‹ Les artisans et les domestiques d'autrefoisChapitre 3 sur 21 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La majorité de la population des villes gagne sa vie par le travail manuel. Cette majorité laborieuse se divise en deux parties, les maîtres et les ouvriers ; les premiers, qui ne relèvent que d'eux-mêmes et sont rétribués par leurs clients ; les seconds, qui reçoivent des maîtres un salaire déterminé et vivent au jour le jour des produits de ce salaire. C'est de ces derniers que nous parlerons d'abord.

On s'occupe aujourd'hui des ouvriers autant qu'on s'en occupait peu autrefois. Le suffrage universel en

a fait une puissance, qu'il est souvent plus facile de flatter que d'éclairer. Les progrès de l'industrie ont augmenté le nombre des travailleurs des villes, et par conséquent leur importance. Aussi, de toutes parts, les études se sont-elles multipliées pour mieux connaître leurs aspirations et leurs besoins. Aux préoccupations politiques et économiques est venu s'ajouter le généreux souci d'améliorer leur sort. Tantôt les publicistes ont étudié les avantages et les inconvénients que les ouvriers pouvaient retirer de l'association; tantôt, comme M. Le Play, ils ont cherché dans le tableau exact de leur vie privée les règles de leur existence sociale. En outre, les enquêtes ordonnées par les pouvoirs publics ont pu fournir sur leur condition matérielle et morale des documents qui serviront aux historiens de l'avenir.

Rien de semblable n'existe pour l'ancien régime , pour cette période qui s'étend du règne de Henri IV à la Révolution. L'ouvrier était alors dans l'ombre, et nul, pas même à la veille de 1789, ne songeait à l'en faire sortir. Les nobles et les bourgeois étaient surtout en vue ; on s'occupait encore quelque peu des paysans et des maîtres artisans ; mais les salariés des villes , les simples ouvriers, les compagnons, beaucoup moins nombreux qu'aujourd'hui, n'attiraient point les regards. On ne tournait les yeux vers eux que lorsque la misère les forçait de recourir à l'assistance publique ou privée. Il y avait pour eux des questions

d'assistance et de réglementation industrielle ; il n'y avait pas, à proprement parler, de question sociale.

Il en est des sociétés humaines comme des édifices; les assises les plus profondes, sur lesquelles repose tout le poids de la construction, sont dérobées aux regards, et il faut fouiller dans le sol qui les recouvre pour en discerner la nature et la structure. Cette recherche est encore plus difficile à faire pour les classes inférieures des villes sous l'ancien régime que pour celles des campagnes. Le paysan travaille et vit en plein air, au grand soleil ; on le rencontre courbé sur la charrue, la bêche ou la faux; le gentilhomme, le propriétaire, sont le plus souvent en rapport direct avec lui; ils traitent avec lui, soit pour les fermages, soit pour les journées; ils entendent ses plaintes et, plus d'une fois, ils s'en sont fait les échos. Rien de semblable pour l'ouvrier des villes. Il travaille à l'ombre, dans un atelier obscur qui se cache aux regards; c'est à peine s'il est en rapport avec les hommes des classes supérieures; entre l'acheteur et lui , il existe un intermédiaire , le maître ou le marchand. Son sort est à peu près ignoré. Les poètes, les auteurs dramatiques, les publicistes même le dédaignent. Tandis que la pastorale et l'opéra-comique exaltent les charmes de la campagne et mettent en scène des personnages rustiques, après les avoir souvent travestis ou parés d'ornements mensongers,

nul ne songe aux artisans, aux compagnons, sinon pour leur donner des rôles épisodiques ou ridicules. Il faut arriver aux drames de Mercier pour qu'un ouvrier devienne le héros d'une pièce de théâtre. Encore cette pièce sera-t-elle intitulée : l'Indigent. Encore cet artisan pauvre sera-t-il un fils de famille que des circonstances malheureuses ont forcé de recourir au travail des mains pour subsister. Lorsque Rétif de la Bretonne essayera de peindre , dans ses Contemporaines du commun, les ouvrières et les filles du peuple de Paris, il trouvera peu d'imitateurs. Les philosophes, les publicistes s'occuperont beaucoup plus du peuple en théorie qu'en pratique, et c'est à peine si la classe la plus déshéritée éveillera leur attention. Ils s'occuperont des paysans qui sont accablés par les impôts ; ils ne parleront pas des ouvriers des villes qui en sont à peu près exempts.

Rien n'attire donc les regards de leur côté. Leur pauvreté n'est pas pittoresque ; leur travail même n'a pas cette grandeur simple qui ressort parfois de la culture de la terre. C'est dans les quartiers les plus reculés, dans les rues les plus sombres, dans des impasses ou dans des cours, que l'ouvrier, que le compagnon demeure. Ni l'homme de loisir ni le voyageur n'y pénètrent; la nécessité, le besoin, seuls, y conduisent. Tristes rues pour la plupart ; souvent adossées aux remparts, malsaines; mal pavées, quand elles le sont ; où les eaux ménagères croupissent, où

les immondices s'accumulent ', où la circulation est interceptée par des obstacles de tout genre, où l'on étale des pièces de bois, des outils, des tonneaux ; où le linge sèche aux fenêtres et ailleurs ! Les façades des maisons, soit en pierre, soit en bois, présentent un aspect terne et délabré ; elles semblent çà et là s'affaisser ou s'incliner sous l'influence de la vétusté qui les mine.

Des allées étroites et noirâtres conduisent à un escalier parfois mal assujetti qui mène à la chambre de l'ouvrier. Le manouvrier rural a sa maison; sa chaumière, toute humble qu'elle est, lui appartient; il a un foyer, qui a été celui de son père, qui sera vraisemblablement celui de ses enfants ; le compagnon n'a d'ordinaire qu'une ou deux chambres, pour lui et sa famille; il n'occupe qu'une partie de maison, il la tient à loyer ; il est peu probable qu'il y soit né et il n'est pas certain qu'il y mourra. L'ouvrier vit au jour le jour; rien ne l'attache au sol, et sa seule fortune consiste trop souvent dans son mobilier.

Il y a sans doute des exceptions. On peut citer des compagnons qui habitent une petite maison , qui en sont même propriétaires, qui y demeurent seuls avec leurs familles, et qui louent ou sous-louent des chambres meublées ou non meublées. Mais le plus grand

1 A Saint- Quentin, au Mans, à Lorient, ce sont des foyers d'épidémie. (Martin, Voyages en France, II, 354; III, 14; IV, 45. — Dr Albert Puech, Jean de Varan da, p. 9.)

nombre n'a qu'une chambre et un cabinet, deux chambres au plus; heureux si ces chambres sont situées à un étage supérieur, si elles ne sont pas au rez-de-chaussée, sur un terris, dans les conditions hygiéniques les plus mauvaises i . Des familles d'artisans vivent et travaillent même parfois dans des caves, où l'on peut être à l'abri de l'excès du chaud et du froid, mais non des rhumatismes et des maladies qu'engendre l'humidité2. Et pourtant ces familles auront leur foyer, leur intérieur, tandis qu'il existe des compagnons, qui sont logés chez le maitre, dans des mansardes ou des taudis sans cheminée, où chaque soir ils iront se coucher sans lumière3.

Le prix des loyers était pourtant peu élevé; mais il était proportionnel à la valeur de l'argent. Il était plus considérable à Paris qu'en province. Au milieu du dix-huitième siècle, un artisan, comme Wille, loue une petite chambre garnie , dans une maison convenable , moyennant 9 livres par mois 4. Pour

1 A. Puech, Une ville au temps jadis ou Nîmes à la fin du XVIe siècle, 1884, p. 380.

2 On en voyait encore récemment dans les villes du Nord. A Troyes, des tisserands travaillaient dans des caves. C'était aussi la coutume dans certaines villes de l'Anjou. (F. Y. Besnard, Souvenirs d'un nonagénaire, publiés par C. Port, I, 12.)

3 Arrêt du conseil supérieur de Châlons, 1773. — Je trouve en 1662 un compagnon cordonnier, qui paie 14l de loyer au maître pour une chambre qu'il occupe avec sa femme, au second étage. Celui-là du moins est chez lui. — J. J. Juge, Changements dans les mœurs des habitants de Limoges, depuis une cinquantaine d'années, 1817, p. 11.

J. G. "Wille, Mémoires et Journal publiés par G. Duplessis, I, 61.

9 livres par an, un ouvrier pouvait avoir une chambre à Troyes. La moyenne dans cette ville était de 15 livres '. Une chambre garnie se payait 1 sou par jour, tandis qu'à Paris les ramoneurs devaient débourser 2 sous par nuit pour dormir sur un grabat de paille hachée '.

Le mobilier de la chambre du compagnon se réduit au strict nécessaire; un portefaix pourra le mettre, à Paris, sur ses crochets, et le transporter, en un seul voyage, dans un nouveau logement. Lit. paillasse, chaises, table, armoire, ustensiles de cuisine, le tout est vite enlevé, et le prix du transport atteint facilement la dixième partie de la valeur intrinsèque des effets3. Il y a cependant des degrés dans la pauvreté comme dans la richesse, et tous les mobiliers de compagnons ne sont pas également misérables. Si l'on en rencontre quelques-uns qui ne valent pas 20 ou 30 livres, si beaucoup sont évalués de 31 à 100 livres, il en est aussi un grand nombre dont l'eptimation s'élève de 100 à 200 livres4.

1 Loyer d'un scieur de lori^. pour une chambre et un grenier, 81 5S en 1645. Loyers d'un compagnon tisserand, 9l en 1704 ; d'un compagnon boulanger. 201 en 1747; de divers, 9, 12, 16 et 201 en 1747 et 1748; de tisserands, 301 en 1755; 321 en 1776 ; d'un compagnon couvreur, 221. (Archives judiciaires de l'Aube.)

î J. G. Wille, I, 89.

3 Mercier, Tableau de Paris, 1782, III, 307.

4 Sur 176 inventaires de compagnons que j'ai relevés à Troyes de 1750 à 1770, j'en ai constaté 4 de 6 à9'; 11 de 10 à 20; 14 de 2! à 30;

Le lit ne se compose pas toujours d'une paillasse , d'un matelas de bourre et d'un traversin de plume placés sur un bois de lit grossier ; on rencontre assez fréquemment, chez des ouvriers de Troyes, des lits à quatre colonnes, même à colonnes torses, qui sont garnis d'un matelas de plume et qu'entourent des mantelets ou des courtines de serge verte ou rouge. On en trouve dont les rideaux sont formés de vieux morceaux de tapisseries de Bergame et de soies de diverses couleurs1. Une partie de ces mobiliers a été achetée aux « revenderesses », et leur retournera peut-être un jour2. On voit rarement,- chez le compagnon , comme chez le paysan , de ces meubles qui ont été transmis de père en fds, dans la même maison. L'instabilité du domicile amène celle du mobilier. Il

37 de 30 à 50; 26 de 50 à 75; 25 de 75 à 100; 32 de 100 à 150; 27 de 150 à 200. Les chiffres qui dépassent ce dernier sont des exceptions. Les délails qui suivent sur le mobilier et le vêtement proviennent, comme les précédents, des archives judiciaires de l'Aube et des très nombreux inventaires de compagnons, de 1614 à 1789, qui y sont conservés.

1 Lit de plume, à mantelets et courtines de serge verte, G01 (compagnon drapier drappant, 1666.) — Lit à colonnes torses, lit de plume garni de drap musc, 1001 (compagnon imprimeur, 1737). — Lit à colonnes, lit de plume, rideaux de serge verte bordée jaulne (compagnon tisserand, 1752). — Lit à colonne, paillasse de canevas, traversin de plumes (1758). — Autre couchette à 4 colonnes, sur icelle une paillasse, un petit lit et traversin de plumes, 2 draps de grosse toile, couverture de laine blanche, 2 oreillers, les rideaux de serge verte (compagnon tisserand, 1776), etc. (Arch. jud. de l'Aube.)

'-' Les marchands de meubles du faubourg Saint-Antoine vendent surtout aux habitants des campagnes, et non aux ouvriers de leur quartier. (Mercier, IX, 259.)

y a bien encore au dix-huitième siècle quelques coffres de chêne ou de cuir bouilli ; on trouvera chez un torcheur, en 1750, un buffet à l'antique, en bois de noyer, à quatre guichets; mais les armoires, petites ou grandes, à deux ou à quatre battants1, tendent de plus en plus à remplacer les coffres 2. Une table de chêne et de bois blanc, quelques mauvaises chaises, une médiocre batterie de cuisine, une lampe de cuivre, des assiettes de faïence ou de terre, des cuillers d'étain et des fourchettes de fer complètent d'ordinaire le mobilier du compagnon.

