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On ne saurait parler des membres des classes laborieuses sans y faire figurer les domestiques. Ceuxci se distinguent des ouvriers, en ce qu'ils sont attachés aux personnes et non aux industries, «à la maison et non à Tatelier ; mais comme eux, ils vivent du salaire que le maître leur paie. Leur personnalité, qui s'absorbe dans celle du maître, est moins saillante que celle de l'ouvrier; mais, dans les conditions moyennes, leur situation sociale est en quelque sorte supérieure. Il n'est même pas douteux qu'un domestique de grand seigneur ne s'estime davantage qu'un modeste artisan. Il y a donc une étude spéciale à faire de cette classe de travaiUeurs et de salariés, relativement plus nombreuse que de nos jours, qui pénètre "
dans la plupart des maisons, joue un rôle subalterne et nécessaire dans les familles, et tire sa subsistance et son épargne des services qu'elle s'engage de son plein gré à leur rendre.
On se fait rarement une idée exacte du passé ; tantôt on le dénigre outre mesure, tantôt on Texalte sans raison. Que n'a-t-on pas dit sur les mérites des domestiques d'autrefois? Us auraient été dignes de l'âge d'or, leurs gages étaient modiques, leur service régulier, leur travail incessant ; leur fidélité n'avait d'égale que leur désintéressement. On est disposé à croire que tous les domestiques de l'ancien temps étaient semblables au Caleb de Walter Scott. La vérité n'est pas toujours aussi séduisante que la tradition ; les serviteurs d'autrefois différaient sous beaucoup de rapports de ceux d'aujourd'hui ; à certains égards, leur situation était meilleure ; mais l'étude des faits nous montre que, si chaque époque a ses caractères spéciaux, il est aussi des défauts et des qualités qui se retrouvent dans tous les temps.
La domesticité est une forme relativement supérieure du travail subordonné; elle a succédé à l'esclavage antique, relevant la condition du serviteur pour le rattacher particulièrement à la maison, où réside la famille : domus; le moyen âge, en lui donnant un rang,, tout subalterne qu'il est, dans la hiérarchie sociale , ennoblit pour ainsi dire ses fonctions. Dans la cour du suzerain, les personnes les plus considérées
LE CARACTÈRE DE LA DOiMESTICITÉ. 251
sont celles qui remplissent les fonctions mêmes de la domesticité ; dans l'ancienne monarchie, il n'en est point de supérieures à celles du connétable et des maréchaux , qui ont été primitivement chargés du soin des écuries et des chevaux. Le grand chambellan, le grand échanson, le grand panetier, en France comme en Allemagne, figurent parmi les premiers dignitaires du royaume. La domesticité fait en quelque sorte participer ledomestiqueàladignitédelapersonne à laquelle il est attaché ; elle lui donne quelque reflet de l'importance de la maison dont il fait partie *. Le service n'implique pas la servilité, dans une société où tout repose sur la réciprocité des droits et des devoirs, où chacun, sauf l'empereur ou le roi, est à la fois vassal et suzerain. On ne se fait pas gloire de servir son pays, mais de servir son roi -. Les institutions comme les mœurs ne font pas de la domesticité une tâche presque humiliante à laquelle on se résigne par nécessité, mais une sorte d'honneur, qui s'accroît ou diminue selon le rang ou la condition du maître. Il en résulte , qu'on peut être domestique sans
1 « Le suisse, le valet et l'homme de livrée ne jugent plus d'euxmêmes par leur première bassesse, mais par Télévation et la fortune des gens qu'ils servent. » (La Bruyère, Caractères, I, 449.)
2 Quand on a été officier, on dit qu'on a servi. On dit le service militaire. On appelle ses domestiques ses gens; on qualifie de <c gens du roi •» les procureurs et les avocats généraux des cours de parlement et ceux des juridictions inférieures. On donne des gages aux titulaires de certains offices.
déroger . Sans parler des maisons des princes , qni renferment un personnel considérable, on trouve encore dans les maisons des grands seigneurs, au dix-septième et au dix-huitième siècle, des domestiques appartenant aux trois ordres de l'État et aux différentes classes de la société. Le clergé y est représenté par Taumônier et quelquefois par le précepteur ^, la noblesse, par le gentilhomme, récuyer, les pages; la bourgeoisie, par le secrétaire ou l'intendant, le maître d'hôtel, les valets de chambre, même par le chef cuisinier, le cocher, le concierge et le suisse; le peuple se compose de la foule des laquais, des garçons d'office et de cuisine, des postillons et des palefreniers 2.
La qualité du serviteur ne dépendait pas seulement de la nature des fonctions, mais de la qualité du maître. La livrée d'un grand seigneur honorait celui qui la portait. On y attachait une sorte d'importance comme à l'uniforme militaire. Le marquis de Genlis ne veut pas livrer à la justice un de ses valets, convaincud'une tentative d'empoisonnement ; il léchasse, après lui avoir fait arracher son habit de livrée et
1 Au seizième siècle, des prêtres ayaient des ecclésiastiques pour domesliqnes. En 1517, le chanoine de Troyes Budé, frère du savant Budé, laisse 30 et 20^ à deux serviteurs, qu'il qualifie de messire et qui sont prêtres ; il a en outre un palefrenier et une chambrière. (Archives de l'Aube, G. 2308.)
2 La maison réglée et Vart de diriger la maison Wun grand setgneur tant à la ville qu'à la campagne (par Audiger), Paris, 1692, in-12, p. 1 à 3.
avoir fait brûler cet habit, en disant qu'aucun domestique ne voudrait désormais le porter. La livrée protège aussi celui qui en est revêtu, par ce qu'elle a droit à quelques-uns des égards que Ton doit aux maîtres. Un officier, insulté par un laquais, trouve moyen de le châtier sans le bâtonner, ce qu'il n'aurait pas voulu faire par respect pour la livrée de la grande dame que ce laquais servait ^ Les valets eux-mêmes sont qualifiés différemment, suivant la situation sociale du maître ; chez les grands, on les désigne sous le nom de valets de pied ; chez les gens de basse condition, ce sont des valets de labeur -. Il est même contraire à la civilité de parler à une personne de qualité de son laquais ; il faut dire : Votre valet de pied. Il faut bien se garder de dire à une noble dame : Votre servante, mais bien : « Votre demoiselle, votre fille, votre femme de chambre 3. » Il y avait, en effet, des distinctions essentielles à établir entre l'intendant, le valet de chambre et le simple laquais, comme entre la demoiselle et la servante. Le théâtre de Molière nous en fournira la preuve.
Nous y trouvons, en effet, des suivantes comme la Lisette de V Amour médecin; la Lisette de V École des maris; la Marinette du Dépit amoureux; sortes de
1 M»* de Genlis, Mémoires, II, 102, 306.
2 Dictionnaire de Trévoux, au mot Valet.
3 Nouveau Traité de la civilité qui se pratique en France parmi les honnêtes gens, 6« éd., 1704, p. 36.
1i54 LES DOMESTIQUES D'AUTREFOIS.
confidentes, fines, déliées, au besoin intrigantes, ayant plus de savoir-faire que de moralité, véritables demoiselles pour tenir compagnie à leur maltresse et la suivre dans ses courses. Mais à côté des suivantes, apparaissent les types immortels de la servante bourgeoise, tels que Molière les a tracés d'après nature : Martine, des Précieuses ridicules; Toinette, dn Malade imaginaire; et Nicole, du Bourgeois gentilhomme. Le franc bon sens, le franc parler, Tesprit populaire, la naïveté matoise de la paysanne aiguisée par Texpérience des villes, éclatent dans ces portraits si justement peints. Il y a aussi un degré au-dessous de ces servantes : ce sont les femmes arrivées depuis peu de la campagne, restées timides, balourdes, et que le service n'a pas encore dégrossies, comme Georgette, de Y École des maris, et Andrée, de la Comtesse d'Escarbagnas.
Mêmes différences parmi les valets. On rencontre parmi eux des paysans mal débrouillés, comme Alain, Lucas, Lubin, Colin, qu'on nous représente comme sots, craintifs, lourdauds; on y trouve aussi des laquais ou valets subalternes, tels que Ragotin et la Merluche, de Y Avare; Ragotin et la Violette, de Don Juan; et à côté ou plutôt au-dessus de ces personnages muets, des secrétaires ou des premiers valets de «hambre, comme le Valère du Médecin malgré lui et le Valère de 1*^4 tare; des valets de grands seigneurs, Mascariile et Jodelet, qui se sont assez modelés sur
leurs maîtres pour leur ressembler quelque peu ; des valets raisonneurs, doués d'un gros bon sens bourgeois, comme le Sganarelle de Don Juan et Gros- René ; puis des valets de jeunes gens, à court d'argent et en quête d'expédients , hardis, sans scrupules : Covielle, Ergaste, La Flèche; sans compter les intrigants de profession, comme Scapin et Sbrigani, qui sont plutôt d'origine italienne que de souche française ^
1 Sur les valets de théâtre, on peut consulter ; D. Ordinaire, Kevue de Deux-Mondes, mai 1867. — Marc-Monnier, Molière, les Valets de comédie. Rev. des cours littéraires, 1867, p. 385. — E. Noël, les Valets de Molière, Moliériste, 1880. — Larroumet, Marivaux, sa vie et sps œuvres, p. 223 à 225.
Toutes ces variétés de serviteurs, et d'autres encore, se rencontrent dans les maisons des grands seigneurs, où il existe un grand nombre de domestiques de toute condition. Ce nombre est un des signes du rang et de la magnificence du maître. Sans doute on ne voyait pas en France, comme en Espagne, des palais, dont tous les appartements étaient remplis de filles et de duègnes, et aucune duchesse française n'aurait répondu comme cette duchesse espagnole, qu'on interrogeait sur le nombre de ses femmes : — Je n'en ai plus que trois cents; mais il y a peu de temps que j'en avais encore cinq cents*. — Cependant, à Chanteloup, chez le duc de Choiseul, « quatre cents personnes vivaient de la paye du maître, dont cinquante-quatre gens de livrée. Quoique la plupart ne fussent pas nourris, on peut imaginer la consommation qui se faisait dans cette maison par le seul article
1 Relation du voyage d'Espagne {pair la c*«sse d'Aulnoy), éd. 1715, II, 117. — Il y avait aussi plus de domestiques en Allemagne qu'en France. {Paris, le Modèle des nations, par Carraccioli.)
du pain, qui était de 300 livres par jour *. » En dehors des personnes qui, comme le duc de Choiseul, cherchaient à retenir autour d'elles une sorte de clientèle, les gens de quahté aimaient à s'entourer d'un grand nombre de domestiques, non moins pour la représentation que pour lé service. On en conservait aussi par habitude et par laisser-aller. M"® de Sévigné en avait plus de trente à son château des Rochers 2. Un grand seigneur, un président au Parlement, un conseiller d'État, un fermier général 3, peuvent en avoit trente-six *, avec quatorze chevaux de carrosse, sans compter les domestiques et les chevaux de madame. Un homme de qualité, qui va à la cour, aura plus de serviteurs qu'un simple gentilhomme; celui-ci, qu'un bourgeois. On admettra même qu'un noble étranger, en résidence à Paris, pourra se contenter d'un train plus modeste que le noble français ; un valet de chambre, une cuisinière, un cocher, deux
. 1 Dntens, Mémoires d*un voyageur qui se repose, IF, 107.
