PHOTOGRAPHIQUEMENT REPRODUITS PAR M. ADOLPHE BRAUN, DE DORNACH
Dans l'immensité de cette immense Exposition universelle qui vient de se clore , beaucoup de choses ont échappé aux amateurs, parce qu'elles étaient dispersées dans les compartiments innombrables ménagés à l'industrie française ou étrangère, entre autres des suites de photographies anglaises d'après des dessins appartenant aux grandes collections du British Muséum, de Kensington, de Windsor, de Berlin, de Vienne, de Venise, de Milan, de Florence... mais selon notre sentiment, aucune de ces suites ne vaut celle que M. Braun , de Dornach, a entreprise, et dont il poursuit la publication de la façon la plus brillante. Pour mener à bien ses opérations, pour arriver à tous les perfectionnements possibles du procédé de tirage d au charbon, d inventé par M. Poitevin, M. Braun a fondé, à Domach, un établissement modèle, une sorte d'imprimerie photographique, où tout ce qui a besoin de mouvement est mû par une machine à vapeur.
Après avoir beaucoup travaillé pour les curiosités du stéréoscope , M. Adolphe Braun a compris que le meilleur usage de la photographie et le plus noble était de l'appliquer à la reproduction des ouvrages d'art, et particulièrement à répandre les dessins des grands maîtres, qui sont à la fois les plus précieux de ces ouvrages et ceux qui se prêtent le mieux à une imitation identique de Toriginal.
Tout le monde en a fait l'observation : la photographie est sujette à bien des erreurs quand elle s'attaque à l'expression delà vie, c'est-à-dire quand il s'agit d'obtenir, par la ressemblance physique, la physionomie morale des individus, le caractère de leur pensée , les habitudes de leur âme. En revanche, la photographie est un procédé souverain lorsqu'elle est employée à nous transmettre une contre-épreuve des choses immobiles, surtout des objets monochromes, car la juste interprétation des couleurs par l'objectif est un secret qui n'est pas encore absolument trouvé. Ce sont les monuments de l'architecture, les statues, les bas-reliefs, les dessins, les estampes qui revivent avec une vérité irrécusable dans les épreuves positives que produit le cliché photographique.
Mais les bas-reliefs , les statues et les membres de l'architecture peuvent être reproduits plus exactement encore par le moulage , tandis que les dessins et les estampes ne sauraient être parfaitement copiés que par la photographie. Copiés n'est pas le mot , à vrai .dire , puisque la photographie , telle que la pratique M. Adolphe Braun, est une seconde création par la lumière. Pour peu que le jour et le moment soient bien choisis, le dessin se répète sur le négatif avec ses contours, ses clairs et ses ombres , et de plus il sera imprimé avec la couleur même du papier qui a concouru à former les demi-teintes, avec les touches de blanc dont la composition est rehaussée , avec les couches d'encre de Chine, de sépia ou de bistre que le peintre y a étendues ; enfin , avec les taches de fusain ou de pierre noire
qu'il y a écrasées intentionnellement au bout de son doigt.
Ainsi ce n'est pas seulement l'esprit du dessin flui nous est donné dans son essence et dans toute sa virginité ; c'est aussi la matière même qui a servi à écrire la pensée , à lui donner un corps, un. relief, ou pour mieux dire, les apparences d'un relief: Et, bien que le procéderais en œuvre par l'artiste ne soit qu'une chose secondaire, il n'est pas indifférent qu'on nous le fasse connaître d'uile manière aussi précise, qu'on nous le rende sensible et comme tangible.
• Une tête d'.enfant , dessinée par Léonard de Vinci^ avec ce sentiment exquis de la forme, cette délicatesse infinie et ce goût suprême qui caractérisent tout ce que sa main a touché i devient plus aimable lorsque, sur un fond de papier vert, on sent le doux noir qui a estompé les orubres, et qui hst allé insensiblement se perdre dans le ton du papier. Ce ton vert su£Bt à exprimer les clairs d'un front bombé, d'une joue bouffie et d'une grosse lèvre, parce que tout le reste demeure assoupi sous une salissure de crayon. Une Madone dessinée, ou, comme disaient nos pères, desseignée (projetée), par Fra Bartolommeo, une Madone qui serre son enfant dans ses bras, et que deux évangélistes accompagnent avec une religieuse symétrie, tandis que le petit saint Jean montre à Jésus l'emblème de sa croix future, cette Madone, dis-je, a bien plus de charme lorsque , sur un papier rosé, l'on voit se détacher -les formes de l'enfant, cernées par un contour perdu et fondu, lorsque les figures, encore vagues, mais déjà expressives, sont tour à tour noyées dans un fond de couleur tendre, ou saillantes par places, ou enveloppées d'une teinte mystérieuse.
Tel croquis de Watteau , représentant un Mezzetin , un Almanzor ou un autre personnage de la comédie italienne, a bien autrement de saveur, lorsque l'on sent le gras de la sanguine et les coups de crayon blanc qui expriment le satin du
EXPOSITION UNIVERSELI^E, (Bt.
haut-de-chaus8es étroit et serré , sous lequel notre faquin hi% belle jambe. Telle scène de jardin que Fragonard a lavée à l'encre de Chine est bien plus intéressante lorsqu'on nous la rend telle quelle, non pas traduite en hachures de pointe ou erx tailles de burin, mais avec ses belles coulées de pinceau qui s'ar-: rêtent brusquement là oh il faut accuser les cassures du taffetas, avec ses noirs résolus qui laissent deviner l'ombre épaisse d'un dessous de terrasse , et ses blancs purs appliqués à la gouache sur le luisant des cheveux et le satin de la peau ; car la scène se compose de deux femmes : l'une âgée (la mère, sans doute), quii la tête embéguinée et le cou fermé dans un fichu noir, tourne le dos au spectateur et fait une lecture ; l'autre, jeune, blonde, jolie, élancée, mignonne et poupine^ comme aurait écrit Diderot, qui semble écouter avec complaisance , tandis qu'elle songe intérieurement à autre chose! . On peut dire, il est vrai, que l'instrument photographique nous rapporte bien des menus détails qu'on ne lui demandait point ; que l'œil de cet instrument aperçoit avec une perspicacité inexorable les plus petites déchirures du papier, les moindres altérations de la teinte, et les maculatures du temps, et les taches d'eau, et les taches d'encre; mais il n'en résulte pas moins un effet d'ensemble qui triomphe de ces petits accidents. Il y a plus : l'excès même de cette fidélité a un avantage qui consiste à rassurer complètement le spectateur sur l'exactitude irréprochable du principal.
