaille le fer de diverses manières , doit joindre à la pratique manuelle de sa profession quelque connaissance du dessin, afin d'être eu état d'exécuter une foule d'ouvrages destinés à servir à la fois à la solidité , à la commodité et à l'ornement des maisons et des appartements. Nous rappellerons que c'est le serrurier qui con-
fectionne ces lits en fer si élégants, si légers, si propres , si recherchés depuis quelque temps ; qu'on lui doit ces grilles, ces balustrades, ces rampes d'escaliers , ces balcons en fer , qui sont en même temps des objets d'utilité et de luxe.
La serrurerie compte beaucoup de noms illustres; elle peut même citer Louis XYI, ce roi à qui aucune profession manuelle n'était étrangère, et qui ne connaissait pas de distraction plus douce aux soins pénibles du gouvernement, que de se renfermer pendant quelques heures dans un atelier établi dans un coin de son palais , et où il se plaisait souvent à manier la lime et le marteau. Mais parmi tous ces noms il en est un qui mérite de fixer un instant notre attention : c'est Brezin , qui , de simple ouvrier devenu immensément riche par Thabileté avec laquelle il sut exercer sa profession , fit un noble usage de sa fortune ; et qui , comme Louis XIY, eut la gloire de fonder son hôtel des Invalides.
Michel Brezin naquit à Paris en 1758. L'éducation ne fit rien pour lui ; il dut tout aux heureuses dispositions dont la Providence Tavait
doué. Il eut pour père un serrurier-mécanicien , honnête artisan d'ailleurs , mais qui , ayant fait son chemin dans sa profession sans savoir ni lire ni écrire , prétendait que son fils n'avait pas besoin d'en savoir plus que lui. Aussi se bornat-il à envoyer l'enfant à une école gratuite de dessin. Ce fut donc par une louable désobéissance que celui-ci acquit de lui-même tant bien que mal l'instruction élémentaire qu'on lui avait refusée , et le germe de ces connaissances pratiques qui devaient plus tard se développer avec éclat. Mais si son père s'était peu soucié de faire de lui un savant , en récompense il l'initia de bonne heure à tous les secrets de son état. A neuf ans , le jeune Michel remplissait sa journée dans l'atelier paternel aussi assidûment qu'un ouvrier, et montrait de plus une aptitude peu commune.
Les hommes nés pour diriger les autres par la puissance et la fermeté de leur caractère, ne tardent pas à développer dès leur bas âge cette faculté dominatrice. Michel avait les passions vives et une de ces volontés inflexibles plus difficiles à faire plier que les durs métaux qu'il met-
tait en œuvre. C'était plus qu'il n'en fallait pour provoquer la sévérité naturelle de son père. De là (le fréquentes altercations qui décidèrent le jeune mécanicien , impatient du frein qu'on voulait lui imposer, à quitter le toit paternel. Il n'avait pas encore dix-huit ans, qu'ayant la conscience de pouvoir se suffire , il entreprit son tour de France. Après avoir visité plusieurs grandes villes, il vint à Bordeaux, où un frère de sa mère, le menuisier -ébéniste Larivière, ouvrier d'un talent distingué , le reçut avec cordialité. A un jugement sûr, à une intelligence rare , Brezin joignait l'habileté de la main , la promptitude et la justesse du coup d'œil, et une activité qui suffisait au travail le plus opiniâtre. On conçoit qu'avec de telles qualités il ne lui fut pas difficile de se faire connaître d'une manière avantageuse. A la recommandation de son oncle, qui avait su gagner la protection du maréchal de Richelieu , le vainqueur de Mahon, il fut, peu de temps après son arrivée , nommé mécanicien de la Monnaie de Bordeaux , ce qui ne l'empêcha pas de travailler pour les particuliers, et d'exécuter pour le commerce de la métropole de la
Guyenne des pièces de mécanisme que jusqu'alors on avait été obligé de faire venir de Paris.
