LE MAÎTRE BOULANGER
A en juger par l'inventaire de Jean Boyvin, qui possède la maison dans laquelle il exerce la profession de boulanger, l'aisance règne dans son ménage ; les armoires où Ton enferme l'argent l'attestent ; un de ces coffres contient vingt-sept draps de toile et soixante-quinze serviettes. Il a dans un bufTet i32 livres en écus et pièces de trente sous, 45 livres 16 s. en or; il a dans une armoire trousse de bois de chêne, 12 écus blancs et pour 56 livres de sous marqués. S'il doit encore 320 livres sur l'acquisition de sa maison, s'il a emprunté 25 livres à un marchand, il a quelque argenterie : une tasse, une cuiller et une fourchette. Sa femme, Jeanne Poinsot, possède une bague d'or garnie de neuf pierres bleues faisant rose, une petite verge * et un chifTre d'or. Enfin, dans sa cave, il a ce deux muids de vin viel creu du bas pais. »
La chambre de famille est garnie de deux lits, où ne font pas défaut les matelas et les coussins de plumes. L'un de ces lits est entouré de custodes et de serge verte passementée et frangée. Le mobilier est assez complet, et le râtelier garni d'armes y figure. Jean Boyvin et sa femme, qui n'ont que deux enfants, ont pour servante une nièce, à laquelle ils donnent 22 livres de gages par an.
i Anneau sans chaton qui se donne ordinairement en se mariant. (Furetière).
Chose assez rare, Boyvin possède un livre de quelque valeur; c'est une Yù des saints de format in-folio, estimée 6 livres. Il doit y avoir chez certains artisans des livres populaires^ que les greffiers d'inventaire dédaignent à cause de leur prix minime^ et qui devaient sortir des presses des imprimeurs de Troyes. Cette f^ie des saints devait inspirer un certain respect, lorsque le père de famille en faisait lecture à ses enfants^ dans les longues soirées d*hiver.
La boutique de Boyvin est bien garnie d'ustensiles professionnels. Six septiers, huit boisseaux de farine^ valant 200 livres^ sont conservés dans des sacs de treillis. On peut remarquer dans cette boutique, outre deux grandes maies de chêne, des paniers, des rouleaux, des claies, des racles de fer, des pelles de bois, un écouvillon, des vanneaux, des vannettes à mettre pain, des paires de balances à bassins de cuivre, etc. Au premier étage est placé dans une garde-robe a un moulin servant à Testât de boulanger. »
11 n'est pas étonnant que tout ce mobilier, qui fut vendu aux enchères après la mort de Boyvin, ait produit une somme de 1,3801.
Le pâtissier est souvent plus à Taise que le boulanger, parce qu'il lui faut, pour s'établir, une mise de fonds plus considérable. Ainsi, Ton aura peine à croire ce qu'un pâtissier, demeurant dans un faubourg, pouvait posséder d'argenterie, à moins qu'on ne suppose que ce pâtissier fît d'ordinaire « nopces et festins » pour les gens de la ville. Claude Thomas n'avait pas seulement vingt-huit cuillers et vingt et une fourchettes d'argent; il possédait deux aiguières, trois salières, un vinaigrier, un sucrier, deux coquetiers, une tasse, une écuelle à oreilles, une assiette, sans compter deux petits bassins à cracher et un grand bassin à laveries mains. Letout valant 696 livres. La batterie de cuisine
était à l'avenant. Dans la salle servant de boutique, où s'ouvrait le four, les poissonnières^ les tourtières^ les chaudières abondaient, et une quantité considérable d*étain, dont le poids atteignait 444 livres^ était rangée sur les dressoirs ou contre les murs.
Les gâteaux étaient étalés sur des « montres » au devant de la boutique, ou disposés sur des « champagnes d*osières » ou des plateaux. On apercevait çà et là les ustensiles servant à la profession : tours de bois, a rouslots, » tourtières de cuivre, à pattes de cuivre, râpes, mortiers.
La femme de Claude Thomas siégeait devant ses balances, et les jours de fête, on pouvait la voir en corps de damas, en cotte de serge rose sèche, avec un tablier de damas noir garni de deux boutons d'argent. Elle a peu de bijoux; à coup sûr, ce n'est pas par pénurie. Sa maison est vaste; le mobilier indique l'aisance; la cave contient onze muids et deux feuillettes de vin clairet, cru de Laines-au-Bois, estimés ensemble 432 1.; les coffres renferment de nombreux contrats ou constitutions de rentes, et le ménage conserve dans sa chambre de famille, en or et en argent monnayé, une somme de 1 ,800 livres.