Nous n'avons sous les yeux qu'une vingtaine d'épreuves tirées de la grande collection photographique de M. Braun. Déjà pourtant nous pouvons deviner quels inappréciables trésors auront été accumulés par cet ami des arts , lorsqu'il aura livré au public les quatre mille dessins de maîtres dont se composera sa collection, unique au monde (1). Dans le petit nombre
(1) Cette coUection est mainlenant faite et parfaite.
d'échantillons qui sont entre nos mains , figurent des artistes de tous les pays, des morceaux de tous les genres, de tous les styles, et même de toutes les manières. Nous y avons longtemps regardé une longue frise tirée du musée de Bâle , et qui représente une danse de paysans d'après une fresque peinte par Holbein à l'hôtel de Ville , ou sur une maison voisine de la Poissonnerie. Ce sont les mêmes matrones aux formes épaisses et courtes, dont il ornait les livres imprimés par Froben, Valentin Curio, Cratander, Adam Pétri, et notamment l'édition latine de Galien.
Rien de plus curieux que ce cancan germanique du seizième siècle. Dans la nature il serait ignoble, tant les figures sont pesantes, ramassées, laides, courtaudes et rustaudes; mais l'art a ce privilège qu'il se fait pardonner, même l'impardonnable. Ainsi, la danse rustique de Holbein, telle que nous la voyons bondir sur le papier, intéresse le regard par le mouvement extraordinaire des figures , par les incroyables saltations auxquelles se livrent les meneurs de la bande, par l'entrain des maritomes avinées qui montrent leurs poitrines en encorbellement et leurs mollets énormes.
Que si maintenant vous tournez la feuille, vous êtes en présence d'un Michel- Ange! Vous passez de la bouffonnerie rustique à une élégance olympienne ; vous êtes transporté dans un monde très-élevé au-dessus de la terre, dans un monde habité par des figures d'une vérité naturelle , mais surnaturelle, d'une beauté humaine, mais surhumaine. Vous montez aux régions de l'idéal, qui ne sont pas celles de l'imaginaire, comme tant de gens affectent de le croire , mais qui sont au contraire le domaine de la vie à sa plus haute puissance , de la vie qui s'est purifiée de ses vulgarités et de ses souillures, pour animer des corps plus sains, plus robustes , plus beaux et plus fiers.
Quelle leçon pour un artiste! Quel objet d'étonnement et
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d'admiration pour un simple dilettante, que. ces dessins de Michel- Ange ! Tantôt ce sont des vierges hautaines qui n'inspirent pas la prière, mais plutôt une sorte de respectueuse terreur ; tantôt ce sont des griffonnements prodigieux pour des compositions qui ont traversé Tesprit du peintre ; par exemple , un Christ ressuscité qui se dégage violemment des langes du tombeau ; tantôt ce sont des statues futures , que le sculpteur dessine et modèle sur le papier en leur donnant une désinvolture superbe, des proportions légèrement allongées, des reliefs ressentis, une force élégante. Par une frappante nouveauté, ces figures de héros que le peintre-sculpteur étudie d'avance sur les quatre faces, et autour desquelles tourne déjà sa pensée, elles ont la beauté des dieux mais non pas leur sérénité ; elles sont l'image coq)orelle d'une âme supérieure et triste : elles sont à la fois émues et divines.
Ah! c'est un magnifique présent que nous fait la photographie en multipliant les épreuves de pareils dessins ! Et comme si ce n'était pas assez qu'une feuille de papier contint un chefd'œuvre, il faut encore que l'exécution pratique, la touche attentive et précieuse du maître, viennent s'ajouter au sublime du geste, du mouvement et du contour. Il est, dans la collection qui nous occupe , trois dessins de Michel- Ange qui sont des merveilles de gravure, antérieures de quinze ou vingt ans à Marc- Antoine. Celui-ci , nous l'avons toujours admiré , et nous admirerons encore sa manière mâle et concise de couper le cuivre, sa taille expressive et résolue ; mais à côté de Michel- Ange burinant sa figure avec une plume de roseau, Marc- Antoine a l'air d'un commençant timide ; il n'est plus qu'un enfant. Tout ce que la gravure inventera plus tard, ces tailles variées, souples, ondoyantes, enveloppantes^ qui par leur marche , leurs virements brusques , leurs atténuations et leurs renflements, accusent la présence des os et des tendons, l'élasticité des muscles et leurs attaches, tous ces travaux de burin
'qui sè contrarient d'abord pour se marier ensuîte, tous ces moyens îngénieiix à' expression qui tm jour illustreront les Gol- -tzîns , les Bolswert , les Edelinck : tout cela se trouve écrit d'une main magistlrale sur le dessin de Michel- Ange, et y •forme une merveille qui est par dessus le marché.
Il faut en convenir, quand on a contemplé de tels morceaux, il est difficile de s'arrêter longtemps à quelques-uns des autres de la collection Braun, et l'on se demande si le très-habile photographe n'eût pas mieux fait de s'en tenir aux grands maîtres, et de ne pas descendre au-dessous de l'excellent. Les sanguines du cavalier Josépin, les crayons d'un Lanfranc, les lavis d'un Luca Gîordano ou d'un Solimène, paraissent bieii faibles et bien entachés de banalité parmi les Léonard, les Corrége, les Titien, les Michel- Ange, les Raphaël. Les peintres, même renommés, ne sont pas tous dignes d'éveiller la sensibilité dii coUodion, et d'être envoyées aux imprimeries de la lumière.
Passe encore pour ceux qui , ne relevant que d'eux-mêmes, oiit une originalité quelconque et se sont fait une place à part, si petite qu'elle soit. J'aime mieux un Watteau, un La Belle, tm Fragonard , que ces décadents italiens , comme disent mes confrères, qui ont remplacé l'éloquence du dessin par les phrases du crayon, et changé en ronflants paraphes la sérieuse écriture du génie.