Aucun luxe ne s'y révèle. Il n'y en a pas plus de trace chez le compagnon qui possède sa maison que chez celui qui n'a pu faire aucune épargne. La nudité des murs primitivement peints à la chaux est quelquefois dissimulée sous de grossières estampes ; quelques images, quelques statuettes pieuses peuvent se rencontrer à côté de livres religieux en petit nombre3. Chez un manouvrier, un tour de tapisserie à l'aiguille garnit la,eheminée; chez un autre compagnon, un rideau de vieille toile verte tombe devant la fenêtre ;

1 Armoire de bois de chêne suspendue; vieille armoire de noyer (compagnon tisserand, 1704), etc.

- On trouve encore des coffres de cuir bouilli en 1721, 1720, 1748 et 1776. Les armoires sont souvent de bois blanc.

3 Chez un manouvrier, en 1754, un christ ecce homo dans une espèce de crèche. — Ailleurs, un livre couvert de veau (papetier, 1706), sept volumes livres de piété (cordonnier, 1759), quelques livres de dévotion dans un tiroir (compagnon tisserand, 1748)-

ailleurs, on peut remarquer deux petits morceaux de tapisserie de Bergame. Ce sont là des exceptions. Les progrès du confortable ne pénètrent pas plus dans l'appartement du compagnon que dans la maison des paysans.

Son costume est terne et sombre comme son logement. Il semble qu'il ait cherché longtemps à en effacer les teintes pour se dérober à l'attention. Sous Louis XIV, le compagnon jettera un manteau de drap minime ou gris sur son pourpoint de serge violette , sur ses hauts et bas-de-chausses de couleur minime. Au dix-septième siècle surtout, les habits seront de couleur grise ou de nuance indécise. Les lois somptuaires qu'on a multipliées ont porté leurs fruits. Cependant, au siècle suivant, on reprend, surtout les jours de fêtes, des couleurs plus vives. Un charpentier, étalera, sous sa veste de droguet, un gilet de bouge blanc et une culotte de panne rouge; un ouvrier cordonnier se promènera en justaucorps bleu et en culottes de peau; un papetier, en habit de bouracan gris bleu , en culottes de panne ciselée à petits carreaux. On porte des habits de laine fine et de peluche gris blanc. Comme on le verra plus loin, il semble que les compagnons cherchent à se rapprocher de plus en plus par l'apparence du marchand ou du bourgeois. Plusieurs même se poudreront le dimanche, feront accommoder leur perruque et ne manqueront pas de se faire raser par un bar-

LE LOGEMENT ET LE MOBILIER. Il

hier1. D'autres cependant se soucient peu des modes du moment, et l'on cite des gens du peuple, comme les portefaix , les mariniers et les postillons, qui mettent leur orgueil à porter des boucles d'oreilles 2.

Pour le travail, l'ouvrier aura rarement un costume spécial. Pas plus que le paysan, il ne connaît ni n'endosse ordinairement la blouse. En 1703, il achètera pour l'été un justaucorps, des culottes et des bas de treillis. Le costume complet, avec une grande chemise de toile rousse, ne revient pas à i livres3. Dans l'atelier, il ôte son habit, met un tablier, retrousse ses manches de chemises et se met à l'ouvrage ; quelques-uns ont des vestes boutonnées sur le devant ; tous portent des culottes courtes. Plusieurs cependant n'ont pas de bas 4, et l'apparence de leurs vêtements est pauvre et déguenillée. Elle dépend souvent de la nature de leur travail; ceux qui se livrent à un rude labeur, qui exige des efforts musculaires continus, sont plus succinctement vêtus que

1 Deux perruques (compagnon cordonnier, 1759,. — Une année de barbe et accommodage de perruque, 10l (compagnon cartier, 1769).

- Observations in a Journey to Paris, London, 1777, I, 12". —Les maréchaux ferrants de Limoges portaient des anneaux de plomb. [J. J. Juge, p. 15.)

3 En 1703, un marchand de toile vend ainsi 43 grands justaucorps de treillis à 28% 53 petits à 20; 134 grandes culottes à 15* ; 107 petites à I0S; 50 grandes chemises à 228; 59 petites à 16s; 85 paires de grands et petits bas de treillis à 7S la paire; il a aussi 12 blaudes tant toille que toillat à 30\ (Arch. jud. de l'Aube, n° 1163.)

4 F. Y. Besnard, Souvenirs, I, 31.

les autres. Ceux là n'ont d'ordinaire que leur culotte et leur chemise ; ils sont parfois chaussés de sabots ; c'est par exception , que les hongroyeurs travaillent nus, avec une sorte de caleçon. Beaucoup portent des bonnets. Les compagnons, qui se livrent aux industries de luxe, ont même des chapeaux à trois cornes. Leur costume est souvent décent. Les tapissiers, les compositeurs d'imprimerie, les luthiers, les fournisseurs sont habillés, dans leur atelier, comme des petits bourgeois1.

Dans quelques ateliers, on remarque la présence d'une ou de plusieurs femmes, qui, au milieu des compagnons, se livrent à divers travaux relatifs au métier qu'on y exerce 2. D'autres ateliers sont occupés exclusivement par des femmes. Malgré la modicité de leur salaire 3, leur costume simple peut être d'une apparence assez coquette. Des éventaillistes et des

1 Voir les belles planches de la Description des arts et métiers, par MM. de l'Académie des sciences, et celles du supplément de Y Encyclopédie, édition in-folio.

2 Chez un doreur, 5 hommes, une femme; chez un tapissier, 4 femmes; chez un passementier, également. (Planches de X Encyclopédie.)

3 Les lingères dans l'Anjou recevaient six sols par jour, et on leur donnait le sobriquet de six sols. (F. Y. Besnard, I, 201.) — Les ouvrières gagnaient de 10 à 12 sous, à Paris, sous Louis XVI. (E. et J. de Goncourt, la Femme au XVHl<- siècle, p. 288, 289; d'après Rétif.) — Il en est de même des fneuses à Saint-Quentin. Cependant , d'après Roland, qui avait été inspecteur des manufactures à Lyon, les ouvrières de cette ville pouvaient gagner de 30 à 40 sous par jour. (Roland, Lettres écrites de Suisse, d'Italie, VI, 484.)

émailleuses sont revêtues de corsets, de tabliers; leurs épaules sont recouvertes d'un fichu, leur tète d'un bonnet garni d'une sorte de ruche.

Sous Louis XIII et Louis XIV, les vêtements que portaient les ouvrières les jours de fêtes étaient de couleur sombre ; les cottes sont faites de drap violet , de serge noire ou rose sèche ; quelques-unes sont de couleur blanche ou bleue ; c'est par exception qu'en 170i je rencontre une robe rouge. Le noir domine; la femme d'un compagnon portera en 1729 une jupe et un manteau de serge noire, avec un tablier d'étamine de Rouen. Il faut aller jusqu'en 1760 pour trouver dans la garde-robe de diverses ouvrières des cottes de crêpe jaspé, de basin rayé, de velours de gueux blanc et de satin piqué [. A cette époque, le luxe pénétrait plus que par le passé dans les classes inférieures. Yadé le dit, dans un de ses poèmes poissards, en parlant de femmes du peuple :

On n'estime que l'apparence, Et c'est ce qui cause l'abus Des états, des rangs confondus; C'est ce qui cause que Françoise Vient de se donner un jupon De satin rayé sur coton,

• Citons aussi des jupes de Saint-Lô rouges (1704), de camelot rayé (1712), de cotonnade, de soie verte (1769), de Berg-op-Zoom vert (1761), une camisole de crespe olive (1747). Dans l'Anjou, les femmes d'ouvriers ont des manteaux de gros drap ou de cadi (F. Y. Besnard.I, 27,.

Que Margot vient de faire emplette D'une croix d'or, d'une grisette, Et que Nicole, en s'endettant, Vient à peu près d'en faire autant (1).

Mais, en général, l'ouvrière des villes a moins de luxe dans le costume que la manouvrière des campagnes; elle a moins de linge qu'elle dans son armoire 2 ; et d'ailleurs , dans quel but se parerait-elle ? A l'église, elle figure au dernier rang, à l'ombre des bas côtés; et les jours de fêtes, elle suit rarement son mari au cabaret ou à la guinguette, où il passe une partie de son temps3.

La teinte grise du vêtement des filles du peuple leur fait donner le nom de grisettes 4 ; celles-ci, quand elles sont jeunes et jolies, savent pourtant se parer d'un rien, d'un bout de ruban, d'un peu de gaze. Leur coiffure est infiniment simple; mais à Paris, elle sied tant, qu'en la voyant, on ne pense pas qu'elle puisse être plus attrayante 5. Ailleurs, elles sont mises

41 La Pipe cassée, chant IV, (Euvres complètes de Vadé, V, 36.

2 En 1747, la femme d'un compagnon maçon a 7 bonnets tant à dentelles qu'unis, 5 mouchoirs de col et 2 « à tabacq ». — Chez un compagnon blanchisseur en 1688, on trouve 8 chemises d'homme et 4 de femme ; chez d'autres, 14 chemises en 1704, 12 en 1714.

3 Nous ne parlons ici que des femmes du peuple qui ont une existence régulière; quant aux autres, nous renvoyons pour le XVIIIe siècle, aux Contemporaines de Rétif de la Bretonne, et à la Femme au XVIIIe siècle, de MM. de Goncourt, p. 284 et suiv.

4 Précis d'une histoire de la vie privée des Français, p. 210.

5 Gorgy, Nouveau Voyage sentimental, 1785.

avec une coquetterie sans luxe qui charme les voyageurs. L'un d'eux hésitera entre les filles du peuple de Strasbourg et celles de Marseille, et pour sortir d'incertitude, il déclarera les unes et les autres charmantes l.

La coquetterie et la vanité ne perdent jamais leurs droits. Quelques ouvrières ont des bijoux de minime valeur ; elles achètent, chez les marchands, des pendants d'oreilles de faux diamant, de jaspe, d'os ou d* cuivre ; elles se payent des roses à diamant, à 2 sous la pièce 2. Plusieurs des ouvrières émailleuses dont je parlais tout à l'heure ont des croix suspendues à leur cou. Ces croix, pour les femmes de compagnons, sont en or uni ou émaillé, attachées à des chaînes d'argent garnies de travers et de boucles3. Une drapière possédera deux bagues d'or, dont l'une est ornée d'un chiffre, l'autre d'une pierre rouge4. Quelques ménagères suspendront leurs clefs à un demi-ceint ou à une « clercelière » d'argent. Mais d'ordinaire , les bijoux sont rares, et trop souvent on est obligé de les

1 Les soirées helvètiennes, alsaciennes et franc-comtoises (par le marquis de Pezay), 1771, p. 61, 62.

- Inventaire d'un marchand, en 1666. (Arch. jud. Aube, n° 1155).

8 Une petite croix d'or garnie d'une chaîne, travers et boucle d'argent (compagnon boulanger, 1747); — une croix d'or et une chaîne d'argent en gage (id. 1755); — une petite croix d'or maillée, une petite bague (compagnon tisserand, 1775) etc.

4 Citons aussi deux bagues d'or, lu1 (1666), un anneau d'or, une bague, un cupidon monté en or et garni de trois perles (compagnon cartier, 1769).

vendre ou de les engager pour subvenir aux dépenses qu'entraînent les longues maladies. 11 en est de même des pièces d'argenterie , qu'on ne rencontre que rarement et en petit nombre : une ou deux tasses, une ou deux cuillers sont le partage des plus fortunés1.

Les maladies sont souvent la ruine de ces pauvres ménages de compagnons. Si l'on épargne les honoraires du médecin ou du chirurgien, qui du reste sont peu élevés, il faut toujours payer l'apothicaire 2. En cas de décès, les frais funéraires, relativement considérables, doivent être encore acquittés3. Aussi est-il nécessaire parfois d'emprunter ; on s'adresse au maître , qui fait des avances ; on fait appel au bon cœur d'un camarade qui se laisse toucher ; on obtient un crédit d'un boulanger. Il est à remarquer que les sommes prêtées sont en rapport avec l'apparence du mobilier de l'emprunteur. On ne prête pas à celui qui n'a rien; quand on a le cœur compatissant, on sait qu'il vaut mieux lui donner.

En somme, on ne trouve pas de compagnon riche, par la raison que le compagnon qui s'enrichit devient

1 Deux lasses, deux cuillers, une clersellière, etc., 39l (compagnon blanchisseur, 1688). — Vaisselle d'argent, 35' (compagnon couvreur, 1747). — Tasse d'argent à coquille (manouvrier, 1761). — 2 timbales d'argent (compagnon tisserand, 1775).

2 Honoraires de médecin, 50» (1699); 30» (1706); 31 (1750); honoraires de chirurgien, 3'4* (1706); l1 15* (1750); notes d'apothicaire, 101 (1614); 6l (1704); 3l 10* (1706).