Brezin était depuis plusieurs années à Bordeaux , lorsque son père , à qui une honnête aisance permettait de se retirer, lui écrivit pour l'engager à venir prendre la suite de ses affaires. Quelque brillante quefûtdéjàsa position, il n'hésita pas à l'échanger contre celle plus brillante encore qui lui était offerte. De retour à Paris, il succéda à son père dans la place de mécanicien en chef de la Monnaie , à laquelle d'ailleurs le rendait très-propre l'emploi qu'il venait de remplir à Bordeaux. Mais il n'exerça pas longtemps ses nouvelles fonctions. Doué de cette nature passionnée qui accompagne généralement l'ardeur et la fécondité de l'imagination , il ne put s'accommoder des obstacles que la routine opposa à ses idées de perfectionnement pour les machines servant alors à la confection des espèces d'or et d'argent, et il donna sa démission.
La révolution vint ouvrir à Brezin une autre carrière. Dans ce tourbillon , où s'agitaient tant d'ambitions diverses, il imagina de se faire fondeur de canons. L'occasion d'ailleurs était pro-
pice. Jamais la France n'eut un aussi grand besoin de ces instruments de destruction qu'à une époque oii toute l'Europe en armes envahissait son territoire. Brezin ne se montra pas moins habile fondeur qu'il ne s'était montré mécanicien expérimenté. Deux établissements créés par son activité acquirent bientôt un tel développement , que le gouvernement , trouvant qu'on ne pouvait trop encourager un homme aussi entreprenant , lui confia la direction de la fonderie de l'Arsenal. De ce moment , les affaires de Brezin se trouvèrent dans une veine de prospérité qui alla toujours croissant; il ne fondait pas seulement les canons , il en pratiquait encore le forage et le ciselage extérieur par un procédé de son invention. Il s'assura ainsi à Paris le monopole d'une industrie considérable.
Pendant les longues guerres de l'empire, Brezin continua à travailler pour le compte du gouvernement. Il fallut l'invasion des étrangers en 1814 pour le faire renoncer à ses travaux . Il avait alors 56 ans. Son âge et sa fortune lui permettaient le repos ; mais , après le retour de Napoléon de l'île d'Elbe , l'Europe menaçante s'étant
de nouveau mise en marche contre la France, l'habile fabricant fut cliargé de reprendre la direction de l'Arsenal de Paris. Le résultat de la bataille de Waterloo lui fit bientôt abandonner ce poste. Quand les alliés occupèrent Paris pour la seconde fois , il comprit que sa carrière industrielle était terminée , et se retira définitivement des affaires. Jamais homme n'eut en partage plus d'éléments de bonheur : la richesse et la réputation, ces deux grauds mobiles de notre faible humanité , lui furent constamment fidèles, sans que le moindre nuage vînt troubler son parfait bien-être. Il mourut le 21 janvier 1828, à l'âge de soixante-dix ans.
^ Une pensée grande et généreuse préoccupa les derniers jours de Brezin. Veuf et sans enfants , il voulut disposer de la plus grande partie de sa fortune en faveur des ouvriers qui l'avaient aidé à la gagner : grande et noble expiation des torts qu'il pouvait avoir eus envers eux î Par son testament, qui témoigne de la bonté de son cœur, il légua en toute propriété à l'administration des hospices tous ses biens s' élevant à plus de cinq millions , à la charge par celle-ci de fonder un
tai
5pice destiné à recevoir trois cents vieillards soixante ans d'âge , ayant exercé quelqu'une . professions qui ont un rapport plus ou moins ect avec celle qui a fait la réputation et la tune du fondateur. Il stipulait en outre que asile de l'indigence s'appellerait l'Fosjjice de Reconnaissance et qu'il serait établi dans sa ison de campagne située à Garches , au-des- ; de Saint-Cloud. L'administration des hos- ;es a rempli religieusement cette volonté .-nière , et aujourd'hui trois cents vieillards •uvent dans une campagne délicieuse , naère le séjour de la richesse et de l'opulence, ites les douceurs d'une saine et tranquille stence.
§ vn .
ÉBÉNISTERIE. — LUTHERIE.
André Boule. — Jacob Desmalter. — Sébastien Erard. — Henri Pape.