2 De la Brière, if™® de Sévigné en Bretagne. Le Correspondant, janyier 1881.
3 « Dans telle maison de fermier général, vous trouverez 24 domestiques portant livrée, sans compter les marmitons, aide-cuisine et 6 femmes de chambre pour Madame... Trente chevaux frappent des pieds dans l'écurie. » (Mercier, Tableau de Paris, I, 319.)
* Un aumônier, un secrétaire, un écuyer, deux valets de chambre, un concierge, un maître d'hôtel, un officier d'office, un cuisinier, un garçon d'office, deux garçons de cuisine» une servante de cuisine, deux pages, six laquais, deux cochers, deux postillons, deux garçons de carrosse, quatre palefreniers, un suisse. {La Maison réglée, p. 1 et 2.)
laquais et deux chevaux de carrosse lui suffiront *. j Le nombre des domestiques tendait pourtant à di- / minuer au dix-huitième siècle. Le marquis de Mirabeau regrette le temps où les grandes maisons étalent pleines de commensaux, qui leur coûtaient moins que des mercenaires. » Les dames, dit-il^ avaient auprès d'elles des demoiselles; les seigneurs, des gentilshommes, souvent d'aussi bonne maison qu'eux; et les uns et les autres, des pages, des écuyers, etc. C'était un débouché pour la pauvre noblesse, qui n'en a plus aujourd'hui 2. » Au dix-huitième siècle, en effet, les princes et les très grands seigneurs avaient seuls des gentilshommes et des pages ^ ; ces derniers venaient apprendre à leur service les manières du monde et y compléter leur éducation, comme chez le prince de Conti, où on leur donnait régulièrement des leçons d'escrime , d'équitation et de mathématiques ^.
1 La Maison réglée, p. 113, 114. — Chez M^i® Contât, actrice de la comédie française, il y a en 1789 une femme de charge, une femme de chambre, une cuisinière, un cocher et deux laquais. (Campardon, les Comédiens du roi de la troupe française , p. 52.)
2 L'Ami des hommes, 1756, I, 241, 242.
3 Tout marquis Teutavoir des pages, disait la Fontaine sous Louis XIV. Boileau dit aussi dans la Satire V ;
Et traînant en tous lieux de pompeux équipages, Le duc et le marquis se reconnut aux pages.
*- Mémoire de Ms^ le prince de Conti touchant la conduite de sa maison, 1669. -^ En 1657, le prince de Conti avait emmené à la
On comprend qu'il existe une hiérarchie entre des domestiques de qualité si diverse. Dans les grandes maisons, il y a plusieurs tables; le gentilhomme et Técuyer ne mangent pas avec les valets et les femmes de chambre ; ceux-ci, avec les marmitons et les relaveuses. Us sont cependant les commensaux de la maison, comme les personnes qui ont une charge de domestique à la cour se qualifient de commensaux de Sa Majesté. C'est à la première table, présidée par le gentilhomme, que Ton reçoit les bourgeois, les gens d'affaires, les hommes queleur rang ou leur naissance ne permet pas de faire asseoir à la table du prince ou du grand seigneur. Chez le duc de Penthièvre, ceux qui dînaient avec son premier gentilhomme, étaient admis seulement à prendre le café avec le prince^ A cette table étaient reçus les aumôniers, les précepteurs , les gouverneurs 2, qui se distinguaient des autres domestiques par leur éducation etleur mission plus élevée, quoique, en quête de
guerre en Italie vingt-quatre pages, avec « l'équipage le plus parant » : ils -étaient en liyrée neuve, « vêtus de bleu, avec des prepoins de salin Isabelle, bordés de livrée, avec la chausse bleue, ce quiétoit magnifique. » {Mémoire historique de la vie d'un fantassin de vingt-cinq ans de service j 1711, p. 35.)
1 Comte Beugnot, Mémoires, I, 77.
^ Ceux-ci accompagnaient leur élève à la guerre. Saint-Simon est suivi à la guerre par son gouverneur et un écuyer de sa mère. {Mémoires, éà., A. deBoislisle, 1,259.) Le précepteur du marquis de Grignan, ancien oratorien, combat à ses côtés à la bataille de Philipsbour^. (G.Masson, le Marquis de Grignan, p. 64.)
260 LtS DOMESTIQUES D'AUTREFOIS.
place, ils se fissent inscrire, comme les autres, dans les bureaux de placement pour domestiques. Les valets dechambre, le maître d'hôtel, lechef , avaientleurtable particulière à l'office, et Manon Phlipon, qui fut plus tard M""® Roland, eut la mortification d'y être conviée, un jour qu'elle avait fait avec sa mère une visite à la mère d'un fermier général, M"° Penault, qui se piquait d'avoir une maison tenue Sur un grand pied *.
Dans ces maisons, les fonctions de la domesticité sont partagées entre les nombreux serviteurs qui ont chacun leurs attributions spéciales. On rit beaucoup de maître Jacques qui demande à Harpagon si c'est à son cocher ou à son cuisinier qu'il désire parler, et qui change de costume, selon qu'il est question de l'un ou de l'autre. Un des domestiques de M"^"* de Sévigné refuse de faner, « parce qu'il n'est pas entré à son service pour cela et que ce n'est pas son métier 2 ». Tous ont un rôle tracé d'avance. Le gentilhomme dirige toute la maison au nom de son maître ; l'écuyer a la haute main sur l'écurie ; les valets de chambre, le maître d'hôtel, le chef, ont, comme eux, des auxiliaires et des subordonnés. Chez l'abbé Colbert de Villacerf , le chef de cuisine a sous ses ordres un rôtisseur, un garçon de cuisine, une boulangère; le cocher commande au postiUon et au palefrenier ; le maître d'hôtel et le premier valet de chambre dirigent quatre
* W^* Roland, Mémoires, p. 77.
2 Lettre de M""* de Sévigné, du 22 juillet 1671.
laquais et deux frotteurs, sans compter les nombreux valets attachés au château, où réside l'abbé pendant Tété, et à la basse-cour, qui dépend du château ^ Le maître d'hôtel est une sorte de personnage avec lequel on compte , qu'on se dispute et que Tamour-propre peut pousser aux dernières extrémités, comme nous Tapprend la fin tragique de Vatel. Il porte l'épée, s'habille en gentilhomme et a la conscience de sa valeur : il a même un valet attaché à sa personne. S'il appartient à la maison d'un haut personnage, les amis de son maître signent à son contrat de mariage, comme il arriva, en 1701, au chef d'office du chancelier de Pontchartrain 2. On le traite avec une considération qui peut être justifiée. Lorsque le duc de Choiseul fut disgracié, il dit â son maître d'hôtel, Lesueur, qu'il aUait réformer sa maison et qu'il n'aurait pas besoin d'un homme dont le talent ne devait pas être enseveli à la campagne. Lesueur répondit immédiatement : « Cependant, Monsieur le duc , il vous faut , du moins , un marmiton, et je vous demande la préférence 3. »
1 Un portier, une servante de la conciergerie, deux jardiniers, un Tigneron, un vacher {30i de gages), un dindonnier (15^, trois filles de basse-cour (de 36 à 39^ de gages). État de ce qui est dû aux domestiques de l'abbé de Villacerf, 1731. Arch. jud. de l'Aube, n*" 1172.
^ Contrat de mariage de Nicolas Bertrand, auquel signent le maréchal de Vauban, le chancelier, M°*«* de Maupeou et de la Rochefoucauld, (ffei^ue des autographes, XIX« année, p. 17.)
3 Dutens, Mémoires d'un voyageur qui se repose. II, 108, 109. ~ Voyez aussi dans les Mémoires de M"^o de Genlis (11,147), les senti-
762 LES DOMCSnQUES D'AUTREFOIS.
Un maître dliMel a pris som de nous raconter son histoire. C'est Andiger, Tantear d'an livre cnrienx, intitulé : la Maison réglée ^ où il enseigne la tenue d'une grande maison, ainsi que l'art de fadre les liqueurs. « Adonné dès l'enfance à l'office, » Audiger avait smvi à l'étranger plusieurs personnes de qualité; au moment de quitter l'Italie en 1660, il eut ridée d'acheter à Gènes des petits pois et des roses; il les emballa de manière à en conserver la fraîcheur, et aussitôt arrivé à Paris, il obtint la faveur de les présenter au roi. Le roi en fut charmé, et lui promit le privilège exclusif de fabricant de liqueurs à la mode d'Italie. Mais des intrigues d'antichambre ayant empêché l'exécution des promesses royales, Audiger entra comme faiseur de hqueurs, puis comme chef d'office, chez la comtesse de Soissons. Il en sortit pour s'engager dans un régiment de cavalerie, et à la suite de plusieurs campagnes, devint lieutenant d'infanterie. Sa vocation ne parait pas avoir été bien robuste ; car il céda sa lieutenance à l'un de ses parents, et revint à ses premières occupations. On le trouve successivement chef d'office chez le président de Maisons, chez Colbert, chez le duc de Beauvilliers. Il y amassa assez d'argent pour ouvrir une boutique de limonadier sur la place du Palais-Royal. Fournisseur du roi , appelé par les
ments affectueux et délicats que lui témoigne le maître d'hôtel Milet.
princes et par le prévôt des marchands pour faire les boissons glacées que Ton servait dans leurs fêtes, Audiger était désormais un marchand renommé , qui tenait sa place et son rang parmi les bourgeois de Paris ^
Le valet de chambre a un rôle moins en vue et des gages moins élevés que le maître d'hôtel ; mais il a souvent plus d'influence dans la maison , parce qu'il est attaché à la personne du maître, qu'il pénètre dans son intimité et quHl peut être le confident de ses affaires et de ses secrets. Il lui sert parfois de secrétaire, et Voltaire lui-même eut plusieurs valets de chambre pour secrétaires 2. Commissionnaire adroit et discret , il est chargé de la garde-robe et de tous les soins de la toilette. On veut qu'il sache même coudre, en cas de besoin, qu'il tienne les habits du seigneur propres et nets, qu'il fasse bien son lit et sa chambre 3. Il est à remarquer que la vie intérieure des nobles et des bourgeois d'autrefois comportait plus de besoins que celle de nos contemporains. Il était d'usage pour un homme de se faire habiller par son valet; sous Henri IV, on pourrait signaler un vieux marchand de province, qui se fait coucher par sa servante *. La mode des perruques et de la poudre
1 La Maison réglée, p. 165 à t86.
2 Nicolardot, Ménage et finances dei Voltaire^ p. 174, 175.
3 La Maison réglée, p. 30.
* Je laisse à ma servante... qui fait ma chambre et qui me couche, une
entraînait une sujétion quotidienne, et le talent d'un coififeur était souvent exigé chez un valet de chambre, même chez Tunique domestique d'un bourgeois. Le graveur Wille raconte qu'il prend un nouveau domestique, gros et gras, à qui il donne 120 liv. de gages et qu'il habille. « S'il eût su m'accommoder les cheveux, ajoute-t-il, il aurait eu 150 liv. ^ » On trouve parfois, dans les journaux de province de la seconde moitié du dix-huitième siècle, des demandes de valets qui puissent friser, raser, coiffer. C'est ainsi qu'un seigneur demeurant à la campagne voudrait, en 1784, « trouver un domestique sachant raser et peigner une perruque. Il promet 50 écus de gages, l'habit de livrée aux jours de représentation , l'habit bourgeois le reste du temps ^ ».
