‹ Les artisans et les domestiques d'autrefois: 2e édChapitre 9 sur 35 · III · texte numérisé non relu

III

La conquête de Taisance, cest le but des efforts de tous les travailleurs, c'est la réalité après lacpielle ils aspirent. Combien d'entre eux, forcés de lutter pour l'existence, voient leurs ressources s'épuiser à la première maladie, au premier chômage! que de conditions il leur faut réunir pour réussir dans leur tâche I L'activité laborieuse , la sobriété, l'économie , la facilité de se procurer du travail, leur sont absolument indispensables pour améliorer leur sort.

L'ouvrier français d'autrefois était-il laborieux? Il semble que la connaissance de la durée des heures de travail peut jeter quelques lumières sur cette question. Au moyen âge , des ordonnances royales et municipales interdisent de travailler avant le lever et après le coucher du soleil *. Dans certaines villes,

1 Ordonnance de Philippe VI, 1430. — Anciennes lois françaises, recueillies par Isambert, IV, 384. — Gustave Fagniez, Études sur /'indusirie et la classe industrielle à Paris au XI ii* et XIV* siècles, p. 81, 82. — Ordonnance municipale de Rouen, 1329. (Ouin-Lacroix, histoire des anciennes corporations d^arts et métiers de la capitale de la Normandie, p. 21,657.) — Ordonnance d'Amiens» 1357, d'Abbeviile, 1526. — Monuments inédits de l'histoire du tiers état, I, 560; IV, 363.

l'heure du commencement et de la fin du travail, ainsi que celle du repas principal, était sonnée par la cloche du befifroi communal. Cette règle, prise dans l'intérêt des ouvriers, s'appliquait aussi aux maîtres. Ceux qui obtenaient la permission de continuer leur tâche « à la chandelle » devaient éteindre leurs lumières au signal du couvre-feu. En outre, à la veille des fêtes et des dimanches, les compagnons cessaient leur travail au troisième coup de vêpres *. A partir du seizième siècle, les ouvriers, moins protégés qu'au moyen âge par les pouvoirs municipaux, qui s'affaiblissaient de jour en jour, virent s'étendre les limites d'heures qui avaient été fixées dans leur intérêt. Des statuts de corporations, rédigés sous l'influence des maîtres, permirent d'élever jusqu'à dix-sept heures, sauf les heures des repas, la durée du travail. C'est ainsi qu'en 1639 , il est interdit aux miroitiers de Rouen de faire travailler leurs ouvriers avant quatre heures du matin et après neuf heures du soir^. En 1666, on nous montre à Paris les crieurs d'eau-de-vie allant réveiller les artisans dès trois

^ Monuments inédits, I, 458; IV, 331. — H. Caffiaux, le Beffroi et la cloche des ouvriers. Mémoires historiques, 1873. — G. Fagniez, p. 117, Souvenirs,,, des habitants de Douai, 1822, p. 129.

^ Ouin -Lacroix, p. 695. — A Bourges, en 1566, les compagnons teinturiers sont tenus « d'aller en besongne à cinq heures du matin et plustot si besoing est» et laissant besongne à 7 heures de vespres » à moins de perdre leur journée. (Toube^u de Maisonneure, les Anciennes Corporations ouvrières à Bourges, p. 103.)

30 LES ouvriers:

heures du matin, pour leur offrir un petit verre à leur réveil *. Les couteliers se mettent au travail à quatre heures jusqu'à neuf heures du soir 2. A la fin du dix-huitième siècle, les heures extrêmes pour les garçons maréchaux étaient quatre heures du matin et huit heures du soir; pour les éperonniers, la journée commençait à cinq heures, de Pâques à la Toussaint, à sept heures, de la Toussaint à Pâques; elle se terminait de même à huit heures 3. A Lyon , les ouvriers en soie auraient travaillé, en 1786, dix-huit heures par jour, et poussaient leur veillée laborieuse jusqu'à une heure après minuit ^.

Mais , bien avant cette époque , on se plaignait de la paresse croissante des travailleurs, qui, à certains égards, était l'indice d'une existence plus facile que par le passé. Vers 1750, de vieux bourgeois de Paris racontaient au marquis de Mirabeau que « si de leur temps un ouvrier n'avait pas travaillé deux heures à la lumière, soit le matin, soit le soir, dans les longs jours, il eût été noté comme un paresseux ». Tout était bien changé, depuis ce temps. « En mai 1750, dit le marquis de Mirabeau, je traversai tout Paris

1 CoUetet, le Tracas de Paris, dans le recueil intitulé Paris r/rficule et burlesque, p. 316, 317.

2 Alfred Franklin, les Corporations ouvrières de Paris du XII* au XVII h siècle. Couteliers, p. 6. Statuts de 1608.

3 Des Essarts, Dictionnaire universel de police, 1788, VI, 304.

* Observations sur les objections que MM, les marchands pour* raient présenter.., Ch. L. Chassin, Le génie de la révolution, l, 442.

à six heures du matin donnants, à travers la partie populeuse et marchande de la ville, et je n'y vis d'ouvertes que quelques échoppes de vendeurs d'eaude-vie *. »

En province, on signalait, même du temps de Louis XIV, la paresse des classes inférieures. Lorsque Colbert voulut établir des manufactures dans certaines villes, les intendants lui objectèrent de toutes parts les habitudes de fainéantise du peuple. « La fainéantise , écrit, de Bourges, Tun d'eux, est si grande dans la ville et le plat pays, que j'avance que je ne puis revenir de l'étonnement où m'a mis leur paresse , et ce ne sera pas une petite affaire que de réduire ces gens-ci à travailler de la bonne manière, » Même paresse signalée à Saint-Flour, à Auxerre , à Avranches 2. Au siècle suivant, un voyageur anglais , dont la malveillance est^ il est vrai , manifeste, SmoUett, prétendra que, malgré toute leur vivacité , les Français sont très indolents et qu'il règne dans toutes les classes de la société un singulier esprit de dissipation. Était-ce bien exact, et Smollett, d'ailleurs, avait-il parcouru toute la France? Son témoignage n'est-il pas contredit par ceux d'un grand

1 V Ami des hommes, 1756, 1, 409, 410. — En 1791, Marlin traverse un Tillage, près d'Etrépagny, à sept heures du matin. Les fileusés et les bonnetiers ouyraient leurs volets en bâillant. [Voyages en France, m, 458.)

2 Depping, Correspondance administrative sous Louis XIV, TU, 768, 770.

nombre devoyageurs*?M"*' Laroche, Franklin, Rigby, ne sont-ils pas frappés, sous Louis XVI, de Tactivité industrieuse que présentent certaines villes -, ? Roland, qui en sa qualité d'inspecteur des manufactures était plus compétent que qui que ce soit , signale à Saint- Étienne le travail incessant des forges, auquel se livrent même les femmes et les filles 3. D'ailleurs, si Smollett et plus tard M"*® Rester Piozzi ^ ont pu comparer d'une manière désavantageuse l'activité des Français à celle de leurs compatriotes, cette activité n'était-elle pas supérieure à celle des autres peuples de l'Europe?