' J'ajoute que certaines attributions, mises au bas de ces photographies, sont douteuses ou décidément erronées. Par exemple, auprès d'une Élévation de croix^ de Ëubens, dessinée d'une verve incomparable par un maître qui la modifie à mesure qu'il l'invente, et qui, çà et là, macule son papier de Repentirs, on rencontre des dessins évidemment faits pour la gravure, par Lucas Vostermann ou Paul Pontîus, ou l'un des Bôïswert. La Nuit^ de Michel-Ange, est aussi un dessin mal attribué, et doit être regardé comme un ouvrage de quelque
-élève de ce grand homme , de Daniel de Volterre , peut-être , copiant la statue de Florence dessinée par Michel-Ange.
Mais, pour être juste, nous devons dire que là grande majorité des dessins choisis a été jusqu'à présent d'un bon choix. André del Sarte figure dans la collection sous diverses formes* On a de lui des études au crayon rouge, et des tableaux entiers , lavés et rehaussés de blanc ; entre autres, la fameuse grisaille de l'Annunziata, cette Naissance de la Vierge, oîi il a peint sa femme , la cruelle Lucrezia del Fede , parmi les visiteuses de l'accouchée. A côté d'André del Sarte se trouve Lorenzo di Credi, en compagnie de Léonard de Vinci, dont il fut l'ami, le condisciple et le second. Vient ensuite mie tête de vieillard, que l'on peut dire peinte au crayon par Titien, et qui est une rareté. On y a joint quelques paysages de sa main, librement dessinés à la plume, et dont la seule imitation a suffi pour rendre illustre le nom de Campagnola.
Primatice, dont l'imagination heureuse et inépuisable inventa des formes et des sveltesses inconnues à la nature , créa des jardins enchantés, évoqua les nymphes de Fontainebleau, et changea les fables antiques en romans modernes, Primatice est représenté ici par des dessins curieux, jetés avec un savoir étonnant, pleins de nobles raccourcis et de tournures imprévues, et qui se laissent voir après ceux de Jules Romain, comme Jules Romain se laisse regarder après Raphaël.
Raphaël! on connaît ses dessins, ceux de Venise, ceux de •Florence, de Londres, de Vienne. Nous même nous eûmes l'idée autrefois de faire graver en fac-similé les dessins de Raphaël que possède le Louvre, et l'on nous félicita de ce service rendu aux arts. Mais quelle supériorité dans les photographies de M. BraunI Et combien il est difficile de traduire un grand maître sans le trahir au moins sur quelques points! On a pu juger admirables les fac-sîmile de Buta vaut et d'Aï-
phonse Leroy, et pourtant ils sont, il faut le dire, bien dépassés par la photographie de M. Braun.
Rien de plus beau, de plus ravissant, que les dessins de Raphaël pour ses fresques de la Famésine et pour ses vierges. C'est la monnaie de son génie, mais c'est une monnaie d'or. Il serait même malaisé de dire lequel est le plus précieux de l'esquisse dessinée ou du tableau peint, de la composition rêvée ou du projet accompli. Voici que, sous un léger crayon, apparaît une vierge, que le peintre n'a fait qu'entrevoir en songe , et dont la divinité ne s'est pas encore débrouillée. Peutêtre y a-t-il encore plus de charme dans l'ébauche , que notre esprit doit achever, que dans la peinture finie dont la perfection même nous accable. Soit que la plume effleure leur image, une plume tombée des ailes d'un ange , soit que la pointe d'argent les enveloppe d'un pâle contour, soit enfin que la pierre
noire ou la sanguine les modèle vivantes et palpitantes , les figures de Raphaël commencent par le vrai, pour s'élever à la beauté. D'autres hésitent par insuffisance ou par caprice , et souvent ils gâtent ce qu'ils corrigent; chez Raphaël, chaque nouveau trait est dicté par un sentiment exquis des plus hautes convenances : chaque repentir est un perfectionnement, et les fautes qu'il a lui-même aperçues dans sa première inspiration nous en apprennent sur l'art plus encore que ses chefsd'œuvre.
L'école de Hollande est représentée aussi dans la collection de M. Braun, par des paysages de Van de Velde, des animaux de Paul Potter, des portraits de Rembrandt, et plusieurs croquis de ce grand maître oh l'on voit des lions rugissants, des lions couchés, et un homme dévoré par un lion; l'école française, par Poussin, Lesueur, Géricault, Prudhon ; l'école espagnole, par quelques dessins de Murillo, rapidement griffonnés et rehaussés d'une éclaboussure de couleur. Mais , de toutes les écoles étrangères à l'Italie, c'est l'école allemande qui a
fourni le plus de modèles à rétablissement photographique do Dornach.
Albert Durer, Holbein , Cranach y remplissent à eux seuls deux gros portefeuilles, et Ton peut se donner avec eux un plaisir nouveau en changeant de point de vue et d'admiration. C'est surtout en dessins de Holbein que ces portefeuilles sont riches. On y remarque le célèbre croquis représentant toute la famille de Thomas Morus, avec les noms de chaque personnage écrits par le peintre; puis des portraits attachants dans leur naïve intimité et leur individualité profonde ; puis la famille de Holbein lui-même, d'après une peinture que nous avons vue au musée de Bâle, et qui est d'une tristesse poignante ; enfin une figure de Christ mort^ étendu sous la pierre d'un sépulcre étroit , et qui ferait pâlir celle de Philippe de Champaigne, car elle est bien autrement accentuée et sentie, bien autrement tragique.