L'art de l'ébéniste est très-ancien. Il fut pratiqué d'abord en Asie ; il passa en Grèce lors des conquêtes d'Alexandre , et ne tarda pas à se répandre en Italie. Cet art fut très estimé à Rome sous les empereurs , et recherché des plus riches patriciens. Après les désordres causés par l'invasion des barbares du Nord , il reparut avec éclat au quinzième siècle. Il contribua à augmenter la splendeur du Vatican par les travaux que d'habiles ouvriers exécutèrent dans cette demeure pontificale. Pendant que l'ébénisterie florissait en Italie , les autres contrées de l'Europe n'avaient que des meubles grossiers et communs. Ce fut
seulement à partir du règne de François r*" que cet art fut cultivé avec succès en France, et dans les premières années du dernier siècle il prit une grande extension. A partir de cette époque , les ébénistes français ont surpassé en bon goût , en talent , tous les ouvriers de l'Europe , même ceux de la Grande-Bretagne, les seuls qui puissent leur disputer la prééminence. Nous ne pouvons nous dispenser de payer ici le tribut d'éloges qui est dû aux belles fabrications des Fischer, des Henri Chenavard, des Verner, des Bellangé , des Jacob , dont l'esprit inventif a su faire pénétrer dans nos ameublements tous les genres, depuis le chinois jusqu'à l'impérial ; tous les styles, depuis le grec et la renaissance jusqu'aux styles sans nom , que quelques-uns appellent la manière confortable. Mais la véritable gloire de cette profession , l'ébéniste par excellence, celui qui donna la première impulsion à cette branche si importante de notre industrie, est cet André Boule , dont les meubles , quoique comptant près d'un siècle et demi d'existence, sont encore aujourd'hui si avidement recherchés des amateurs. Faisons connaître cet artisan , qui
ne fat pas un des hommes les moins remarquables du grand siècle de Louis XIV.
Atîdré-Ch ARLES Boule naquit à Paris en 1642. Dès son bas âge il manifesta des dispositions que n'ont pas d'ordinaire les simples artisans : beaucoup de tristesse, beaucoup d'orgueil , une grande intelligence et une ambition plus grande encore. Fils d'un pauvre ébéniste de la Cité , il n'embrassa la profession de son père qu'avec dégoût. Il ne pouvait supporter l'idée de n'être qu'un simple ouvrier , un misérable manœuvre. Dans la ferveur de sa naïveté et de son enthousiasme, il aspirait à devenir un artiste habile , un peintre distingué , un grand homme peut-être. Aussi quel ne fut pas son désappointement lorsqu'on le plaça dans un magasin de meubles du faubourg Saint-Antoine î II souffrait et pleurait chaque jour en secret ; il avait honte de son abaissement et de sa misère, et parfois il brisait avec rage les instruments du métier qu'il détestait ; il se sentait mourir d'ennui et de désespoir dans le modeste atelier où il lui fallait construire à grand'peine , avec la seule habileté des bras, des meubles grossiers à l'usage de tout
le monde, et chaque dimanche il avait l'habitude d'aller à l'église pour demander à Dieu la grâce de le délivrer de sa triste condition , et de ne point ressembler à ses camarades.
Boule avait le sentiment des grandes choses. Il se plaisait à visiter les palais , les galeries de tableaux , les monuments, les jardins publics, et il revenait toujours de ces visites avec de longues rêveries qui excitaient en lui le délire de la fièvre. Tout ce qui était beau et distingué faisait battre son cœur, en lui inspirant de nobles désirs et de nobles espérances. Seul au milieu des magnificences du Louvre , de Versailles, de Saint-Germain ou de Marly, où il se glissait le dimanche avec sa veste de bure , le jeune artisan croyait rêver tout éveillé ; et la nuit, lorsqu'il était rentré dans son galetas pour se reposer, les chefs-d'œuvre de Mansard, de Lebrun , de Perrault et de Le Nôtre apparaissaient devant lui pour l'empêcher de dormir.