Il faut remarquer, d'un autre côté , que , grâce au grand nombre de fêtes chômées, l'ouvrier avait eu, jusqu'au dix-septième siècle, en moyenne, deux jours de repos par semaine , et que le travail cessait même souvent la veille des jours fériés à trois heures de l'après-midi. On peut comprendre comment, à l'époque de la Renaissance, où l'activité industrielle fut surexcitée , on avait augmenté le nombre des heures de travail, afin de compenser la perte dé temps causée par le chômage des dimanches et des fêtes. Plus tard, lorsque l'autorité ecclésiastique ré-

1 Travels Ihrough France and Haly, 1764, 1, 87, 88.

2 Voiries Voyageurs en France, p. 277, 250, 371.

3 Roland, Lettres écrites de Suisse, d'Italie, etc., VI, 460, 461.

*' Hester Lynch Piozzi , Observations and reflexions made in a Joumey through France, Italy and Germany, 1789, I, 27.

duisit successivement le nombre de ces fêtes, la longue durée du travail journalier persista pendant quelque temps; puis elle finit par diminuer. Peu à peu des habitudes de dissipation avaient été prises; le frein religieux s'était relâché; le patronage du moyen âge, qui établissait des liens étroits entre le maître et le compagnon , avait fait place à d'autres mœurs industrielles, d'après lesquelles l'ouvrier ne se rattacha à l'atelier du maître que par le salaire qu'il en recevait. Après les offices, on prit l'habitude d'aller au cabaret et à la guinguette. A la fin du dix-septième siècle, il n'en était plus comme sous Henri IV, où le menu peuple et les gens de boutique « avaient congé, les festes, de jouer à la savate parmi les rues et à frappe-mains, où les maistres et maistresses prenaient grand plaisir ; à cause de quoi ils avoient le demy septier par extraordinaire et non davantage* ». Sous Louis XIV, on témoignera de l'assiduité de l'ouvrier au travail ; mais on constatera qu'il s'enivre les jours de fête à Paris^. Dans la même ville, sous Louis XV, il ne se contentera plus de célébrer les fêtes et les dimanches. Il ïera le lundi. Le mot comme la chose existent déjà au siècle dernier.

A Paris , où le gain est plus élevé et plus facile , il

i La chasse au vieil grognart de Vantiquité. DaDjou, Archives curiemes, 2* série, II, 380.

2 Lettre (Tun Sicilien. Saint Bvremoniana, p. 266.

est malaisé d'obtenir l'assiduité des ouvriers. « Les maîtres artisans , dit le marquis de Mirabeau, savent bien ce que c'est pour leurs garçons que le samedi, court jour, et le lundi, lendemain de débauche. Le mardi ne vaut pas encore grand'chose , et s'il se trouve quelque fête dans la huitaine , ils ne voient leurs garçons de la semaine*. » Plus tard, Mercier dira en termes plus généraux : « Ordinairement, l'ouvrier fait le lundi... Tous les ouvriers chôment ce jour-là. » Et ailleurs : « Les ouvriers font ce qu'ils appellent le lundi et même le mardi 2. » On prétend que le compagnon du devoir de la petite Manicle doit jurer qu'il ne travaillera jamais le lundi 3. Les dimanches sont pour l'ouvrier des jours de réjouissances et trop souvent d'excès, qui se prolongent le lendemain. Il y a un proverbe qui dit : « Tout est festin ou jeûne chez le bas peuple. » La sobriété des jours de travail engage à chercher des restaurants les jours de repos ^; elle engage aussi à chercher des excitants. L'ouvrier s'en va dans les faubourgs, à la guinguette, boire le guinguet ou vin aigre ^ qu'on y débite, à un prix moindre qu'en ville, parce qu'il est affranchi des droits d'octroi. Les Porcherons, la

1 L'Ami des hommes, I, 407.

2 Tableau de Paris, ch. 331, et V, 344.

3 V Arrivée du brave Toulousain de la petite Manicle, 1731, p. 11.

* Essai sur le caractère et les mœurs des Français, 1776, p. 126.

* Précis d'une histoire de la vie privée des Français, p. 136.

Courtille, la Nouvelle France, sont remplis le dimanche de buveurs et de danseurs. « Le petit peuple, dit Mercier, danse encore fort et longtemps ; il est le dernier à abandonner les coutumes joyeuses ^ » Malheureusement, la danse est suivie de libations prolongées. S'il est vrai , comme le remarque très bien un voyageur russe 2, que le Français dans son ivresse n'est que tapageur et qu'il ne songe pas à se battre, s'il est vrai qu'on ne rencontre pas dans les rues de Paris autant d'objets capables de soulever le cœur que dans les rues de Londres, la guinguette et le cabaret n'en sont pas moins une ruine pour le travailleur. Des régiments d'ivrognes, venant des faubourgs où ils se sont grisés de vin frelaté, rentrent à Paris le dimanche soir, chancelant, battant la muraille. De nombreux garçons maçons, charpentiers et couvreurs périssent le lundi, parce qu'ils ont la tête chargée de vin, et l'on en est réduit à déplorer la conduite de tant d'ouvriers chargés d'une nombreuse famille, qui vont engloutir dans les cabarets le fruit de leur travail 3.

lien est de même de certaines provinces. Les cabarets, les guinguettes y sont fréquentés de plus en plus. Un paysan, qui arrive en ville, est surpris de voir

1 Tableau de Paris, III, 321.

2 Karamsine, Lettres d'un voyageur russe en France,.,, p. 251.

3 Mercier, VIII, 275. — VAmi des hommes, I, 442. — Des Es^^arts, Dictionnaire de la police, I, 473.

que <( tout le monde est brave et que la moitié ne fait rien. On joue , on se divertit, on boit, et les cabarets sont tous pleins ^ » La femme d'un coutelier de Chatellerault raconte à une voyageuse allemande que son mari boit de Teau toute la semaine, mais que le lundi, il va boire du vin avec ses camarades 2. Le dimanche , filles et garçons sortent en masse de Strasbourg. « Toutes les filles ont des fleurs à leur corset, tous les soldats à leurs chapeaux. » Au faubourg de la Robertsau, nombreux sont les cabarets entourés de pelouses... Partout il y a des violons. La plus célèbre guinguette est celle qui tire son nom de ïarbre verty grand arbre sur les branches duquel on a ménagé des galeries avec des tables où Ton prend des rafraîchissements 3. Dans le faubourg d'Haguenau, des goujats en chemise déchirée, des garçons cordonniers, dansent avec des servantes , en se livrant à des contorsions ridicules^. A Dijon, des enfants et des domestiques font des débauches si « surprenantes » dans les cabarets qu'on est obligé de leur en interdire l'entrée^. Ailleurs, en 1773, on défend aux cabaretiers de donner à boire aux compagnons passé neuf heures du soir; ce qui n'em-

1 Le Paysan perverti, I, 8.

2 Journal einer Reise durch Frankreich, 11 ST, p. 250.

3 Les Soirées helvétïennes, alsaciennes et franc^comtoises, 1771, p. 63 à 65.

4 J. G. Wille, Mémoires, I, 44.

* Des Essarts, I, 473. Arrêt du Parlement de Dijon de 1773.

pèche pas un compagnon tapissier de jouer aux cartes toute la nuit chez un traiteur *.

On se plaint surtout des ouvriers des manufactures ^ 4-^

dans certaines vUles du Midi. On les montre bien mis, insolents, fanfarons, dans la prospérité ; déguenillés et mendiants, quand vient le chômage, se livrant souvent au jeu, à la boisson, aux querelles 2. Ces habitudes de dissipation, qui heureusement ne sont pas générales, conduisent trop souvent le compagnon à la misère. « Combien de gens, dit l'auteur d'un livre curieux, intitulé : le Catéchisme dés richeSj tombent dans la pauvreté, parce qu'ils consomment en débauches, en festins et au jeu, le gain qu'ils font par leur travail... On voit quelquefois des pauvres, ajoute-t-il, qui meurent fort riches ; et quoiqu'on ne les approuve pas, à cause qu'ils mendient sans nécessité... cependant comme ils sont fort riches parce qu'ils n'ont pas prodigué en folles et vaines dépenses leur gain, il est toujours vrai de dire que les autres auraient pu épargner quelque chose pour subvenir à leurs besoins et imiter ces artisans , qui par leur vie réglée trouvent toujours dans leur travail de quoi entretenir leur famille sans être à charge à personne 3, »

