LE MAITRE IMPRIMEUR
Il vaut mieux pour un artisan fournir à ses concitoyens la nourriture du corps que celle de l'esprit. L'inventaire de Nicolas Girardon, à côté de ceux des boulangers dont nous parlons, en est la preuve. Nous savons que l'imprimeur du roi Chevillot avait dû en 1631 réclamer une remise sur son loyer et que les chanoines de Saint-Étienne, propriétaires de sa maison, la lui avaient accordée, parce qu'ils avaient eu « compassion de sa pauvreté. »
Nicolas Girardon, qui fut sans doute le parent et peut-être l'oncle du sculpteur célèbre de ce nom, n'en est pas réduit à ce degré de pauvreté. Mais son installation indique un état de fortune assez précaire. Il occupe avec sa femme et ses cinq enfants, une partie de maison, sur la place Notre-Dame. La chambre de famille, qui s'éclaire sur la rue, est garnie des meubles ordinaires; table de noyer, à quatre piliers, qui se tire, six scabelles, une maie, une paire d'armoires; deux lits, dont l'un est muni de pans, custodes, dossiel et courtines de serge jaune, comme le tour de la cheminée. Point de tentures; sept tableaux à la détrempe contre les murs. Dans un coffre de cuir, des vêtements de serge cannelle, pour le mari; de sergette grise pour la femme. La gêne a dû imposer des sacrifices àjce ménage : la femme n'a pas même une croix d'or. Dans la dernière maladie, on paya seulement 4 livres au médecin « pour avoir vu et visité le défunt; » mais la note de l'apothicaire s'éleva à 19 liv. 18 sous 6 den. Nous savons aussi que Girardon possédait une moitié de maison, qui fut vendue 1,800 liv. en 1672, à un chirurgien.
L'atelier de Girardon est très restreint. Il ne possède qu'une
presse servant à l'état d'imprimeur avec les planches et un baquet de pierre, estimés 33 fr. et deux fontes, l'une de gros romain, l'autre de Saint-Augustin, pesant ensemble 305 livres et valant 37 fr. Ces caractères assez gros ne pouvaient guère convenir qu'à des livres populaires ou à des livres de piété.
Le lils aîné de l'imprimeur, qui s'appelait François comme le grand sculpteur, devait apprendre la profession de son père. Elle était pour ainsi dire traditionnelle dans sa famille. 11 y avait un Nicolas Girardon, imprimeur en 1580; un Yves Girardon, imprimeur en 1620; un autre Yves Girardon, frère de Nicolas, dont nous venons de parler, mourut en 1686, après avoir laissé un testament, où il employa une partie de sa fortune en bonnes œuvres.
Ce testament, d'abord imprimé par son gendre Jacques Lefebvre, a été jugé digne d'être réimprimé de nos jours. Au fond, c'est un testament comme on en faisait beaucoup alors, rempli de professions de foi religieuses et de legs charitables. C'est ainsi qu'il laisse des sommes suffisantes pour déliver deux ou trois prisonniers pour dettes; qu'il donne 60 livres à « cinq pauvres honteux cachés; » qu'il fait distribuer un sol à chacun des pauvres de l'enfermerie , à la condition qu'ils prieront Dieu pour lui; enfin il veut que l'on emploie la somme de 1,040 livres pour mettre treize enfants pauvres « à mestier », c'est-à-dire en apprentissage jusqu'à ce qu'ils soient en état d'acquérir une maîtrise. Après avoir prescrit un certain nombre de messes, un trentain et deux annuels, il donne à chacun de ses « fillieux et fillielles » une somme de 12 liv. A sa femme et à sa fille, il ne laisse rien en dehors des stipulations de leur contrat de mariage; mais il partage tous ses biens entre ses neveux et nièces, en ayant soin de dire que son neveu François Girardon et sa femme ne jouiront que de l'usufruit de leur part. En agissant ainsi, il avait soin de dire : « Qu'on ne m'accuse pas de vindication en ce rencontre; ce que j'en ay fait est la crainte qu'il n'en eust fait un mauvais usage. »
Yves Girardon paraît plus à l'aise que ses confrères ; il avait eu moitié d'une maison bourgeoise ; il avait un jardin et des
vignes, car il lègue 3 livres à son jardinier et pareille somme à un vigneron. Il charge sa femme de donner, à sa discrétion, quelque argent à sa servante. Quant à son atelier, il était peu considérable, car il y employait seulement un ouvrier imprimeur, un apprenti et deux « couturières de livres, » qu'il n'oublie pas dans son testament.