3 Frais funéraires 221 (1699); 13l (1706); 211(1750);41 (1752) (Arch. jud. Aube).

niaitre. L'épargne était-elle pourtant interdite à cet obscur ouvrier, qui travaillait au jour le jour? S'il faut en croire certains témoignages, son salaire pouvait être suffisant. — L'artisan et le manouvrier gagnent beaucoup à présent , dit-on à Reims en 1666 l. — Ils ont déjà de fortes journées, dit un arrêt de 1773 , qui défend aux couvreurs et aux charpentiers de s'emparer, comme ils en avaient l'habitude , des ferrailles et des débris de bois et de matériaux qui traînaient dans les chantiers. Le prix des journées variait suivant les époques, les localités et la nature du travail2. En 1789, on l'estimait en moyenne à 26 sols pour les hommes, à 15 sols pour les femmes travaillant dans les manufactures3; dans certains pays,

1 Oudard Coquault, Mémoires, publiés par Ch. Loriquet, p. 527.

2 II est très difficile d'arriver à en établir la moyenne. Vauban, en 1707, dans sa Dixme royale, p. 93, estime à 12 sous la journée d'un tisserand, et croit que son année se réduit à 180 jours de travail effectif. Il n'aurait donc gagné que 98 1. par an. Monteil ne peut admettre ces chiffres; selon lui, la dépense de la famille d'un artisan ne pouvait être inférieure à 150 1. par an. Vauban reconnaît que certains artisans gagnaient 15 s. par jour, et vers la même époque, Boisguillebert dit qu'à Paris ils gagnaient de 40 à 50 sous. (Le Détail de la France, 1699, p. 16.)

3 Arthur Young, Voyages en France, t. II, chap. xxi. Des manufactures de Fiance. — A Agen. les ouvriers gagnaient de 20 à 26» par jour avant 1789. (Communication due à l'obligeance de M. G. Tholin.) — A Saint-Quenlin, ils gagnaient de v.O à 25'. (Dauchy, Statistique du déparlement île l'Aisne, an X, p. 50.) — Un décret de l'Assemblée nationale, en 1790, fixa à 20s le prix des journées de travail pour être citoyen actif, en se basant sur le prix de journée d'un manœuvre, qui n'avail que ses bras, sans aucune industrie particulière. [Réimpression du Moniteur, III, 139.)

les charpentiers et les maçons recevaient 24 sols et deux plats par jour ; à Bordeaux les maçons auraient môme gagné de 50 à 54 sous K On ne peut juger de la valeur réelle de ces salaires par la valeur que possède l'argent aujourd'hui. S'ils n'étaient pas toujours suffisamment rémunérateurs, ils permettaient cependant l'épargne à l'ouvrier économe, qui n'était pas chargé d'un trop grand nombre d'enfants. On pourrait citer beaucoup d'exemples de compagnons assez à l'aise pour acquérir une maison ou une vigne. C'est par exception que j'ai rencontré un compagnon imprimeur à qui l'on doit 2,650 livres en argent. Les placements en argent n'inspiraient aucune confiance aux gens du peuple ; les immeubles avaient pour eux un tout autre prestige. N'était-ce pas pour le compagnon un sujet de légitime ambition que de posséder le pignon sur rue , qui était d'ordinaire le partage du maître artisan ? L'un achètera moitié de la maison où il demeure , l'autre en acquiert la totalité et la paye comptant; celui-là donne 60 livres d'un terrain sur lequel il fait construire une maison qui en vaut bien 300; un compagnon tisserand en achète une du prix de 1,200 livres et remet au vendeur 700 livres en signant le contrat. Un manouvrier possède en 1766 quatre maisons qui valent ensemble

1 J. Townsend, A Journcy through Spain... and Remarks in passing fhrough a part of France, 1792, 1, 49. — Mmc Laroche, Journal einer Reise durch Frankreich, 1787, p. 32*7.

1,000 livres. Ce manouvrier, quand il s'était marié , n'avait reçu de son père qu'un vieux châlit , un vieux drap et un mauvais tour de lit ; il avait hérité de quelques pièces de terre qu'il avait vendues, et il en avait employé le produit à l'ac quisition de ses maisons, qu'il louait en garni. Quand sa fille s'était mariée, il lui avait donné un meilleur mobilier que celui qu'il avait reçu de ses parents ; le lit était accompagné de quatre draps, d'un tour de lit de serge, d'une armoire en bois blanc et d'une maie à faire pain . On peut aussi signaler un compagnon tisserand qui louait en 17i8 six chambres à divers ouvriers, à coup sûr, moins à leur aise que lui '.

Certains compagnons ne sont pas moins fiers de posséder quelques parcelles déterre, surtout quelques pièces de vignes. Quelquefois, ils ont pu les recueillir de leurs parents qui habitent les villages voisins ; car un certain nombre d'ouvriers des villes vient de la campagne ; elles peuvent aussi provenir de la dot de leurs femmes ; plus souvent, ils les ont acquises avec le produit de leurs économies. Heureux surtout, s'ils possèdent assez de vignes pour faire euxmêmes leur vin. Un compagnon épinglier de Troyes en avait acheté plusieurs dans les meilleurs vignobles

1 Sur les biens fonds possédés par les compagnons, nous avons consulté des inventaires de 1672, 1699, 1729, 1733, 1734, 1747, 1748, 1750, 1766, 1768, 1771, etc. (Arch. jud. Aube, nos 1108, 1202, 1116, 1231, 1166, 1199, 1078, 1074, 1157, etc.)

des environs. En 1729, il conservait deux feuillettes de vin de bonne qualité ; et la vinée , qui dépendait de sa petite maison, contenait seize muids et trois feuillettes vides. En 1754, un manouvrier, qui possède également plusieurs quartiers de vignes, a dans sa cave quatre muids de vin estimés 100 livres K On pourrait citer d'autres exemples de compagnons propriétaires, tout en faisant remarquer que leur manière de vivre, si elle est plus aisée, diffère peu de celle des autres ouvriers ; les mieux partagés d'entre eux ont leur provision de vin, et la provision de vin est un des signes les plus irrécusables de l'aisance chez les artisans.

1 Citons encore comme possédés par divers compagnons : un muids vin clairet, lu1 (1635); une feuillette vin (1640); 2 muids et demi vin de gouais à 671 10* (1753); 1 riceton et une feuillette de gouais (1766), etc.

Dans la plupart des villes, le vin était un besoin réel pour l'ouvrier, et, sauf dans les années où la vendange était au-dessous du médiocre, il pouvait s'en procurer à bon compte. Autour de presque toutes les villes, même aux abords d'Abbeville et de Douai, on cultivait la vigne, et le vin qu'on en tirait était consommé sur place i . Aussi était-il d'ordinaire de prix minime. On a calculé qu'à la fin du seizième siècle il revenait en Languedoc à environ un demisou le litre, et qu'en évaluant à cette époque la journée de l'ouvrier à 8 sous, le prix du litre ne représentait pas la seizième partie de son salaire 2. Toutes les facilités étaient données à l'artisan et au compagnon pour qu'il pût en acheter au détail. Les crieurs de vin promenaient des tonneaux pleins dans les rues, en criant, au son de la trompette, comme à Rodez : « Au bon vin sain et net; accourez, bonnes petites

1 Au moyen âge, on cultivait aussi la vigne en Normandie et en Bretagne. (Fuster, Des changements dans le climat de la France, 1845, en. iv.)

2 A. Puech, Une ville au temps jadis-, p. 434,435.

femmes, les cerceaux éclatent 1 ! » Souvent aussi, les bourgeois, qui presque tous avaient des vignes, faisaient vendre au détail, dans leur cave même, par leurs domestiques, le produit de leur récolte2. Un personnage d'une comédie de Dancourt dit : « Ce ne vaut-il pas mieux vendre mon vin à la campagne que de le faire vendre à pot dans Paris, comme la plupart de mes confrères3. » Cet usage favorisait la consommation d'un vin naturel dans les familles, et l'on s'étonnerait que certains intendants aient cherché à la limiter, s'ils ne l'avaient fait dans le but de favoriser la perception des droits d'aides, qui s'opérait surtout dans les cabarets4.

Le bas prix des vivres nécessaires à la subsistance était en rapport avec la valeur de l'argent et le taux des salaires. On remarque cependant que le prix du

1 A. Monteil, Description de VAveiron, I, 85, 86. — A Nîmes, on criait, au XVIe siècle : Lou santé viné! Le saint vin. (Puech, p. 435.) — Ailleurs, l'auteur de la Désolation troyenne (1699, p. 7) dit, dans une année de disette :

Et les crieurs de vin ont tous la gueule morte.

2 Corrard de Breban, les Rues de Troyes, p. 105. — Cet usage existait aussi à Florence (Smollett, Travels, II, 89, 50.) — Voltaire écrit le 28 novembre 1723 au président de Bernières : « Vous avez un suisse, qui vend à votre porte du mauvais vin à tous les porteurs d'eau. » (Correspondance générale.) — Le Livre commode, éd. Fournier, I, 316.

3 La Maison de campagne, 1688, scène xxxn. — Dans une lettre de rémission de 1683, conservée aux archives de l'Aube, il est question d'un compagnon, qui « va au vin avec un pot de terre. »

* Catalogue des livres... de AI. La/in. Le Mans, 1883, p. 46.

pain n'a pas augmenté depuis un siècle en proportion avec la progression des salaires; les disettes, les défectuosités de la législation économique, les défectuosités des moyens de transport, amenaient dans son prix des variations qui exerçaient une désastreuse influence sur les ressources précaires de l'ouvrier. Le pain était depuis longtemps la base de l'alimentation des Français. « Les anciens en tous repas, disait-on en 1599, mangeoyent le pain en grand révérence, comme choses sacrées, et de là vient la coustume d'aujourd'huy de baiser le pain, si d'avanture il est cheut à terre [ . » Aussi quelle gêne dans les pauvres ménages, lorsque ce pain enchérissait tout à coup , comme il arriva dans la grande famine de 1694, où la livre aurait valu jusqu'à 7 ou 8 sous2 ! Le prix moyen variait entre un sou et un sou et demi au dix-huitième siècle; puis, par moment, il doublait ou triplait; en 1745, à Paris, il s'élève de 2 sous; en 1739 la livre vaut de i ou 5 sous en Touraine 3. On disait, sous la Fronde, que tant que le pain de Gonesse ne ferait pas défaut à Paris, la commotion ne serait pas générale. Mercier écrivait en 1786 que s'il venait à manquer dans deux marchés de suite, le soulèvement serait

1 La Civilité puérile, 1599.

2 Journal de Beziel. — Frain, Mœurs et coutumes des familles bretonnes, III, 151.

* Barbier, Journal, IV, 270, 111.

universel1. Necker affirmait aussi que le peuple, résigné à son sort, devenait un lion, quand il craignait pour son nécessaire. « Il n'entendra jamais raison, ajoutait-il, sur la cherté du pain2. » Il est certain que son renchérissement, sa cherté relative, contribuèrent à l'agitation qui précéda et provoqua la prise de la Bastille.

Les légumes formaient avec le pain le principal aliment des ouvriers des villes. A Paris, le petit peuple consommait beaucoup de haricots blancs et de lentilles blanches dont les marchés étaient largement approvisionnés3. Il était forcément sobre en dehors des jours de fête où il dépensait trop souvent le gain de sa semaine au cabaret. Un Anglais, qui rencontre le dimanche à la guinguette des barbiers, des tailleurs, des domestiques, habillés presque comme des marquis, les reconnaîtra le lendemain , à la porte de leur atelier ou de leur boutique, déjeunant avec un morceau de pain de deux livres, une pomme crue ou un oignon, et dans un costume qui ne vaut pas trente sous4. L'ouvrier, qui n'est pas assuré du lendemain , finit par n'y plus songer. « Tout ce qu'il gagne, dit Galiani, il le consomme, il le dis-

1 Tableau de Paris, VIII, 136.

3 Législation et commerce des grains, ch. xxiv. :J Relations des ambassadeurs vénitiens, II, 575. — Lister, Voyage à Paris en 1698, p. 135, 136.

1 Sacheverell Stevens, Miscellaneous remarks made on the spot in a laie seven years tour through France (1738J, p. 58.

sipe '. » De là, la gêne, le jeûne delà famille, pendant le reste de la semaine. Cependant les ouvriers rangés, plus nombreux qu'on ne pourrait le supposer d'après le tableau que les contemporains tracent des autres, vivent encore dans une abondance relative. On peut en donner pour preuve un témoignage officiel relatif aux soldats de la milice, qui, comme on le sait, étaient pris exclusivement dans les classes les plus misérables de la société.

« Ceux qu'on prend pour la milice, écrit un intendant en 1707, sont des enfants qui sont bien nourris tous les jours, bien couchés et dorment les fêtes et dimanches à leur plaisir... Un maçon en Limosinerie, qui a fait les deux premières milices et qui est même devenu officier, déclare qu'il aimerait mieux souffrir la mort, s'il fallait retourner à la milice2. » Un bourgeois de Reims se plaindra, sous Louis XIV, de la gourmandise des gens de la lie du peuple, qui, suivant lui, « sont toujours plains de pastés, de tartes et de gasteaux3 ». La nourriture ordinaire était plus grossière, mais non moins abondante, que de nos jours; bien qu'on rencontre chez quelques compagnons des broches et des saloirs4.