Un jour. Boule fut emmené par son maître au château de Versailles pour procéder à des réparations dans les petits appartements du roi. En arrivant, il se sentit bien petit et bien hu-
milié en comparant sa propre bassesse à toutes les grandeurs qui s'étalaient au milieu d'une cour éblouissante ; mais , quelques jours après, sa fierté se releva en saluant et en coudoyant de superbes passants qui se nommaient Eacine , Bossuet, La Fontaine, Puget, Lebrun, Lulli ouGirardon. Les réparations terminées, ce fut avec la plus profonde tristesse qu'il abandonna le royal séjour, où tant de merveilles et de magnificences l'avaient frappé. De ce moment, le malheureux ouvrier perdit tout son temps à rêver de ce qu'il avait vu, et à chercher le moyen d'enfanter de pareils chefs-d'œuvre. A l'aide de son imagination et à force de patience, il se fit dessinateur, peintre, sculpteur, mosaïste; et lorsqu'il posséda ces divers talents , il dessina, coloria sur le papier des meubles d'une variété charmante et d'un modèle tout nouveau , des meubles, en un mot, dignes de figurer dans un palais.
Avec une telle fièvre d'exaltation , Boule n'était pas loin de perdre tout à fait la tête et d'aller finir ses jours au milieu des fous d'un hospice, lorsqu'une fantaisie de Louis XIV vint
le sauver de son imminente folie. Le grand roi voulut changer l'ameublement d'un de ses appartements privés , et fit un appel aux peintres , aux décorateurs et aux artistes les plus habiles. Instruit de cette circonstance , Boule trouva le moyen de se faire introduire auprès de mademoiselle de Fontanges , dont l'empire sur le monarque était alors tout-puissant, et lui montra un modèle d'ameublement qu'il avait dessiné- La grande dame en fut émerveillée , et se chargea de le mettre sous les yeux du roi , en promettant sa protection au modeste ouvrier. Peu de jours après, Boule fut mandé à Versailles , et reçutcarte blanche pour l'exécution de son idée. On mit à sa disposition tout l'argent qui lui était nécessaire : il acheta du bois de l'Inde , du bois du Brésil , du cuivre , de l'ivoire , et se mit à imiter, à l'aide de l'incrustation et de la découpure, une foule de fruits, d'animaux, de fleurs et de figurines qu'il avait tracés sur le papier. Il travailla longtemps sans se donner aucun repos , comme on travaille à vingt ans quand on a de l'ambition; puis, lorsqu'à force de soins minutieux, il eut élevé sa profession jusqu'à la
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noblesse de l'art , lorsque son ameublement fut prêt , il le fit porter à Versailles . A la vue de ce meuble si nouveau et si magnifique , la cour ne put retenir son admiration et sa surprise ; elle ne pouvait comprendre que tant de savoir et de goût eût pu se rencontrer dans un pauvre jeune homme jusque-là obscur et ignoré. Louis XIV lui-même fut si charmé de cette gracieuse création , qu'il en exprima toute sa satisfaction au timide artisan ; et quelques jours plus tard il lui accorda un brevet , une pension et un appartement au Louvre.
A dater de ce jour, Boule ne fut plus malheureux. Il était enfin sorti de cette sphère étroite où il végétait avec tant de regret ; et la gloire, cette gloire qu'il avait tant désirée, pour laquelle il avait tant souffert , était venue à lui. Bientôt ce fut le tour de la fortune. Quand on eut admiré à Versailles la beauté délicieuse, la riche coquetterie de ses ouvrages, on ne voulut plus avoir d'autres meubles que les siens. Les plus grands princes tinrent à honneur de posséder quelquesunes de ces productions enrichies de tous les gracieux accessoires que le talent de l'artiste
savait enfanter avec bonheur, et auxquelles il ajoutait pour ornement des bronzes de la forme la plus sévère et du profil le plus pur. Boule jouit de sa réputation et de sa fortune pendant plus d'un demi- siècle. Il mourut à Paris en
L'ébénisterie abandonne aujourd'hui le genre grec, dans lequel elle s'était lancée à la fm du dix-huitième siècle, pour en revenir à celui que Boule avait mis en vogue. L'exposition de 1839 présentait, dans le genre de cet artiste célèbre, des meubles d'un goût parfait.