Dans les grandes maisons, certains valets de chambre ont des attributions particulières ; l'un est chirurgien, l'autre est tapissier 3. Il faut souvent, pour être valet de chambre, des connaissances spéciales que l'on ne demande pas à un laquais. Les fonctions subalternes de celui-ci ne sont point déterminées. Il cire
robe de drap noir... (Testament de Nicolas Dare, Mémoires et Hure de famille publiés par M. de Barberey.)
1 J. 6. Wille, Mémoires et Journal, U, 131. — Marmontel payait son barbier 6^ par mois. (Mémoires, éd. Barrière, p. 118.)
2 Charles de Ribbe, Un journal à Àix, p. 16. — La pubUcHé à Troyes il y a cent ans, p. 8.
3 Liquidation de la succession de Tabbé de Villacerf. Arch. jud. de l'Aube, n» 1172.
les souliers, fait les courses, porte les lettres, les flambeaux et les plats * ; il escorte le maître et monte derrière les voitures; il figure dans les antichambres. Chez les grands seigneurs, il a surtout un rôle d'apparat.
En effet, tandis que le mot de valet désigne un homme de service , le mot de laquais s'applique à un « homme de suite ». « Voilà pourquoi, dit-on, il est plus honorable d'avoir un laquais que d'avoir un valet, et qu'on dit que le laquais ne déroge point à sa noblesse, au lieu que le valet de chambre y déroge ; quoique la qualité et l'office de celui-ci sont au-dessus de l'autre 2. » Le nom de laquais avait désigné des soldats au quinzième siècle, et plus tard, en voyage particulièrement, les nobles se faisaient suivre par des laquais armés. Si l'on fut obligé , à diverses reprises, d'interdire à ces derniers l'usage des armes, dont ils abusaient ^, il fut toujours de bon ton de se faire accompagner par des laquais. Les grandes dames ne peuvent se montrer dans les rues sans en avoir plusieurs à leur suite ^. Les bourgeoises
1 La Maison réglée, p. 69, 70.
2 Dictionnaire de Trévoux, au mot Valet. — Un cocher, qui de- Tîent ?alet de chambre considère sa situation comme beaucoup meilleure. (Comte de Caylus, Histoire de Guillaume, cocher. Contes et facéties, éd. 1885, p. 74.)
3 Ord, de 1655, 1665, 1778, 1779, 1782. Ànc. lois françaises, XVII, 315; XVIII, 55; XXV, 448; XXVI, 94, etc.
* Boursault, Lettres nouvelles, 1697, p. 123.
elles-mêmes, si elles en ont un, se font suivre à Téglise par lui , lui font porter le sac et le carreau , et soutenir, la queue de leur robe ^ Les gens de qualité et les riches magistrats en ont trois ou quatre, debout et pressés derrière leur carrosse 2. Plus] on en a, plus il semble qu'on soit puissant ,et ^considéré. Pascal disait : « lia quatre laquais, et je n'en ai qu'un. C'est à moi à céder, et je suis un sot si je conteste 3. » Aussi, comme on se plaît à les montrer, on s'attache à leurs qualités extérieures. Tantôt on les veut grands, tantôt petits, tantôt d'une taille médiocre. « Je vous promets un laquais fort grand, écrit M"* de Maintenon à sa belle-sœur ; les petits ne valent rien ^. » A d'autres époques, la mode veut qu'on ait des pages ; rien n'est plus élégant que d'avoir un Maure, un négrillon, un chasseur ou un heiduque ^. En province même, on tient à « une jolie figure », et un domestique, qui veut se placer, fait annoncer dans les affiches qu'il a « une physionomie très intéressante ^ ». Il faut que les laquais portent bien la livrée, qui est aux armes et aux couleurs de la maison, et qui fut souvent d'un tel luxe qu'on essaya d'y remédier
1 VÉtat de servitude ou Misère des domestiques, p. 14.
2 Saint-Foix, Essais sur Paris, IV, 28.
3 Pensées, éd. E. Havet, p. 64.
* Lettres, éd. de la Beaumelle, I, 169.
^ Lettres sur les Anglais et les François (par de Murait), 1725, p. 281. — Ane. lois françaises, XXVI, 94.
6 Charles de Ribbe, Un Journal à Aix, p. 15, 16.
par des lois somptuaires*. On n'y réussit pas. Un Anglais déclarait, sous Louis XV, que les valets des grands seigneurs étaient vêtus avec une telle magnificence, qu'il était difficile de les distinguer des maîtres 2. Le marquis de Mirabeau n'était pas moins choqué de les voir habillés comme des comédiens ^. Mercier dit aussi que les laquais du dernier ton ont des dentelles et deux montres comme leurs maîtres^. « Tel valet, dit-on à la même époque , est habillé de ce qui faisait la parure d'un seigneur, il n'y a pas un siècle ^ ; » et un président de province s'écriait : « J'aimerais bien mieux que mes domestiques ne fussent pas si élégants et fussent plus sages et plus raisonnables ^. »
Fiers de leur costume éclatant, souvent fiers d'appartenir à un homme de qualité '^, les laquais, dans les grandes villes, passent pour les fats les plus impertinents de la création ^. On dit qu'à Paris ils sont
1 Ord. de 1549, 1561, 1583, 1613, 1634, 1639, 1644, 1660, etc. Les ordonnances de Louis XIII et de Louis XIV interdisent de faire porter aux pages, laquais, cochers, des vêtements de soie ou bandés de velours et de satin. (Delamare, Traité de la Police, 1729, 1, 370 etsuiv.)
2 Sacheverell Stevens, p. 65.
3 V Ami des hommes, I, 241.
* Tableau de Paris, I, 321, 322.
^ Mon oisiveté (^AT Rémi), 1779, p. 160.
^ C^ Ed. de Barthélémy, Une Ville de province au dix-huitième siècle. Revue de Champagne, XII, 372.
' La Bruyère, I, 349.
8 Sacheverell Stevens, p. 65. — Mercier, I, 321.
plus de 100,000 capables de toutes sortes d'emportements*. » Turbulents et insolents, ils encombrent les antichambres, jouant au lansquenet et au brelan, en attendant leurs maîtres; ils font du désordre à la porte des théâtres, dans les salles des Pas perdus, où ils insultent les plaideurs et les avocats -. Sous Louis XVI, ils empruntent le nom de leur maître ^ ; non contents de se vêtir comme lui, ils prennent ses mœurs, ses gestes, ses manières. Un d'eux même, le valet de chambre du duc de Valentinois, est collectionneur; il est « curieux des moindres bagatelles élégantes », et il achète une tabatière d'or garnie de Saxe, que Fréron tenait de Piron, et qui valait bien huit louis^. Mais ils ont beau s'eflforcer de singer les gentilshommes, leur origine, leur éducation, finissent toujours par percer. « L'épée de M. le maître, les soins de M. le chef, remarque M"® Roland, en parlant des domestiques avec qui elle fut contrainte de dîner chez M°^" Penault, ne pouvaient racheter chez eux la gaucherie des manières, l'embarras du langage et la trivialité des expressions. »
/ Les suivantes , les femmes de chambre , étaient
1 Lettre d'un Sicilien, Saint'Evremoniana,^,21S.
2 Saint^Evremoniana , p. 277. — Boursault, Lettres nouvelles, p. 285. — Ch. de Ribbe, V Ancien Ban eau du Parlement de Provence, p. 117. —De la Cuisine, Hist. du Parlement de Bourgogne, I, 112. — Jal, Dictionnaire, p. 409. — Mercier, I, 321.
3 Nougaret, Tableau mouvant de Paris, 1787, 11,35. * Maze-Sencier, /e Livre des collectionneurs, p. 137.
souvent plus déliées et mieux élevées. Quelques-unes appartenaient à la petite noblesse ou à la bourgeoisie. La gouvernante de Michel de MaroUes était une parente de sa famille, vieille demoiselle noble, « dont la douceur et les tendresses étaient pour lui , dans son enfance, une des plus précieuses choses du monde* ». A Paris, une demoiselle de chambre raconte que s(5n père, qui était procureur, après avoir marié ses deux filles aînées, s'était trouvé à court de dot pour elle ; « occasion, dit-elle, qui a mù ma mère.. . à me donner la coiiffe et le masque, pour servir de servante, et avoir la superintendance sur le pot... et la vaisselle d'argent ^ ». Plusieurs des soubrettes de Marivaux sont aussi des filles de procureur ou de procureur fiscal 3. Les suivantes , les premières femmes de chambre, étaient plutôt des demoiselles de compagnie que des servantes. Souvent instruites et discrètes , elles vivent de la vie intime de leurs maitresses, dont elles peuvent être les confidentes ; elles travaillent sous leur direction et dans leur appartement. Une d'elles, qui se qualifie de demoiselle, se présente en annonçant qu'elle « a mille petits talents qui peuvent plaire aux dames ». D'autres « se disent très adroites dans la couture blanche, savent coiffer, repasser, faire les modes, raccommoder les den-
* Michel de Marolles, M^motre», éd.. 1755, I, 13, 14.
2 Les Caquets de Vaccouchée, éd. Janet, p. 15.
3 Larroumet, Marivaux, p. 233.
270 tes DOMESTIQUES D'AUTREFOIS.
telles, blanchir les blondes et les bas de soie * . » Presque toutes s'habillent « des dépouilles encore fraîches de leurs maltresses, qui prêtaient , dit M"* Roland , à leur parure une richesse que Thonnète bourgeoisie s'interdisait ». On en voyait dans les rues de Paris, portant des robes de soie et même quelques petits diamsmts ^. Dans l'intérieur de la maison , on les traitait aussi avec plus de considération ; au dix-huitième siècle , le marquis de Mirabeau s'étonnait de voir qu'elles avaient toutes en particulier leur chambre, leur feu, leur lumière 3.
Femmes et valets de chambre se réunissent pour le repas à l'office ; ils y vivent à peu près comme les maîtres. Chez M"* Penault, le jeu suit le repas; le taux en est élevé ; c'est celui de la partie ordinaire de ces demoiselles, qui ne manquent pas de la faire chaque jour. « J'aperçus un nouveau monde, dit M"" Roland, dans lequel je vis la répétition des^ préjugés, des vices et des sottises d'un monde qui ne valait guère mieux. » Mais les domestiques de haute volée étaient l'exception, comme les grands seigneurs et les fermiers généraux étaient l'exception dans la nation. Ils participaient à l'éclat de la fortune de leurs maîtres et souvent à leurs vices. L'oisiveté relative, dans laquelle ils vivaient, était pour eux une
1 Ch. de Ribbe, Un Journal à Àix, p. 16.
2 Merder, Tableau de Paris, V, 82.
3 L'Ami des hommes, 1, 49.
cause de démoralisation ^ Espions et singes de leurs maîtres , on les accuse, lorsqu'ils les suivent à la campagne, d'y porter les vices des grandes villes 2. U faut se garder pourtant de juger par [leur conduite de la moralité de tous les domestiques, de même qu'il ne faut pas juger de la moralité de la nation tout entière par celle de la noblesse et des classes supérieures qui résidaient à Paris et à Versailles.
