HOLLANDE, SUISSE, ETC
Avant de porter un jugement sur la peinture et la sculpture germaniques, telles qu'elles se comportent à TExposîtion universelle, nous devons, pour être juste, avertir le lecteur que les diverses écoles de F Allemagne, notamment celles de la Prusse et de la Bavière, n'ont pu se révéler à nous dans ce qu'elles ont de plus honorable et de plus méritoire. Il se fait, en Allemagne, à Stuttgard, à Festh, à Vienne, mais surtout à Berlin et à Munich , beaucoup de peintures murales ; et bien qu'un certain nombre de ces ouvrages soient ici représentés par les cartons qui ont servi à les peindre , nous ne sommes pas complètement en mesure de savoir et de dire oîi en est , en Allemagne , l'art décoratif.
Cependant , d'après les cartons que nous ont envoyés les maîtres allemands, et d'après leurs tableaux d'histoire, il n'est pas difficile de voir que l'art germanique, dans sa région la plus élevée, manque d'une qualité essentielle, l'étude de la nature ; qu'il vit de conventions et d'emprunts ; qu'il se contente d'une dignité monotone ou d'une noblesse glacée ; qu'il est abstrait ; et que sans atteindre à la vérité typique , c'est-à-dire à la beauté, il n'a pas non plus ce qu'on puise dans l'observation des vérités naturelles, le caractère et la vie.
Je ne parle pas de Cornélius , dont la dernière œuvre , h Christ ressuscité apparaissant à ses disciples y m'avait échappé, suspendue qu'elle était dans une salle à part. La bienveillance fait partie de la justice, et il serait bien dur de relever tout ce qu'il y a de faible dans le dessin d'un vieillard qui a donné jadis tant de preuves de sa virilité et de sa force. Voltaire a
dit : € On doit des égards aux vivants ; on ne doit aux morts que la vérité. » Si je ne me trompe, le contraire serait aussi bien dit : On doit la vérité aux vivants, parce qu'ils peuvent en profiter; on doit des égards aux morts, parce qu'ils ne peuvent plus se défendre. Laissant donc à l'écart le carton de Cornélius, que les Prussiens ont modestement couronné d'un laurier d'or, — ce n'est pas nous, Français, qui aurions de ces idées-là, ni à l'étranger, ni chez nous! — disons la vérité aux vivants, si tant est que nous possédions la vérité.
Qui croirait que l'Allemagne en est encore, en fait de grande peinture, au point où en était, il y a quarante ans, la queue de David? Par exemple, le Siècle de PérieUs^ de M. Philippe Foltz , nous reporte à 1825. Ce sont les mêmes figures qui nous ont tant ennuyés dans les tableaux de Blondel, c'est le même dessin , propre , académiquement sage , froid et insapide ; ce sont les mêmes draperies connues et archiconnues, les mêmes casques d'Agamemnon, les mêmes temples, les mêmes ciels en papier, la même diffusion d'une lumière uniforme, sans accidents et sans ressorts. Cela tient à l'éducation du peintre, ou bien à ce qu'il a forcé son talent. Autrefois, il était signalé par M. Fortoul comme un peintre de genre historique, un Johannot bavarois; aujourd'hui, pour faire du style, le directeur des galeries royales de Munich est tombé dans les conventions les plus rebattues, et il ne s'est pas donné la moindre peine pour les rajeunir.
Ingres a passé sa vie à réagir et à s'irriter contre cette manière de comprendre le style, qui consiste à s'en approvisionner, sans le retremper incessamment dans les eaux de la na* ture. Il voulait que le peintre ne sût rien par cœur, et que chaque jour il recommençât à étudier le vrai pour y découvrir le beau ; que rien ne fût dans le tableau qui n'eût d'abord été dans l'impression venue directement du réel, quod prius rum fuissetin sensu. Il pensait que de ce fonds, a inépuisable, disait-.
îl , comme la varîété des objets que renferme la mer, 3) il sortirait constamment des beautés nouvelles, si l'on avait soin d'en accentuer énergiquement le caractère, jusqu'à faire exprimer à une forme individuelle , agrandie par l'intention du peintre et par une abréviation de tous les détails sans importance , quelque chose de généreux et de générique. C'est ainsi, par exemple, que, dans la haute comédie, un individu, nommé Tartuffe, devient le type de l'hypocrisie, et qu'un certain avare , nommé Harpagon , représentant et résumant en lui tous les avares, devient la définition de l'avarice. Un semblable phénomène doit se passer dans la peinture, si l'on veut qu'elle «oit autre chose qu'une vérité accidentelle, photographiée avec •esprit, ou la redite monotone d'un certain beau officiel, autorisé et certifié authentique.