Oui, voilà un noble usage de la photographie et le meilleur qu'on en puisse faire , parce qu'on est sûr qu'ainsi employée, elle ne se trompe jamais. Plutôt que d'affliger nos regards en nous ofirant le spectacle de tant de laideurs officielles, de tant de physionomies triviales, saisies par l'objectif en flagrant délit d'insignifiance ou de difformité, que la photographie nous fasse connaître les chefs-d'œuvre de l'art ; qu'elle les répande sans les vulgariser : ^lle aura été alors une des plus belles découvertes de ce siècle. Surtout qu'elle s'attache à reproduire les dessins des maîtres , non-seulement parce que chacun de leurs dessins est une pièce unique , mais parce qu'ils renferment la quintessence de leur âme. « Un dessin de maître, dit Paul de Saint- Victor, c'est le génie à l'état de pur esprit, créant d'un trait comme Dieu d'un mot, et se mouvant en plein idéal. 2>
Pour quiconque est digne d'aimer les arts , c'est en effet une friandise morale qu'une collection de beaux dessins. On y sur-
prend la pensée à l'état embryonnaire, pour ainsi dire; 'on la voit hésiter, se corriger, se développer, s'affirmer, grandir : on est dans la' confidence des maîtres ; on lient les autographes de leor génie. Ceux-là auront donc bien mérité de tout le monde, qui, ramenant à son véritable usage une invention que l'on a détournée de son objet, auront mis au jour tant de trésors, et les auront livrés pour un prix modique à des milliers d'amateurs, répandus sur toute la surface du globe.
Échappées des prisons où. elles étaient closes depuis des siècles , ces feuilles volantes iront porter la gloire des artistes supérieurs dans les pays les plus éloignés, mieux encore que ne le faisaient les estampes de Butavand, de Panl Chenay, d'Alphonse Leroy, de Vacquez, de Lefman et des autres, car ici les planches sont gravées par un graveur infaillible, qui est la lumière. Chose admirable ! l'astre qui avait éclairé en secret les œuvres du génie, les popularise aujourd'hui, en les traversant de ses regards. Le démocratique rayonnement de la beauté nous vient du soleil I
A H. NEFFTZBR, RÉDACTEUR EN CHEF DU Temps.
26 septembre 1869.
Mon cher ami ,
J'avaîs promis de vous écrire un compte rendu de TExposiiion internationale de Munich; mais quand je me suis aperçu que cette exposition se composait de tout ce que nous avons vu et revu, cette année même, au salon des Champs-Elysées et, en 1867, au Champ de Mars, j'ai reculé devant la nécessité d'une redite fastidieuse, et j'ai pensé qu'il valait mieux mettre l'occasion à profit pour vous entretenir un peu de l'école allemande et du malaise qui la travaille aujourd'hui. Aussi bien, en arrivant à Munich, j'étais curieux surtout de bien savoir où en était cette école, et quels avaient été les fruits de la révolution mémorable opérée, il y a environ soixante ans, par deux artistes supérieurs, Cornélius et Ôverbeck. J'avais hâte, pour mon compte et pour vous, de voir les fresques de l'église Saint-Louis, à Munich, et celles de la Glyptothèque , qui sont , les unes et les autres , les ouvrages led plus respectables de Cornélius , et dont nous avions tant de fois entendu parler.
Le Jtyement dernier^ qui décore le msdtre-autel de l'église Saint-Louis, est une immense composition, dont toutes les parties viennent à l'œil en même temps avec une égale force ; de telle sorte qu'au premier abord et à distance, ou a quelque
peine à s'y reconnaître. Aucun parti d'ombre ne subordonne tel groupe de figures au profit de tel autre. Tout est principal ; tout est en relief. Chaque forme est voulue avec intensité, montrée avec ostentation , venue et revenue avec énergie. Remontant à une époque où le clair obscur n'était pas encore inventé, dédaignant les ressources que les coloristes ont tirées du contraste, méprisant l'effet, parce qu'il lui paraît être un expédient des artistes de décadence, Cornélius ne veut rien sacrifier, rien effacer dans l'ombre. Quand il a exprimé sa pensée par le dessin, il est satisfait, et s'il trempe son pinceau dans un ton de brique rose ou de jaune clair ou d'un bleu rompu par l'orangé et presque évanoui, c'est uniquement pour que la couleur fasse mieux percevoir la forme, et qu'elle empêche de trop confondre ce que d'autres auraient distingué par la distribution des ombres et des lumières.
Vous vous souvenez que, devant l'aréopage d'Athènes, il était interdit de s'abandonner à des mouvements oratoires. Ces juges austères regardaient l'éloquence, qui est le coloris de la parole, comme une séduction dangereuse. Ils ne permettaient pas à l'orateur d'employer d'autres armes que le langage de la simple raison, c'est-à-dire le dessin pur de la pensée. Eh bien ! Cornélius était entré dans l'art avec les idées d'un magistrat de l'Aréopage ; mais ce qui pouvait être, dans le tribunal antique, une sévérité légitime, était, chez le peintre, un parti pris féroce. Exprimer l'idée était tout pour lui ; parler à l'intelligence du spectateur, cela lui suffisait amplement. Il ne consentait pas à jeter quelque chose en pâture à ces cerbères de l'âme humaine, qui sont les yeux. On aurait pu dire à Cornélius à peu près ce que disait Grétry à Méhul, en lui parlant d'un de ses opéras : <r Ta musique est savante et profonde , mon ami , mais tu n'a pas assez travaillé pour le portier. 3) Et il montrait du doigt son oreille.
Oui, la peinture de Cornélius a quelque chose de farouche,
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et la foi du peintre dans son système est celle d'un fanatique.
Mais il y a une incontestable grandeur dans ce parti pris , qui vous étonne d'abord et vous blesse. L'invention des groupes , le sentiment des figures et leur mouvement, l'expression des têtes, la dureté d'un dessin écrit avec la dernière vigueur, tout cela frappe à coups redoublés sur l'esprit ; et cette grande machine, sans sacrifice , sans ombre , vous reste dans la mémoire comme un spectacle compliqué , serré , plein , fatigant même par sa plénitude, mais imposant par la hauteur de la pensée , par la fierté du contour, par les formes qui s'y mêlent, s'y heurtent, s'y enlacent, et se partagent l'attention en se combattant. Une chaîne de figures montantes et de figures précipitées joint la terre au ciel, et conduit le regard, de la tombe ouverte des ressuscites , à la gloire du Dieu qui les juge.
Ici, des moines tremblants attendent leur sort et le devinent. Là, des fenunes éperdues s'abandonnent à la fatalité de la sentence qui les foudroyé. Il me souvient d'une figure de jeune fille qu'un démon veut entraîner dans l'abîme, et qui, les bras suspendus au cou d'un ange , va être sauvée par un sentiment qui ressemble à l'amour. Cependant, au milieu de l'espace, tandis que l'archange exécuteur, à l'œil hagard et fixe , agite l'épée flamboyante, des êtres humains se révoltent contre le souverain justicier; et marchandant leur âme, disputant leur corps, remplissent l'air de leurs formes tourmentées , saillantes et violentes.