A Paris même, les domestiques d'un grand seigneur sont tout différents de ceux d'un magistrat qui habite le Marais. Qu'un provincial se présente chez le grand seigneur, le suisse le toise avec impudence ; on ricane dans la première antichambre; dans la seconde, des messieurs superbement vêtus examinent avec une sort« de dédain la tenue du visiteur. Rien de semblable au Marais. « Le bon portier, dès votre seconde visite, présente ses civilités; le laquais rebondi demande de vos nouvelles; le vieux valet de chambre se garde bien d'annoncer sans avoir auparavant montré de l'intérêt, en glissant : — U y a bien longtemps que madame ne vous a vu ; venezvous aujourd'hui souper chez nous^ ?» La bonhomie et la familiarité de l'ancien temps se conservaient dans les quartiers reculés de Paris comme en province.
Au-dessous des principaux domestiques se trouvent
i C^« Ed. de Barthélémy, Revue de Champagne, XII, 372.
2 3ion oisiveté, 1779, p. 60.
^ Le Provincial à Paris (par Dampmartin), 1790, p. 39, 40.
les serviteurs en sous-ordre, qui sont chargés des gros ouvrages et dont la condition, comme les gages,, est tout à fait inférieure. Les frotteurs, les marmitons, les relaveuses, les palefreniers, n'apparaissent pas aux yeux du public; leur existence est humble et cachée comme leur situation. Ils ne voient que de loin le luxe auquel ils concourent, et sortis pour la plupart des rangs des paysans, ils ne s'élèvent point au-dessus de la condition de ceux-ci, à moins que leur intelligence , leur bonne mine ne les fassent distinguer du maître et ne les élèvent aux postes de cocher et de valet de chambre. En dehors de ces divers genres de serviteurs, il en était d'autres, dont la tâche était spéciale et pour ainsi dire accidentelle. Telles étaient les nourrices. On les prenait d'ordinaire à la campagne; on voulait non seulement qu'elles fussent de bonne constitution, mais « gaillardes et de bonne humeur, pour amuser et divertir l'enfant. Souvent on leur donnait une servante spéciale pour le bercer, et pour aller quérir toutes les choses dont elles pourra^nt avoir besoin ^ » Les gages étaient peu élevés; la vie était très large dans les grandes maisons, et l'on ne regardait pas à donner des auxiliaires aux servie teurs, même, comme il arrivait parfois, pour aider quelques-uns d'entre eux à ne rien faire 2.
^ La Maison réglée, p. 91, 92.
^ En outre, chez les grands, les yalets et les femmes de chambre ont eux-mêmes des valets de chambre et des laquais. (Mercier, XI, 277.)
Le luxe et le nombre des domestiques se rencontrent surtout dans la noblesse et la riche bourgeoisie, qui marche presque de pair avec elle. Les magistrats de province, qui ont carrosse et maison de campagne, ont assez souvent deux ou trois domestiques mâles, valet de chambre, cocher, petit laquais, et autant de femmes. En général, on a plus d'hommes à son service que de nos jours. On ne voyage guère sans un valet, et si Ton veut faire figure, il est nécessaire de prendre un laquais. Aussi à Paris, trouve-t-on à en louer à la journée, tous les matins, aux abords du palais. « On peut ainsi, dit-on, se donner à peu detois Tair d'un homme à laquais ^ » . ; i
11 ne peut être ici question des valets qui concourent à Texercice d'une industrie, comme les garçons et les servantes d'auberges, dont la moralité, la tem-
1 Le Livre commode, éd. Ed. Fournier, II, 49. — A ATÎgnon, les valets à louer se tenaient sur le pont. (Tallcmant des Réaux, Historiettes, 1,63.)
pérance et la tenue laissent souvent à désirer * ; ni des commis marchands, des courtauds de boutiques, qui sont plutôt des auxiliaires de leurs maîtres ou des apprentis que des domestiques. Je dois me borner à parler de ceux qui sont attachés au service de la personne et de rhabitation privée. Ceux-là, dans la bourgeoisie, ont souvent un air sérieux que n'ont point les laquais ; leur costume tend à se rapprocher de celui de leurs maîtres ^ ; on voudrait même leur imposer lin signe distinctif, qui permit de ne pas les confondre avec eux. En 1723, le garçon domestique des Ursulines de Saint-Denis porte Tépée sous son manteau de ratine bleue doublée de rouge 3.
Mais la plupart des bourgeois, astreints à une sévère •économie, n'ont point d'hommes à leur service ; ils "n'ont que des servantes. Le véritable type de la domesticité bourgeoise, c'est la servante. Elle nous apparaît sôus un costume simple, qui ne prétend pas au luxe comme celui des femmes de chambre de grande
1 La Maison réglée, p. 145, 147. — Les servantes d'auberge avaient la réponse déliée et prompte. M°^^ IMozzi raconte qu'à Montreuil une d'elles s'élant plainte des manières de son coureur, elle voulut excuser celui-ci en disant : Il parle sur le haut ton, Mademoiselle, mais il a le cœur bon. — Oui-dà, répondit « la fille d ; mais c'est le ton qui fait la chanson. {Ohservatiom in ajourney throvgh France, I, 8.)
2 La première chose que je vis à Calais, le lendemain de mon arrivée, dit un Anglais, ce fut un domestique arrachant des pommes de terre, en perruque à bourse. (Observations in ajourney ta Paris, \111, 1, 126.)
3 Vente des effets de Jean Cogne, en 1723. Arch. nationales, Z^
maison. Elle a souvent deux robes, Tune noire et l'autre grise*. Sa garde-robe était en rapport avec la modestie du costume bourgeois. Une marchande ou une procureuse aurait été offusquée si, comme à Londres, sa domestique avait été mise comme elle 2. On défendait même, à Dijon, aux servantes de porter des cottes empesées et des souliers légers 3. C'est à peine si on tolérait chez elles quelques simples bijoux, comme une croix et un travers d'or. Quand elles restaient longtemps dans une maison, elles pouvaient amasser beaucoup de nippes. La servante d'un maire de Troyes avait, en 174.7, deux caisses de bois blanc remplies de vêtements et de linge. C'étaient des camisoles d'étamine du Mans, de coton ou de siamoise garnie de baleines; c'en était une de gros de Tours. Elle avait des jupes de; calmande unie et rayée, ou de molleton. Le linge surtout était en grande quantité : vingt-deux chemises, trente cornettes, dix-huit bonnets en toile et mousseline et en partie garnis de dentelles, sans compter les mouchoirs de col entoile fine, en mousseline et en soie. Les jours de fête, elle portait des souliers de castor gris ou des mules cirées, et une croix d'argent enchâssée de pierres de cristal. Les jours ordinaires elle n'a qu'une croix de cuivre doré.
1 Colletet, le Tracas de Paris, chapitre intitulé : Une servante à qui une larronnesse a volé son paquet.
* Grosley, Londres, I, 134.
3 Inv. des Archives de Dijon, B. 248.
Détail caractéristique et particulier à Tépoque : la servante du maire de Troyes prise , comme l'attestent les mouchoirs de poche à tabac que contient sa malle ^
La même simplicité, qui n'a rien de commun avec la misère, prévaut chez la plupart des servantes de province. Dans leur garde-robe, le linge l'emporte toujours en quantité sur les vêtements ^ ; indice d'une certaine recherche de propreté. On trouve parfois des costumes de couleur voyante, comme la cotte et la chemisette orange d'une servante de curé, en 1651 ; une autre, attachée à un Hôtel-Dieu, un siècle plus tard, a quelques bijoux d'or 3; un autre, au service d'un marchand, sous Henri IV, possède un clavier d'argent, qui, destiné à porter des clefs, atteste la confiance que ses maîtres lui témoignent. Leur élégance varie suivant les temps et les pays. On nous les mon-
i Inventaire de Marguerite Toussaint, servante de M. Rémond, 1747. Arch. judiciaires de l'Aube, n» 1166. C'était la sœur d'un inattre coutelier, chez lequel elle était allée mourir. Elle avait quelques meubles, entre autres un lit et un traversin de plumes et une paire de poches, contenant 36^ en argent.
^ Madame, dit-on, tient à ce qu'elle ail
De beau linge et de belles manches Pour les festes et les dimanches Afin de la suivre en tout lieu En visite, ou pour prier Dieu.
(Colletet, le Tracas de Paris. Paris ridicule et burlesqvte, p. 277.) » Arch. judiciaires de TAube, n^* 1145, 1107, etc.
tre, à Strasbourg, balayant le devant des maisons, en nattes bien poudrées ou en cheveux noirs. « Un juste tout blanc, ou d'une couleur foncée et tranchante sur celle du jupon toujours un peu court, les rend lestes à Toeil comme elles le sont à l'ouvrage ^ »
On se plaît surtout à se les figurer dans Tintérieur des maisons, diligentes, laborieuses et dévouées. On se les représente aussi volontiers, d'après d'anciennes traditions, s'attachant aux maîtres, élevant les enfants et conservant avec eux, lorsqu'ils ont grandi, une sorte de familiarité affectueuse et grondeuse. Vieilles filles pour la plupart, elles les aimaient d'une manière d'autant plus exclusive qu'elles n'avaient ja-» mais eu d'autres affections sérieuses. Animées d'une piété sincère, elles étaient généralement ignorantes;, bien qu'une d'entre elles, la servante janséniste de la famille de Royer-CoUard, ait laissé une bibliothèque de sept cents volumes^. Auxiliaires assidues de la mère et du père de famille, quelques-unes acquéraient une sorte d'autorité domestique 3, quelque peu triviale dans ses manifestations, mais à laquelle on finissait
1 Soirées helvétiennes, alsaciennes et franconUoises, ip. 62.
2 Philippe, Boyer^Collard, p. 213 et suir. — La servante du maire de Troyes a quatorze volumes de piété et quatre petits tableaux. Le domestique des Ursulines de Saint-Denis a aussi pour 25 fir. de livres et huit tableaux à cadre de bois.
3 La bonne^ qui éleva Lareveillère-Lepeaux, son frère et sa sœur, les appela toujours mes enfants, même après leur mariage. Elle mourut chez sa sœur. (Lareveillère, Mémoires, I, 6.)
par se soumettre, parce qu'elle s'appuyait sur le bon sens et sur le dévouement.