1 Arrêts de police de 1773 et de 1777. (Arch. Aube.)

2 J. G.Fisch, Briefe ueber die suedlichen Provinzen von Frank' reich, 1790, p. 56, 57.

3 Le Catéchisme des Riches, 1711, p. 85. — Jean Buval cite, en

Ce qui pouvait nuire à répargne*de l'ouvrier, c'étaient non seulement les brusques variations dans le prix du pain, que nous ne connaissons guère de nos jours ; c'étaient aussi les chômages plus fréquents auxquels il était exposé. Il y avait dans certaines industries des mortes-saisons pendant lesquelles il devait rester dans l'inaction . L'industrie était alors en voie de transition ; le système du moyen âge, où le maître travaillait avec un apprenti et quelques compagnons, se transformait peu à peu; les manufactures, qui réunissaient un grand nombre d'ouvriers sous la direction d'un seul chef, se fondaient de toutes parts, grâce à l'impulsion de l'État. L'ouyrier devait souffrir de ces modifications; il ne trouvait plus dans la corporation, comme autrefois, une sorte de famille professionnelle qui l'assistait et le soutenait; il y avait des règlements dirigés contre lui plutôt que rédigés en sa faveur. On lui défendait de travailler en chambre ou à la tâche ^, et même d'aller en journée chez des particuUers, pour y exercer son métier, s'il n'était pourvu d'un brevet de maîtrise ou s'il n'était pas attaché à la personne d'un maître. Les ordonnances de police limitent même le nombre des outils qu'il peut posséder; on interdit ainsi en 1773, aux com-

1722, une mendiante dans le galetas de laquelle on trouva, à sa mort, 70,000^ en vieilles espèces d'or et d'argent, sans compter l'argenterie. {Journal de la Régence, II, 329.) ^ P. Lacroix et Séré, Histoire des Orfèvres, p. 191, 192.

pagnons charpentiers connus sous le nom d'agrichons, renards et bondrilles, d'avoir chez eux d'autres outils que ceux qui composent le petit sac^. C'est par exception qu'on rencontre chez les compagnons des outils sans valeur. A Rouen, si Ton découvre un compagnon toilier travaillant clandestinement, les gardes de la corporation saisissent son métier et la toile qu'il fabrique, et les font vendre sur la place publique; le malheureux compagnon est en outre condamné à une amende qui peut s'élever à 552 livres ^. Un bourgeois fait venir chez lui un compagnon tailleur pour qu'il lui fasse un habit à meilleur compte ; les gardes, assistés d'huissiers et de commissaires, envahissent le domicile du bourgeois, poursuivent le tailleur, qui s'enfuit dans le bûcher, déduisent sa culpabilité de son silence, et saisissent, malgré les réclamations du bourgeois, le drap qui est la propriété de ce dernier 3,

Mais s'il est interdit au compagnon de travailler pour son propre compte, il lui est rarement défendu * d'aller travailler chez le premier maître venu,

1 La rameUe, le jarin, le petit compas, la fausse équerre, le plomb, la sauterelle, la pierre noire et limes, à peine de saisie et amende. (Ord, de police de 1773.)

2 En 1747. (Ouin Lacroix, p. 17.)

' Mémoire signifié... contre les maîtres et gardes de la communauté des tailleurs de Troyes, 1765,

*■ Certains statuts de Bourges défendent aux maîtres d'embaucher les ouvriers sans Tayeu du maiire chez qui ils travaillaient antérieurement. (Toubeau de Maisonneuve, p. X.)

qui voudra bien Fembaucher, soit à la journée, soit pour une tâche ou un temps déterminé. Lorsque le graveur Wille arrive à Paris, il est obligé pour vivre d'entrer comme compagnon chez un orfèvre. Celui-ci ne lui demande aucune garantie de capacité, aucun certificat de moralité, pour lui confier une tâche à laquelle il n'a pas été préparé*. C'est que souvent les ouvriers sont des nomades ou des étrangers; ils affluent des campagnes dans les villes, où ils espèrent trouver un labeur moins rude et un salaire plus élevé ; ils font leur tour de France dans le but de se perfectionner dans leur métier; ils ne sont pas attachés au sol comme les paysans ; ils ne dépendent que de leur travail, et « si on veut les vexer, comme le dit Jean-Jacques Rousseau, leur bagage est bientôt fait : ils emportent leurs bras et s'en vont 2 ». Pour beaucoup d'entre eux, cette vie quelque peu vagabonde est un apprentissage à la maîtrise, qu'ils acquerront plus tard; mais elle devient pour d'autres une habitude d'existence instable et précaire.

On se plaint beaucoup sous Louis XVI du peu de garantie que présentent les ouvriers. « La plupart des ouvriers et des manœuvres qu'on emploie â Paris et dans les grandes villes, dit Des Essarts, sont des

1 Wille, Mémoires, I, 67.

2 Emile, II, 74, 75.

voyageurs et des émigrants, incertains du lieu qu'ils doivent choisir pour y fixer leur demeure. Il semble qu'ils habitent une terre étrangère, parce qu'ils ne tiennent par d'autre lien au corps social que par le soin de leur subsistance*... » Il y avait, il est vrai, des ouvriers sédentaires presque partout en assez grand nombre, et certains statuts des corporations prescrivaient de les engager de préférence aux étrangers 2; ces compagnons, s'ils avaient de l'ordre et si l'épargne leur était possible, finissaient, pour la plupart, par acquérir une maîtrise, ou bien voyaient s'améliorer leur situation dans l'atelier auquel ils étaient attachés. Les nomades ne présentaient, pour leur part, aucune garantie; aussi, à la fin du dix-huitième siècle, furent-ils assujettis presque partout à l'obligation du livret et à l'inscription, au bureau de police, de leur passeport et de leur extrait de baptême 3.

Ils deimeuraient souvent chez le maître ; les compagnons tailleurs de Paris étaient tenus de loger chez lui, « à ses gages, pain, pot, lit et maison^. » Pliis d'une foi^ on eut à réprimer les exigences de compa-

1 Dictionnaire de la police, VI, 462.

2 Ouin- Lacroix, p. 709.

3 DesEssarts, III, 160. — Lettres patentes de 1781. Ane. lois françaises, XXVIl, 78. — Une corporation d'arts et métiers à Troyes, p. 12.

*■ Alfred Franklin, les Corporations ouvrières. Tailleurs, p. 10. Statuts de 1660.

gnons hébergés de la sorte. Ils recouraient, dit-on, jusqu'aux voies de fait « pour forcer leurs maîtres à leur donner les clefs de leurs maisons, des lumières dans leurs chambres, augmenter leur salaire, changer leur nourriture qu'ils trouvaient insuffisante ou de qualité inférieure* ». Souvent aussi ils quittaient l'atelier sans avoir parachevé leur ouvrage et terminé le temps pour lequel ils s'étaient loués 2. La multiplicité des ordonnances de police qui furent rendues à cette époque pour remédier aux exigences incessantes des ouvriers est un indice sérieux de l'esprit d'émancipation qui se faisait jour de plus en plus parmi eux. Cet esprit se révélait surtout dansk compagnonnage, qui, depuis le moyen âge, avait établi entre eux des sentiments de solidarité et leur permettait de résister à certaines exigences des maîtres.

1 En 1786, la communauté des ourriers en soie de Lyon obligeait les maîtres à donner une pinte de vin par jour aux compagnons. (CL. Chassin, I, 442.)

2 Des Essarts, III, 160. — Ordonnance portant règlement pour la police des compagnons, ouvriers, apprentis, etc., 10 septembre 1773. Troyes.

l'association et les grèves.