Il va sans dire que le nu et la draperie font tous les frais de cette vaste peinture. Les nus sont savants , mais inutilement accentués dans tous les détails de leur musculature. Quant aux draperies , elles sont en vérité trop convenues , trop poncivés; elles offrent partout la même multiplicité de plis, et une certaine uniformité dans la manière dont l'artiste les jette, les soulève ou les casse. Enfin, à l'abondance des contours et des muscles, qui tous sont voyants, se joint l'abondance des
plîs, qui tous sont détaillés, et il en résulte -une <x>nfu8Îoii malheureuse ; mais, encore une fois , quand on entre dans l'esprit du peintre, quand on accepte pour un moment des intentions qui sont le rebours des nôtres , on se sent en présence d'un homme ; on est en commerce avec un artiste fortement trempé, dont Tambition est haute, la volonté intense, la foi intraitable, le savoir ferme et sûr.
A la Glyptothèque , les fresques de Cornélius, dans les-*^ quelles il a été aidé par ses élèves, Schlotthauer et Zimmermann, ne sont pas moins surprenantes, et il faut convenir que ce n'est pas là une surprise agréable. Celles de la salle Troyenne nous ont le plus vivement impressionné. Leurs âpres et sauvages colorations ressemblent à la musique saccadée d'une armée de barbares. Toutefois, cette sauvagerie mêiiie de la couleur et l'accent d'un dessin dur vous transportent dans ]es temps homériques, à plus de trois mille ans de distance, à mille lieues des Romulus élégants et des Brutus damerets. Le corps de Patrocle, que Ménélas emporte sur ses épaules et autour duquel se battent, acharnés, Hector et le fils de Télamon; la colère d'Achille, qui, du haut des murs, menace les Troyens, et qu'accompagne Minerve, armée de la foudre ; puis, la conquête d'Ilion, Priam égorgé, Hécube évanouie, Andromaque dans les bras de Polixène, qui veut l'arracher à la servitude, Hélène qui s'appuie contre une colonne, Cassandre échevelée , Astyanax précipité du haut des murs , et Anchise emporté par son fils à travers les flammes : ce sont là des images et des figures qu'il me sera impossible d'oublier, parce qu'elles sont conçues par un être puissant, imbu des idées héroïques, et aussi parce qu'elles sont expressives, quelquefois jusqu'à la grimace, et qu'étant peintes, pour ainsi parler, à l'eau-forte, elles ont une acidité qui pénètre dans la mémoire pour n'en plus sortir.
Il y a encore, dans la salle des Dieux, beaucoup de choses
trouvées, et qui, rendues pax un graveur sobre, à la Marc- Antoine, seraient dignes d'attention et d'admiration, entre autres la figure de Pluton qui , passant son bras sur l'épaule de Proserpine, penchée vers Eurydice, tient dans sa noire main la main fine de là Junoïi infernale. Oui, un burin aux allures simples et fermes, une gravure vive, mais sommaire, donneraient de ces fortes peintures une plus forte idée que les peintures elles-mêmes, et feraient parmi nous un grand bien à la renommée de Cornélius. On le prendrait alors pour un Luca Signorelli allemand, ou pour un Michel-Ange devenu tudesque, et refait par un Sadeler ou un Goltzius. • Après avoir visité la Glyptothèque, oîi nous avons passé une heure devant les marbres vénérables d'Égine et une autre heure devant le célèbre Faune et la statue du Niobide Ilioneus, — qui est belle à faire pleurer, — nous sommes allé voir, au palais de la Résidence, les fresques de Schnorr, qui représentent, sur les murs des plus grandes salles, les trois périodes germaniques du moyen âge : le cycle de Charlemagne, le cycle de Barberousse, et celui de Rodolphe de Hapsbourg, fondateur de la maison d'Autriche, au treizième siècle , qui est l'époque où finit, pour les Allemands, le moyen âge. Ce n'est pas ici le lieu de décrire ces peintures colossales , où s'est dépensée une verve heureuse et abondante , et qui sont sorties d'une imagination pittoresque. Un volume suffirait à peine à la description et à la critique de ces ouvrages. On y voit l'histoire d'un temps obscur se dérouler en figures innombrables , s'éclairer de couleurs limpides et présenter les ordonnances les plus variées : tantôt des cérémonies imposantes où l'architecture jotie un rôle, tantôt des batailles de cavaliers ou des prises de villes, tantôt des scènes dont la signification n'est bien comprise que par des AUem ands ; le tout est surmonté de belles frises triomphales , sur fond d'or. Sans doute les fresques de Schnorr laissent à désirer plus d'unité dans le coloris, plus d'égalité
dans Texécution, qui est quelquefois serrée et forte , quelquefois délayée ; mais l'impression générale n'en est pas moins celle de la grandeur. Ici encore, l'artiste vous parle un langage élevé ; il vous montre des spectacles mémorables ; et d'un pinceau que l'esprit n'a pas cessé de conduire, il vous raconte des faits dignes de la muse.
Partout, dans cette ville de Munich, improvisée par un prince vraiment artiste, le roi Louis, et venue en serre chaude, partout, du moins, l'architecture, la statuaire, les décorations murales se rattachent aux traditions les plus hautes, et rappellent les chefs-d'œuvre d'un autre pays et d'un autre temps. Les Propylées , la Glyptothèque , la basilique de Saint-Boniface, les obélisques, les fontaines, les arcs de triomphe, le colosse de la Bavaria et les colonnades qui l'entourent, les imitations franches du palais Pitti et de la Loge d'Orgagna ; tout vous reporte aux belles inventions de l'art grec, de l'art byzantin et de la Renaissance ; tout vous invite à penser aux grands maîtres. Et une chose remarquable, c'est que l'ennui que pourrait engendrer l'imitation, là où. tant de monuments sont des copies, est compensé par la variété des réminiscences qu'elle procure, et, pour mon compte, j'aime encore mieux
trouver reproduits et réunis, dans une même cité, les édifices les plus célèbres des pays lointains, que d'avoir à subir un style indigène qui serait barbare, et qui est déjà barbare, en effet, dans les palais de carton peint qu'on vient de bâtir à droite et à gauche du Maximilian-Strasse.