C'est là le meilleur t}^e de la servante bourgeoise, telle qu'on la trouve dans les comédies de Molière, telle surtout qu'on la rencontre dans la réalité. C'est la servante de Malherbe et celle de Molière lui-même, qui donne son avis à son maître sur ses écrits ; c'est la servante de Voltaire, Barbara, qui aurait été souvent consultée par lui* ; c'est la servante de la grand'mère de CoUin d'Harle ville, qui s'eflOraye de le voir composer une comédie, qui la regarde comme une œuvre du démon et qui voudrait qu'on la brûlât 2. Un des types les mieux tracés de ce genre de servante est celui d'Elisabeth Noël, qui avait élevé Grosley. Entrée à l'âge de quinze ans au service de sa trisaïeule, elle était passée successivement à celui de sa bisaïeule et de son aïeule, à raison de 10 écus de gages par an ; elle connaissait toutes les affaires de la maison, dont elle ne cessait de prendre les intérêts. Le père et le grand-père de Grosley étaient avocats ; en leur absence, elle donnait des consultations aux paysans, elle s'occupait des vignes et des terres que ses maîtres possédaient aux environs, et réglait, au besoin, les contestations avec les vignerons et les fermiers. Son intelligence était remarquable ; elle n'avait reçu au-
1 Taschereau, Vie de Molière, p. 97.
8 E. de Concourt, Portraits intimes du XVIIl^ siècle, p. 402.
cune instruction, mais elle calculait parfaitement sur les doigts ; elle savait par cœur des fragments de Corneille et de Malherbe qu'elle avait entendu lire à ses maîtres, lorsque, dans les longues soirées d'hiver, elle filait silencieuseinent sa quenouille, dans la pièce où la famille était réunie. Ce fut elle qui commença Téducation de Grosley : sans savoir lire elle-même, elle lui apprit à lire ; elle lui faisait recommencer chaque phrase dans une bible à images, jusqu'à ce qu'elle en eût saisi le sens; si la phrase était incompréhensible, elle en concluait que la lecture était défectueuse. Lorsque Grosley suivit les cours du collège, elle le faisait lever à six heures du matin, elle le forçait d'étudier pendant un temps déterminé et ne le laissait libre que lorsque ses devoirs étaient terminés. Plus tard, Grosley, travaillant au coin du feu de la cuisine, avec ses amis, aux mémoires facétieux de l'académie de Troyes, ne dédaignait point les conseils d'Elisabeth Noël, qui lui suggéra même quelques passages de ces mémoires où le vieux sel gaulois pétille ^
Les réunions de famille au coin du feu de la cuisine expliquent comment la familiarité naissait entre maîtres et serviteurs dans la vie bourgeoise d'autrefois. La modicité des revenus imposait une stricte économie; on n'avait qu'un'foyer, et la servante, appelée
1 Vie de 3/. Grosley écrite en par lie par lui-même, 1787, p. Il à 17.
à veiller avec ses maîtres au coin du feu, était initiée à leurs conversations, à leurs lectures, sentait se développer son intelligence en les écoutant, devenait la confidente de leurs afiSotires, et tout en étant dépourvue d'instruction première, apportait dans les conseils de la famille les lumières du bon sens avivé par Tesprit pratique.
Elle en abusait parfois ; elle avait le verbe un peu trop haut et ne ménageait pas toujours les vérités à ses maîtres. Elle leur faisait payer sa fidélité par son humeur et ses exigences ; elle finissait par se croire tout à fait chez elle. La servante d'un avocat d'Aix installe, en temps de peste, toute sa famille dans sa cuisine. « 11 faut souffrir, écrit l'avocat, d'une servante de quarante ans de service ^ » On sHmpatiente, mais on se résigne. « Mon Dieu, mon fils, dit Béline au Malade imaginaire, en parlant de Toinette, il n'y a pas de serviteurs et de servantes qui n'aient leurs défauts. Celle-ci est adroite, soigneuse, diligente et surtout fidèle, et vous savez qu'il faut maintenant de grandes précautions pour les gens que Ton prend 2. »
Cette observation de Béline montre que la diligence et la fidélité n'étaient pas plus faciles à rencontrer de son temps que du nôtre. Ce qui a moins changé encore, ce sont les défauts inhérents au caractère.
1 Charles de Ribbe, V Ancien Barreau du parlement de Provence, p. 75.
2 Le Malade imaginaire, acte I, scène vi.
N'est-ce pas une conversation toujours vraie que ce dialogue entre une servante et la femme d'im fournisseur, telle que la rapporte Audiger en 1692?
« Âh ! ma fille, dit la femme du marchand, vous « êtes donc à présent chez monsieur ou madame « une telle?
— Oui, Madame, répond la servante.
— Y a-t-il longtemps que vous y êtes? reprend « l'autre.
— Non, Madame.
— Vraiment, ils en changent souvent. Quelles « gens sont-ce ? Que font-ils? Comment vivent-ils? Ils « sont donc bien difficiles, puisqu'ils changent si sou- « vent. »
« Alors la servante entre tout à fait en matière et dit de son maître et de sa maltresse tout ce qu'elle sait et tout ce qu'elle ne sait pas. Pendant qu'une femme de marchand Tamuse et Tentretient ainsi, le boucher lui donne la plus mauvaise viande ; le boulanger, le pain le plus mal fait et de moindre débit ; Fépicier, Thuile la plus mauvaise ; le chandelier, la chandelle la plus coulante ; la fruitière, les herbes et les légumes les plus vieilles et les plus pourries; ainsi que des autreschoses, et c'est par là que tout se vend et que rien ne reste à Paris... » Et quand on lui reproche le temps qu'elle a perdu à caqueter, la servante ne manque pas de répondre qu'il faut attendre quatre heures avant de pouvoir acheter ce qu'on demande.
Insiste-t-on , elle crie plus haut que sa maîtresse et lui met le marché à la main, en lui disant qu'elle veut s'en aller. D'autres servantes « rudes pour les enfants, les détournent de raconter à leurs parents qu'elles ont reçu la visite de leurs amoureux; et plus tard, elles trahissent la confiance des parents en favorisant les amourettes que les filles de maisons se sont mises en tète ^ »
Beaucoup trompaient aussi leurs maîtres sur les acquisitions quotidiennes qu'elles faisaient au marché, et recueillaient ainsi de nombreux profits. Berthod, dans son Paris burlesque, nous montre une servante dictant à un écrivain public un compte de ménage , où le prix des denrées est singulièrement exagéré. On appelait ce genre de fraude « ferrer la mule. » Le Tracas de Paris, de CoUetet, nous apprend que dès 1665, le mot comme l'usage de l'anse du panier existait comme de nos jours 2. Nous en trouvons surtout la preuve dans une curieuse pièce de vers, publiée en 1705, sous le titre de la Mahôte des cuisinières. Les maltresses de maison avaient beau être défiantes et minutieuses ; elles faisaient en vain peser chez elle ce qui avait été acheté ; elles comptaient avec soin jusqu'à l'emploi d'un denier ; elles allaient même au mar-
i La Maison réglée, p. 138 à 141.
2 Paris ridicule et burlesque, recaeil publié par Paul Lacroix. Berthod, la Ville de Paris en vers burlesques, p. 169 à 171. — CoUetet, le Tracas de Paris, p. 575.
ché surveiller leur cuisinière au moment où celle-ci y pensait le moins ; rien n'y faisait ; nombreuses encore étaient les servantes,
Qui pour soutenir l'éclat de leurs atours, Sur l'anse du panier faisaient d'habiles tours.
L'usage des étrennes et du sol pour livre existait déjà. Un domestique, qui avait été au service avec Damiens, recevait 6 livres d'étrennes d'un marchand de bas ^ En 1692, une cuisinière intelligente devait s'en faire donner à Pâques, à la Saint-Martin, comme au i^ janvier. Que de conseils perfides, mais basés sur Texpérience, une servante rouée peut donner à une débutante pour escroquer ses maîtres : se plaindre d'avoir perdu son argent, écrire un 8 au lieu d'un 3 sur le compte, se récrier toujours sur la grande cherté, brûler beaucoup de bois, pour avoir plus de cendre, grapiller sur tout; « gagner sur un balai, sur du lard, sur du chou ; » sur de la salade surtout, dont on mange tous les jours chez certaines personnes. C'est ainsi qu'on arrive à faire de belles économies ; c'est ainsi que la cuisinière , qui se donne en exemple, amis rapidement de côté 3,000 écus qu'elle a placés sur les cinq grosses fermes, tandis que son mari, qui est cocher, gagne de son côté sur le foin et la paille que doivent consommer les chevaux -,
1 Pièces originales du procès de Damiens, p. 97.
3 Foumier, Variétés historiques et littéraires, V, 243 à 257.
Ce portrait satirique s'applique surtout à Paris, où les cuisinières ont le plus mauvais renom ^ ; il est vrai, à la condition de ne pas être généralisé. S*il ne faut pas prêter aux domestiques toutes les vertus d'un prétendu Age d'or, il faut encore moins les gratifier de tous les vices d'une civilisation corrompue. La moralité du serviteur dépend beaucoup de celle du maître. Dans la noblesse de cour, chez les hommes de finance, où le plaisir et le gain formaient les seules règles de la conduite, il était naturel qu'il y eût des valets débauchés et cupides. Au milieu des classes inférieures de Paris, il était vraisemblable qu'il y eût des servantes infidèles et légères. Dans la petite bourgeoise de province, économe régulière et sévère dans ses mœurs comme dans ses principes , la domesticité conservait souvent un caractère d'honnêteté et de dévouement, plus difficile à rencontrer dans les grandes villes.
1 Des Essarts, en 1787, parle très séyèrement des cuisinières de Paris. « Cette classe est peut-être la plus dangereuse par les effets que produisent ses vices et ses crimes. Il n'en est pas qui soit plus familiarisée avec le toI^ le mensonge et la débauche. {Dictionnaire de la police, UI, 469.)
A toutes les époques, on a loué et regretté les coutumes anciennes. On tenait, il y a cent ans, le même langage que de nos jours. « Autrefois, disait Mercier sous Louis XVI, les domestiques faisaient partie de la famille... les maîtres étaient mieux servis et pouvaient compter sur une fidélité bien rare aujourd'hui... aujourd'hui, ils passent de maison en maison, indifférents à quels maîtres ils appartiennent... autrefois, leur vie était dure et frugale; mais on les comptait pour quelque chose, et le domestique mourait de vieillesse à côté de son maître *. »
Il faut bien remarquer que les domestiques qui meurent de vieillesse appartiennent à des générations antérieures à celles qui parlent d'eux, et qu'ils doivent être regardés par conséquent comme appartenant à unautre temps. Pour beaucoup, la domesticité n'estpas
1 Tableau de Paris, I, 97, 98. —La môme opinion se retrouve dans un écrit de F. Pérennès, intitulé la Domesticité avant et depuis 1789, ou Discours sur cette question : Comparer les rapports actuels des domestiques et des maîtres avec ce qu'ils étaient avant la révolution.,. couronné par l'Académie de Besançon, 1844. — C'est un éloge banale et sans preuves à l'appui, de ce qui existait avant la révolution.
286 LES DOMESTIQUES DAUTREFOIS.
une carrière définitive; c'est une sorte d^apprentissag-e à la vie, un passage qui mène de la dernière classe de la société à une condition meilleure, une occupation de quelques années où Ton amasse un pécule pour s'établir. Si l'on peut citer alors comme aujourd'hui d'anciens serviteurs qui s'attachent étroitement à la famille du maître, y vieillissent et y meurent, combien aussi rencontrera-t-on de plaintes sur l'inconstance et les changements fréquents de domestiques ! On les chasse, pour employer le terme de l'époque, avec autant de facilité qu'ils donnent leur congé. Mercier nous montre les servantes de Paris « accoutumées à faire leurs paquets, passant de maison en maison, en baptisant du nom de baraque toutes «elles dont la cuisine est maigre et surveillée de trop près ^ » Au milieu du dix-huitième siècle, nous trouvons d'autres preuves que beaucoup de domestiques ne restent que quelques mois dans la même maison 2. Des bourgeois en changent deux ou trois fois par an. Un avocat de Riom en prend successivement six en quatre ans; s'il en garde un deux ans, les autres restent chez lui à peine quelques mois 3.