L'ancien régime diffère autant du moyen âge que Tépoque actuelle de Tancien régime. La corporation du dix-huitième siècle n'a de commun que le nom avec celle du treizième. Issues d'un état social en décomposition à la suite de l'effondrement de l'empire romain, les institutions du moyen âge s'étaient fondées sur les rapports mutuels qui existent entre le fort et le faible. Le premier promettait protection au second, qui, en retour, l'assurait de son obéissance ; tous deux se devaient naturellement assistance et fidélité. Le christianisme vint sanctionner ces contrats, qui s'établirent à tous les degrés de l'échelle sociale, entre les barons et leurs vassaux, comme entre les maîtres et les compagnons. Le compagnon, à cette époque, faisait souvent partie de la corporation professionnelle i, qui était presque toujours doublée d'une confrérie religieuse. Il y trouvait des

1 Livre des métiers, d'Etienne Boileau, p. 61, 134, 165, etc. — Bippolyte Blanc, le Compagnon des corporations de métier du XIII"^ au XVm* siècle, p. 4.

secours en cas de maladie et de chômage * ; il y trouvait les avantages matériels et moraux de l'association, qui lui donnait dans la hiérarchie sociale une place modeste, il est vrai, mais quelque peu privilégiée. Dans le Limousin même, au treizième siècle, il n'était fait aucune distinction entre les maîtres et les ouvriers 2. Plus tard, les liens corporatifs qui rattachaient les uns aux autres se relâchèrent ; les liens industriels subsistèrent. Les ouvriers, les compagnons, les apprentis, furent considérés comme des stagiaires ou des mercenaires à qui le brevet de maîtrise pouvait seul conférer des droits. On les écarta même parfois de la confrérie, et par une disposition qui est bien conforme au génie exclusif des corporations, on en vint même à les empêcher de former des confréries particulières comme au moyen âge '^. Éloignés presque toujours de la corporation où le bon plaisir des maîtres seul pouvait les admettre^, les

i G. Fagaiez, Études sur Vindustrie et la classe industrielle à Paris au Xtif et XIV* siècle, p. 39.

2 L. Guibert, Les anciennes corporations de métiers en Limousin, p. 6. — Il est aussi à peine question de maîtres à Toulouse au X1II« siècle. (A. du Bourg, les Corporations ouvrières de la ville de Toulouse.)

3 Arrêt de 1773, visant des ordonnances qui interdisent aux compagnons d'entretenir associations, confrairies, faire célébrer messes, etc. En 1774, un compagnon tisserand est condamné à 30^ d'amende, pour avoir été procureur d'une confrairie et avoir assisté en cette qualité à une procession. — Voir la Ville sous Vancien régime, 2* éd., I, 51, 52.

* Il est défendu en 1773 aux maîtres de Troyes de donner à leurs ouvriers des gratifications, sauf 20 sous le jour de la fête du métier, que

compagnons, auxquels les associations légales étaient interdites, en formèrent d'occultes que Ion poursuivit sous le nom d'illicites. Mais les efforts des maîtres et des autorités publiques qui les secondaient ne purent empêcher le compagnonnage de se développer et de se répandre. Les nombreux ouvriers errants dans les diverses villes de France trouvèrent dans les sections de cette vaste association des secours et des appuis. Us se reconnaissaient â des signes de ralliement et à des formules bizarres, comme l'habitude de toper et de hurler y qui distinguaient certains d'entre eux^ Connus sous des dénominations différentes, telles que celles de Gavots et de Dévorants, ils se jalousaient mutuellement, et leur rivalité se traduisait même par des rixes; mais les uns et les autres se servaient des mêmes moyens pour défendre leurs intérêts. Us se réunissaient dans des cabarets ou des auberges, dont les maîtres, désignés sous la qualification de père et de mère des ouvriers, recevaient leurs lettres , gardaient leurs sacs , leurs hardes , leurs cannes et leurs bâtons. Il arrivait même qu'ils reconnaissaient l'autorité d'un chef, désigné par eux sous le nom de premier en ville ; celui-ci plaçait à son

ces maîtres donneront si bon leur semble, pour engager les dits compagnons, à célébrer avec eux ladite fête lorsqu'il leur plaira de la transférer^à un jour ouvrable.

1 Agricol Perdiguier, le Livre du compagnonnage, 2« éd., p. 59, 60. —. I6 devoir des savetiers, cité par Nisard, Histoire des livres populaires, I, 259.

gré les nouveaux venus chez les maîtres, les en retirait quand bon lui semblait, défendait les boutiques des maîtres qui ne lui plaisaient pas ou qui refusaient de lui payer un droit de 6 livres pour chaque aspirant qu'il plaçait. Les ouvriers dont on parle ainsi fraternisaient sous prétexte de compagnonnage avec les dévorants de leur métier, et quittaient leur ouvrage perpétuellement, surtout aux époques où Ton avait le plus besoin d'eux. « L'union des dévorants de tous états, ajoutait le document judiciaire auquel nous empruntons ces détails, formant un parti considérable et toujours en opposition avec la classe des gavots, fait trembler les citoyens sur les suites de cette guerre cruelle que les deux sociétés se font entre elles ^ »

Le compagnonnage rendait ainsi les ouvriers plus indociles et plus exigeants. Ils s'appelaient les uns les autres dans les ateliers ; dans les imprimeries, ils faisaient ce qu'on nommait le trie, en quittant leur travail pour aller boire ^ ; ils s'attroupaient dans les rues et dans les cabarets, de jour et de nuit, saisissant tous les prétextes, comme celui de donner la conduite à leurs camarades. On leur défendit à diverses reprises, au dix-septième et au dix-huitième siècle,

1 Arrêt du conseil supérieur de Châlons, en 1773. — Une corporation d'arts et métiers à Troyes, p. 11.

2 Règlement de 1618, Saugrain, Code de la librairie, p. 176. — Arch. législatives de Reims, Statuts, II, 477.

de faire aucune assemblée, de porter des cannes, des bâtons, des armes blanches et à feu*. La faculté de théologie de Paris avait condamné en 1635 certaines pratiques du compagnonnage comme impies, sacrilèges et superstitieuses 2; mais l'autorité de la religion fut ai\ssi impuissante à leur égard que celle de l'État et des pouvoirs judiciaires. Elle provoqua cependant, sous l'influence d'un homme vertueux, Henry Buch, la création de communautés de frères cordonniers, qui trouvèrent peu d'imitateurs ^. La majorité des ouvriers ne pouvait pas s'astreindre à vivre sous une règle religieuse, et leur indépendance naturelle ne fit que s'accroître dans le cours du dix-huitième siècle. Us apprirent à connaître leurs forces, à les essayer, et plus d'une fois, ils s'entendirent, soit pour mettre des patrons en interdit, soit pour protester contre l'établissement de métiers ou de manufactures^, soit enfin pour faire augmenter leur salaire.

1 Arrêt de 177S. — Sur la conduite des ouvriers, voir un statut des cordonniers de Bourges en 1583. (Toubeau de Maisonneuve, p. 20.)

2 hesvàsseuT y Histoire des classes laborieuses en France, deptiis la conquête de Jules César jusqu'à la Révolution, II, 493.

3 Du Cellier, Hist, des classes laborieuses en France, p. 246, 247. — Lacroix et Séré, Hist, des cordonniers, p. 164.— Louandre, Du travail et des classes laborieuses dans Pancienne France, Revue des DeuX'Mondes, décembre 1850. — Les frères cordonniers avaient encore deux maisons à Paris en 1785 ; ils avaient la réputation de donner de très bonne marchandise. (Dulaure, Nouvelle Description des curiosités de Paris, p. 258). •

* Ouin-Lacroix, p. 14, 15. — Depping, Corresp. adm. sous Louis XIV, t. III, p. 746.