1 Dialogue sur le commerce des blés, II.

2 Arthur de Boislisle, Mémoires des intendants, I, 458.

3 Oudard Coquault, Mémoires, p. 113, 114.

4 Un saloir (compagnon papetier, 1706). — Une broche à rôt et sa lèchefrite (compagnon papetier, 1755). — Id.) compagnon charpentier, 1755). (Arch. jud. Aube.)

on consommait moins de viande autrefois, et il est à noter que l'usage fréquent de la viande ne s'est répandu dans les classes inférieures des villes qu'au milieu de notre siècle; mais la quantité compensait le défaut de qualité , et l'habitude de faire quatre repas par jour fut long-temps générale.

Mercier remarque que les ouvriers de Paris ne faisaient plus de son temps que trois repas : le petit déjeuner, le grand déjeuner ou dîner, et le souper qu'il appelle la persillade. A six heures, en se rendant à l'atelier, ils achetaient une tasse de café au lait, que des femmes, éclairées l'hiver par une lanterne et portant sur leur dos des fontaines de ferblanc, leur servaient dans des pots de terre, moyennant deux sous. De même à la halle , les poissardes prenaient leur café le matin , « comme la marquise et la duchesse. Je ne vois plus personne, ajoute Mercier, déjeuner avec un verre de vin * ».

Cet usage persistait pourtant en province, et à Paris, les gens du peuple continuaient à boire de l'eau-de-vie le matin chez les regrattiers établis au coin des rues-; mais peu à peu, les ouvriers modi-

1 Tableau de Paris, IV, 154; VI, 127. — Des Essarts, VI, 35. — Legrand d'Aussy, Histoire de la vie privée des Français , 1782 , III, 125. — Voltaire remarque que Henri IV déjeunait avec un verre de vin et du pain blanc. (Remarques de l'Essai sur les mœurs.)

- Legrand d'Aussy, III, 69. — Vadé, la Pipe cassée, chant I.

fiaient leur nourriture , et la rendaient moins fréquente et plus substantielle, à mesure que leur aisance, en s'accroissant, leur permettait un peu plus de bien-être.

La conquête de l'aisance, c'est le but des efforts de tous les travailleurs, c'est la réalité après laquelle ils aspirent. Combien d'entre eux, forcés de lutter pour l'existence, voient leurs ressources s'épuiser à la première maladie, au premier chômage ! que de conditions il leur faut réunir pour réussir dans leur tâche ! L'activité laborieuse , la sobriété, l'économie , la facilité de se procurer du travail, leur sont absolument indispensables pour améliorer leur sort.

L'ouvrier français d'autrefois était-il laborieux? Il semble que la connaissance de la durée des heures de travail peut jeter quelques lumières sur cette question. Au moyen âge , des ordonnances royales et municipales interdisent de travailler avant le lever et après le coucher du soleil * . Dans certaines villes,

1 Ordonnance de Philippe VI, 1430. — Anciennes lois françaises, recueillies par Isambert, IV, 384. — Gustave Fagniez, Études sur l'industrie et la classe industrielle à Paris au XIIIe et XIVe siècles, p. 81, 82. — Ordonnance municipale de Rouen, 1329. (Ouin-Lacroix, Histoire des anciennes corporations d'arts et métiers de la capitale de la Normandie, p. 21, 657.) — Ordonnance d'Amiens, 1357, d'Abbeville, 1526. — Monuments inédits de l'histoire du tiers état, I, 560; IV, 363.

l'heure du commencement et de la fin du travail, ainsi que celle du repas principal, était sonnée par la cloche du beffroi communal. Cette règle, prise dans l'intérêt des ouvriers, s'appliquait aussi aux maîtres. Ceux qui obtenaient la permission de continuer leur tâche « à la chandelle » devaient éteindre leurs lumières au signal du couvre-feu. En outre, à la veille des fêtes et des dimanches, les compagnons cessaient leur travail au troisième coup de vêpres l. A partir du seizième siècle, les ouvriers , moins protégés qu'au moyen âge par les pouvoirs municipaux, qui s'affaiblissaient de jour en jour, virent s'étendre les limites d'heures qui avaient été fixées dans leur intérêt. Des statuts de corporations, rédigés sous l'influence des maîtres, permirent d'élever jusqu'à dix-sept heures, sauf les heures des repas, la durée du travail. C'est ainsi qu'en 1639 , il est interdit aux miroitiers de Rouen de faire travailler leurs ouvriers avant quatre heures du matin et après neuf heures du soir2. En 1666, on nous montre à Paris les crieurs d'eau-de-vie allant réveiller les artisans dès trois

1 Monuments inédits, I, 458; IV, 331. —H. Cafliaux, le Beffroi et la cloche des ouvriers, Mémoires historiques, 1873. — G. Fagniez, p. 117, Souvenirs... des habitants de Douai, 1822, p. 129.

2 Ouin-Lacroix, p. 695. — A Bourges, en 1566, les compagnons teinturiers sont tenus « d'aller en besongne à cinq heures du matin et plustot si besoing est, et laissant besongne à 7 heures de vespres » à moins de perdre leur journée. (Toubeau de Maisonheuve, les Anciennes Corporations ouvrières à Bourges, p. 103.)

heures du matin, pour leur offrir un petit verre à leur réveil ' . Les couteliers se mettent au travail à quatre heures jusqu'à neuf heures du soir 2. A la fin du dix-huitième siècle, les heures extrêmes pour les garçons maréchaux étaient quatre heures du matin et huit heures du soir ; pour les éperonniers, la journée commençait à cinq heures, de Pâques à la Toussaint, à sept heures, de la Toussaint à Pâques; elle se terminait de même à huit heures 3. A Lyon , les ouvriers en soie auraient travaillé, en 1786, dix-huit heures par jour, et poussaient leur veillée laborieuse jusqu'à une heure après minuit 4.

Mais , bien avant cette époque , on se plaignait de la paresse croissante des travailleurs , qui , à certains égards , était l'indice d'une existence plus facile que par le passé. Vers 1750, de vieux bourgeois de Paris racontaient au marquis de Mirabeau que « si de leur temps un ouvrier n'avait pas travaillé deux heures à la lumière, soit le matin, soit le soir, dans les longs jours, il eût été noté comme un paresseux ». Tout était bien changé, depuis ce temps. « En mai 1750, dit le marquis de Mirabeau, je traversai tout Paris

1 Colletet, le Tracas de Paris, dans le recueil intitulé Paris ridicule et burlesque, p. 316, 317.

"-' Alfred Franklin, les Corporations ouvrières de Paris du XIIe au XVIll* siècle, Couteliers, p. 6. Statuts de 1608.

3 Des Essarts, Dictionnaire universel de police, 1788, VI, 304.

4 Observations sur les objections que MM. les marchands pourraient présenter... Ch. L. Chassin, Le génie de la révolution, I, 442.

à six heures du matin sonnants, à travers la partie populeuse et marchande de la ville, et je n'y vis d'ouvertes que quelques échoppes de vendeurs d'eaude-vie *. »

En province, on signalait, même du temps de Louis XIV, la paresse des classes inférieures. Lorsque Colbert voulut établir des manufactures dans certaines villes, les intendants lui objectèrent de toutes parts les habitudes de fainéantise du peuple. « La fainéantise, écrit, de Bourges, l'un d'eux, est si grande dans la ville et le plat pays, que j'avance que je ne puis revenir de l'étonnement où m'a mis leur paresse , et ce ne sera pas une petite affaire que de réduire ces gens-ci à travailler de la bonne manière. » Même paresse signalée à Saint-Flour, à Auxerre, à Avranches 2. Au siècle suivant, un voyageur anglais , dont la malveillance est , il est vrai , manifeste, Smollett, prétendra que, malgré toute leur vivacité , les Français sont très indolents et qu'il règne dans toutes les classes de la société un singulier esprit de dissipation. Était-ce bien exact, et Smollett, d'ailleurs, avait-il parcouru toute la France? Son témoignage n'est-il pas contredit par ceux d'un grand

1 VAmi des hommes, 1756, I, 409, 410. — En 1791, Marlin traverse un village, près d'Étrépagny, à sept heures du matin. Les fileuses et les bonnetiers ouvraient leurs volets en bâillant. [Voyages en France, III, 458.)

- Depping, Correspondance administrative sous Louis XIV, III, 768, 770.

nombre de voyageurs l?Mmc Laroche, Franklin, Rigby, ne sont-ils pas frappés, sous Louis XVI, de l'activité industrieuse que présentent certaines villes 2. ? Roland, qui en sa qualité d'inspecteur des manufactures était plus compétent que qui que ce soit , signale à Saint- Étienne le travail incessant des forges, auquel se livrent même les femmes et les filles3. D'ailleurs, si Smollett et plus tard Mme Hester Piozzi 4 ont pu comparer d'une manière désavantageuse l'activité des Français à celle de leurs compatriotes, cette activité n'était-elle pas supérieure à celle des autres peuples de l'Europe?

Il faut remarquer, d'un autre côté , que , grâce au grand nombre de fêtes chômées, l'ouvrier avait eu, jusqu'au dix-septième siècle, en moyenne, deux jours de repos par semaine , et que le travail cessait même souvent la veille des jours fériés à trois heures de l'après-midi. On peut comprendre comment, à l'époque de la Renaissance, où l'activité industrielle fut surexcitée , on avait augmenté le nombre des heures de travail, afin de compenser la perte de temps causée par le chômage des dimanches et des fêtes. Plus tard , lorsque l'autorité ecclésiastique ré-

1 Travels Ihrough France and liait/, 17C4, I, 87, 88. 4 Voir les Voyageurs en France, p. 277, 250, 371.

3 Roland, Lettres écrites de Suisse, d'Italie, etc., VI, 460, 461.

4 Hester Lynch Piozzi, Observations and réflexions made in a Journey through France, Italy and Germany, 1789, I, 27.

duisit successivement le nombre de ces fêtes, la longue durée du travail journalier persista pendant quelque temps; puis elle finit par diminuer. Peu à peu des habitudes de dissipation avaient été prises; le frein religieux s'était relâché; le patronage du moyen âge, qui établissait des liens étroits entre le maître et le compagnon , avait fait place à d'autres mœurs industrielles, d'après lesquelles l'ouvrier ne se rattacha à l'atelier du maître que par le salaire qu'il en recevait. Après les offices, on prit l'habitude d'aller au cabaret et à la guinguette. A la fin du dix-septième siècle, il n'en était plus comme sous Henri IV, où le menu peuple et les gens de boutique « avaient congé, les festes, de jouer à la savate parmi les rues et à frappe-mains, où les maistres et maistresses prenaient grand plaisir ; à cause de quoi ils avoient le demy septier par extraordinaire et non davantage1 ». Sous Louis XIV, on témoignera de l'assiduité de l'ouvrier au travail ; mais on constatera qu'il s'enivre les jours de fête à Paris2. Dans la même ville, sous Louis XV, il ne se contentera plus de célébrer les fêtes et les dimanches. Il fera le lundi. Le mot comme la chose existent déjà au siècle dernier,

A Paris , où le gain est plus élevé et plus facile , il

1 La chasse au vieil grognart de l'antiquité. Danjou, Archives curieuses, 2e série, II, 380.

2 Lettre d'un Sicilien. Saint Evremoniana, p. 266.

est malaisé d'obtenir l'assiduité des ouvriers. « Les maîtres artisans, dit le marquis de Mirabeau, savent bien ce que c'est pour leurs garçons que le samedi , court jour, et le lundi, lendemain de débauche. Le mardi ne vaut pas encore grand'chose , et s'il se trouve quelque fête dans la huitaine , ils ne voient leurs garçons de la semaine1. » Plus tard, Mercier dira en termes plus généraux : « Ordinairement, l'ouvrier fait le lundi... Tous les ouvriers chôment ce jour-là. » Et ailleurs : « Les ouvriers font ce qu'ils appellent le lundi et même le mardi 2. » On prétend que le compagnon du devoir de la petite Manicle doit jurer qu'il ne travaillera jamais le lundi 3. Les dimanches sont pour l'ouvrier des jours de réjouissances et trop souvent d'excès, qui se prolongent le lendemain. Il y a un proverbe qui dit : « Tout est festin ou jeûne chez le bas peuple. » La sobriété des jours de travail engage à chercher des restaurants les jours de repos4; elle engage aussi à chercher des excitants. L'ouvrier s'en va dans les faubourgs, à la guinguette, boire le gtiinguet ou vinaigre5 qu'on y débite, à un prix moindre qu'en ville, parce qu'il est affranchi des droits d'octroi. Les Porcherons, la

1 L'Ami des hommes, I, 407.

2 Tableau de Paris, ch. 331, et V, 344.

3 L'Arrivée du brave Toulousain de la petite Manicle, 1731, p. 11. 1 Essai sur le caractère et les mœurs des Français, 1776, p. 126. 5 Précis d'une histoire de la vie privée des Français, p. 136.