1 Tableau de Paris, IX, 157.
2 Pièces originales du procès de Damiens, 1757, p. 107. — M"« de Verneuil, chez qui Damiens était en service, s'avisait de tirer des horoscopes à ses gens ; elle renvoya Damiens, parce qu'elle avait lu dans sa main qu'il serait un jour roué.
3 Cayer pour compter avec mes domestiques pour leurs gages, 1787- 1792, communiqué par M. Paul Le Blanc.
Les domestiques fidèles et dévoués se rencontrent pourtant assez fréquemment dans les familles où se perpétuent les anciennes traditions. Non seulement, ils ne demandaient pas qu'on augmentât leurs gages, mais ils prêtaient au besoin de Targent à leurs maîtres ^ Comme nous l'avons vu pour la servante de Grosley, ils avaient pour les enfants de la maison, qu'ils avaient vus naître, des sentiments d'une affection toute spéciale, où la tendresse se mêlait au respect. Les enfants, dans beaucoup de maisons, étaient confiés, jusqu'à un certain âge, aux femmes de chambre, qui trop souvent leur remplissaient la tête de ridicules histoires de revenants ^. On attachait parfois aux garçons des serviteurs de confiance, qui les accompagnaient dans leurs études et dans leurs plaisirs , les conduisant au collège et les suivant à la chasse. C'est un agréable tableau d'après nature que nous trace le chevalier de Bonnard, lorsqu'il nous montre le jeune officier, revenant, après une longue absence, dans sa famille. Après les premiers embrassements,
Arrive le valet fidèle Qui prit soin de ses premiers ans :
Le rire en ses yeux étincelle; Il hâte ses pas chancelants :
1 Dû à Martine, servante, pour argent preste, 6^ (Inv. d'un maître parcheminier)... à Nicole Melinot, servante domestique, pour ses gages qu'argent preste... 104^ (Arch. jud. de l'Aube.)
3 Cardinal de Bemis, Mémoires, I, 9. — M*"® de Genlis, Mémoires, I, 52. — Masson, le Marquis de Grignan, p. 33.
(c Quoi, c'est monsieur! que je le voie !
Qu'il est grand! qu'il était petit!
Béni soit Dieu qui le renvoie !
Qu'il est bien avec cet habit !
Ah! combien madame a de joie !
Combien j'en ai M...
Il y a encore des serviteurs profondément dévoués, comme ce domestique d'un chevalier de Saint-Louis, qui allait mendier dans les rues de Paris, pour nourrir son maître réduit à la misère. Arrêté, interrogé, il est obligé de faire connaître la situation de ce dernier, qui était couché sur la paille dans une mansarde. Son zèle fut signalé au roi comme « une chose très rare, » et le roi fit donner au chevalier de Saint-Louis une pension, reversiblesur la tète de son fidèle domestique. Il résulte de cette anecdote, racontée par Barbier en 1749 2, qu'à cette époque la grande fidélité était rare. Si Ton admet que le théâtre est jusqu'à un certain point le reflet de la société, il faut aussi remarquer qu'on n'y trouve pas, du temps de Louis XIV, le bon serviteur, le domestique modèle, que le théâtre moderne a souvent mis en scène. Si l'on en juge par les valets de Regnard, de Marivaux et surtout de Destouches, qui sont plus honnêtes que ceux de Molière, la moralité aurait plutôt gagné que perdu dans le
* Épitreà un ami revenant de Varmée. Recueil amusant de voyages, 1783, I, 284.
2 Journal, IV, 403.
cours du dix-huitième siècle. Le domestique, attendrissant par son attachement, semble apparaître pour la première fois dans le Dissipateur , de Destou ches, où l'on voit Pasquin apporter ses .épargnes à son maître ruiné *.
L'opinion publique n'est pas beaucoup plus favorable aux valets que le théâtre. Le qualificatif de laquais est regardé comme une épithète injurieuse ;
Un laquais en tout lieu passe pour un vaurien. Est raillé des méchants, haï des gens de bien; Fût-il de bonnes mœurs et d^honnête famille.
Contre lui rebuté, on le croit mauvais drille.
On n'a point confiance en lui; s'il embrasse plus tard un métier, les femmes mêmes auront une certaine répugance pour sa livrée -. On dira : Menteur comme un laquais ; on parlera de sa platitude et de sa lâcheté ; on le traite volontiers de libertin ; on croit difficilement à la régularité de ses mœurs. Dahs un journal d' Aix, on demande « un valet qui soit fait au service et sage, s'il est possible ». ^ C'est une trouvaille qu'une bonne servante, dit-on à Paris, il faut la choisir sur quatre-vingt-dix sujets. Sur dix servantes, on prétend aussi que quatre sont des voleuses ; on se défie d'elles ajuste titre. La maltresse de maison tient sous clé le vin, le sucre, l'eau-de-vie, les macarons,
1 Larroumet, Marivaux, p. 228.
•^ VÉtat de servitude ou Misère des domestiques, p. 3.
3 Ch. de Ribbe, Un journal à Aix, p. 15, 16.
rhuile et les confitures *. — Voler, c'est une action infâme, c'est un péché de laquais, dit un père de rOratoire à un élève de Juilly, qui se confessait d'avoir volé 2. Les lois pourtant étaient rigoureuses pour les vols domestiques. On connaît l'histoire de la servante de Palaiseau condamnée à être pendue, à la suite de la disparition d'un couvert d'argent enlevé par une pie. La peine était, il est vrai, souvent commuée ; le bannissement pouvait être substitué à la potence, comme pour une servante de Troyes, qui fut chassée de la ville en 1680, après avoir été fouettée dans toutes les rues, nus-pieds, tête nue et la corde au cou 3. On cherchait aussi à prévenir les vols par la crainte de la répression. Un conseiller au parlement de Metz ne manquait pas d'envoyer ses laquais aux exécutions criminelles, très fréquentes à cette époque, en leur disant : « Allez à la leçon ^! »
Sans doute, les valets qui volent le linge ou les bijoux, qui forcent le secrétaire de leur maître pour y prendre de l'argent, forment l'exception, quoiqu'ils soient peut-être un peu plus nombreux que de nos jours ^. Le souci delà moralité est une grande
1 Mercier, Tableaude Paris, X, 243; ni, 254.
2 Arnaud, Souvenirs d\n sexagénaire, 1883,1,48. •^ Manuscrits de Sémilliard, III, 326.
* Ménagiana.I, 281.
5 Journal de Samuel Robert, publié par Torlat, p. 73. — Arch. jud. de l'Aube, n^ 1171, etc. — Les vols domestiques sont devenus très nombreux et presque tous impunis. (Mercier, VIII, 121.)
préoccupation pour les maîtres. Il existe à Paris 3és bureaux d'adresse, où les domestiques sans place sont tenus de se faire enregistrer, où Ton fait arrêter ceux qui sont soupçonnés de vol*. On prend le plus de renseignements possibles ; on voudrait trouver la perfection, et Ton demande souvent beaucoup pour obtenir peu. « Aux. qualités qu'on exige chez un domestique, disait Figaro au comte Almaviva, Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui \ fussent dignes d'être valets ^ ? »
Le choix d'une servante était surtout une grande affaire pour la petite bourgeoise. Elle y attachait plus d'importance qu'un grand seigneur au recrutement de ses trente-six valets. Que de trésors de diplomatie elle dépensait pour avoir des renseignements exacts , que de procédés ingénieux pour arriver à bien connaître le caractère ! La femme d'un notaire de petite ville ne prenait jamais une servante, sans l'avoirfait déjeuner devant elle. C'était une épreuve décisive. Si la fille se prélassait et mangeait lentement, elle était jugée : c'était une paresseuse qui songeait plus à son bien-être qu'au service des maîtres ; mais si elle expédiait vivement son déjeuner, sans avoir l'air de trop faire attention à ce qu'elle mangeait, elle promettait d'être sobre et diligente , et la mal-
1 Le Livre commode, II, 276. — État ou tableau de Paris, 1760^ p. 334, 335.
2 Le Barbier de Séville, acte I, se. ii.
tresse de la maison la gardait comme servante ^. , Bon maître, bon serviteur, disait-on -. Les maîtres chrétiens s'occupaient avec une sollicitude constante et méritoire de leurs serviteurs. Parfois ils faisaientla prière à haute voix au miheu d'eux; ils les soignaient dans leurs maladies. La mère du gentilhomme janséniste Thomas du Fossé donne plusieurs gardes à ses domestiques malades, et récite auprès du chevet de Tun d'eux les prières des agonisants 3. Un bourgeois de Chalon-sur-Saône, qui perd sa servante, écrit dans son livre de raison qu'il Ta fait enterrer le plus honnêtement qu'il a été possible ^. Dans certaines grandes maisons, chez le prince de Conti, par exemple, on veut que les valets de pied aillent tous les matins à la messe et tous les soirs à la prière qui se dit à la chapelle par Taumônier. On leur fait aussi apprendre à lire et à écrire. Des règlements, auxquels Técuyer et le maître d'hôtel doivent tenir la main, déterminent l'heure du lever et du coucher, et cherchent à maintenir tous les domestiques dans le respect et
* G. Colmet d'Aage, Hist. d'une vieille maison de province. Souvenirs et traditions de famille (1783-1883), p. 4, 5. Nous avons dit, dans la Revue historique, le bien que nous pensons de cet agréable livre^ qui décrit avec un véritable charme des scènes vraies et intimes.
^ On disait aussi : A bon maistre, hardy valet. Tel maîstre, tel valet. (Leroux de Lincy, Livre des Proverbes, II, 103, 88.) 3 P. Thomas du Fossé, Mémoires, III, 166.
* Journal de Nié Lacroix. Mém. de la société d'histoire de Châ- Ion, VII, 45.
la pratique de la religion et des bonnes mœurs *.
Si Ton s'occupe ainsi de leur âme, a-t-on la même " sollicitude pour leur corps? On s'inquiète peu, au dixseptième siècle, de leur logement. Le cocher couchait dans l'écurie, la cuisinière ou la servante dans la cuisine, les laquais dans un galetas, le grenier ou le / bûcher -. Comme l'indique le marquis de Mirabeau, ils n'ont souvent ni chambre ni lumières particulières. Les laquais, et même les pages, couchent parfois plusieurs dans le même Ut, qui peut être, pour les laquais, un méchant matelas, étendu par terre.
Dans un grenier qui n'a ni porte ni serrure, Où pendant tout l'hiver pénètre la froidure '.
Le lit est fréquemment passable, comme celui des servantes de Mignard, qui, placé sur « un bois de sangle ployable » dans la cuisine, se compose d'un matelas et de deux couvertures ^. On prétendra même, sous Louis XV, qu'avec le progrès du luxe ,^ les domestiques sont couchés et nourris comme les maîtres ^.
* Mém. de Mgr le prince de Conti touchant la conduite de sa maison, 1669, p. 104, 105, etc.
2 IL en est ainsi à Paris chez M°*® Mazel» qui fut assassinée à Paris, en 1689. (Faits des causes célèbres et intéressantes, 1757, p. 12.)
3 VÉtat de servitude, p. 13.
* Nouvelles archives de V Art français, 1870, p. 22. — La cuisinière couche d'ordinaire dans la cuisine. (P. Y. Besnard, Sottrenirs, 1, 144.) — Lettre particulière de 1783, relative à la construction d'une maison au Puy. (Communication de M. Paul. Le Blanc.)