Depuis longtemps, TÉtat et les municipalités avaient dû s'occuper de leurs réclamations et de leurs besoins. A la suite de la vive impulsion que Colbert avait donnée à l'industrie, il s'était manifesté un ralentissement considérable dans là demande et dans la production. De toutes parts, on signala^des ouvriers sans ouvrage et sans pain. En 1693, à Lyon, quarante mille ouvriers demandent du pain ; les ouvriers en soie et les tisseurs d'or manquent d'ouvrage ; on leur distribue 56,000 livres de pain par semaine. A Bordeaux, on établit des ateliers sur les routes pour occuper les artisans; des drapiers, qui gagnent 15 sous d'ordinaire, en reçoivent 8 pour faire le métier de manouvriers. A Tours, la faillite d'un banquier jette sur le pavé cinq cents ouvriers; plus tard, trois mille ouvriers inoccupés demandent l'aumône « par attroupements ». A Laval, au moment où le blé enchérit, les tisserands se soulèvent*, L'État et les mimicipalités s'émeuvent; il faut, coûte que coûte, procurer du pain à ces affamés ; les habitants les plus riches se cotisent pour les secourir; et l'on institue, à maintes reprises, comme à Bordeaux, des ateliers de charité, qui sont de véritables ateliers nationaux , grâce auxquels l'ouvrier, moyennant un salaire réduit, peut

1 A. de Boislisie, Corresp. des contrôleurs généraux, I, 0°» 163, 165, 1170, 1693, 1694, 1423; H, n«* 13, 44, 1050.

attendre la reprise de l'industrie qui le fait vivre *. Il faut d'autant plus compter avec lui qu'il s'irrite et se soulève facilement. La rareté, le haut prix du blé Texaspèrent. A Caen, en 1709, on malmène Tintendant, on déchire sa robe, on foule aux pieds sa perruque; en 1716, on brûle les cuves des amidonniers; en 1725, on pille l'hôtel du lieutenant général, on brise ses meubles et l'on jette ses carrosses dans la rivière^. « En temps de disette, remarque Galianiau siècle suivant, les garçons des artisans, les compagnons tisserands, drapiers, sont toujours les premiers à se révolter,.. Comment sont-ils plus féroces, plus braves même que les laboureurs ? « Il remarquait aussi que ce sont les portefaix qui font les émeutes et qu'ils sont secondés par les gens sans aveu dont les grandes villes sont remplies ^. Il aurait pu rappeler que les drapiers de Rouen, qu'on appelait les purins et qui parlaient un argot spécial, s'étaient signalés dans vingt émeutes sous Louis XIII ^. Mais en dehors de ces soulèvements populaires, devenus plus rares au

1 Sur les ateliers de charité, vaîr : le Village sous V ancien ré" gime, 3* éd., p. 276. — Hist. de Troyes pendant la Bévolutiony I, 93, 94. — Procès-verbal de l'Assemblée des séances de l'assemblée provinciale de Berri, 1786, p. 62, 222 à 226.

2 Journal d'un bourgeois de Caen, publié par Mancel, 1848, p. 130, 209, 298 et suiv.

3 Galiani, Dialogues sur le commerce des blés, II, Vil.

*■ Diaire du chancelier Séguier, publié par Floquet, p. 117 à 119. — Voir aussi Ouin-Lacroix, p. 15; d'Avenel, Un budget sous Louis XIII, Séances de V Académie des sciences morales, CXIX, 675 à 678. .

commencement du dix-huitième siècle, mais dont on s'inquiétait avec raison à la veille de t789, il y avait des manifestations d'un caractère exclusivement industriel. Telles étaient celles qui avaient pour but de protester contre des règlements ou des arrêts > qui paraissaient contraires à Tintérèt des travailleurs.

C'est ainsi qu'à Rouen, en 1^88, les compagnons se soulèvent pour réclamer la suppression d'un arrêté qui permet aux drapiers d'employer des ouvriers étrangers. C'est ainsi qu'à Lyon en 1744, les artisans en soie protestèrent contre un arrêt qui leur paraissait trop favorable aux fabricants. Us cessèrent leur "travail, et se réunirent dans un cabaret de la banlieue. Détail curieux et qui montre la légèreté des mœurs du temps : un violon était installé dans ce cabaret et faisait danser ceux qui venaient s'y concerter pour résister. On n'en résolut pas moins de faire une manifestation nombreuse- et les ouvriers, descendant en ville en masses serrées, défilèrent dans les principales rues. Il n'y avait point alors de garnison à Lyon. La force armée se composait de cent cinquante hommes à la solde de la municipalité. Des arrestations, opérées avec timidité, ne firent qu'enhardir les ouvriers; l'autorité céda devant leur nombre, et l'on vit ce spectacle étrange de l'intendant et du prévôt des marchands rapportant, sur l'injonction des artisans, des arrêtés contraires à leurs intérêts. Malheureusement les artisans abusèrent de leur triom-

phe, en pillant quelques maisons de fabricants; et la répression, si^lle fut tardive, n'en fut pas moins sévère*. L'importance que prenaient de plus en plus les manufactures dans le cours du dix-huitième siècle multiplia les agitations de ce genre, auxquelles on peut donner à certains égards le nom de grèves, e^t qui furent plus fréquentes dans les grandes villes de province qu'à Paris.

On ne saurait croire jusqu'à quel point Taudace de certains compagnons était portée à la veille de la révolution. « Lesouvrierspapeliers, dit une lettre officielle de 1783, s'érigent en tyrans de leurs maîtres, et non contents de les vexer par des amendes arbitraires, qu'ils leur imposent sous le plus léger prétexte et que ceux-ci sont en quelque sorte contraints de payer, pour préserver leurs ateliers de la désertion , Us font des pactes entre eux , en vertu desquels ils condamnent à l'inactiQn la fabrique qui leur a déplu; et Teffet de cette espèce d'anathème est si prompt qu'un maître n'est pas plutôt frappé qu'aucun autre ouvrier n'ose se présenter pour travailler chez lui. C'est ce qu'ils appellent ironiquement en termes de compagnonnage : Mettre un atelier en

1 p. Bonnassieux, la Question des grèves sous Vancien régime : la grève de Lyon en 1744, in-S», 1882. — Une nouvelle grève eut lieu en 1786 ; le consulat accorda une augmentation de 2 sous par journée ; mais il revint sur sa décision lorsqu'il eut fait venir des troupes. (0. L. Chassin, Le génie de ta Révolution, I, 186, 187.)

interdit. » Et Ton cite des faits ; on raconte que deux ans auparavant un fabricant papetier a été mis à une amende de 300 livres par ses ouvriers, et qu'en outre il a été obligé par eux de payer 12 sous à chaque ouvrier passant. Cette concession ne les a rendus que plus exigeants, et comme ils réclamaient 12 livres d'un nouvel arrivant, et que le maître s'était opposé à cette exaction, ils avaient tous quitté son atelier*. La police s'efforçait, il est vrai, de réprimer ces actes; elle faisait arrêter les ouvriers qui quittaient leurs maîtres sans un congé régulier-; elle poursuivait les compagnons de passage qui cherchaient à débaucher les travailleurs sédentaires; mais elle ne parvenait qu'imparfaitement à réprimer l'esprit d'indépendance qui se manifestait de plus en plus dans les classes inférieures.

1 Correspondance officielle de 1782 et 1783 (Arch. de l'Aube, C. 1942.)

2 Les ouvriers de la manufacture de Saint-Gobain ne pouvaient, pendant deux ans, s'en éloigner de plus d'une lieue, sous peine d'amende et d'emprisonnement. (C*c d'Hausson ville. Le combat contre la miser Cj Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1885, p. 306.)

L'esprit d'indépendance avait toujours été plus vif et plus développé dans les villes que dans les campagnes; il était plus éveillé à Paris qu'ailleurs. Depuis longtemps , le sentiment du respect y était affaibli. On y remarquait sous Louis XIV, que « ceux de la lie du peuple ne cédaient le pas à personne, qu'ils ne tiraient leur chapeau que devant Dieu et qu'ils ne souffraient pas la moindre injure... Il n'y a pas de peuple plus impérieux et plus hardi », ajoutait-on *. C'était peut-être beaucoup dire, mais il est certain que l'esprit d'insubordination, plus que partout ailleurs, tendait à s'accroître à Paris. Mercier en fit lui-même l'expérience à la veille de la Révolution. «Jadis, dit-il, quand j'entrais dans une imprimerie, les garçons étaient leur chapeau. Aujourd'hui, ils se contentent de vous regarder, ricanent, et à peine êtes-vous sur le seuil, que vous les entendez

ï Lettre d'un Sicilien, Saint-Evremoniana, p. 274. — On en trouve un exemple dans les Précieuses ridicules (se. viii), lorsqu'un des porteurs de chaise menace de frapper d'un bâton de sa chaise Mascarille, qui refuse de le payer.

parler de vous d'une manière plus leste que si vous étiez leur camarade. To^s les imprimeurs, ajoutet-il, vous diront que les ouvriers leur font la loi, qu'ils s'invitent l'un l'autre à rompre tout frein d'obéissance ; les ouvriers transforment l'imprimerie en vraie tabagie; ils reculent à leur gré l'apparition d'un ouvrage fait pour telle circonstance. Dans les métiers, vous n'entendez que les plaintes des maîtres, qui se trouvent abandonnés de leurs garçons, ligués pour faire une espèce de loi à ceux qui les payent. Propos insolents, lettres injurieuses, ils se permettent tout. Des idées mal entendues ont désuni les anneaux nécessaires aux travaux et à la prospérité du commerce ; de là naît l'imperfection des ouvrages, parce que les ouvriers se hâtent d'achever et ne travaillent que pour finir la semaine. » Et Mercier, qui écrit en 1788, s'effraie des effets que ne peut manquer de produire bientôt le mépris de toute subordination*.