Courtille , la Nouvelle France, sont remplis le dimanche de buveurs et de danseurs. « Le petit peuple, dit Mercier, danse encore fort et longtemps; il est le dernier à abandonner les coutumes joyeuses1. » Malheureusement, la danse est suivie de libations prolongées. S'il est vrai, comme le remarque très bien un voyageur russe 2, que le Français dans son ivresse n'est que tapageur et qu'il ne songe pas à se battre, s'il est vrai qu'on ne rencontre pas dans les rues de Paris autant d'objets capables de soulever le cœur que dans les rues de Londres, la guinguette et le cabaret n'en sont pas moins une ruine pour le travailleur. Des régiments dïvrognes, venant des faubourgs où ils se sont grisés de vin frelaté, rentrent à Paris le dimanche soir, chancelant, battant la muraille. De nombreux garçons maçons, charpentiers et couvreurs périssent le lundi, parce qu'ils ont la tète chargée de vin, et l'on en est réduit à déplorer la conduite de tant d'ouvriers chargés d'une nombreuse famille, qui vont engloutir dans les cabarets le fruit de leur travail3.

lien est de même de certaines provinces. Les cabarets , les guinguettes y sont fréquentés de plus en plus. Un paysan, qui arrive en ville, est surpris de voir

1 Tableau de Paris, III, 321.

2 Karamsine. Lettres d'un voyageur russe en France,... p. 251.

3 Mercier, VIII, 275. — L'Ami des hommes, I, 442. — Des Essarts, Dictionnaire de la police, I, 473.

que « tout le monde est brave et que la moitié ne fait rien. On joue , on se divertit, on boit, et les cabarets sont tous pleins1. » La femme d'un coutelier de Chatellerault raconte à une voyageuse allemande que son mari boit de l'eau toute la semaine, mais que le lundi, il va boire du vin avec ses camarades2. Le dimanche , filles et garçons sortent en masse de Strasbourg. « Toutes les filles ont des fleurs à leur corset, tous les soldats à leurs chapeaux. » Au faubourg de la Robertsau, nombreux sont les cabarets entourés de pelouses... Partout il y a des violons. La plus célèbre guinguette est celle qui tire son nom de Yarbre vert, grand arbre sur les branches duquel on a ménagé des galeries avec des tables où l'on prend des rafraîchissements3. Dans le faubourg d'Haguenau, des goujats en chemise déchirée, des garçons cordonniers, dansent avec des servantes , en se livrant à des contorsions ridicules4. A Dijon, des enfants et des domestiques font des débauches si « surprenantes » dans les cabarets qu'on est obligé de leur en interdire l'entrée5. Ailleurs, en 1773, on défend aux cabaretiers de donner à boire aux compagnons passé neuf heures du soir; ce qui n'em-

1 Le Paysan perverti, I, 8.

2 Journal einer Reise durch Frankreich, 1787, p. 250.

3 Les Soirées helvétiennes, alsaciennes et franc-comtoises, 1771, p. 63 à 65.

4 J. G. Wille, Mémoires, I, 44.

5 Des Essarts, I, 473. Arrêt du Parlement de Dijon de 1773.

pêche pas un compagnon tapissier de jouer aux cartes toute la nuit chez un traiteur * .

On se plaint surtout des ouvriers des manufactures dans certaines villes du Midi. On les montre bien mis, insolents, fanfarons, dans la prospérité ; déguenillés et mendiants, quand vient le chômage, se livrant souvent au jeu, à la boisson, aux querelles2. Ces habitudes de dissipation, qui heureusement ne sont pas générales, conduisent trop souvent le compagnon à la misère. « Combien de gens, dit l'auteur d'un livre curieux, intitulé : le Catéchisme des riches, tombent dans la pauvreté, parce qu'ils consomment en débauches, en festins et au jeu, le gain qu'ils font par leur travail... On voit quelquefois des pauvres, ajoute-t-il, qui meurent fort riches ; et quoiqu'on ne les approuve pas, à cause qu'ils mendient sans nécessité... cependant comme ils sont fort riches parce qu'ils n'ont pas prodigué en folles et vaines dépenses leur gain, il est toujours vrai de dire que les autres auraient pu épargner quelque chose pour subvenir à leurs besoins et imiter ces artisans, qui par leur vie réglée trouvent toujours dans leur travail de quoi entretenir leur famille sans être à charge à personne3. »

1 Arrêts de police de 1773 et de 1777. (Arch. Aube.)

2 J. G. Fisch, Briefe ueber die suedlichen Provinzen von Frankreich, 1790, p. 56, 57.

3 Le Catéchisme des Riches, 1711, p. 85. —Jean Buvat cite, en

Ce qui pouvait nuire à l'épargne de l'ouvrier, c'étaient non seulement les brusques variations dans le prix du pain, que nous ne connaissons guère de nos jours ; c'étaient aussi les chômages plus fréquents auxquels il était exposé. Il y avait dans certaines industries des mortes-saisons pendant lesquelles il devait rester dans l'inaction . L'industrie était alors en voie de transition ; le système du moyen âge, où le maître travaillait avec un apprenti et quelques compagnons, se transformait peu à peu; les manufactures, qui réunissaient un grand nombre d'ouvriers sous la direction d'un seul chef, se fondaient de toutes parts, grâce à l'impulsion de l'État. L'ouvrier devait souffrir de ces modifications ; il ne trouvait plus dans la corporation, comme autrefois, une sorte de famille professionnelle qui l'assistait et le soutenait; il y avait des règlements dirigés contre lui plutôt que rédigés en sa faveur. On lui défendait de travailler en chambre ou à la tâche *, et même d'aller en journée chez des particuliers, pour y exercer son métier, s'il n'était pourvu d'un brevet de maîtrise ou s'il n'était pas attaché à la personne d'un maître. Les ordonnances de police limitent même le nombre des outils qu'il peut posséder; on interdit ainsi en 1773, aux com-

1722, une mendiante dans le galetas de laquelle on trouva, à sa mort, 70,000l en vieilles espèces d'or et d'argent, sans compter l'argenterie. {Journal de la Régence, H, 329.)

1 P. Lacroix et Séré, Histoire des Orfèvres, p. 191, 192.

pagnons charpentiers connus sous le nom d'agrichons, renards et bondrilles, d'avoir chez eux d'autres outils que ceux qui composent le petit sac{. C'est par exception qu'on rencontre chez les compagnons des outils sans valeur. A Rouen, si l'on découvre un compagnon toilier travaillant clandestinement, les gardes de la corporation saisissent son métier et la toile qu'il fabrique, et les font vendre sur la place publique; le malheureux compagnon est en outre condamné à une amende qui peut s'élever à 552 livres2. Un bourgeois fait venir chez lui un compagnon tailleur pour qu'il lui fasse un habit à meilleur compte ; les gardes, assistés d'huissiers et de commissaires, envahissent le domicile du bourgeois, poursuivent le tailleur, qui s'enfuit dans le bûcher, déduisent sa culpabilité de son silence, et saisissent, malgré les réclamations du bourgeois, le drap qui est la propriété de ce dernier3.

Mais s'il est interdit au compagnon de travailler pour son propre compte, il lui est rarement défendu 4 d'aller travailler chez le premier maître venu,

1 La ramette, le jarin, le petit compas, la fausse équerre, le plomb, la sauterelle, la pierre noire et limes, à peine de saisie et amende. {Ord. de police de 1773.)

2 En 1747. (Ouin Lacroix, p. 17.)

3 Mémoire signifié... contre les maîtres et gardes de la communauté des tailleurs de Troyes, 1765.

* Certains statuts de Rourges défendent aux maîtres d'embaucher les ouvriers sans l'aveu du maître chez qui ils travaillaient antérieurement. (Toubeau de Maisonneuve, p. X.)

qui voudra bien l'embaucher, soit à la journée, soit pour une tâche ou un temps déterminé. Lorsque le graveur Wille arrive à Paris, il est obligé pour vivre d'entrer comme compagnon chez un orfèvre. Celui-ci ne lui demande aucune garantie de capacité, aucun certificat de moralité, pour lui confier une tâche à laquelle il n'a pas été préparé * . C'est que souvent les ouvriers sont des nomades ou des étrangers ; ils affluent des campagnes dans les villes, où ils espèrent trouver un labeur moins rude et un salaire plus élevé ; ils font leur tour de France dans le but de se perfectionner dans leur métier; ils ne sont pas attachés au sol comme les paysans; ils ne dépendent que de leur travail, et « si on veut les vexer, comme le dit Jean-Jacques Rousseau, leur bagage est bientôt fait : ils emportent leurs bras et s'en vont2 ». Pour beaucoup d'entre eux, cette vie quelque peu vagabonde est un apprentissage à la maîtrise, qu'ils acquerront plus tard; mais elle devient pour d'autres une habitude d'existence instable et précaire.

On se plaint beaucoup sous Louis XVI du peu de garantie que présentent les ouvriers. « La plupart des ouvriers et des manœuvres qu'on emploie à Paris et dans les grandes villes, dit Des Essarts, sont des

1 Wille, Mémoires, I, 67.

2 Emile, H, 74, 75.

voyageurs et des émigrants, incertains du lieu qu'ils doivent choisir pour y fixer leur demeure. Il semble qu'ils habitent une terre 'étrangère, parce qu'ils ne tiennent par d'autre lien au corps social que par le soin de leur subsistance l . . . » Il y avait, il est vrai, des ouvriers sédentaires presque partout en assez grand nombre, et certains statuts des corporations prescrivaient de les engager de préférence aux étrangers2; ces compagnons, s'ils avaient de l'ordre et si l'épargne leur étaitpossible, finissaient, pour la plupart, par acquérir une maîtrise, ou bien voyaient s'améliorer leur situation dans l'atelier auquel ils étaient attachés. Les nomades ne présentaient, pour leur part, aucune garantie; aussi, à la fin du dix-huitième siècle, furent-ils assujettis presque partout à l'obligation du livret et à l'inscription , au bureau de police, de leur passeport et de leur extrait de baptême3.

Ils demeuraient souvent chez le maître; les compagnons tailleurs de Paris étaient tenus de loger chez lui, « à ses gages, pain, pot, lit et maison'*. » Plus d'une fois on eut à réprimer les exigences de compa-

1 Dictionnaire de la police, VI, 462.

2 Ouin-Lacroix, p. 709.

s Des Essarls, III, 160. — Lettres patentes de 1781. Ane. lois françaises, XXVII, 78. — Une corporation d'arts et métiers à Troyes, p. 12.

4 Alfred Franklin, les Corporations ouvrières. Tailleurs, p. 10. Statuts de 1660.

gnons hébergés de la sorte. Ils recouraient, dit-on, jusqu'aux voies de fait « pour forcer leurs maîtres à leur donner les clefs de leurs maisons, des lumières dans leurs chambres, augmenter leur salaire, changer leur nourriture qu'ils trouvaient insuffisante ou de qualité inférieure1 ». Souvent aussi ils quittaient l'atelier sans avoir parachevé leur ouvrage et terminé le temps pour lequel ils s'étaient loués ~. La multiplicité des ordonnances de police qui furent rendues à cette époque pour remédier aux exigences incessantes des ouvriers est un indice sérieux de l'esprit d'émancipation qui se faisait jour de plus en plus parmi eux. Cet esprit se révélait surtout dans le compagnonnage, qui, depuis le moyen âge, avait établi entre eux des sentiments de solidarité et leur permettait de résister à certaines exigences des maîtres.

1 En 1786, la communauté des ouvriers en soie de Lyon obligeait les maîtres à donner une pinte de vin par jour aux compagnons. (C. L. Chassin, I, 442.)

2 Des Essarts, III, 160. — Ordonnance portant règlement pour la police des compagnons, ouvriers, apprentis, etc., 10 septembre 1773. Troyes.