Voilà ce qu'il faudrait faire entendre à l'Allemagne artiste «t en particulier à M. Charles Piloty, professeur à l'Académie royale de Munich, lequel a d'ailleurs de hautes visées, de l'invention parfois et un talent aguerri. Il nous souvient d'un grand tableau de lui : Néron après T incendie de Ronie^ où il j avait de la saveur, de l'imprévu, et beaucoup moins de ces nobles banalités qui se retrouvent dans la Mort de César^ un morceau qui rappelle on ne peut mieux le Blondel italien, Camuccini. Ainsi la peinture d'histoire, à Munich, est en arrière d'un demi-siècle environ sur la nôtre, et pourtant la Bavière est, de toute l'Allemagne, le pays le plus riche en monuments €t en traditions antiques, le pays où le style avait le plus de chance de fleurir.
Je préfère à ces tableaux d'apparat un ouvrage plus sincère, plus indigène, moins appris et mieux senti, la Martyre de M. Gabriel Max. C'est une jeune femme que ses bourreaux ont crucifiée , et qui a été abandonnée sur sa croix , au milieu d'un paysage sombre, rendu solennel par l'isolement de ce cadavre. Quoique vêtue de blanc, elle forme , enveloppée des
ombrés du soir, une image mystérieuse, que le mystère agrandit. De ces ombrés qui couvrent la terre, sort un jeune homme nu à mi-corps , qui vient déposer une couronne aux pieds de la morte , en jetant sur elle un regard plein de foi et de passion , un regard qu'illumine Texaltation intérieure du croyant. Ce jeune homme ressemble à Schiller, et le tableau parait être inspiré par une élégie de ce poëte. On ne sait oh la scène se passe ; elle est antique par l'action , et par le sentiment elle est moderne. En tous cas , elle a été imaginée par un cerveau allemand ; elle est empreinte d'une poésie étrange et brumeuse ; elle est d'une originalité attachante , et cela vaut mieux, encore une fois , que le sublime manqué des toiles pseudo-classiques.
Un peintre parisien qui visitait avec nous l'exposition de la Bavière, nous a fait remarquer, parmi les tableaux du troisième étage , un JSéro et Léandre^ de M. Victor Muller, où sont, en effet, des qualités de peinture propres à toucher un homme du métier. Mais nous n'y trouvons guère autre chose, et ce n'est pas assez que de bien peindre, même dans un tableau de nature morte, oà il faut encore une combinaison quelconque, un arrangement, et une manière de présenter le spectacle, qui à plus forte raison est de rigueur là où sont mis en jeu les sentiments humains,
A tout prendre , sauf le grand carton de M. de Kaulbach , c'est dans les sujets de second ordre que les Bavarois se distinguent le plus , et qu'ils ont mérité les récompenses du jury décernées à M. Franz Adam et à M. Théodore Horschelt, deux peintres de batailles modernes. Transportées dans les salons consacrés à notre école, ces deux batailles n'y feraient pas la moindre disparate , car elles sont peintes l'une et l'autre dans une manière toute française. La Route de Solfertno à Valegffio^ par Franz Adam , est le plus spirituel des deux tableaux. Il est clair que le peintre a cheminé lui-même sur cette route,
le 24 juin 1859 , jour de la bataille. Les épisodes pittoresques y abondent : la chaussée est sillonnée de charrettes chargées de blessés , les uns à demi nus et plaintifs ; les autres couchés et assoupis ; elle est couverte de fantassins et de cavaliers autrichiens, marchant en désordre, et s'éparpillant dans la poussière qui salit leurs uniformes blancs , et jette une harmonie officieuse sur ce tableau confus , remué , amusant à voir, peint avec liberté, avec esprit, et dans lequel se retrouve quelque chose d'Horace Vernet, et aussi quelque chose de Charlet et de Bellangé. Quant à la bataille de M. Horschelt, Prise dlun retranchement de Schamyl^ c'est de Raffet plutôt que l'auteur procède. L'individualité des modèles y est poursuivie : les nuances qui distinguent la race des Caucasiens de celle des Russes y sont observées à fond. Le dessin est ferme, l'exécution serrée, et le tableau est accidenté de lignes heureuses. Des groupes de combattants, échelonnés dans une gorge étroite, y font monter et descendre le regard. La bataille est d'autant plus sérieuse qu'elle n'est pas bruyante : Circassiens et Moscovites se fusillent avec précision , s'égorgent en conscience et en silence. La guerre a ses mœurs, qu'elle varie autant que ses costumes. Il y a pour chaque peuple une manière originale de tuer ses semblables.