A coup sur, il n'en était pas partout ainsi. Les ouvriers imprimeurs avaient pu puiser dans les livres dont ils étaient les compositeurs quelques-unes de leurs idées d'indépendance et d'insubordination ; les ouvriers de Paris étaient plus émancipés que ceux de province. Il y avait dans cette ville une tendance de plus en plus marquée â l'égalité. « A Paris, dit le

1 Mercier, Tableau de Paris, VIII, 323, 324.

LA SITUATION SOCULE. 55

marquis de Mirabeau, le peuple n'est pauvre que volontairement ; tout y trouve à travailler et gagne beaucoup. Tout le monde est devenu monsieur. Il me vient le dimanche un homme en habit de droguet de soie noire et en perruque bien poudrée, et tandis que je me confonds en compliments, il s'annonce pour le premier garçon de mon maréchal et de mon bourrelier *. » On dira plus tard : « Lorsqu'il ferme sa boutique, le perruquier s'habille proprement en noir, et va à l'Opéra, à côté de celui qu'il a coiffé. Les plus bas artisans, jusqu'aux savetiers, portent l'habit de magistrat; il n'y en a pas de plus commun, parce qu'il est le plus économique et le plus noble... Les cheveux longs que portent les clercs, les garçons marchands et les gens du peuple endimanchés, n'est-ce pas une sorte de dérision 2? » On citerait d'autres appréciations semblables, où l'on déplore la confusion entre les diiBférentes classes que la simiUtude des costumes peut produire. L'ouvrier cherchait à s'élever, non seulement au-dessus de la condition, mais dans sa condition même. Peu à peu sa situation matérielle s'est considérablement améliorée ^^ et en même temps sa situation morale; il n'est plus, comme à l'époque romaine, un esclave; il n'est plus, comme au moyen âge, un va-

1 VAmi des hommes, I, 421, 422.

2 Mercier, V, 77. — Le Citoyen françois, 1785, p. 81.

3 Levasseur, Histoire des classes laborieuses, I, 449, 332.

let* ; il est depuis longtemps un homme, un compagnon de travail, qui traite de gré à gré avec le maître, s'il n'est pas, comme le maître, un citoyen qui a sa part dans l'administration de la cité.

Sans doute, il est au dernier rang de Téchelle sociale ; le noble et le bourgeois peuvent le tutoyer et l'appeler familièrement « mon ami », sans qu'il s'en offense 2 ; on le désigne sous des sobriquets, comme le Lillois, Brochet, qui font disparaître son véritable nom ; on le range parmi les personnes de basse et vile condition, mais on lui reconnaît des sentiments d'honneur que la loi saura protéger au besoin. J'ai été frappé de trouver à la fin du dix-septième siècle un certain nombre de demandes en réparation d'honneur formées par des compagnons, ainsi que des sentences condamnant l'insulteur aux dépens et à déclarer qu'il tient l'insulté pour homme de bien et d'honneur 3. Je ne crois pas que le sentiment, que l'ouvrier pouvait avoir de son honneur, se soit affaibli, à la veille de la révolution, malgré l'anecdote connue que rapporte Mercier. C'est celle du cocher de fiacre à qui le tribunal inflige un blâme et qui demande au juge si cela l'empêchera de mener son fiacre. — Non, mon ami, lui répond-on. — En ce

1 C'est le terme sous lequel il est désigné au XIII' siècle. {Livre des métiers,)

2 L'Indigent, par Mercier, acte II, se. 11.

3 Arch, judiciaires de l'Aube, n^ 1184.

cas, je m'en On n'imprime pas ridiom^ueS "fiacres, dit Mercier, qui conclut un;^a lacilement d'un seul exemple à un symptôme général ^

La dignité de Fouvrier parait, au contraire, avoir gagné pendant ce siècle ; il a plus d'amour-propre ; il soigne davantage sa tenue et son costume ; il se rapproche des classes polies par Turbanité de ses manières. Si les goujats ne le cédaient en rien pour la grossièreté de leurs paroles et de leurs gestes aux rustres et aux manants, certains compagnons, surtout parmi ceux qui se livraient aux arts mécaniques, avaient profité des leçons de civilité puérile et honnête qu'on enseignait dans les écoles gratuites des villes. « La politesse se retrouve chez le dernier ouvrier aussi bien que chez les grands, remarque le publiciste anglais Moore. C'est le trait caractéristique de la nation française -, » Les distances se rapprochent ainsi entre les classes, par l'urbanité qui adoucit leurs rapports.

Le compagnon, en somme, est Français, est chrétien à l'égal des membres des classes supérieures. A l'église, il s'assied derrière les bourgeois, mais il participe à la communion des fidèles ; il va toujours à la messe, s'il assiste plus rarement que par le passé aux vêpres. Il fait souvent partie d'une confrérie. On s'ef-

i Tableau de Paris, IX, 180.

* Lettres d'un voyageur anglais, 1781, 1, 24.

force ti^îever son âme et de la porter à la dévotion,, soit par des pnôiiications, soit en lui faisant lire des livres édifiants, comme le Magasin des pauvres, arti-sans, domestiques et gens de campagne, par M"''' Le Prince de Beaumont*. Comme Français, on lui demande, depuis la fin du dix-septième siècle , de servir dans une certaine mesure son pays , en tirant au sort pour la milice. 11 trouve cette contrainte excessive , il la trouve intolérable ; jamais on ne lui a demandé aucune charge publique , et il supporte particulièrement celle-là avec peine; mais cette contrainte qu'on lui impose est pour lui l'indice d'une émancipation nouvelle. Pendant tout le moyen âge , comme sous la domination romaine, le droit de porter les armes était interdit aux dernières classes de la société. La bourgeoisie, qui dominait dans les villes, considérait comme dangereux de laisser des instruments d'attaque et de défense aux mains des habitants les plus nombreux, les plus pauvres et les moins intéressés par conséquent au maintien de Tordre de choses existant. Dans certaines villes, comme à Troyes, le bourgeois et l'artisan riche avaient seuls

1 2 vol. in- 12, 1768. — « Je crois, disait le censeur chargé de l'approuver, que cet ouvrage serait d'une grande utilité, s'il pouvait être lu par ceux à qui il semble être destiné. » Il a été du reste maintes fois réimprimé, quelquefois sous des titres différents. C'est une série de dialogues édifiants, qui, malgré le titre, s'applique davantage aux habitants de la campagne qu'à ceux des villes.

le droit de porter des armes offensives ^t difeart^es; on les désignait sous le nom d'hoBMnes de fer, tandis que les artisans, les hommes de pourpoint, n'avaient que des armes offensives de qualité inférieure ; quant aux ouvriers, aux compagnons, ils ne pouvaient en posséder aucune, et leurs inventaires, en effet, n'en" contiennent pas la mention.