^ V Ami des hommes A, '>A\.
Si le logement laisse très souvent à désirer, la nourriture leur est en revanche répartie avec une certaine abondance , surtout dans les grandes maisons. Sous Louis XIV, on estime leur ration quotidienne à une livre et demie de viande, autant de pain et à une pinte ou trois chopines de vin ^ Sous Louis XVI, la table des valets de chambre est servie avec ordre et propreté ; et de plus avec une abondance qui profite à la table des domestiques subalternes-. « Un laquais est beaucoup mieux nourri qu'un petit bourgeois 3. » Si Ton a tort de dire « que les valets français sont les seuls en Europe qui commandent à leurs maîtres^ », il est certain qu'ils ne sont pas traités durement par eux. Un auteur anglais affirmera même , sous Louis XVI, qu'ils sont ce parfaitement heureux^ .» Du temps de M°^° de Se vigne, on les fait danser aux chansons, on se prête à leurs mascarades ; ils prennent part aux joies comme aux tristesses dé la famille. Il est vrai qu'on ne leur parle pas toujours poliment; on les traite volontiers, quand on est en colère, de coquins, de faquins, de drôles et de pendards;
1 On a 4 ou 5 sous par jour, pour tenir lieu de vin. {La Maison réglée, p. 3, 4.)
2 M°*e Roland, Mémoires.
3 Mercier, Tableau de Paris, I, 140.
* Lettre d'un Sicilien. Saint- Evj^emoniana, p. 277.
^ The situation of this branch of community is perfectly happy. (Jolin Andrews, Â comparative view of the French and of the English nation, London, 1785, p. 382.)
on les débaptise pour les qualifier de noms de fantaisie : La Fleur, la Violette, laBeauce, la Brie, Bourguignon, Picard, Champagne; en parlant d'eux, on dit comme M""" de Sévigné : « Ces créatures-là. » Mais on les appelle aussi : mon enfant^, mon ami. C'est un étrange mélange de supériorité, de dédain et d'afifection : on leur donne, il est vrai, dés soufflets et des coups de bâton ; mais pn en donne à ses enfants, et on croit, en faisant de la sorte , agir dansTintérèt de ceux que Ton châtie. D'ailleurs, il est de mauvais ton de battre ses gens : Saint-Simon dit à son fils pour Ten détourner : « Vous vous feriez plus de tort que vous ne leur feriez de mal. ^ » A la fin du dix-huitième siècle, on défendra d'user d'excès et de mauvais traitements envers eux ^ ; on leur parlera plus poliment, mais on leur témoignera moins d'affection réelle^.
Le caractère des maîtres a de tout temps influé sur le sort des serviteurs. Un écrit satirique, intitulé : VÈtal de servitude ou misère des domestiques^, nous montre les ennuis incessants qu'ils éprouvaient dans une maison, où l'on voulait concilier l'économie avec une certaine représentation. Suivre madame à l'église
1 Ménagiana, 1, 262.
2 Mémoires, éd. A. de Boislisle, I, 506.
3 Ord. de 1778. Ane, lois françaises, XXV, 447. * Mercier, I, 97.
û Troyes, s. d. in-S» de 16 p.
296 LES DOMKSTIQUES D'AUTREFOIS.
et au marché \ accompagner monsieur dans ses visites, frotter, scier le bois, faire les lits, les chambres, servir à table, n'est-ce pas pour un laquais un métier pire que celui de forçat? On s'accommoderait encore, selon Fauteur, de Thumeur de monsieur, mais comment se faire à celle de madame? Celle-ci fait mille observations sur le service de table ':
Justement à midi, vous mettez le couvert.
On avertit monsieur; quand il est prêt, on sert. Madame en s'asseyant trouve que les serviettes Ne sont pas proprement mises sur les assiettes; Son verre, à son avis, n'est jamais bien rincé.
Et ainsi de suite... On se figure ce que peut dire une maltresse de maison d'autrefois par les scènes analogues auxquelles on a pu soi-même assister. Les plaintes des maîtres et des domestiques tiennent à la nature même de leurs différentes conditions, et. non à la diversité des mœurs, selon les époques. Dans la petite bourgeoisie, on est plus exigeant pour le travail que dans les classes supérieures, où Ton s'attache surtout à la tenue. Les servantes de la fable, qui se lèvent au chant du coq et qu'on éveille avant le jour, lorsque le coq a été tué, commencent leur jour-
^ Une femme d'un certain rang ne pouvait sortir sans être accompagnée. — M°** d'Ëpinay écrit de Genève : « Les femmes ont ici la liberté d'aller partout à pied, seules, sans laquais et sans servantes. Cette liberté me plaît et j'en use. » (Perey et Maugras, les fiernières Années de il/n»« (VEpinay, p. 31.)
née de bonne heure. Une autre se plaint d'être debout depuis cinq heures du matin jusqu'à onze heures du soir, ayant dix personnes à contenter et à servir, sans compter les survenants K
Quels que soient le caractère et les exigences du maître, il semble qu'il y avait plus d'abandon entre lui et son serviteur qu'on n'en trouve de nosjours. Il s'était établi entre eux une sorte de familiarité qu'on a peine à comprendre de notre temps, où le sentiment du respect est affaibli. Aujourd'hui, au théâtre comme dans la vie réelle, le maître est froid, le valet subordonné. Le premier ne parle trop souvent que pour donner des ordres, le second pour dire qu'il les a compris. L'égalité politique qu'on a proclamée, en supprimant les degrés de la hiérarchie, a élargi les intervalles qui séparent les riches des pauvres ; elle a creusé entre eux des abîmes qui n'existaient pas auparavant. La démocratie a produit la contrainte : le maître redoute de voir disparaître le respect par la familiarité ; et le serviteur, ne se sentant pas élevé audessus de sa condition par ses fonctions, remplit avec une sorte de répugnance le service auquel la nécessité l'oblige. Il fait moins partie de la famille ; il est surtout un salarié, que l'argent rattache et retient. L'ancien régime, fondé sur la hiérar-
1 M°»* Le Prince de fieaumont, le Magasin des pauvres^ artisans, domestiques... il 6S, 1,9.
chie des classes et des individus, rendait souvent la subordination honorable ; le nouveau régime , basé sur l'égalité, tend à la faire considérer comme avilissante , sans être parvenu à la rendre moins néces* saire.
La familiarité , la bonhomie des relations entre maîtres et serviteurs, se rencontraient chez les bourgeois , les nobles et même jusque chez les princes. Il y avait chez M""** de Maintenon une vieille grosse villageoise pleine de bon sens et de franchise, avec qui la duchesse de Bourgogne se plaisait à causer. La vieille paysanne disait tous ses défauts à la princesse, et celle-ci, loin de lui en vouloir, lui témoigna à plusieurs reprises sa reconnaissance. C'était là, du reste, une confidente d'occasion. Chez M"*® de Maintenon, la vraie confidente de la veuve de Scarron, c'était son ancienne servante Manon, qui faisait sa chambre et son pot-au-feu quand elle demeurait sur la paroisse Saint-Eustache ; elle avait suivi sa haute fortune , et c'était maintenant une puissance , avec son « air doux, humble, empesé, important et pourtant respectueux », que Saint-Simon a dépeint en traits si justes avec ces quelques épithètes ^
Cette familiarité de l'ancien temps explique les confidences entre maîtres et valets, qui nous paraissent invraisemblables dans les comédies des deux derniers
* Mémoires, éd. Chéruel, XIII, 49.
siècles*. Elle paraît plus naturelle, lorsqu'on avait à son service, comme il arrivait parfois, la fille d'un parent pauvre, que Ton avait recueillie. On trouve ainsi chez des gentilshommes, des demoiselles nobles de leurs parentes, qui se résignent au rôle de gouvernantes 2 ; on trouve aussi, chez des bourgeois, des nièces ou des cousines des maîtres, qui servent et reçoivent des gages, comme les autres domestiques, à moins que ces gages ne soient quelque peu inférieurs aux leurs ^.
1 Dans les Caquets de l'accouchée (p. 15, 16.) la femme de chambre, qui se tient derrière sa maîtresse, et la servante, assise sur ses genoux près de la porte, disent leur mot dans la conversation des dames et des demoiselles.
2 Michel de Marolles, Mémoires, I, 13, 14.
^ A Marie Bourjois, niepce du déffunt, pour une demy année du loyage de ses gages, IP. (Inv. d'un boulanger, 1665.) — A Catherine Febvre, fille majeure demeurant chez lad. veuve sa cousine, pour 2 années de gages, 48^ (Inv. de la veuve d'un magistrat, 1745.) — En 1704, une dame laisse 401 de renies à sa nièce, « parce qu'elle aurait pu demander guages pour tous les bons services qu'elle lui a rendus. » (Arch. jud. de l'Aube.)
Les gages nous paraîtraient minimes si Ton ne tenait compte de la valeur relative de l'argent . Ils variaient suivant la qualité des domestiques et selon les époques. En 1700, si dans les grandes maisons le maître d'hôtel reçoit 500 livres, Téouyer 400, le cuisinier 300, les valets de chambre ont 200 livres, comme l'aumônier. Quant aux domestiques subalternes, laquais, garçons d'office, de cuisine, d'écurie, leur salaire annuel varie de 60 à 100 livres *. On trouve des gages encore inférieurs dans la petite bourgeoisie ; des servantes ne reçoivent, au dix-septième siècle, que de 10 à 30 livres par an ; au dix-huitième siècle, que de 40 à 80. Le taux des gages varie non seulement suivant la qualité des serviteurs, mais selon les provinces : à Troyes, en 1775, on payera 75 Uvres une servante , par an ; à Riom, de 35 à 42 livres ; à Paris, on donnera jusqu'à 50 écus à une cuisinière. Là, un domestique mâle reçoit 150 livres de
1 La Maison réglée, p. 12, 13.
gages ; ici, 60 Kvres et 6 livres pour le vin. Les prix sont naturellement plus élevés à Paris et dans les grandes viUes que dans les petites *.
A ces gages se joignaient souvent des profits, qui, dans les grandes maisons , pouvaient être élevés. Us Tétaient de telle sorte chez le financier Montauron , que les laquais, pour entrer à son service, donnaient 10 pistoles au maître d'hôtel ^. Quelques-uns de ces profits étaient admis généralement. Il était reconnu, par exemple, que récuyer de cuisine pouvait vendre pour son compte les graisses tombées dans la lèchefrite , et que le sommelier avait droit au treizième du pain vendu par le boulanger ainsi qu'aux lies et aux futailles vides 3.
Il était aussi d'usage que les hôtes donnassent quelques gratifications aux serviteurs, avant de quitter la maison où ils avaient logé. L'usage dégénérait parfois en abus, et s'il était moins onéreux qu'en Italie
* Arch. jud., Aube. — Cayer d'un ayocat de Riom. — Mercier, X, 342. — Le prév(H de Paris défend en 1601 de donner plus de 12 écus de gages aux cochers. (Miron de Lépinay, François Miron, p. 303.) — Voici d'autres prix : à Saintes, en 1650, servantes et yalets, de 10 à 30*. (Torlat, p. 73). — Dans le Dauphiné, en 1680, cuisinière, 6 écus. (A. de Gallier, p. 61.) — A Troyes, en 1745, de 24 à 33^ — A Paris, femme de ménage, 6^ par mois. (iVIarmontel, Mém., p. 118.) En 1752 ; femmes de ciiarnbre, 40 écus. — Dans l'Anjou, eal780, domestiques, 100* par an. (Besnard, I, 128.) — Ed. Fournier parle aussi de laquais à récompense qui reçoivent de leur maître 300 à 400 fr. au bout de trois ou quatre ans de seiTice. (Livre commode, Appendice, II, 358.)