A mon sens, la plus belle chose à voir dans Munich, c'est l'église de Tous-les-Saints, construite par un architecte savant et rafl&né, Léo de Klenze , et décorée par Henri Hess, — le même qui a orné de fresques la basilique de Saint-Boniface. — L'architecture de cette petite église est absolument byzantine ; la nef est couverte par deux coupoles basses , sans ouverture, que sépare un arc .plein cintre dont l'intrados pré-
sente une bande large et lisse. L'église se termine par une abside en cul-de-four. Les deux coupoles sont flanquées de tribunes dont les arcs se dessinent parallèlement à la nef, et qui reçoivent le jour par des fenêtres cintrées. Une tribune semblable surmonte la grande porte et renferme l'orgue. L'église est sombre, revêtue , en bas , des plus beaux stucs, et comme étamée d'or dans la partie supérieure. Son resplendissement dans l'obscurité nous a remis en mémoire Saint-Marc de Venise- Sur les fonds d'or des arcs, des coupoles, des berceaux et des surfaces verticales qui sont percées de fenêtres, ont été peints par Henri Hess les sujets les plus connus de l'Ancien et du Nouveau Testament, les uns en correspondance avec les autres ; par exemple, le Sacrifice d'Abraham en regard du Crucifiement. La niche du chœur est remplie par des figures d'une proportion traditionnelle et d'un caractère purement byzantin. Les personnages deviennent beaucoup plus petits dans les coupoles et sur les bandes des arcs doubleaux; mais ces différences n'ont rien de choquant : elles sont voulues, convenables et archaïques. Il est impossible de mieux comprendre et de mieux conduire la décoration d'une église. Égsr lement éloigné de la rudesse de Cornélius et de la délicatesse un peu chétive d'Overbeck, Henri Hess a conçu et exécuté son immense travail dans un style excellent, qui peu à peu s'écarte, il est vrai, du byzantin pur, pour devenir giottesque et florentin, mais qui toujours reste profondément religieux; grave, même dans le naïf, austère, même dans la grâce, et imposant par une douce et tranquille majesté. La couleur est charmante ; elle est tempérée dans son éclat , elle est intense avec harmonie.
En somme , il y a dans ce grand ouvrage une force d'invention qui est propre à l'Allemagne , et une mesure qui semble appartenir au goût fi'ançais. Aussi , pourrait-on vous don-
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ner une idée assez juste des peintures de Hess par l'assimilation de son rare talent avec celui de quelques-uns des nôtres. Il y a telle Adoration des Bergers, par exemple , qui rappelle le naturalisme ingénu et fort de Schnetz, telle composition du Nolime tangere ou du Sinite parvulos ^ qui, sous le rapport du sentiment, rappelle Hippolyte Flandrin, et parfois Lehmann.
Nous en étions là de nos promenades dans Munich, lorsque nous sommes retournés à l'Exposition internationale. Il faut avoir le courage de le dire : l'Allemagne n'y brille guère. Kaulbach, cependant, y soutient encore l'honneur de l'École et y représente les traditions de la peinture monumentale. Son carton de la Bataille de Salamine est conçu avec grandeur. La distribution des lumières et des groupes y est savante et d'un homme exercé. Des épisodes intéressants, surtout celui d'une troupe déjeunes filles qui se sauvent à la nage et vont s'accrocher aux débris d'un navire désemparé, attachent le regard. La confusion inévitable, et même convenable dans un pareil sujet, se trouve ici adroitement rachetée par de grands plans , bien distincts : sur le devant, le vaisseau où commande Thémistocle ; au second plan , celui qui porte les officiers du roi de Perse aux prises avec les soldats d'Eurybiade. Il y a là — si j'ai bien vu et bien compris — deux actions , deux héros, et l'esprit, incertain, cherche l'unité de ce grand drame, sans la bien saisir. Au fond, sur la gauche, dans un lointain estompé, s'agite un combat qui ressemble à une déroute, mais la victoire serait encore indécise pour le spectateur, s'il ne voyait, sur la droite, apparaître, au haut des airs, les dieux protecteurs d'Athènes. Légères comme des fantômes, calmes et sereines conmie des divinités de l'Olympe, ces trois belles figures, vêtues de lumière , planent sur la bataille et en décident. Dans sa monochromie , cette vaste composition est bien entendue; le dessin en est fort remarquable. Comme
pour répondre au reproche de préférer le convenu au naturel, Kaulbacli a cherché à mettre ici de la variété dans ses modèles , de rindividualité dans ses expressions , et il a ainsi mitigé le défaut inhérent à tout ce qui est fait de pratique et su par cœur.
En somme, c'est encore M. de Kaulbach qui est à la tête de l'école allemande ; et, si on le compare aux autres professeurs, il a, au moins relativement, la valeur et la force d'un maître. Ses rivaux et ses collègues sont en général de tristes peintres. Ceux-ci recommencent les figures qui nous ont jadis tant de fois ennuyés dans les tableaux de Blondel, avec des casques de pompiers et des ciels en papier ; ceux-là ne s'élèvent pas au-dessus de ce qu'étaient, chez nous, les Deveria et les Johannot. Le dessin et l'invention étant leurs qualités dominantes, ils font presque tous de bonnes grisailles, et je ne connais rien de plus intéressant, par le caractère des physionomies et l'excellence du rendu, que les compositions peintes en clair-obscur par M. le baron Ramberg, pour l'illustration à'Hermann et Dorothée. Celles de M. Charles Piloty, sur des sujets tirés de Shakespeare, Roméo et Juliette^ Ophelia^ ont aussi de la distinction, de la saveur et du ressort. Il faut enfin mentionner M. Feuerbach, qui a mis en scène le Banquet de Platon , comme aurait pu le faire un excellent élève de Couture, dans une grande toile peinte à l'huile et à la gouache, en mémoire de Véronèse.
