‹ Les artisans et les domestiques d'autrefoisChapitre 1 sur 21 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La vie publique et la vie privée se complètent et s'expliquent l'une par l'autre. C'est pour cette raison que nous avons étudié l'une et l'autre dans les campagnes; c'est pour cette raison qu'après avoir décrit l'organisation publique et municipale des villes dans l'ancien régime , nous cherchons maintenant à retracer l'existence domestique, laborieuse et morale des artisans et des bourgeois d'autrefois.

La tache est à la fois difficile et multiple. La condition des hommes dépend la plupart du temps de leurs occupations. Tandis que les paysans sont en très grande majorité cultivateurs , les citadins sont ouvriers , domestiques, artisans, marchands, gens de loi, bourgeois ou magistrats. Bien qu'ils habitent dans la même enceinte, qu'ils aient des rapports fréquents et des intérêts communs, ils ne vivent pas de la même manière ; le logement de

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l'ouvrier est plus restreint que celui de l'artisan ; le mobilier de l'artisan est moins riche que celui du marchand ; l'installation du bourgeois ne ressemble pas à celle des uns et des autres. Il est donc impossible de présenter un tableau d'ensemble, car si l'on mettait au premier rang les uns, on risquerait de rejeter les autres dans l'ombre. Il est donc nécessaire de diviser les habitants en deux catégories, dont nous nous occuperons tour à tour.

Lorsqu'on étudie le passé, il faut se rappeler qu'il est pour les peuples civilisés des faits généraux qui sont indépendants des mœurs et des institutions. Ainsi la société s'est toujours divisée en deux parties inégales : ceux qui travaillent des mains et ceux qui travaillent par l'intelligence; les premiers sont d'ordinaire dirigés par les seconds, conformément à la règle supérieure, qui veut que l'esprit mène la matière. Ceux-ci sont plus nombreux, mais ils sont moins en vue, parce que leur rôle est subordonné ; mais ils sont aussi les rouages nécessaires de la cité, et il n'est pas moins important de connaître leur condition sociale que celle des classes supérieures.

Les habitants des villes appartenaient surtout à deux classes distinctes, la bourgeoisie et le peuple,

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qu'on a confondus sous le nom de tiers état. On ne voit d'ordinaire dans l'ancienne société que les trois ordres politiques, le clergé, la noblesse et le tiers état; on enseigne généralement que les deux premiers ordres jouissaient de tous les privilèges et que le dernier ordre de l'État n'en avait aucun. C'est une erreur trop répandue, que l'étude approfondie des faits ne tarde pas à dissiper. La véritable division de l'ancienne société est celle que discernait avec raison en France l'historien hollandais Pontanus, lorsqu'il la séparait en trois classes, la noblesse, la bourgeoisie et le peuple1. Le clergé était un corps puissant, exerçant une influence reconnue par les lois, acceptée par l'opinion, mais dont les membres se rattachaient à la noblesse par l'épiscopat et les riches abbayes, à la bourgeoisie parles chapitres et les communautés savantes, au peuple par les cures de campagne et les ordres mendiants. Il avait ses privilèges comme la noblesse; mais la bourgeoisie avait aussi les siens, et le peuple même des villes avait fréquemment des immunités dont le peuple des campagnes était privé.

1 Itinerarium GalUx Xarbonensis, authore Johanne Isacio Pontano. 1606. p. 131 à 137.

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Il était parfois difficile de savoir où finissait le peuple, où commençait la bourgeoisie. Le maître artisan peu fortuné pouvait être considéré comme un ouvrier; le riche artisan comme un marchand. Une supériorité hiérarchique, plutôt encore qu'une distinction sociale, était établie entre le maître et le compagnon par la maîtrise, à laquelle tous les compagnons pouvaient aspirer et la plupart d'entre .eux pouvaient atteindre. C'était en somme la fortune qui établissait entre eux la différence des rangs. L'argent permettait au compagnon d'acquérir la maîtrise, au maître artisan de devenir marchand, au marchand ou au négociant enrichi d'acheter une charge qui lui conférait les privilèges et même les titres de la noblesse. Pontanus remarque que les gens du peuple pouvaient parvenir à la bourgeoisie par leur travail et leur mérite ; que la noblesse même était accessible à la bourgeoisie. « Cette coutume, ajoute-t-il, conserve l'ordre de la noblesse, que décime la guerre; elle empêche la jalousie et la haine entre les gens du peuple, puisqu'il est permis à ceux qui ont le plus de mérite et d'énergie de parvenir à un rang supérieur. » C'était en effet un véritable stimulant pour le travail intellectuel

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et matériel; il produisait, il est vrai, quelquefois des agitations stériles et des ambitions déçues, et par suite des rancunes contre une société qui permettait ces ambitions et ne les réalisait pas fréquemment; mais il habituait les esprits à regarder en haut, à chercher à s'élever par le travail , et à se proposer dans la vie un but digne d'efforts persistants.

Ce qui rend difficiles la connaissance et l'appréciation du passé, c'est qu'il se forme souvent à son égard des légendes, qui le travestissent en bien ou en mal ; légendes de l'âge d'or comme de l'âge de pierre. Pour ceux à qui le présent est favorable, le passé, c'est la barbarie; pour d'autres, c'est l'idéal. Il y a eu dans tous les temps, il y aura toujours des gens pour exalter le présent au détriment du passé, pour louer le passé au détriment du présent.