L'ancien régime diffère autant du moyen âge que l'époque actuelle de l'ancien régime. La corporation du dix-huitième siècle n'a de commun que le nom avec celle du treizième. Issues d'un état social en décomposition à la suite de l'effondrement de l'empire romain, les institutions du moyen âge s'étaient fondées sur les rapports mutuels qui existent entre le fort et le faible. Le premier promettait protection au second, qui, en retour, l'assurait de son obéissance ; tous deux se devaient naturellement assistance et fidélité. Le christianisme vint sanctionner ces contrats, qui s'établirent à tous les degrés de l'échelle sociale, entre les barons et leurs vassaux, comme entre les maîtres et les compagnons. Le compagnon, à cette époque, faisait souvent partie de la corporation professionnelle1, qui était presque toujours doublée d'une confrérie religieuse. Il y trouvait des

1 Livre des métiers, d'Etienne Boileau, p. 61, 134, 165, etc. — Hippolyte Blanc, le Compagnon des corporations de métier du XIIIe au XVIIIe siècle, p. 4.

secours en cas de maladie et de chômage ' ; il y trouvait les avantages matériels et moraux de l'association, qui lui donnait dans la hiérarchie sociale une place modeste, il est vrai, mais quelque peu privilégiée. Dans le Limousin même, au treizième siècle, il n'était fait aucune distinction entre les maîtres et les ouvriers2. Plus tard, les liens corporatifs qui rattachaient les uns aux autres se relâchèrent ; les liens industriels subsistèrent. Les ouvriers, les compagnons, les apprentis, furent considérés comme des stagiaires ou des mercenaires à qui le brevet de maîtrise pouvait seul conférer des droits. On les écarta même parfois de la confrérie, et par une disposition qui est bien conforme au génie exclusif des corporations, on en vint même à les empêcher de former des confréries particulières comme au moyen âge 3. Éloignés presque toujours de la corporation où le bon plaisir des maîtres seul pouvait les admettre4, les

1 G. Fagniez, Études sur l'industrie et la classe industrielle à Paris au XIIIe et XIVe siècle, p. 39.

2 L. Guibert, Les anciennes corporations de métiers en Limousin, p. 6. — Il est aussi à peine question de maîtres à Toulouse au XIIIe siècle. (A. du Bourg, les Corporations ouvrières de la ville de Toulouse.)

3 Arrêt de 1773, visant des ordonnances qui interdisent aux compagnons d'entretenir associations, confrairies, faire célébrer messes, etc. En 1774, un compagnon tisserand est condamné à 30l d'amende, pour avoir été procureur d'une confrairie et avoir assisté en cette qualité à une procession. — Voir la Ville sous l'ancien régime, 2e éd., I, 51, 52.

* Il est défendu en 1773 aux maîtres de Troyes de donner à leurs ouvriers des gratifications, sauf 20 sous le jour de la fête du métier, que

compagnons, auxquels les associations légales étaient interdites, en formèrent d'occultes que Ton poursuivit sous le nom d'illicites. iMais les efforts des maîtres et des autorités publiques qui les secondaient ne purent empêcher le compagnonnage de se développer et de se répandre. Les nombreux ouvriers errants dans les diverses villes de France trouvèrent dans les sections de cette vaste association des secours et des appuis. Ils se reconnaissaient à des signes de ralliement et à des formules bizarres, comme l'habitude de toper et de hurler, qui distinguaient certains d'entre eux1. Connus sous des dénominations différentes, telles que celles de Gavots et de Dévorants, ils se jalousaient mutuellement, et leur rivalité se traduisait même par des rixes ; mais les uns et les autres se servaient des mêmes moyens pour défendre leurs intérêts. Ils se réunissaient dans des cabarets ou des auberges, dont les maîtres, désignés sous la qualification de père et de mère des ouvriers, recevaient leurs lettres , gardaient leurs sacs , leurs hardes , leurs cannes et leurs bâtons. Il arrivait même qu'ils reconnaissaient l'autorité d'un chef, désigné par eux sous le nom de premier en ville ; celui-ci plaçait à son

ces maîtres donneront si bon leur semble, pour engager les dits compagnons à célébrer avec eux ladite fête lorsqu'il leur plaira de la transférer à un jour ouvrable.

1 Agricol Perdiguier, le Livre du compagnonnage, 2e éd., p. 59, 60. — Le devoir des savetiers, cité par Nisard, Histoire des livres populaires, I, 259.

gré les nouveaux venus chez les maîtres, les en retirait quand bon lui semblait, défendait les boutiques des maîtres qui ne lui plaisaient pas ou qui refusaient de lui payer un droit de 6 livres pour chaque aspirant qu'il plaçait. Les ouvriers dont on parle ainsi fraternisaient sous prétexte de compagnonnage avec les dévorants de leur métier, et quittaient leur ouvrage perpétuellement, surtout aux époques où Ton avait le plus besoin d'eux. « L'union des dévorants de tous états, ajoutait le document judiciaire auquel nous empruntons ces détails, formant un parti considérable et toujours en opposition avec la classe des gavots, fait trembler les citoyens sur les suites de cette guerre cruelle que les deux sociétés se font entre elles1. »

Le compagnonnage rendait ainsi les ouvriers plus indociles et plus exigeants. Ils s'appelaient les uns les autres dans les ateliers ; dans les imprimeries, ils faisaient ce qu'on nommait le trie, en quittant leur travail pour aller boire 2 ; ils s'attroupaient dans les rues et dans les cabarets, de jour et de nuit, saisissant tous les prétextes, comme celui de donner la conduite à leurs camarades. On leur défendit à diverses reprises, au dix-septième et au dix-huitième siècle,

1 Arrêt du conseil supérieur de Chàlons, en 1773. — Une corporation d'arts et métiers à Troijes, p. 11.

3 Règlement de 1618, Saugrain, Code de la librairie, p. 176. — Arch. législatives de Reims, Statuts, 11,477.

de faire aucune assemblée, de porter des cannes, des hâtons, des armes blanches et à feu1. La faculté de théologie de Paris avait condamné en 1635 certaines pratiques du compagnonnage comme impies, sacrilèges et superstitieuses2; mais l'autorité de la religion fut aussi impuissante à leur égard que celle de l'État et des pouvoirs judiciaires. Elle provoqua cependant, sous l'influence d'un homme vertueux, Henry Buch, la création de communautés de frères cordonniers, qui trouvèrent peu d'imitateurs3. La majorité des ouvriers ne pouvait pas s'astreindre à vivre sous une règle religieuse, et leur indépendance naturelle ne fit que s'accroître dans le cours du dix-huitième siècle. Ils apprirent à connaître leurs forces, à les essayer, et plus d'une fois, ils s'entendirent, soit pour mettre des patrons en interdit , soit pour protester contre l'établissement de métiers ou de manufactures4, soit enfin pour faire augmenter leur salaire.

1 Arrêt de 1773. — Sur la conduite des ouvriers, voir un statut des cordonniers de Bourges en 1583. (Toubeau de Maisonneuve, p. 20.)

2 Levasseur, Histoire des classes laborieuses en France, depuis la conquête de Jules César jusqu'à la Révolution, II, 493.

3 Du Cellier, Hist. des classes laborieuses en France, p. 240, 247. — Lacroix et Séré, Hist. des cordonniers, p. 164.— Louandre, Du travail et des classes laborieuses dans Vancienne France, Revue des Deux-Mondes, décembre 1850. — Les frères cordonniers avaient encore deux maisons à Paris en 1785; ils avaient la réputation de donner de très bonne marchandise. (Dulaure, Nouvelle Description des curiosités de Paris, p. 2581.

4 Ouin-Lacroix, p. 14, 15. — Depping, Corresp. adm. sous Louis XIV, t. III, p. 746.

Depuis longtemps, l'État et les municipalités avaient dû s'occuper de leurs réclamations et de leurs besoins. A la suite de la vive impulsion que Golbert avait donnée à l'industrie, il s'était manifesté un ralentissement considérable dans la demande et dans la production. De toutes parts, on signala des ouvriers sans ouvrage et sans pain. En 1693, à Lyon, quarante mille ouvriers demandent du pain ; les ouvriers en soie et les tisseurs d'or manquent d'ouvrage ; on leur distribue 56,000 livres de pain par semaine. A Bordeaux, on établit des ateliers sur les routes pour occuper les artisans; des drapiers, qui gagnent 15 sous d'ordinaire, en reçoivent 8 pour faire le métier de manouvriers. A Tours, la faillite d'un banquier jette sur le pavé cinq cents ouvriers; plus tard, trois mille ouvriers inoccupés demandent l'aumône « par attroupements ». A Laval, au moment où le blé enchérit , les tisserands se soulèvent1. L'État et les municipalités s'émeuvent; il faut, coûte que coûte, procurer du pain à ces affamés ; les habitants les plus riches se cotisent pour les secourir ; et l'on institue , à maintes reprises , comme à Bordeaux , des ateliers de charité , qui sont de véritables ateliers nationaux , grâce auxquels l'ouvrier, moyennant un salaire réduit, peut

1 A. de Boislisle, Corresp. des contrôleurs généraux, I, nos 163, 165, 1170, 1693, 1694, 1423; II, n08 13,44, 1050.

attendre la reprise de l'industrie qui le fait vivre l. Il faut d'autant plus compter avec lui qu'il s'irrite et se soulève facilement. La rareté, le haut prix du blé l'exaspèrent. A Caen, en 1709, on malmène l'intendant, on déchire sa robe, on foule aux pieds sa perruque; en 1716, on brûle les cuves des amidonniers; en 1725, on pille l'hôtel du lieutenant général, on brise ses meubles et l'on jette ses carrosses dans la rivière2. « En temps de disette, remarque Galianiau siècle suivant, les garçons des artisans, les compagnons tisserands, drapiers, sont toujours les premiers à se révolter... Comment sont-ils plus féroces, plus braves même que les laboureurs ? « Il remarquait aussi que ce sont les portefaix qui font les émeutes et qu'ils sont secondés par les gens sans aveu dont les grandes villes sont remplies3. Il aurait pu rappeler que les drapiers de Rouen, qu'on appelait les purins et qui parlaient un argot spécial, s'étaient signalés dans vingt émeutes sous Louis XIII4. Mais en dehors de ces soulèvements populaires, devenus plus rares au

1 Sur les ateliers de charité, voir : le Village sous l'ancien régime, 3' éd., p. 276. — Hist. de Trotjes pendant la liévolution, I, 93, 94. — Procès-verbal de l'Assemblée des séances de l'assemblée provinciale de Berri, 1786, p. 62, 222 à 226.

- Journal d'un bourgeois de Caen, publié par Mancel, 1848, p. 130, 209, 298 et suiv.

:! Galiani. Dialogues sur le commerce des blés, II, VIL

4 Diaire du chancelier Séguier, publié par Floquet, p. 117 à 119. — Voir aussi Ouin-Laeroix, p. 15; d'Avenel, Un budget sous Louis XIII. Séances de l'Académie des sciences morales, CXIX, 675 à 678.

commencement du dix-huitième siècle, mais dont on s'inquiétait avec raison à la veille de 1789, il y avait des manifestations d'un caractère exclusivement industriel. Telles étaient celles qui avaient pour but de protester contre des règlements ou des arrêts, qui paraissaient contraires à l'intérêt des travailleurs.

C'est ainsi qu'à Rouen, en 1688, les compagnons se soulèvent pour réclamer la suppression d'un arrêté qui permet aux drapiers d'employer des ouvriers étrangers. C'est ainsi qu'à Lyon en 1744, les artisans en soie protestèrent contre un arrêt qui leur paraissait trop favorable aux fabricants. Ils cessèrent leur travail, et se réunirent dans un cabaret de la banlieue. Détail curieux et qui montre la légèreté des mœurs du temps : un violon était installé dans ce cabaret et faisait danser ceux qui venaient s'y concerter pour résister. On n'en résolut pas moins de faire une manifestation nombreuse, et les ouvriers, descendant en ville en masses serrées, défilèrent dans les principales rues. Il n'y avait point alors de garnison à Lyon. La force armée se composait de cent cinquante hommes à la solde de la municipalité. Des arrestations, opérées avec timidité, ne firent qu'enhardir les ouvriers; l'autorité céda devant leur nombre t et l'on vit ce spectacle étrange de l'intendant et du prévôt des marchands rapportant, sur l'injonction des artisans, des arrêtés contraires à leurs intérêts. Malheureusement les artisans abusèrent de leur triom-

phe, en pillant quelques maisons de fabricants; et la répression, si elle fut tardive, n'en fut pas moins sévère1. L'importance que prenaient de plus en plus les manufactures dans le cours du dix-huitième siècle multiplia les agitations de ce genre, auxquelles on peut donner à certains égards le nom de grèves, et qui furent plus fréquentes dans les grandes villes de province qu'à Paris.

On ne saurait croire jusqu'à quel point l'audace de certains compagnons était portée à la veille de la révolution. « Lesouvrierspapetiers, dit une lettre officielle de 1783, s'érigent en tyrans de leurs maîtres, et non contents de les vexer par des amendes arbitraires, qu'ils leur imposent sous le plus léger prétexte et que ceux-ci sont en quelque sorte contraints de payer, pour préserver leurs ateliers de la désertion , ils font des pactes entre eux , en vertu desquels ils condamnent à l'inaction la fabrique qui leur a déplu ; et l'effet de cette espèce d'anathème est si prompt qu'un maître n'est pas plutôt frappé qu'aucun autre ouvrier n'ose se présenter pour travailler chez lui. C'est ce qu'ils appellent ironiquement en termes de compagnonnage : Mettre un atelier en

1 P. Bonnassieux. la Question des grèves sous l'ancien régime : la grève de Lyon en 1744, in-8°, 1882. — Une nouvelle grève eut lieu en 1786 ; le consulat accorda une augmentation de 2 sous par journée ; mais il revint sur sa décision lorsqu'il eut fait venir des troupes. (C. L. Chassin, Le génie de la Révolution, I, 186, 187.)