Ils n'avaient aussi dans les villes aucuns droits municipaux, et pourtant ils étaient des privilégiés. Dans les villes exemptes de tailles, ils ne payaient aucune contribution directe, si ce n'est la capitation, qui était im impôt progressif et qui pour les gens de la dernière classe du peuple ne dépassait pas 30 sous. Et encore étaient-ils souvent exempts de la capitation elle-même*. Qu'on compare leur sort à celui du paysan ! Celui-ci paye les vingtièmes, la dlme , la taille, qui frappe non seulement sur les biens qu'il possède, mais sur les terres qu'il loue et sur l'industrie qu'il exerce. Le travail rural est accablé d'impôts; le travail des grandes villes en est affranchi, parce que ces villes sont exemptes de la taiUe. L'ouvrier n'acquitte aucune contribution pour son loyer, pour ses portes et fenêtres. Sous Louis XIV, il fait l'envie des bourgeois parce qu'il ne paye aucune charge de ville qu'il ne loge jamais un soldat, qu'il n'est pas obligé

* Le tiers état de Soissons demande en 1789 qu'on y assujeUisse les clercs de notaire, garçons et filles de boutiques, compagnons orfèvres et tous autres artisans. (Archives parlementaires.)

de se^pîocurer des armes et de monter la garde *. Il contribue seulement pour une part restreinte aux droits d'octroi et de gabelles. Mais si le manouvrier rural paye l'impôt comme le cultivateur, il est à peu près son égal ; il figure et vote avec lui dans les assemblées générales de la communauté ; il participe aux charges comme aux droits des autres habitants. L'ouvrier des villes, affranchi des charges, est privé des droits, sans que les privilèges dont il jouit contribuent beaucoup à renrichir.

L'artisan, dit Jean-Jacques Rousseau, ne dépend que de son travail ; il est aussi libre que le laboureur est esclave -... Mais on peut dire que cette absence de liens lui est parfois nuisible ; elle ne le rattache pas au sol, à la famille, à la cité ; et la liberté, qui résulte de Tinstabilité, peut le mener à la misère.

On doit observer que les hôpitaux fondés au moyen âge dans les campagnes furent en grande partie supprimés au dix-septième siècle et qu'il s'en fonda de nouveaux dans les villes. Il faut que les paysans aient trouvé des ressources merveilleuses dans la fécondité de la terre pour avoir supporté, comme ils l'ont fait si longtemps, le poids d'une grande partie des impôts ; il faut aussi que la misère se soit atténuée dans les campagnes pour qu'on y laissât dépérir les établisse-

1 Oudard Coquault, JV/emotre-sp. 114.

2 ÉmUCy II, 74, 75.

LA SITUATION SOCIALE. Oi

ments hospitaliers. On peut dire, il étaU^ypsâ, qu'un assez grand nombre de villageois venaient chercher du travail dans les villes, et qu'ils y grossissaient le nombre des pauvres*. La misère y était en permanence; le chômage, l'inconduite, la maladie, en étaient trop souvent cause, et trop fréquemment l'ouvrier sans ressources allait mourir à l'hôpital.

Mais il ne faut pas voir uniquement le revers de la médaille. Le travail n'aboutit pas toujours à la maladie, à l'abandon, à la ruine. Si un certain nombre d'ouvriers ne pouvaient parvenir à améliorer leur situation, il en était qui réussissaient à faciliter à leurs enfants les moyens de s'élever au-dessus de leur condition - ; ils leur faisaientdonner une éducation à leur portée, et si leur fils avait des dispositions heureuses, ils pouvaient le pousser dans l'Église ou dans l'industrie ; un grand nombre d'entre eux aussi parvenaient à se faire recevoir maîtres ; et si le, brevet qu'ils avaient conquis par leur, travail n'était pas une garantie d'aisance, il était pour eux comme un signe d'affranchissement qui leur conférait des droits de bourgeoisie et des droits municipaux.

Sauf dans les derniers temps, où la fiscalité grevait de droits assez élevés les réceptions des maîtres, il n'était pas difficile aux compagnons qui avaient

1 Les gens de peine viennent de la campagne. (Mercier, IX, 167.) ^ Le savant Paul Henrion, maître garde de la bibliothèque du collège Mazarîn, était fils d'un compagnon teinturier. (Arch. jud. Aube, no.ll05.)

f ^tmm

'-Nfia LES OUVRIERS.

fait leuïs-anaées de stage ^ et qui avaient réuni quelques économies d'obtenir la maîtrise 2. On se plaint même que la facilité trop grande de l'acquérir à prix d'argent ait trop confondu le maître avec les garçons 3. » A défaut même d'un pécule suffisant, la bonne conduite, l'habileté professionnelle, contribuaient à Tamélioration de leur sort. « Souvent même, dit-on sous Louis XIV, les maistres en font leurs gendres et les veuves leurs maris ^. » Les manufactures n'étaient pas encore assez puissantes pour écraser les petites industries, et celles-ci étaient d'un accès facile aux ouvriers qui amassaient un modeste pécule. Il est remarquable que l'ancienne société, basée sur la hiérarchie des classes, ait favorisé plus que la nouvelle les moyens de sortir de sa classe ; de même qu'il était facile au bourgeois enrichi de devenir noble par l'acquisition d'une charge, il était beaucoup plus aisé au compagnon de devenir maître qu'il n'est aujourd'hui aisé à l'ouvrier de devenir patron. Il faut de nos jours un capital de beaucoup plus considérable pour faire marcher un ate- Uer qu'il n'en fallait autrefois pour acheter une mal-

1 La durée de ce stage variait de deux à neuf ans. En moyenne il était de trois ans d'apprentissage, trois ans de compagnonnage, comme pour les tailleurs de Paris.

2 La plupart des ouvriers devenaient maîtres au XV IIP siècle. (Du Cellier, p. 286.)

* Mercier, VIII, 326.

*■ Audiger, la Maison réglée, 1692, p. 162.

trise, et il est à peu près impossible à Touvrier actuel de réaliser assez d'économies pour diriger une manufacture. On pourrait même citer, au siècle dernier, un ouvrier cirier, comme Jean Leprince, fondant une maison importante , et dont les descendants furent anoblis, sans cesser d'exercer leur industrie ^

Sans doute, tous les compagnons ne pouvaient devenir maîtres; mais les plus intelligents, les plus rangés parvenaient aisément et nécessairement à ce but. Le nombre des ouvriers n'était pas deux fois plus élevé que celui des patrons 2. Il en résultait que ceux qui restaient compagnons étaient les plus dénués de moyens intellectuels et pécuniaires, et qu'on était disposé à leur accorder peu d'estime. Les publicistes, les philosophes, les gens de loi n'étaient pas très disposés à les plaindre. « Ce pauvre peuple, écrivait Condorcet à Necker, n'est ni si heureux ni si malheureux que vous le dites. Tant qu'il a de la jeunesse, de la santé et du travail, son sort est supportable 3. » Le moyen aussi de s'élever contre l'ordre social établi et contre les abus du pouvoir, en

1 Nepveu de la Manouillère, Mémoires publiés par Tabbé Esnault,

Uy 17.

2 En 1682, on compte à Paris, d'après un recensement de Le Tellier, 17,085 maîtres et 38,000 compaguons.(P.Lacroix, Le XY II* siècle, ^AM.) Près de la moitié des compagnons a donc la chance de devenir maftre.

s Lettre d'un laboureur àM, N,.. Mélanges d'économie politique, I, 484.

prenant pour clients des travailleurs qui ne payaient à peu près aucun impôt * et qu'on ne pouvait présenter comme les victimes d'une odieuse fiscalité! Et d'ailleurs, qui réclamerait pour eux? Les maîtres ont surtout la parole, et dans les cahiers de 1789, ils la prendront pour défendre leurs intérêts, et non ceux des ouvriers. Pour les campagnes au contraire, les publicistes ont beau jeu de crier contre Tinjustice, contre l'oppression, contre l'inégalité; les paysans, de leur côté, sont appelés presque tous à formuler leurs vœux, et comme le cultiv^^teur souffre des mêmes maux que le manouvrîer, tous deux feront entendre les mêmes plaintes. Ce sont les campagnards, dirigés par les gens de loi, qui en 1789 ont fait la majorité du tiers état et ont demandé les plus grandes réformes. Les corporations d'arts et métiers se sont souvent bornées à des vœux professionnels où il n'était pas question des ouvriers.