MM. Jacob Desmalter père et fils doivent être placés au premier rang parmi les ébénistes qui se sont fait un nom dans ces derniers temps. Les ameublements du Louvre, des Tuileries, des châteaux deFontainebleau et de Compiègne, ont fait la réputation du père, qui , sous l'Empire, n'occupait pas chez lui moins de mille ouvriers,' ébénistes, menuisiers, ciseleurs, fondeurs ou
doreurs. Son fils, qui s'était d'abord destiné à l'architecture , a eu le noble orgueil de vouloir continuer l'établissement qui avait illustré sa famille; les médailles d'or qu'il a obtenues à plusieurs expositions font assez connaître que ses efforts n'ont pas été vains. On cite surtout de lui les ameublements des châteaux de Rosny , de Neuilly , du Palais-Royal , et celui du nouvel Hôtel-de-Yille de Paris.
La fabrication des pianos occupe une place importante dans l'ébénisterie. L'étude de cet instrument pénètre chaque jour davantage dans la classe moyenne. Sans avoir atteint encore le point où est parvenue l'Allemagne , dont on ne peut traverser le plus humble village sans y entendre retentir le son du piano, les classes moyennes , en France , rangent enfin cet instrument parmi les meubles nécessaires à l'agrément et aux études du foyer domestique ; c'est
un des changements dans nos mœurs dont le développement mérite d'être suivi et favorisé avec le plus de sollicitude. De tous les beauxarts, il n'en est pas qui, plus que la musique, se prête aux mœurs de famille, et soit plus propre à les améliorer en même tenips qu'à les embellir.
Le plus ancien essai de piano dont on conserve le souvenir est un clavecin à maillets, inventé par un facteur de Paris nommé Marins \ dans les premières années du dix-huitième siècle. Cette invention fit alors peu de bruit , et son auteur ne parut pas avoir compris l'importance qu'elle pouvait avoir : il crut n'avoir fait qu'une modiûcationdu clavecin. Quelquesannéesaprès, le Padouan Cristofori reproduisit la découverte de Marins avec quelques améliorations sous le nom de cimhallo marlellalo ; mais il ne fut guère plus heureux que son devancier : les artistes n'abandonnèrent point leur ancien instrument pour la nouveauté qui leur était offerte. En même temps que Cristofori, Amédée Schrœter organiste de Nordhausen en Prusse, travaillai! à la construction d'un instrument à clavier dont
les cordes étaient frappées par des marteaux : ce fut lui qui donna à cet instrument le nom de piano-forte, et l'honneur de l'invention lui est resté. Toutefois ce ne fut que vers le milieu du dix -huitième siècle que le nouvel instrument commença à être adopté par les artistes, après que Godefroy Silberman lui eut fait subir d'importantes améliorations. Silberman fut donc le premier qui mit des pianos dans le commerce. D'autres facteurs allemands, établis en Angleterre , se mirent aussi à en fabriquer. La France en était réduite à ces instruments d'une construction lourde et coûteuse en même temps , qui lui arrivaient d'au delà du détroit, quand un mécanicien habile, Sébastien Érard , vint de Strasbourg à Paris jeter les premiers fondements de sa réputation en construisant de petits pianos à deux cordes, et ouvrir une carrière féconde pour de nombreuses familles dont la profession n'existait pour ainsi dire pas avant lui.
SÉBASTiEiy ÉRARD , né, à Strasbourg en 1752 , d'une famille honorable, mais peu fortunée, reçut de la nature la trempe d'esprit la plus originale et des habitudes sévères de travail. Destiné d'abord à l'architecture , il montra dans cette profession les plus heureuses dispositions; mais il était destiné à des succès plus brillants que ceux qu'il aurait sans doute obtenus dans l'exercice de cet art , et le malheur , qui souvent ne frappe l'homme que pour l'épurer et pour assurer son bonheur, vint le jeter dans une carrière qui d'abord paraissait plus modeste , et qui devait cependant lui valoir un brillant avenir. Des revers de fortune le forcèrent à quitter son pays natal et à venir à Paris; à l'âge de seize ans , il se plaça chez un facteur de clavecins dont il ne tarda pas à devenir le meilleur ouvrier. Mais ce qui , auprès de tout autre maître, eût été certainement une recommandation , devint pré-