52 LliS OUVRIERS.

interdit. » Et l'on cite des faits ; on raconte que deux ans auparavant un fabricant papetier a été mis à une amende de 300 livres par ses ouvriers, et qu'en outre il a été obligé par eux de payer 12 sous à chaque ouvrier passant. Cette concession ne les a rendus que plus exigeants, et comme ils réclamaient 12 livres d'un nouvel arrivant, et que le maître s'était opposé à cette exaction, ils avaient tous quitté son atelier1. La police s'efforçait, il est vrai, de réprimer ces actes; elle faisait arrêter les ouvriers qui quittaient leurs maîtres sans un congé régulier 3 ; elle poursuivait les compagnons de passage qui cherchaient à débaucher les travailleurs sédentaires; mais elle ne parvenait qu'imparfaitement à réprimer l'esprit d'indépendance qui se manifestait de plus en plus dans les classes inférieures.

1 Correspondance officielle de 1782 et 1783 (Arch. de l'Aube, C. 1942.)

2 Les ouvriers de la manufacture de Saint-Gobain ne pouvaient, pendant deux ans, s'en éloigner de plus d'une lieue, sous peine d'amende et d'emprisonnement. (Cte d'Haussonville, Le combat contre la misère, Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1885, p. 306.)

L'esprit d'indépendance avait toujours été plus vif et plus développé dans les villes que dans les campagnes; il était plus éveillé à Paris qu'ailleurs. Depuis long-temps, le sentiment du respect y était affaibli. On y remarquait sous Louis XIV, que « ceux de la lie du peuple ne cédaient le pas à personne, qu'ils ne tiraient leur chapeau que devant Dieu et qu'ils ne souffraient pas la moindre injure... Il n'y a pas de peuple plus impérieux et plus hardi », ajoutait-on l. C'était peut-être beaucoup dire, mais il est certain que l'esprit d'insubordination, plus que partout ailleurs, tendait à s'accroître à Paris. Mercier en fit lui-même l'expérience à la veille de la Révolution. «Jadis, dit-il, quand j'entrais dans une imprimerie, les garçons étaient leur chapeau. Aujourd'hui, ils se contentent de vous regarder, ricanent, et à peine ètes-vous sur le seuil, que vous les entendez

1 Lettre d'un Sicilien. Saint-Evremoniana , p. 274. — On en trouve un exemple dans les Précieuses ridicules (se. vin), lorsqu'un des porteurs de chaise menace de frapper d'un bâton de sa chaise Mascarille, qui refuse de le payer.

parler de vous d'une manière plus leste que si vous étiez leur camarade. Tous les imprimeurs, ajoutet-il, vous diront que les ouvriers leur font la loi, qu'ils s'invitent l'un l'autre à rompre tout frein d'obéissance ; les ouvriers transforment l'imprimerie en vraie tabagie ; ils reculent à leur gré l'apparition d'un ouvrage fait pour telle circonstance. Dans les métiers, vous n'entendez que les plaintes des maîtres, qui se trouvent abandonnés de leurs garçons, ligués pour faire une espèce de loi à ceux qui les payent. Propos insolents, lettres injurieuses, ils se permettent tout. Des idées mal entendues ont désuni les anneaux nécessaires aux travaux et à la prospérité du commerce ; de là naît l'imperfection des ouvrages, parce que les ouvriers se hâtent d'achever et ne travaillent que pour finir la semaine. » Et Mercier, qui écrit en 1788, s'effraie des effets que ne peut manquer de produire bientôt le mépris de toute subordination1.

A coup sûr, il n'en était pas partout ainsi. Les ouvriers imprimeurs avaient pu puiser dans les livres dont ils étaient les compositeurs quelques-unes de leurs idées d'indépendance et d'insubordination ; les ouvriers de Paris étaient plus émancipés que ceux de province. Il y avait dans cette ville une tendance de plus en plus marquée à l'égalité. « A Paris, dit le

1 Mercier, Tableau de Paris, VIII, 323, 324.

marquis de Mirabeau, le peuple n'est pauvre que volontairement ; tout y trouve à travailler et gagne beaucoup. Tout le monde est devenu monsieur. Il me vient le dimanche un homme en habit de droguet de soie noire et en perruque bien poudrée, et tandis que je me confonds en compliments, il s'annonce pour le premier garçon de mon maréchal et de mon bourrelier l. » On dira plus tard : « Lorsqu'il ferme sa boutique, le perruquier s'habille proprement en noir, et va à l'Opéra, à côté de celui qu'il a coiffé. Les plus bas artisans, jusqu'aux savetiers, portent l'habit de magistrat; il n'y en a pas de plus commun, parce qu'il est le plus économique et le plus noble... Les cheveux longs que portent les clercs, les garçons marchands et les gens du peuple endimanchés, n'est-ce pas une sorte de dérision2? » On citerait d'autres appréciations semblables, où l'on déplore la confusion entre les différentes classes que la similitude des costumes peut produire. L'ouvrier cherchait à s'élever, non seulement au-dessus de la condition, mais dans sa condition même. Peu à peu sa situation matérielle s'est considérablement améliorée 3, et en même temps sa situation morale; il n'est plus, comme à l'époque romaine, un esclave; il n'est plus, comme au moyen âge, un va-

1 L'Ami des hommes, I, 421, 422.

- Mercier, V, 77. — Le Citoyen françois, 1785, p. 81.

3 Levasseur, Histoire des classes laborieuses, I, 449, 332.

let1 ; il est depuis longtemps un homme, un compagnon de travail, qui traite de gré à gré avec le maître, s'il n'est pas, comme le maître, un citoyen qui a sa part dans l'administration de la cité.

Sans doute, il est au dernier rang de l'échelle sociale ; le noble et le bourgeois peuvent le tutoyer et l'appeler familièrement « mon ami », sans qu'il s'en offense 2; on le désigne sous des sobriquets, comme le Lillois , Brochet , qui font disparaître son véritable nom ; on le range parmi les personnes de basse et vile condition, mais on lui reconnaît des sentiments d'honneur que la loi saura protéger au besoin. J'ai été frappé de trouver à la fin du dix-septième siècle un certain nombre de demandes en réparation d'honneur formées par des compagnons, ainsi que des sentences condamnant l'insulteur aux dépens et à déclarer qu'il tient l'insulté pour homme de bien et d'honneur3. Je ne crois pas que le sentiment, que l'ouvrier pouvait avoir de son honneur, se soit affaibli, à la veille de la révolution, malgré l'anecdote connue que rapporte Mercier. C'est celle du cocher de fiacre à qui le tribunal inflige un blâme et qui demande au juge si cela l'empêchera de mener son fiacre. — Non, mon ami, lui répond-on. — En ce

1 C'est le terme sous lequel il est désigné au XIIIe siècle. {Livre des métiers.)

2 L'Indigent, par Mercier, acte II, se. h.

3 Arch. judiciaires de l'Aube, n° 1184.

cas, je m'en On n'imprime pas l'idiome des fiacres, dit Mercier, qui conclut un peu facilement d'un seul exemple à un symptôme général '.

La dignité de l'ouvrier parait, au contraire, avoir gagné pendant ce siècle ; il a plus d'amour-propre ; il soigne davantage sa tenue et son costume ; il se rapproche des classes polies par l'urbanité de ses manières. Si les goujats ne le cédaient en rien pour la grossièreté de leurs paroles et de leurs gestes aux rustres et aux manants, certains compagnons , surtout parmi ceux qui se livraient aux arts mécaniques, avaient profité des leçons de civilité puérile et honnête qu'on enseignait dans les écoles gratuites des villes. « La politesse se retrouve chez le dernier ouvrier aussi bien que chez les grands, remarque le publiciste anglais Moore. C'est le trait caractéristique de la nation française 2. » Les distances se rapprochent ainsi entre les classes, par l'urbanité qui adoucit leurs rapports.

Le compagnon, en somme, est Français, est chrétien à l'égal des membres des classes supérieures. A l'église, il s'assied derrière les bourgeois, mais il participe à la communion des fidèles ; il va toujours à la messe, s'il assiste plus rarement que par le passé aux vêpres. Il fait souvent partie d'une confrérie. On s'ef-

1 Tableau de Paris, IX, 180.

2 Lettres d'un voyageur anglais, 1781, 1, 24.

force d'élever son âme et de la porter à la dévotion , soit par des prédications, soit en lui faisant lire des livres édifiants, comme le Magasin des pauvres, artisans, domestiques et gens de campagne, par Mmo Le Prince de Beaumont1. Comme Français, on lui demande, depuis la fin du dix-septième siècle, de servir dans une certaine mesure son pays , en tirant au sort pour la milice. Il trouve cette contrainte excessive , il la trouve intolérable ; jamais on ne lui a demandé aucune charge publique , et il supporte particulièrement celle-là avec peine; mais cette contrainte qu'on lui impose est pour lui l'indice d'une émancipation nouvelle. Pendant tout le moyen âge , comme sous la domination romaine, le droit de porter les armes était interdit aux dernières classes de la société. La bourgeoisie, qui dominait dans les villes, considérait comme dangereux de laisser des instruments d'attaque et de défense aux mains des habitants les plus nombreux, les plus pauvres et les moins intéressés par conséquent au maintien de l'ordre de choses existant. Dans certaines villes, comme à Troyes, le bourgeois et l'artisan riche avaient seuls

1 2 vol. in-12, 1768. — « Je crois, disait le censeur chargé de l'approuver, que cet ouvrage serait d'une grande utilité, s'il pouvait être lu par ceux à qui il semble être destiné. » Il a été du reste maintes fois réimprimé, quelquefois sous des titres différents. C'est une série de dialogues édifiants, qui. malgré le titre, s'applique davantage aux habitants de la campagne qu'à ceux des villes.

le droit de porter des armes offensives et défensives; on les désignait sous le nom d'hommes de fer, tandis que les artisans, les hommes de pourpoint, n'avaient que des armes offensives de qualité inférieure; quant aux ouvriers , aux compagnons, ils ne pouvaient en posséder aucune, et leurs inventaires, en effet, n'en contiennent pas la mention.

Ils n'avaient aussi dans les villes aucuns droits municipaux, et pourtant ils étaient des privilégiés. Dans les villes exemptes de tailles, ils ne payaient aucune contribution directe, si ce n'est la capitation, qui était un impôt progressif et qui pour les gens de la dernière classe du peuple ne dépassait pas 30 sous. Et encore étaient-ils souvent exempts de la capitation elle-même1. Qu'on compare leur sort à celui du paysan! Celui-ci paye les vingtièmes, ladime, la taille, qui frappe non seulement sur les biens qu'il possède, mais sur les terres qu'il loue et sur l'industrie qu'il exerce. Le travail rural est accablé d'impôts; le travail des grandes villes en est affranchi, parce que ces villes sont exemptes de la taille. L'ouvrier n'acquitte aucune contribution pour son loyer, pour ses portes et fenêtres. Sous Louis XIV, il fait l'envie des bourgeois parce qu'il ne paye aucune charge de ville qu'il ne loge jamais un soldat, qu'il n'est pas obligé

* Le tiers état de Soissons demande en 1789 qu'on y assujettisse les clercs de notaire, garçons et filles de boutiques, compagnons orfèvres et tous autres artisans. {Archives parlementaires.)

de se procurer des armes et de monter la garde 1 . Il contribue seulement pour une part restreinte aux droits d'octroi et de gabelles. Mais si le manouvrier rural paye l'impôt comme le cultivateur, il est à peu près son égal ; il figure et vote avec lui dans les assemblées générales de la communauté ; il participe aux charges comme aux droits des autres habitants. L'ouvrier des villes, affranchi des charges, est privé des droits , sans que les privilèges dont il jouit contribuent beaucoup à l'enrichir.

L'artisan, dit Jean-Jacques Rousseau, ne dépend que de son travail ; il est aussi libre que le laboureur est esclave 2. .. Mais on peut dire que cette absence de liens lui est parfois nuisible ; elle ne le rattache pas au sol, à la famille, à la cité; et la liberté, qui résulte de l'instabilité, peut le mener à la misère.

On doit observer que les hôpitaux fondés au moyen âge dans les campagnes furent en grande partie supprimés au dix-septième siècle et qu'il s'en fonda de nouveaux dans les villes. Il faut que les paysans aient trouvé des ressources merveilleuses dans la fécondité de la terre pour avoir supporté, comme ils l'ont fait si longtemps, le poids d'une grande partie des impôts ; il faut aussi que la misère se soit atténuée dans les campagnes pour qu'on y laissât dépérir les établisse-

1 Oudard Coquault, Mémoires, p. 114.

2 Emile, II, 74, 75.

ments hospitaliers. On peut dire, il était vrai, qu'un assez grand nombre de villageois venaient chercher du travail dans les villes, et qu'ils y grossissaient le nombre des pauvres1. La misère y était en permanence; le chômage, l'inconduite, la maladie, en étaient trop souvent cause, et trop fréquemment l'ouvrier sans ressources allait mourir à l'hôpital.