Mais, encore une fois, je n'ai pas la prétention de vous écrire un compte rendu de l'Exposition de Munich ; je -tiens seulement à vous dire que le Paradis perdu de Cabanel , le Pramàhée de M. Bin , la Divine Tragédie de Chenavard, sont à peu près les seuls morceaux de style qui soient venus de France, car le Hallali de Courbet n'est pas de la grande peinture ; ce n'est que de la belle peinture grande. J'ignore si le tableau de Chenavard a été recommandé au prône, et si,
dans la capitale de la très-catholique Bavière, le peintre-philosophe n'a pas eu à souffrir de quelque influence occulte et cléricale; toujours est-il que son tableau, sous prétexte qu'il était arrivé un peu tard à Munich, avait été exposé, ou pour mieux dire caché, dans un couloir où Ton ne pouvait pas même en soupçonner l'existence. Après une première visite, croyant qu'on n'avait pas exposé la toile de Chenavard, j'ai adressé une plainte à la Direction , et je dois dire que, dès le lendemain, la Divine Tragédie a été placée dans le salon d'honneur, en pleine lumière. Cette œuvre forte et vraiment grande, cette ordonnance magistrale, nombreuse et imposante, spectacle d'idées , où. un dessin fier, un modelé savant et ressenti font palpiter les symboles , les rendent sensibles et clairs, on la voit maintenant, en son jour, et l'on s'étonne qu'une pareille œuvre ait été mise, un mois durant, sous le boisseau. Ceux qui l'avaient cachée en seront pour leur courte honte, et quoi qu'en aient pu dire tel critique éminent, mais fâché, ou tel écrivain qui n'est pas dans le secret du grand art, elle triomphera de la mauvaise humeur des uns et de l'incompétence des autres.
J'ai regret à le dire : la politesse est décidément une qualité française. L'Exposition prétendue internationale de Munich a été, pour ces messieurs , une affaire purement locale. Malgré la supériorité de nos peintres , et bien qu'elle soit reconnue par tout le monde, le jury de Munich, composé uniquement d'artistes bavarois, s'est adjugé charitablement vingthuit .médailles sur quarante-huit, et en a gracieusement accordé sept à la France, qui avait fourni, en nombre , le quart des envois, et, eh qualité, les meilleurs ouvrages. Après tout, de telles inconvenances ne sont à déplorer que pour ceux qui les ont commises. Les récompenses se donnent aux écoliers ; un véritable artiste doit être au-dessus de ces misères.
Au sortir de TExposition , notre bonne fortune nous a fait rencontrer, dans la première salle de la Pinacothèque , un de nos illustres peintres, M. Auguste Couder, dont la conversation a été pour nous un long charme, d'autant que c'était Chenavard qui lui donnait la réplique. Avec sa vivacité et son esprit ordinaires, M. Couder nous a raconté des anecdotes piquantes du temps où il était élève de David, et camarade de Gros, de Girodet, de Prudhon. Finalement, il nous a parlé d'une visite qu'il avait rendue, la veille, avec M™* Couder, au peintre Kaulbach, dans son atelier. On pilerait dans un mortier tous les paysagistes et les genrtstes du jury de Munich , que l'on n'en tirerait pas la causerie étincelante dont nous avons joui, ce jour-là, sur le sofa de la Pinacothèque, à deux pas des Albert Durer et des Holbein, pour un moment oubliés. Voyez, mon cher ami, quelles bonnes gens nous faisons, nous autres Français ! Nous allons au loin nous informer de ce que produit l'art étranger; nos mains sont pleines d'éloges, pour les Allemands surtout, et nous les ouvrons toutes grandes. Si nous ne reconnaissons pas de prophètes dans notre pays, en revanche, nous avons hâte d'en proclamer dans le pays des autres. Eh bien 1 croiriez-vous que l'on a demandé à M. Couder s'il était peintre , et que cette injure lui a été adressée par M. de Kaulbach lui-même! Ainsi, voilà des artistes pour lesquels nous avons l'extrême bonté de battre le tambour, qui ignorent ou font semblant d'ignorer l'auteur des plus belles peintures du musée de Versailles, de ces admirables tableaux de la Révolution, les États généraux^ la Fédération^ la Signature du serment, au Jeu-de-Paume , sans parler de la Bataille de Lawfeldt et de la Prise de Lérida^ tous morceaux de maître I
A cette question saugrenue, M. Couder, en homme d'esprit , s'est contenté de répondre par une inclination et un sourire. Il n'en a pas moins complimenté M. de Kaulbach sur ses
ouvrages, et il l'appelait, en le quittant, le premier peintre de r Allemagne. — « Le premier? a dit modestement l'artiste prussien, dites le second. — Mais si vous n'êtes que le second, vous connaissez donc quelqu'un qui est le premier? — Je ne connais personne, y> a répondu M. de Kaulbach avec douceur. Cela rappelle le mot de Méhul à un confrère jeune, qui lui disait qu'il était le premier musicien de son temps : « Le premier, c'est beaucoup dire... — Mais qui donc, selon vous, serait le premier?... — Ce serait... Chérubini... s'il avait fait Joseph, d
L'atelier de Kaulbach est situé dans les bâtiments de l'Académie, au fond d'une cour solitaire où l'herbe pousse entre les pavés. Cet atelier est immense : il s'élève du rez-de-chaussée à la hauteur d'un quatrième étage, et les colosses de Monte-Cavallo y tiennent à l'aise. De neuf à dix heures, Kaulbach ouvre sa porte au public, sans demander leurs noms aux visiteurs. Nous y sommes entrés un matin , avec Chenavard, et nous y avons trouvé l'artiste vaquant à ses crayons. Kaulbach a aujourd'hui (en 1869) soixante-cinq ans. Sa figure est fine et son œil vif. Il porte une petite casquette de soie noire et des lunettes. Ne sachant pas, nous l'allemand, lui le français, nous ne pouvions nous entendre qu'en italien; mais, bien qu'il ait vécu assez longtemps en Italie, Kaulbach a perdu l'usage de cette langue, et il nous a répondu en allemand, de manière à nous faire comprendre qu'il ne nous comprenait point.