Ecoutez, à la fin du seizième siècle, les deux champions que met en scène Noël du Fail. — ■ Quelle simplicité dans les repas d'autrefois, disait le champion du passé! Point de recherches dans la préparation des mets ! « Chacun y prenait, selon son appétit, à la bonne foi. » Les plus âgés s'asseyaient au milieu de la table, « après avoir prié Dieu par la

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bouche d'un petit enfant. » Après le dîner, les divertissements étaient simples, comme le costume et le mobilier. Les mœurs étaient plus austères, les cœurs plus fermes, les rangs mieux gardés. « Les roturiers, bourgeois et autres de tiers état, vivaient en la beauté et liberté de leurs trafics, sans être foulés et accablés de tailles. » La vieille noblesse répondait avec empressement aux convocations de P arrièreban, et se gardait bien de se mêler aux anoblis et aux acquéreurs de fiefs. Ce n'était pas comme maintenant où les valets de nobles vont à Parrière-ban avec des gens qui sentent encore la charrue et la boutique. A ces regrets, un autre personnage mis en scène par Noël du Fail oppose l'éloge du présent, où Pon voit plus de chevaliers qu'il n'y avait autrefois de capitaines , plus de capitaines que de soldats. Et les gens lettrés, les gens de loi ne sontils pas plus nombreux? De ces derniers ne pourraiton compter plus de trois cent mille? Quant aux marchands , bourgeois et autres du tiers état , le velours et le satin qu'eux et leurs femmes portent, et les beaux, polis et riches meubles qu'ils ont valent mieux que tout l'avoir d'autrefois. Si les grandeurs et pompes ecclésiastiques « s'apetissent et s'amor-

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tissent, » en revanche « il est plus d'escus qu'il n'y avait alors de testons » ; grâce aux mines du nouveau inonde, ce qui valait cent sous vaut ce jour dix livres. Il est vrai que tout cet argent « va se fondre dans ce grand monde et royaume de Paris, d'où nous vient de la marchandise et manufacture assez, mais pas un liard *... »

Ce qu'on disait au seizième siècle, on le disait au douzième; on le répétait au dix-septième comme au dix-huitième. L'historien des croisades, Guibert deNogent, n'avait que du dédain pour l'antiquité ; il déclarait que le petit doigt de ses contemporains était plus gros que le dos de leurs pères2. Quel mépris n'avait-on pas, au temps de Louis XIV, pour tes usages et les arts du moyen âge ! En revanche, la Bruyère en 1688, Mercier en 1784, regrettaient la simplicité des mœurs anciennes, comme le faisait l'un des personnages de Noël du Fail vers 1570. Ces opinions différentes se produisent de nos jours, avec d'autant plus de force que la politique est venue accentuer encore cette tendance persistante de l'esprit humain. C'est elle qui

1 Noël du Fail. Contes d'Eutrapel, chapitre XXII.

2 Histoire des croisades, liv. I.

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a créé les légendes qui altèrent la physionomie véritable du passé, et qui pour la plupart ont leur source dans le fanatisme ou la haine de la Révolution. La misère profonde et l'oppression du peuple des campagnes , les impositions qui pèsent uniquement sur le tiers état, l'ignorance universelle des classes inférieures, le pacte de famine1, les exploits des volontaires de 1792, sont autant de légendes, non moins que l'influence bienfaisante exercée sur les ouvriers par les anciennes corporations à la fin de l'ancien régime, et les vertus exceptionnelles des domestiques d'autrefois. Selon qu'on a intérêt à louer ou à rabaisser le passé, on amplifie, jusqu'à les dénaturer, ses vertus et ses vices.

Si l'on veut se dégager des préoccupations politiques qui n'exercent que trop d'influence sur le jugement de nos contemporains, on reconnaîtra que la Révolution n'a pas fait autant de bien que le proclament les uns, ni autant de mal que le disent les autres. Sans méconnaître sa part incontestable

1 Le traité passé par Laverdy pour assurer des approvisionnements et remédier aux craintes qu'inspirait la liberté de l'exportation des grains a été réduit à sa juste valeur par le livre récent de M. Léon Biollay, Études économiques sur le dix-huitième siècle, le Pacte de famine, 1885.

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d'influence, elle n'a pas modifié les conditions de la nature humaine, ni les nécessités économiques de l'organisation sociale, ni le fond du caractère national; et sous bien des rapports, nous ressemblons à nos pères.

Cette étude montrera en effet chez les travailleurs des deux derniers siècles bien des traits qui existent encore chez les travailleurs de notre siècle. On verra que fréquemment les artisans des villes avaient plus de privilèges que n'en ont ceux d'aujourd'hui; on verra que leur sort, tout précaire qu'il était, n'était point si misérable, et qu'ils avaient plus de facilité pour en sortir qu'ils n'en ont actuellement. Ils n'avaient point, il est vrai, de droits politiques; ils n'avaient point toujours de droits municipaux ; ils étaient astreints à des réglementations professionnelles parfois excessives; mais le pouvoir central leur demandait beaucoup moins que l'État moderne ; la monarchie exigeait moins d'eux que la démocratie centralisatrice, qui, suivant un économiste contemporain, prélève le tiers et peut-être la moitié du produit du travail de la population valide de la France, « pour solder les frais et servir les dettes de l'énorme et informe

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