Mais il ne faut pas voir uniquement le revers de la médaille. Le travail n'aboutit pas toujours à la maladie, à l'abandon, à la ruine. Si un certain nombre d'ouvriers ne pouvaient parvenir à améliorer leur situation, il en était qui réussissaient à faciliter à leurs enfants les moyens de s'élever au-dessus de leur condition 2 ; ils leur faisaient donner une éducation à leur portée , et si leur fils avait des dispositions heureuses, ils pouvaient le pousser dans l'Église ou dans l'industrie ; un grand nombre d'entre eux aussi parvenaient à se faire recevoir maîtres ; et si le brevet qu'ils avaient conquis par leur travail n'était pas une garantie d'aisance, il était pour eux comme un signe d'affranchissement qui leur conférait des droits de bourgeoisie et des droits municipaux.

Sauf dans les derniers temps, où la fiscalité grevait de droits assez élevés les réceptions des maîtres, il n'était pas difficile aux compagnons qui avaient

1 Les gens de peine viennent de la campagne. (Mercier, IX, 167.)

2 Le savant Paul Henrion, maître garde de la bibliothèque du collège Mazarin, était fds d'un compagnon teinturier. (Arch. jud. Aube, n° 1105.)

fait leurs années de stage * et qui avaient réuni quelques économies d'obtenir la maîtrise 2. On se plaint même que la facilité trop grande de l'acquérir à prix d'argent ait trop confondu le maître avec les garçons3. » A défaut même d'un pécule suffisant, la bonne conduite, l'habileté professionnelle, contribuaient à l'amélioration de leur sort. « Souvent même, dit-on sous Louis XIV, les maistres en font leurs gendres et les veuves leurs maris 4. » Les manufactures n'étaient pas encore assez puissantes pour écraser les petites industries, et celles-ci étaient d'un accès facile aux ouvriers qui amassaient un modeste pécule. Il est remarquable que l'ancienne société, basée sur la hiérarchie des classes, ait favorisé plus que la nouvelle les moyens de sortir de sa classe ; de même qu'il était facile au bourgeois enrichi de devenir noble par l'acquisition d'une charge, il était beaucoup plus aisé au compagnon de devenir maître qu'il n'est aujourd'hui aisé à l'ouvrier de devenir patron. Il faut de nos jours un capital de beaucoup plus considérable pour faire marcher un atelier qu'il n'en fallait autrefois pour acheter une mai-

1 La durée de ce stage variait de deux à neuf ans. En moyenne il était de trois ans d'apprentissage, trois ans de compagnonnage, comme pour les tailleurs de Paris.

2 La plupart des ouvriers devenaient maîtres au XVIIIe siècle. (Du Cellier, p. 286.)

3 Mercier, VIII, 326.

4 Audiger, la Maison réglée, 1692, p. 162.

trise, et il est à peu près impossible à l'ouvrier actuel de réaliser assez d'économies pour diriger une manufacture. On pourrait même citer, au siècle dernier, un ouvrier cirier, comme Jean Leprince , fondant une maison importante , et dont les descendants furent anoblis, sans cesser d'exercer leur industrie 1 .

Sans doute, tous les compagnons ne pouvaient devenir maîtres; mais les plus intelligents, les plus rangés parvenaient aisément et nécessairement à ce but. Le nombre des ouvriers n'était pas deux fois plus élevé que celui des patrons 2. 11 en résultait que ceux qui restaient compagnons étaient les plus dénués de moyens intellectuels et pécuniaires , et qu'on était disposé à leur accorder peu d'estime. Les publicistes, les philosophes, les gens de loi n'étaient pas très disposés à les plaindre. « Ce pauvre peuple, écrivait Condorcet à Necker, n'est ni si heureux ni si malheureux que vous le dites. Tant qu'il a de la jeunesse, de la santé et du travail, son sort est supportable 3. » Le moyen aussi de s'élever contre l'ordre social établi et contre les abus du pouvoir, en

1 Nepveu de la Manouillère, Mémoires publiés par l'abbé Esnault, II, 17.

2 En 1682, on compte à Paris, d'après un recensement de Le Tellier, 17,085 maîtres et 38,000 compagnons.(P.Lacroix, Le XVII* siècle, ^AM.) Près de la moitié des compagnons a donc la chance de devenir maître.

3 Lettre d'un laboureur à M. A'... Mélanges d'économie politique, I, 484.

f>4 LES OUVRIERS.

prenant pour clients des travailleurs qui ne payaient à peu près aucun impôt 1 et qu'on ne pouvait présenter comme les victimes d'une odieuse fiscalité! Et d'ailleurs, qui réclamerait pour eux? Les maîtres ont surtout la parole, et dans les cahiers de 1789, ils la prendront pour défendre leurs intérêts, et non ceux des ouvriers. Pour les campagnes au contraire, les publicistes ont beau jeu de crier contre l'inj ustice , contre l'oppression , contre l'inégalité ; les paysans , de leur côté , sont appelés presque tous à formuler leurs vœux , et comme le cultivateur souffre des mêmes maux que le manouvrier, tous deux feront entendre les mêmes plaintes. Ce sont les campagnards, dirigés par les gens de loi, qui en 1789 ont fait la majorité du tiers état et ont demandé les plus grandes réformes. Les corporations d'arts et métiers se sont souvent bornées à des vœux professionnels où il n'était pas question des ouvriers.

Ainsi donc une obscurité silencieuse s'étend jusqu'à la dernière heure sur leur classe. A peine, dans ce grand réveil de la nation, quelques compagnons réussissent-ils à faire entendre leur voix. Ils le font

1 Les terres seules, dit Condillac, peuvent payer les charges. Les artisans et les marchands, quelque taxe qu'on mette sur eux, ne paient jamais... S'ils travaillent, ils se font rembourser-, s'ils ne travaillent pas, ils mendient. (Le commerce et le gouvernement. Mélanges d'économie politique, 1, 437).

parfois avec un mélange de surprise et d'humilité qui a quelque chose de frappant. « Nous voilà donc au moment tant désiré de la nation , disent les compagnons bonnetiers de Troyes, où il a plu au meilleur des rois de convoquer tous les ordres, tous les corps et communautés, jusqu'à nous compagnons, aussi fidèles que petits sujets. C'est avec saisissement de joie que nous nous efforçons de représenter nos faibles raisons, cependant très importantes, concernant notre fabrication. » D'autres paraîtront envisager l'avenir plutôt que considérer le passé; ils parleront un langage plus hardi, où se reflétera l'influence des doctrines de Jean-Jacques Rousseau ; dans leur préambule , ils revendiqueront en termes déclamatoires les droits de l'humanité, et s'ils protestent de leur fidélité aux volontés du monarque, c'est, dirontils, « parce qu'elles sont conformes à la raison, à la justice et à la vérité ». Il se révèle dès lors dans leur langage le goût des formules abstraites et sonores, qui, plus tard, auront trop d'empire sur leur esprit ; mais s'ils se font l'écho des plaintes que soulèvent les aides et les gabelles, ils ne s'élèveront point contre les corporations; ils demanderont, il est vrai, de meilleurs moyens de garantir leurs intérêts méconnus par les maîtres ; mais loin de vouloir la suppression des privilèges, ils en réclameront l'extension à leur profit; ils médiront des mécaniques et solliciteront l'interdiction des métiers dans les

campagnes, qui causent, suivant eux, la misère des ouvriers des villes K

D'après ces plaintes , trop locales pour être généralisées, il s'ensuivrait que leur sort n'était pas aussi précaire qu'on pourrait le croire. Dans toute la France, l'influence des maîtres, qui dominait dans les cahiers, aurait été impuissante à étouffer les plaintes des compagnons, si le sort de ces derniers avait été intolérable. Il y avait à cette époque une telle passion pour améliorer le sort des hommes, une telle ardeur pour rechercher les moindres abus à réformer, qu'il eût été extraordinaire que ceux dont auraient souffert les ouvriers eussent été seuls passés sous silence. Dans la collection générale des cahiers de 1789, qui a été récemment publiée, il n'est guère question des ouvriers que pour demander la répression des excès du compagnonnage 2. La Révolution devait pourtant les affranchir de la sujétion corporative, mais sans les dégager de l'obligation où ils sont toujours de dépendre d'un maitre par la nécessité de gagner leur pain quotidien.

Si maintenant nous portons un regard d'ensem-

1 Histoire de Troyes pendant la Révolution, I, 124 à 126. — Des réclamations analogues se sont produites dans une enquête toute récente. Des imprimeurs se plaignaient du travail des femmes et demandaient la fermeture de l'Imprimerie nationale, etc. (Réforme sociale, VIII, 250.)

2 Archives parlementaires, IV, 51, 243. Cahiers du tiers étal de Montpellier et de Nîmes.

ble sur la condition de l'ouvrier d'autrefois , nous sommes frappés par les similitudes non moins que par les différences que présente cette condition avec celle des ouvriers d'aujourd'hui. A coup sûr, elle s'est améliorée sous le rapport matériel et social, et il serait injuste de méconnaître les efforts, souvent suivis de succès, que les pouvoirs publics, d'accord avec l'opinion, ont faits pour la relever. La vérité historique ne consiste pas dans des formules générales et absolues; elle se compose de faits qui dans leur ensemble comportent des restrictions , des exceptions et même des contradictions relatives.

Ainsi l'ouvrier habite parfois des appartements plus sains qu'autrefois ; mais ces logements sont toujours dans des quartiers reculés, et leur mobilier ne dépasse point le strict nécessaire. Il se rapproche davantage, les jours de fête, par son vêtement, des classes riches; mais il s'en distingue davantage les jours ouvrables par la blouse, qui n'était pas plus en usage au dernier siècle dans les villes que dans les campagnes, il a des salaires beaucoup plus élevés ; il a des moyens d'épargne qu'il ne possédait pas; il peut faire des placements plus sûrs et plus à sa portée ; il trouvera dans l'assurance des moyens de garantir sa vieillesse de la misère , son âge mûr des accidents et du chômage ; les sociétés de secours mutuels le soulageront dans la maladie ; mais en présence des concentrations industrielles que produit l'emploi des mo-

teurs à vapeur, il lui est de plus en plus difficile de cesser d'être salarié pour devenir maitre.

Il célèbre moins de fêtes religieuses, mais le lundi, quelquefois le mardi, sont plus que jamais observés par lui. Il est plus instruit ; il sait mieux la géographie et' l'arithmétique : mais le sentiment religieux s'est affaibli dans son esprit, et avec lui s'est raréfiée une des sources les plus fécondes des sentiments moraux qui peuvent élever le cœur de l'homme au-dessus de sa condition matérielle. Le compagnonnage n'a plus la même puissance qu'à la fin du dix-huitième siècle ; mais les associations syndicales en auront bientôt davantage. L'ouvrier a obtenu de grands avantages sous le rapport de la liberté du travail et de l'égalité politique ; il est devenu citoyen , et son vote pèse autant que celui d'un membre de l'Institut; mais, même avec les privilèges dont il jouit à Paris et dans certaines villes, il paye plus d'impôts qu'autrefois; il donne trois ou cinq années de sa vie, les plus vigoureuses et les plus fécondes à coup sûr, pour le service de l'État, qui ne lui demandait rien sous ce rapport avant la fin du règne de Louis XIV, et qui à partir de l'établissement des milices, ne réclama de lui qu'un service restreint par un tirage au sort qui levait à peine par an six mille hommes recrutés surtout dans les campagnes1.

1 De 1778 à 1787, on leva 558 hommes sur 9269 qui avaient tiré au

Si l'on veut enfin examiner la question de savoir s'il est plus heureux qu'autrefois, on pourra répondre que la source du bonheur n'est pas dans la satisfaction de jouissances matérielles plus grandes, ni dans la possession de droits sociaux et politiques plus étendus, mais dans la réalisation de désirs qui savent se modérer et dans le contentement de son sort. Les sentiments que l'ouvrier d'aujourd'hui éprouve à l'égard des patrons sont analogues à ceux que l'ouvrier de l'ancien régime ressentait à l'égard des maîtres, avec cette différence que ce dernier était moins disposé à s'élever contre une classe d'hommes à laquelle il avait l'espérance d'appartenir un jour. L'égalité politique n'est pas tout ; elle ne saurait procurer l'égalité sociale et pécuniaire qu'aucune constitution humaine n'a jamais su donner. Il n'y a qu'une seule égalité qui n'ait jamais causé de déception ici-bas : c'est l'égalité après la mort dans une vie supérieure que la religion promettait à l'ouvrier d'autrefois et dont l'espérance le soutenait dans les épreuves de la vie. .

sort dans l'élection de Troyes qui contenait 85,000 habitants; la part de la ville de Troyes fut seulement de 70, soit 7 par an, sur un nombre de 1378 inscrits et une population de 24,000 habitants environ. [Le recrutement territorial sous l'ancien régime, p. 45.)

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