Nous avons donc parcouru en silence ce vaste atelier, tout plein de toiles commencées , tout encombré de chevalets. La lumière , qui entrait par un vitrage élevé, tombait sur un carton de sept à huit mètres , représentant V Inquisition en Espagne. La scène se passe au seizième siècle , du temps de Philippe IL Le grand inquisiteur, un vieillard édenté et aveugle, est conduit sur le perron du Saint-Ofiice, et on lui fait toucher, du bout de son bâton, des gentilshommes, des femmes et des enfants qui vont être livrés aux flammes. Il marche à
tâtons sur les victimes. A quelque distance, on voit des bûchers qui s'allument, des bourreaux qui besognent, ou qui se préparent à besogner. Après avoir cherché sa composition au fusain sur la muraille, Kaulbach Tavait reportée sur la toile, et il était occupé, quand il nous Ta montrée, à en préciser les figures, à en rechercher les contours , à en particulariser les physionomies.
Dessinateur savant et souple, rompu dès longtemps à la connaissance de la forme humaine, Kaulbach se sert fort peu du modèle vivant ; mais il emploie le mannequin pour ses draperies. De là un poncif inévitable que Tartiste corrige de son mieux en donnant, d'idée, un caractère individuel à ses principaux personnages ; et comme il n'est pas facile de remplir d'aussi grandes machines, le peintre a par-devers lui quantité de choses , emmagasinées dans ses portefeuilles ou dans sa mémoire, qu'il place adroitement pour boucher les trous; de façon que tel épisode de son drame pourrait en être enlevé sans que l'expression de la pensée en soufirît, ce qui n'a jamais lieu avec les grands maîtres. Prenons pour exemple la Dispute du Saint' Sacrement ou Y École d^ Athènes. Ce sont des ensembles si bien construits, si bien noués, qu'il serait impossible d'y rien ajouter ou d'en retrancher rien. Pourquoi? parce que tous les groupes, toutes les figures ont été engendrés par la conception même du sujet donné. Aucun morceau qui fasse remplissage, ou du moins qui en ait l'air. La pensée et ses développements forment une ordonnance tout d'ime pièce , et par cela même indestructible. Toutes les pierres de l'édifice font un monolithe. Au contraire, dans les vastes cadres de Kaulbach, on s'arrête à des épisodes qui sont en eux-mêmes intéressants, mais qui jouent un rôle seulement optique, et qui, ne sortant pas des entrailles du sujet, peuvent en être détachées sans dommage.
La Bataille de Salamine^ exposée à l'état de carton dans
le Palais de verre, est peinte en couleurs ; mais Kaulbach n'a pas voulu nous la montrer ainsi. C'est en effet dans la grisaille qu'il triomphe, et il le sait bien. Aussi n'expose-t-il aucune peinture. Dépourvu du sens de la couleur, il gâte infailliblement ce qu'il a dessiné en le voulant peindre. Il y paraît bien, à la nouvelle Pinacothèque , dans son grand tableau de la Destruction de Jérusalem , dont le dessin .tour à tour fin, délicat, énergique, mais partout sec, voulu et résolu, perd ses qualités virtuelles sous le coloris faux qui le recouvre, sous l'exécution fade qui l'arrondit. Je ne parle pas des colossales fresques peintes par Kaulbach sur le mur extérieur de la nouvelle Pinacothèque : elles sont d'un ridicule colossal, et le temps, qui lés efface, paraît l'avoir compris.
Dans un coin de l'atelier figurait un carton représentant la persécution des chrétiens sous Néron. Vêtu d'une robe longue, comme l'Apollon musagète, le césar histrion chante, une coupe à la main, entouré de ses affranchis, tandis que saint Paul le menace de la colère divine, et que saint Pierre est crucifié, la tête en bas. Dans un autre coin , nous avons aperçu un portrait en pied de Listz, qui, la veille encore, était venu chez Kaulbach. Vous croyez peut-être que le célèbre pianiste s'est fait peindre en soutane et en petit collet? Non ; il a posé en poseur, comme un poëte nomade, comme un héros voyageur. Il tient à la main un chapeau civil , à larges bords , et il a des bottes comme celles que portait Chateaubriand quand il écrivait ses notes pour Y Itinéraire. De plus , il se drape dans un manteau, jeté majestueusement sur l'épaule, et dont tous les plis sont prévus, connus et convenus. Impatient de voir mon compagnon regarder de près cette figure, finement dessinée sous une très-mince couche de couleur, Kaulbach s'écriait : Prima! prima! voulant dire que c'était là une simple ébauche, et pourtant tout y était déjà, si ce n'est la consistance d'une vraie peinture de peintre.
^^ Malgré tout, l'art, tel que le pratique l'élève de Cornélius,
"' exige un grand savoir et se maintient dans les hauteurs. Au-
^' jourd'hui, malheureusement, l'école allemande abdique vo-
^ lontairement sa dignité, et cherche à effacer en elle désormais
J ce qui la rendait originale parmi toutes les écoles de l'Europe.
'' Elle s'était proposé pour but d'exprimer des pensées fortes,
* de créer des poëmes en figures , de retourner aux symboles
I et aux mythes qui ont fait la grandeur des arts primitifs. Elle
s'était donné pour mission de réhabiliter la fresque , le dessin et le style. Maintenant, poussée d'un excès dans l'autre, elle n'aspire qu'à descendre. Elle est jalouse de ressembler à nos peintres de genre et à nos paysagistes. Aux terribles cavaliers de l'Apocalypse, aux caravanes des races humaines, défilant dans la Tour de Babel ^ aux héros farouches des Niebelungen, aux dieux d'Homère, aux anges de Jéhovah, elle préfère les petites scènes sentimentales, dont nos marchands de la rue Laffitte ne veulent déjà plus. Elle désirerait se confiner dans cette observation de la vie réelle oîi nos artistes savent mettre de la grâce et de l'esprit, tandis que le génie tudesque y frise souvent la niaiserie et la platitude ; sa plus haute ambition , enfin, est d'avoir de la pâte, de manier brillamment, non plus le crayon, comme Cornélius, ou le pinceau, comme Henri Hess, mais le couteau à palette , comme Courbet. La voilà donc en extase devant les Hallali et les Casseurs de pierres : ne vous semble-t-il pas voir Jean-Jacques Rousseau ébloui par le sublime Venture?