‹ Les artisans et les domestiques d'autrefois: 2e édChapitre 8 sur 35 · II · texte numérisé non relu

II

Dans la plupart des villes, le vin était un besoin réel pour l'ouvrier, et, sauf dans les années où la vendange était au-dessous du médiocre, il pouvait s'en procurer à bon compte. Autour de presque toutes les villes, même aux abords d'Abbeville et de Douai, on cultivait la vigne, et le vin qu'on en tirait était consommé surplace*. Aussi était-il d'ordinaire de prix minime. On a calculé qu'à la fin du seizième siècle il revenait en Languedoc à environ un demisou le litre, et qu'en évaluant à cette époque la journée de l'ouvrier à 8 sous, le prix du litre ne représentait pas la seizième partie de son salaire 2. Toutes les facilités étaient données à l'artisan et au compagnon pour qu'il pût en acheter au détail. Les crieurs de vin promenaient des tonneaux pleins dans les rues, en criant, au son de la trompette, comme à Rodez : (c Au bon vin sain et net; accourez, bonnes petites

^ Au moyen âge, on cultivait aussi la vigne en Normandie et en Bretagne. (Fuster, Des changements dans le cUmat de la France, 1845, ch. IV.)

3 A. Puech, Une ville au temps Jadis, p. 434,435.

femmes, les cerceaux éclatent * î » Souvent aussi, les bourgeois, qui presque tous avaient des vignes, faisaient vendre au détail, dans leur cave même, par leurs domestiques, le produit de leur récolte 2. Un personnage d'une comédie de Dancourt dit : « Ce ne vaut-il pas mieux vendre mon vin à la campagne que de le faire vendre à pot dans Paris, comme la plupart de mes confrères ^. » Cet usage favorisait la consommation d'un vin naturel dans les familles, et Ton s'étonnerait que certains intendants aient cherché à la limiter, s'ils ne l'avaient fait dans le but de favoriser la perception des droits d'aides, qui s'opérait surtout dans les cabarets ^.

Le bas prix des vivres nécessaires à la subsistance était en rapport avec la valeur de l'argent et le taux des salaires. On remarque cependant que le prix du

1 A. Monleil, Description de PAveiron, I, 85, 86. — A Nimes, on criait, au XVI® siècle : Lou santé viné! Le saint vin. (Puech, p. 435.) — Ailleurs, lauteur de la Désolation troyenne (1699, p. 7) dit, dans une année de disette :

Et les crieurs de vin ont tous la gueule morte.

2 Corrard de Breban, les Rues de Troyes, p. 105. — Cet usage existait aussi à Florence (SmoUett, Travels, II, 89, 50.) — Voltaire écrit le 28 novembre 1723 au président de Bernières : « Vous avez un suisse, qui vend à votre porte du mauvais vin à tous les porteurs d^eau. >» {Correspondance générale,) '— Le Livre commode, éd. Fournier, I, 316.

3 La Maison de campagne, 1688, scène xxxii. — Dans une lettre de rémission de 1683, conservée aux archives de l'Aube, il est question d'un compagnon, qui « va au vin avec un pot de terre. »

*' Catalogue des livres,., de M, Lafin. Le Mans, 1883, p. 46.

pain n'a pas augmenté depuis un siècle en proportion avec la progression des salaires; les disettes, Içs. défectuosités de la législation économique, les défectuosités des moyens de transport, amenaient dans son prix des variations qui exerçaient une désastreuse influence sur les ressources précaires de l'ouvrier. Le pain était depuis longtemps la bajse de l'alimentation des Français. « Les anciens en tous repas, disait-on en 1599, mangeoyent le pain en grand révérence, comme choses sacrées, et de là vient la coustume d'aujourd'huy de baiser le pain, si d'avanture il est cheut à terrée » Au3si quelle gêne dans les pauvres ménages, lorsque ce pain enchérissait tout à coup , comme il arriva dans la grande famine de 1694 , où la livre aurait valu jusqu'à 7 ou 8 sous2 ! Le prix moyen variait entre un sou et un' sou et demi au dix-huitième siècle; puis, par moment, il doublait ou triplait; en 1745, à Paris, il s'élève de 2 sous; en 1739 la livre vaut de 4 ou 5 sous en Touraine 3. On disait, sous la Fronde, que tant que le pain de Gonesse ne ferait pas défaut à Paris, la commotion ne serait pas générale. Mercier écrivait en 1786 que s'il venait à manquer dans deux marchés de suite, le soulèvement serait

1 La Ciwliié puérile, 1599.

8 Journal de Beziel. — Frain, Mœurs et coutumes des familles biceionnes, IIJ, 151.

» Barbier, /ouriia/, IV, 270, 111.

universel ^ Necker affirmait aussi que le peuple, résigné à son sort, devenait un lion, quand il craignait pour son nécessaire. « Il n'entendra jamais raison, ajoutait-il, sur la cherté du pain^. » Il est certain que son renchérissement, sa cherté relative, contribuèrent à Tagitation qui précéda et provoqua la prise de la Bastille.