2 Tallemant desRéaux, Historiettes, V, 91.
^ La Maison réglée, p. 57, 58.
et surtout en Angleterre, où Ton ne pouvait aller diner en ville sans rencontrer, en sortant, tous les serviteurs rangés en haie et tendant la main *, on remarquait qu'il y avait des maisons « où le domestique était si âpre à demander et à recevoir, qu'il n'y avait pas d'hôtellerie qui coûtât autant ^ .» D'autres abus pouvaient aussi se produire chez les personnages influents dont les valets étaient sollicités par des pétitionnaires avisés ; à une époque où il est admis qu'on offre des gratifications aux commis pour obtenir ce que Ton désire, il n'est pas douteux qu'on n'en donne aux domestiques.
Les maîtres, de leur côté, pouvaient suppléer à l'insuffisance des gages, en récompensant le zèle et le dévouement de leurs serviteurs. Ils leur donnent des étrennes et des gratifications. Les unes et les autres sont proportionnées aux gages. Un notaire de petite ville donnera, au nouvel an 3, sous et demi à sa servante ^. Vers la même époque, la femme d'un acteur de la Comédie-Française octroiera, au bout de 3 mois, en gratification à sa femme de chambre , une montre de cuivre et deux robes, l'une de taffetas flambé à bouquets, l'autre de damas des Indes gris doublé de taf-
1 Baudrillart, His£. du luxe, IV, 427. — Le Blanc, Lettres, I.
2 Nouveau Traité de la civilité, iii-12, 1702, p. 207.
'^ Il est vrai qu'il ne donne que 8 sous à ses trois enfants. (Livre de raison d'un notaire royal de Montfaucon, communiqué par M. Paul Le Blanc.)
fêtas ^ Rarement, les maîtres oublient leurs domestiques dans leur testament. Sans doute, il était tout à fait exceptionnel de rencontrer un homme comme Samuel Bernard, assez opulent et généreux pour laisser 100.000 livres à chacun de ses valets de chambre 2. Mais il était assez fréquent de trouver dans les testaments des personnes riches de larges dispositions en faveur de leurs domestiques. Boileau laisse 6.000 francs à son valet de chambre, 4.000 fr. à sa servante, 500 à son cocher 3. L'abbé de Louvois attribue à plusieurs de ses nombreux serviteurs des pensions viagères qui varient de 1.200 à 200 livres^; la comtesse de Gouffier, des pensions également viagères de 800 à 2.000 livres ^; un fermier général destine 3.000 livres à chacun de ses domestiques ^. La présidente de Crèvecœur, née de Harlay, ne se contentait pas de donner à sa première femme de chambre 700 livres de rente viagère , tout le mobiher de sa chambre, avec des tentures d'hiver et d'été, Tune en damas, l'autre en toile peinte, et de jolis meubles, dont im paravent à dix feuilles, de satin blanc des
* Plainte rendue contre M"^® Grandval, 1752. — Campardon, les Qomédiens du roi de la troupe française, 1879, p. 121.
2 Avocat Barbier, Journal, II (, 156.
3 Testament de Boileau, Correspondance entre Boileau et Brossette, p. 328, 329.
^ Gillel, Camille de Louvois, Trav. de r Académie de Reims y 1883, p. 264 à 266.
* Revue de Champagne, XVI, 237.
6 Delahanle, Une famille de finance, I, 414.
Indes orné d'oiseaux peints; elle laissait aussi en rentes viagères : 600 francs, avec un lit et de Fargenterie, à deux autres femmes de chambre ; 700 francs à son secrétaire, plus une année de gages, évaluée à 800 livres ; 600 francs à son valet de chambre ; 300 francs à son premier laquais. Outre ces pensions, elle leur attribue une certaine somme pour l'acquisition de leurs vêtements de deuil. Elle songe même à ses domestiques décédés , et elle fonde une rente perpétuelle de 100 livres, au capital de 4.000 livres, pour faire dire des messes pour le repos de Tàme de sa « plus ancienne demoiselle *. » Il était difficile de mieux montrer Testime où Ton tenait les personnes qui vous avaient servi et avec lesquelles on avait longtemps vécu.
On pourrait multiplier les exemples de legs analogues, au dix-septième siècle et même au siècle suivant. En 1674, M"° de la Chapelle laisse à sa servante de chambre, à son serviteur de chambre, à son laquais, à son cocher, à sa cuisinière des sommes une fois payées, qui varient de 8 à 50 écus ; elle n'oublie pas sa servante et son berger ; à tous, elle attribue en plus un habit de deuil. Remarquons qu'elle laisse à son laquais 100 hvres « pour luy faire apprendre raestier, s'il y a inclination en se mariant. » Dans la
1 Testament de la présidente de Crèvecœur, 17ô4, in fol. — Voir aussi, A. Puech, Une Ville au temps jadis, p. 485.
petite bourgeoisie, les legs sont plus modestes : en 1619, la veuve d'un apothicaire, qui paye seulement 10 livres de gages à sa servante, lui lègue 25 livres, plus un vêtement complet, qu'elle a coutume de mettre le dimanche. Une autre bourgeoise, en 1704, donnera seulement une garniture de lit ; une autre laissera à son domestique, qui l'a servie quarante ans, 200 livres de pension viagère, quatre années de gages à raison de 60 livres par an, beaucoup de linge ^t 10 aunes de tapisserie de Bergame ^
Un grand nombre de domestiques, cependant, n'attendaient pas la mort de leurs maîtres pour se retirer du service ; c'étaient souvent des fils de paysan ou d' artisan qui n'avaient pas le désir de faire de la domesticité une carrière, et qui, après y avoir passé plusieurs années, profitaient du pécule qu'ils avaient amassé pour s'établir 2. Logés et nourris, souvent habillés, ils pouvaient accumuler une épargne, que l'ouvrier, chargé de famille, parvenait beaucoup plus difficilement à réunir. Il était d'usage, en Auvergne, que les filles de village allassent servir quelque temps à la ville pour gagner une modeste dot qui leur permit de se mettre en ménage. Les maîtres eux-mêmes ^s'occupaient souvent' avec sollicitude de l'avenir de
1 Arch. jud. de l'Aube. — Testament de Françoise Bernard de Saint- Martin, à Saint-Denis, 1729. Arch. nationales, Z^ 4120.
2 Charles de Ribbe, les Familles et la Société en France avant la Révolution, p. 556, 557.
leurs serviteurs ; ils les mettaient à même d'apprendre un métier et d'acquérir une maîtrise ; ils leur procuraient quelque emploi subalterne. Jamais domestique n'était sorti de chez le père du grand Condé sans que celui-ci n'eût assuré son sort ^ Les bourgeois s'y intéressent également. « S'ils sont contents de leurs servantes, dit Audiger, ils leur donnent quelques petites douceurs; souvent même ils les marient et les mettent à leur aise. ~ » Les domestiques unissent les économies qu'ils ont pu faire pour se mettre en ménage. Le valet d'un chanoine du Mans, qui a épargné 2.000 livres, épouse la cuisinière d'un curé, qui en a 400 3. En 1745, un domestique d'Aigueperse a trouvé, dit son maître, une femme qui lui convient à tous égards. C'est une cuisinière âgée de trente ans, qui a 800 livres d'argent comptant et une bonne provision de nippes ^. Grâce aux legs, aux profits, aux gratifications qui venaient s'ajouter aux gages, la situation pécuniaire des domestiques d'autrefois était au moins aussi bonne que de nos jours ; elle était
^ Boursault, lettres nouvelles, p. 202.
2 La Maison réglée, p. 142. — Sous Louis XIII, les servantes qui avaient « amassé, en huit ou neuf ans, uh demy-ceint d'ai*gent et gagné 100 écus comptant, tant à servir qu'à « ferrer la mule » auraient pu se marier avec un bon officier sergent ou un bon marchand mercier. {Caquets de l'accouchée^ éd. Janet, p. 15, 16.)
3 Nepveu de la Manouillère, Mémoires édités par Fabbé Ësnault, II, 98.
* Lettre particulière de 1745, communiquée par M. Vernière.
même meilleure, surtout si Ton tient compte de la différence de la valeur de l'argent.
Comme la plupart des serviteurs s'établissent pour se marier, ou restent dans le célibat, s'ils continuent à servir, il est rare de voir plusieurs générations de domestiques. On en rencontre sans doute dans les châteaux, où l'on exerce parfois de père en fils la profession de jardinier, de concierge, de garde-chasse ; mais à la ville, c'est tout différent. Les servantes se marient rarement avec des valets, qui restent au service ; celles qui demeurent dans le célibat et s'attachent à leur profession se retirent, lorsque Tàge a diminué leurs forces et lorsqu'elles ont amassé, à force de travail et d'épargne , un petit pécule qui leur pern^et de vivre à leur aise. Tantôt elles trouvent un asile dans leurs familles, tantôt elles prennent une chambre à loyer, où elles passent le reste de leur vie dans les exercices de la dévotion et la pratique des commérages. Il arrivait aussi, mais rarement, qu'elles se faisaient épouser par leurs maîtres célibataires ou veufs, malgré la défaveur que l'opinion publique attachait à ces sortes d'alliance *. C'est ainsi que le poète CoUetet épousa successivement trois de ses servantes-.
1 On regarde comme une lâcheté qu'un homme épouse sa servante. De tous les états, cet état est considéré comme le plus vil. (Mémoires par Jean Capoulat, laboureur.) Selon de la Roque, un noble, capable d'une pareille mésalliance, déroge. Voir Mercier, IX, I57.
* Ménagiana, II, 83.
LE BÙLE ET l'a\1£NIR DES DOMESTIQUES.
Malgré le peu d'estime que Ton fait souvent de leur profession, les domestiques occupent une place plus importante et peut-être plus influente dans la société autrefois que de nos jours. Il y a dans leur condition un singulier mélange d'abaissement et d'élasticité. En s'attachant aux membres des classes supérieures, ils espèrent sortir de la leur; ils se croient au-dessus des paysans et des petits artisans dont ils sont issus; ils sont désormais plus déliés, plus instruits qu'eux ; le spectacle du monde auquel ils assistent de plus près leur ouvre de nouveaux horizons, et dans les grandes villes, dans les grandes maisons, leur ambition s'éveille avec leur intelligence.
Les servantes bourgeoises eUes-mèmes, tout humbles qu'elles sont, ont le sentiment de leur petite importance. Quelques-unes , insultées par des artisans ou des bourgeois, réclament d'eux des réparations d'honneur en justice *. Une d'elles fait condamner à des dommages-intérêts un cuisinier et une servante de
* Demande en réparation d'honneur et intérêts d'une servante contre un maître écrivain et sa femme. Arch. jud. de l'Aube, n» 1183.