Ainsi donc une obscurité silencieuse s'étend jusqu'à la dernière heure sur leur classe. A peine , dans ce grand réveil de la nation, quelques compagnons réussissent-ils à faire entendre leur voix. Ils le font

^ Les terres seules, dit Condillac, peuvent payer les charges. Les artisans et les marchands, quelque taxe qu'on mette sur eux» ne paient jamais... S'ils travaillent, ils se font rembourser; s'ils ne travaillent pas, ils mendient. (Le commerce et le gouvernement» Mélanges d'économie politique, 1, 437).

parfois avec un mélange de surprise et d'humilité qui a quelque chose de frappant. « Nous voilà donc au moment tant désiré de la nation , disent les compagnons bonnetiers de Troyes, où il a plu au meilleur des rois de convoquer tous les ordres, tous les corps et communautés, jusqu'à nous compagnons, aussi fidèles que petits sujets. C'est avec saisissement de joie que nous nous efforçons de représenter nos faibles raisons, cependant très importantes, concernant notre fabrication. » D'autres paraîtront envisager l'avenir plutôt que considérer le passé; ils parleront un langage plus hardi, où se reflétera l'influence des doctrines de Jean-Jacques Rousseau ; dans leur préambule , ils revendiqueront en termes déclamatoires les droits de l'humanité, et s'ils protestent de leur fidélité aux volontés du monarque, c'est, dirontils, « parce qu'elles sont conformes à la raison, à la justice et à la vérité ». Il se révèle dès lors dans leur langage le goût des formules abstraites et sonores , qui, plus tard, auront trop d'empire sur leur esprit ; mais s'ils se font l'écho des plaintes que soulèvent les aides et les gabelles, ils ne s'élèveront point contre les corporations; ils demanderont, il est vrai, de meilleurs moyens de garantir leurs intérêts méconnus par les maîtres ; mais loin de vouloir la suppression des privilèges, ils en réclameront l'extension à leur profit; ils médiront des mécaniques et solliciteront l'interdiction des métiers dans les

campagnes, qui causent, suivant eux, la misère des ouvriers des villes ^

D'après ces plaintes, trop locales pour être généralisées, il s'ensuivrait que leur sort n'était pas aussi précaire qu'on pourrait le croire. Dans toute la France, Finfluence des maîtres, qui dominait dans les cahiers, aurait été impuissante à étouffer les plaintes des compagnons, si le sort de ces derniers avait été intolérable. Il y avait à cette époque une telle passion pour améliorer le sort des hommes, une telle ardeur pour rechercher les moindres abus à réformer, qu'il eût été extraordinaire que ceux dont auraient souffert les ou-r vriers eussent été seuls passés sous silence. Dans la collection générale des cahiers de 1789, qui a été récemment publiée, il n'est guère question des ouvriers que pour demander la répression des excès du compagnonnage 2. La Révolution devait pourtant les affranchir de la sujétion corporative, mais sans les dégager de l'obligation où ils sont toujours de dépendre d'un maître par la nécessité de gagner leur pain quotidien.

Si maintenant nous portons un regard d'ensem-

1 Bistoire de Troyes pendant la Révolution, I, 124 à 126. — Des réclamations analogues se sont produites dans une enquête toute récente. Des imprimeurs se plaignaient du travail des femmes et demandaient la fermeture de l'Imprimerie nationale, etc. (Réforme sociale, VIII, 250.)

2 Archives parlementaires, IV, 51, 243. Caliiers du tiers état de Montpellier et de Nîmes.

ble sur la condition de l'ouvrier d'autrefois , nous sommes frappés par les similitudes non moins que par les différences que présente cette condition avec celle des ouvriers d'aujourd'hui. A coup sûr, elle s'est améliorée sous le rapport matériel et social, et il serait injuste de méconnaître les efforts , souvent suivis de succès, que les pouvoirs publics, d'accord avec l'opi^ nion, ont faits pour la relever. La vérité historique ne consiste pas dans des formules générales et absolues ; elle se compose de faits qui dans leur ensemble comportent des restrictions , des exceptions et même des contradictions relatives.

Ainsi l'ouvrier habite parfois des appartements plus sains qu'autrefois ; mais ces logements sont toujours dans des quartiers reculés, et leur mobilier ne dépasse point le strict nécessaire. Il se rapproche davantage, les jours de fête, par son vêtement, des clas^ ses riches; mais il s'en distingue davantage les jours ouvrables par la blouse, qui n'était pas plus en usage au dernier siècle dans les villes que dans les campagnes. Il a des salaires beaucoup plus élevés ; il a des moyens d'épargne qu'il ne possédait pas; il peut faire des placements plus sûrs et plus à sa portée ; il trouvera dans l'assurance des moyens de garantir sa vieillesse de la misère , son âge mûr des accidents et du chômage ; les sociétés de secours mutuels le soulageront dans la maladie ; mais en présence des concentrations industrielles que produit l'emploi des mo-

teurs à vapeur, il lui est de plus en plus difficile de cesser d'être salarié pour devenir maître.

Il célèbre moins de fêtes religieuses, mais le lundi, quelquefois le mardi , sont plus que jamais observés par lui. Il est plus instruit ; il sait mieux la géographie et l'arithmétique : mais le sentiment religieux s'est affaibli dans son esprit, et avec lui s'est raréfiée une des sources les plus fécondes des sentiments moraux qui peuvent élever le cœur de l'homme au-dessus de sa condition matérieUe. Le compagnonnage n'a plus la même puissance qu'à la fin du dix-huitième siècle ; mais les associations syndicales en auront bientôt davantage. L'ouvrier a obtenu de grands avantages sous le rapport de la liberté du travail et de l'égalité politique ; il est devenu citoyen , et son vote pèse autant que celui d'un membre de l'Institut; mais, même avec les privilèges dont il jouit à Paris et dans certaines villes, il payé plus d'impôts qu'autrefois; il donne trois ou cinq années de sa vie, les plus vigoureuses et les plus fécondes à coup sûr, pour le service de TÉtat, qui ne lui demandait rien sous ce rapport avant la fin du règne de Louis XIV, et qui à partir de l'établissement des milices, ne réclama de lui qu'un service restreint par un tirage au sort qui levait à peine par an six mille hommes recrutés surtout dans les campagnes*.

1 De 1778 à 1787, on leva 558 hommes sur 9269 qui avaient lire au

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LA SITUATION SOCfALE. 69

Si Ton veut enfin examiner la question de savoir s'il est plus heureux qu'autrefois, on pourra répondre que la source du bonheur n'est pas dans la satisfaction de jouissances matérielles plus grandes, ni dans la possession de droits sociaux et politiques plus étendus, mais dans la réalisation de désirs qui savent se modérer et dans le contentement de son sort. Les sentiments que Touvrier d'aujourd'hui éprouve à l'égard des patrons sont analogues à ceux que l'ouvrier de l'ancien régime ressentait à l'égard des maîtres, avec cette différence que ce dernier était moins disposé à s'élever contre une classe d'hommes à laquelle il avait l'espérance d'appartenir un jour. L'égaUté politique n'est pas tout; elle ne saurait procurer l'égalité sociale et pécuniaire qu'aucune constitution humaine n'a jamais su donner. Il n'y a qu'une seule égalité qui n'ait jamais causé de déception ici-bas : c'est l'égalité après la mort dans une vie supérieure que la religion promettait à l'ouvrier d'autrefois et dont l'espérance le soutenait dans les épreuves de la vie.

sort dans l'élection de Troyes qui contenait S5,000 habitants; la part de la ville de Troyes fut seulement de 70, soit 7 par an, sur un nombre de 1378 inscrits et une population de 24,000 habitants environ. {Le recrutement territorial sous V ancien régime^ p. 45.)

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