Les légumes formaient avec le pain le principal aliment des ouvriers des villes. A Paris, le petit peuple consommait beaucoup de haricots blancs et de lentilles blanches dont les marchés étaient largement approvisionnés 3, Il était forcément sobre en dehors des jours de fête où il dépensait trop souvent le gain de sa semaine au cabaret. Un Anglais, qui rencontre le dimanche à la guinguette des barbiers, des tailleurs, des domestiques, habillés presque comme des marquis, les reconnaîtra le lendemain , à la porte de leur atelier ou de leur boutique, déjeunant avec un morceau de pain de deux livres, une pomme crue ou un oignon, et dans un costume qui ne vaut pas trente sous^. L'ouvrier, qui n'est pas assuré du lendemain, finit par n'y plus songer. « Tout ce qu'il gagne, dit Galiani, il le consomme, il le dis-

1 Tableau de Paris, VIII, 136.

- Législation et commerce des grains, ch. xxit.

3 Relations des ambassadeurs vénitiens, II, 575. — Lister, Voyage à Paris en 1698, p. 135, 136.

^ Sacheyerell Sterens, Miscellaneous remarks made on the spot in a late seven y cars tour through France (1738J, p. 58.

sipe ^ » De là, la gêne, le jeûne delà famille, pendant le reste delà semaine. Cependant les ouvriers rangés, plus nombreux qu'on ne pourrait le supposer d'après le tableau que les contemporains tracent des autres, vivent encore dans une abondance relative. On peut en donner pour preuve un témoignage officiel relatif aux soldats de la milice, qui, comme on le sait, étaient pris exclusivement dans les classes les plus misérables de la société.

« Ceux qu'on prend pour la milice, écrit un intendant en 1707, sont des enfants qui sont bien nourris tous les jours, bien couchés et dorment les fêtes et dimanches à leur plaisir... Un maçon en Limosinerie, qui a fait les deux premières milices et qui est même devenu officier, déclare qu'il aimerait mieux souffrir la mort, s'il fallait retourner à la milice 2. >> Un bourgeois de Reims se plaindra, sous Louis XIV, de la gourmandise de» gens de la lie du peuple, qui, suivant lui, « sont toujours plains de pastés, de tartes et de gasteaux^ ». La nourriture ordinaire était plus grossière, mais non moins abondante, que de nos jours; bien qu'on rencontre chez quelques compagnons des broches et des saloirs 4,

^ Dialogue sur le commerce des blés, U,

3 Arthur de Boislisle, Mémoires des intendants, I, 458.

3 Oudard CoquauU, Mémoires, p. 1 13, 114.

* Un saloir (compagnon papetier, 1706). — Une broche à rôt et sa lèchefrite (compagnon papetier, 1755). — Id.) compagnon charpentier, 1755). (Arch. jud. Aube.)

on consommait moins de viande autrefois, et il est à noter que Tusage fréquent de la viande ne s'est répandu dans les classes inférieures des villes qu'au milieu de notre siècle; mais la quantité compensait le défaut de qualité , et l'habitude de faire quatre repas par jour fut longtemps générale.

Mercier remarque que les ouvriers de Paris ne faisaient plus 4^ soi^ temps que trois repas : le petit déjeuner, le grand déjeuner ou dîner, et le souper qu'il appeUe la persillade. A six heures, en se rendant à l'atelier, ils achetaient une tasse de café au lait, que des femmes, éclairées l'hiver, par une lanterne et portant sur leur dos des fontaines de ferblanc, leur servaient dans des pots de terre, moyennant deux sous. De même à la halle , les poissardes prenaient leur café le matin , « comme la marquise et la duchesse. Je ne vois plus personne, ajoute Mercier, déjeuner avec un verre de vin * ».

Cet usage persistait pourtant en province, et à Paris, les gens du peuple continuaient à boire de l'eau-de-vie le matin chez les regrattiers établis au coin des rues-; mais peu à peu, les ouvriers modi-

1 Tableau de Paris, IV, 154; VI, 127. — Des Essarts, VI, 35. — Legrand d'Aussy, Histoire de la vie privée des Français, 1782, Iir, 125. — Voltaire remarque que Henri IV déjeunait avec un Terre de vin et du pain blanc. {Remarques de VEssai sur les mœurs.)

2 Legrand d'Aussy, III, 69. — Vadé, la Pipe cassée, chant I.

fiaient leur nourriture , et la rendaient moins fréquente et plus substantielle, à mesure que leur aisance, en s'accroissant, leur permettait un peu plus de bien-être.

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