‹ Les artisans et les domestiques d'autrefoisChapitre 2 sur 21 · X INTRODUCTION · texte numérisé non relu

X INTRODUCTION

établissement politique que la révolution a institué i. »

En somme, le sort des classes laborieuses ne paraît pas s'être sensiblement modifié depuis cent ans, bien que leurs membres aient pu profiter en partie des grandes découvertes industrielles et scientifiques dont notre siècle s'honore. Ces classes ont acquis de nouveaux droits et de nouvelles jouissances; elles en ont perdu d'autres. L'ancienne France avait ses qualités et ses défauts, comme la nouvelle. Nos pères, à tout prendre, n'étaient ni plus malheureux, ni plus heureux que nous. Si nous jouissons de progrès qu'ils ne connaissaient pas, ils ne souffraient pas de ne pas en jouir, puisqu'on ne peut pas sentir la privation de ce qu'on ne connaît pas. Chaque âge a ses mérites propres, ses plaisirs et ses peines, et l'on ne saurait reprocher à la jeunesse de ne pas avoir les qualités de l'âge mûr. Elle a les siennes qui en valent bien d'autres.

On parle beaucoup, et avec raison, de l'amour de la patrie. Mais ceux-là même qui veulent faire

1 G. de Molinari, l'Évolution politique et la Révolution, p. 338. — Nous faisons des réserves sur le qualificatif d'informe, qui ne saurait s'appliquer à toutes les parties de l'édifice.

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de l'idée de patrie une sorte de religion supérieure à la religion proprement dite, oublient que la patrie veut dire la terre des pères et qu'ils manquent à ce qu'ils doivent à la mémoire de leurs pères, en cherchant à inspirer pour eux le mépris et la pitié. Sans doute, il ne faudrait pas admirer nos pères sans réserve; mais si l'on pénètre dans leur vie intime de même que dans leur vie publique, on reconnaîtra que, s'ils n'ont pas été sans défauts, ils nous présentent encore des exemples à suivre, et qu'ils méritent à bien des égards l'estime et le respect. On a dit que « le respect du passé est la piété filiale des peuples. » Nous éprouverions une sorte de satisfaction patriotique , si nos études, en montrant nos pères tels qu'ils étaient, pouvaient contribuer à augmenter cette piété filiale.

Il nous reste à dire quelques mots du présent livre, qui aura pour suite et pour complément un autre volume , dont la rédaction est terminée et qui sera intitulé les Bourgeois d'autrefois. Celui que nous publions aujourd'hui est particulièrement consacré aux membres du tiers état des villes , qui se livrent au travail manuel, les ouvriers ou compa-

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gnons *; les maîtres artisans, les domestiques. C'est leur existence individuelle que nous cherchons surtout à dépeindre; nous avons étudié ailleurs leur rôle municipal; nous ne prétendons pas refaire, à l'occasion des artisans, l'histoire des corporations qui a déjà été écrite par des écrivains compétents et à laquelle on apporte tous les jours des matériaux nouveaux2; nous parlerons seulement quelque peu de l'influence que le système corporatif a pu exercer sur la prospérité personnelle du travailleur. Notre but, ce sera de le montrer dans son intérieur, dans son atelier, dans sa famille; d'étudier sa condition matérielle, morale et sociale; de le montrer tel qu'il était, avec ses besoins et ses aspirations. Le point de départ de notre travail sur les artisans, nous l'avons trouvé, comme pour quelques-uns de nos travaux antérieurs, dans les archives de l'Aube; les nombreux inventaires que renferme leur section judiciaire nous ont fourni les documents les plus précis

1 Le mot de compagnon ne s'applique pas ici aux initiés au compagnonnage, dont nous parlons plus loin, et sur lequel on trouvera plus de détails dans Y Étude historique et morale sur le compagnonnage, parC. G. Simon, 1853, in-8° de 166 p. et dans Y Histoire des classes laborieuses en France, par M. Levasseur.

2 Voir la Bibliographie des corporations ouvrières avant 1879, par M. Hippolyte Blanc, 1885, in-8" de 102 p.

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sur la condition matérielle des diverses classes de la population de la ville de Troyes aux deux derniers siècles. Des études comparatives avec ce qui se passait ailleurs, notamment dans la ville de Saint- Denis, sur laquelle les Archives nationales nous ont fourni des documents analogues, nous ont confirmé dans la pensée que la condition des personnes, à la même époque et dans des professions semblables, était à peu près la même dans toute la France. Si l'on reprochait à notre point de départ d'être trop restreint, nous pourrions rappeler que c'est surtout aux archives d'Indre-et-Loire que Tocqueville a emprunté les éléments inédits de son beau livre sur V Ancien régime et la Révolution; nous rappellerions aussi qu'Alexis Monteil, qui a eu le mérite d'entrer le premier dans l'étude de la vie individuelle et sociale de nos pères, avait placé le théâtre du volume, qu'il a consacré au quinzième siècle, dans la ville de Troyes, mais en y introduisant des personnages et des incidents fictifs, qui, dans ce volume comme dans les autres, nuisent à l'autorité de son œuvre.

Après les documents manuscrits que nous avons cités, il nous a fallu interroger les documents im*

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primés. Les histoires provinciales ne nous ont presque rien fourni, de même que les histoires générales, sur la vie des artisans. Ceux-ci n'ont publié ni lettres, ni mémoires. Les livres de raison ont été rédigés d'ordinaire par des bourgeois et des nobles. Cependant nous avons trouvé des renseignements dans d'estimables monographies1, dans les écrits des moralistes et des publicistes, tels que le marquis de Mirabeau et Mercier; dans quelques livrets satiriques populaires ; dans des récits de voyage, parmi lesquels il en est plusieurs qui n'ont point été analysés dans notre étude sur les Voyageurs en France depuis la Renaissance jusqu'à la Révolution 2. Quant aux domestiques, dont la vie est mêlée plus intimement à celle des classes supérieures, nous avons pu consulter sur eux des mémoires et des lettres, avec quelques écrits spéciaux de l'époque. Nous ne parlons pas des recherches poursuivies sans

1 Particulièrement dans une Ville au temps jadis, par M. le D1' Puech, excellente étude que nous avons analysée dans la Réforme sociale du 15 août 1885.

2 Je citerai entre autres les intéressantes impressions de voyage d'un anonyme anglais publiées en 1777 sous le titre de : Observations in a Journey to Paris by way of Flanders, 1 vol. in-12, et les Ob' servations et réflexions de Mme Hester Lynch Piozzi, parues en 1789.

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succès pour ajouter de nouveaux traits à nos esquisses. Dans une œuvre d'érudition, on ne voit que les efforts qui ont abouti ; on ne peut apprécier le travail ingrat, qui est resté sans résultat et qui est le plus pénible de tous, parce qu'il laisse après lui le sentiment de son inutilité.

LES

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