LE BOUCHER
Plus riches encore que les pâtissiers sont les bouchers, surtout si nous en jugeons d'après l'installation du boucher Toussaint Camusat. Rien ne révèle sa profession, dans sa demeure située loin de la tuerie et des boucheries publiques. La chambre basse sur la rue est garnie d'armoires de noyer. Elle est décorée d'un bénitier d'argent, où sont ciselés les instruments de la Passion, et d'un grand tableau à la détrempe représentant le Jugement deNotre-Seigneur. Quatre plats de faïence sont sur un dressoir. L'argenterie est assez considérable; elle se compose d'un bassin à cracher, de deux écuelles, d'un tâte-vin, d'une salière,
d'un coquetier, de dix cuillers, d'une petite cuiller à raclette, et de huit fourchettes. II se trouve aussi un lit dans cette chambre, qui sert de cuisine.
Mais la chambre du boucher et de la bouchère, située au premier étage, est autrement riche et bien garnie. Une tapisserie de Rouen en couvre les murs. Le grand lit est recouvert de serge de couleur rose sèche, ornée de broderies; sur les murs, au milieu de tableaux représentant la Résurrection de Lazare, un paysage et des a courtisanes », on peut apercevoir un miroir entouré d*un cadre en écaille de tortue garnie d'argent. Le linge est enfermé dans des coffres recouverts de tapisserie ou de cuir rouge. Dans une chambre voisine, où se trouvent un lit drapé de serge rouge, et trois tableaux à l'huile, il faut surtout remarquer un cabinet de bois de noyer fermant à clef, dans lequel sont placés un bassin à laver, une aiguière couverte et deux flambeaux d'ai^ent, estimés 385 1. Bien peu de bourgeois, parmi les plus huppés, auraient pu montrer de si riches ustensiles de toilette.
La bouchère, Marie Picard, doit aimer la toilette et les bijoux. Les vêtements de couleur voyante, en ferrandine* rouge ou jaune, en serge de Londres rouge. Elle a des bracelets de perles et d'agate, des pendants d'oreilles, une petite chaîne d'or à mettre au cou, une petite croix émaillée, une bague d'or émaillée à rose, quatre petites verges d'or et un petit diamant.
Le boucher a de bons vêtements de drap ou de serge grise, avec un chapeau de feutre à poil. Son luxe est dans ses armes. Il a dans son allée deux râteliers et un petit trophée d'armes. Quatre petits fusils, un mousquet et un mousqueton y sont rangés. Officier de la milice bourgeoise, il laisse en outre à son Ris une enseigne militaire de taffetas blanc, rouge et bleu (les couleurs de la ville de Troyes), une pique, un hausse-col d'argent et une épée à garde et à poignée d'argent.
Les deux seuls livres qu'il possède, la Vie des Saints et l'Eis-
1 Etoffe légère dont toute la chaîoe est de soie, mais qui est tramée de laine. (Furetière.)
toire des Francs, attestent ses sentiments religieux et patriotiques. Sa cave est mieux garnie que sa bibliothèque; à côté de deux muids de vin de Laines-au-Bois, il a quatorze muids de vin de Crésantignes, estimés 420 1. Dans une des deux cuves qu'il possède sont empilées trois cents livres de lard.
Toussaint Camusat a des propriétés foncières et mobilières. 11 a reçu de ses parents ou il a acquis des terres et des vignes; il a placé son argent en constitutions de rentes et il possède des vaches à cheptel.
Sa famille est relativement riche; c'est une véritable dynastie de bouchers, qui se transmettent le couperet de père en fils. Cette dynastie se continuera au siècle suivant. Un fils de Toussaint a huit enfants: les deux aines sont bouchers; deux filles sont mariées à des bouchers. Deux autres sont restées dans le célibat; la cinquième a épousé un tisserand. Un fils s'est fixé au loin, en Bourgogne; mais la majorité conserve la profession paternelle, qui lui assure Taisance, sinon la richesse.
11 appartient aussi à cette famille, le boucher Denis Camusat, dit le Capucin, qui demeure en 1706 dans le quartier de la Tuerie. Il a une vaste installation. La cuisine est largement pourvue d'ustensiles de cuivre. Son argenterie se compose d'une écuelle, de quatre tasses et de neuf couverts. Sa cave est garnie de quatre feuilles de vin de Lespine et de cinq muids de vin dé « gois ». Il a pour 360 1. de lard et de jambons. Dans son écurie se trouvent un vieux cheval gris et trois bœufs. C'est sur cheval gris qu'il monte, vêtu d'un justaucorps à boutons d'argent et d'un manteau de drap, avec une paire de pistolets dans ses fontes, pour aller faire des marchés de bestiaux chez les paysans des environs. Le marché conclu, il les laisse à leur propriétaire jusqu'au moment où il les fera venir à la tuerie. C'est ainsi qu'il possède, dans les villages voisins, plus de quatre-vingt-dix mères vaches et quelques bœufs, quatorze cent soixante-douze brebis et moutons, à 3 ou 4 livres pièce.
Un marchand de bestiaux comme Denis Camusat doit avoir beaucoup d'avance. 11 possède des terres; il prête de l'argent aux particuliers et aux communes, et il ne se presse pas de
recouvrer les créances sûres. C'est ainsi que M. de Mesgrigny, seigneur de Souleaux, lui doit pour 1^551 1. de viande, et que l'abbesse de Notre-Dame-des-Prés lui est redevable, pour vente « de viande^ lard et poisson^ )> de la somme de 6,834 1.^ à raison de 1,200 1. environ par an.