On s'en aperçoit bien à la différence qui existe entre la Prise du retranchement^ de M. Horschelt, et la Bataille de Choczim^ peinte par M. Brandt. Autant la première de ces batailles est sévère, autant l'autre est brillantée. Tandis que les Circassiens et les Russes se battent sans éclat et pour tout de bon , les Lithuaniens et les Turcs caracolent avec une gracieuse fierté et se manièrent pour mourir. Par un renversement des lois ordinaires du clair-obscur, qui veulent qu'on éloigne du cadre les lumières principales, le tableau de M. Brandt est divisé en deux par une fumée obscure qui en occupe. le centre. Et comme s'il était dit que l'école française aura une influence
décisive sur tous les peintres allemands qui ne visent point au grand style, la Bataille de Choczim rappelle assez bien les chocs de cavalerie qui ont illustré Casanova , lequel peut bien passer pour nous appartenir, ayant été Télève de Parrocel.
Aujourd'hui que Tunité allemande est faite aux trois quarts, nous pourrions nous dispenser de connaître les frontières dessinées sur la carte avant Sadowa, et mêler sans scrupule la confédération germanique du Sud à celle du Nord. Ainsi Tout pratiqué quelques-uns de nos confrères dans le ZoUverein de leur critique. Cependant, nous ne sortirons point de l'exposition bavaroise sans en finir avec les peintres de ce pays, sans mentionner avec honneur les paysagistes Grunewald et Schuets ; M. Voltz , peintre d'animaux , qui tend à la manière abondante et généreuse de Troyon ; M. Liezenmayer, habile aux sujets anecdotiques ; M. Eberle, M. Zimmermann, et un portraitiste fort remarquable, M. Lenbach, qui a étudié Titien avec profit.
En somme , la Bavière possédant Kaulbach pour l'opposer à Cornélius, on peut dire que la balance est à peu près égale entre Munich et Berlin. La Prusse présente, il est vrai, une exposition plus nombreuse et plus riche, mais il faut reconnaître que plusieurs des artistes prétendus prussiens sont des Parisiens de pur sang, ou tout au moins des Français ; M. Brendel, par exemple, qui peint les troupeaux à Barbison, et M. Schenck, qui étudie les moutons à Écouen. A ces deux artistes qui sont des maîtres dans les bergeries de la peinture , il convient d'ajouter M. Heilbuth, qui est très fort des nôtres; M. Schlesinger, un habitué de Paris , s'il en fut, et le paysagiste Charles Hoguet qui, si je ne me trompe, fréquente depuis longtemps nos ateliers et nos salons.
De tous ceux qui sont allés à Rome depuis des siècles, M. Heilbuth est le premier, et le seul peut-être, qui ait songé à y voir le côté comique des petites rencontres et des incî-
dents journaliers de la rue ou de l'antichambre, la physionomie impayable des laquais de cardinaux qui ont fini par prendre leur livrée au sérieux, la béate figure des séminaristes confits en dévotion , et non encore déniaisés , Tal* lure du capucin d'aujourd'hui qui passe avec un parapluie d'autrefois, enfin le pittoresque des choses familières et de la vie commune , observé dans les faits et gestes des monsignori et des princes de l'Église. Un cardinal monte en voiture, ou se promène sur le Pincio : quoi de plus simple? Et pourtant, il n'en faut pas davantage à M. Heilbuth pour composer une scène amusante, une espièglerie de bon goût, qui ne va pas jusqu'à la charge intentionnelle, jusqu'à la grimace, et ne dépasse pas l'honnête caricature du vrai, le grotesque involontaire de la nature prise sur le fait. Quand on entend parler des cardinaux, de leur Éminence, de leur pourpre, on se figure des personnages majestueux, à la démarche hautaine, à l'œil fier, comme qui dirait les Richelieu du Vatican; mais pour qui prend la peine d'y regarder d'un peu près, les cardinaux sont presque tous des hommes vieux , cassés , blasés sur leur grandeur, et la cachant sous les dehors d'une parfaite bonhomie. On dirait qu'ils ont laissé tomber leur orgueil , et que les laquais l'ont ramassé; car ceux-ci, en revanche , ont des airs pénétrés, sérieux, profondément catholiques; ils sont d'Eglise plus que le pape. Il me souvient qu'étant à Kome, un artiste italien me raconta comme quoi un cardinal de ses amis l'avait amené, par toutes sortes de ruses, à venir de grand matin entendre sa messe. Au déjeûner qui suivit, le prélat , tout en régalant le voltairîen, s'amusait fort d'avoir attrapé un tel mécréant, et du bon tour qu'il lui avait joué. Voilà un trait de la vie romaine , et qui peut mettre sur la voie ceux qui veulent comprendre M. Heilbuth et l'esprit tout à fait original de ses tableaux.
Quoique Parisien, M. Schlesinger a des hardiesses de cou-
leur que n'ont pas les nôtres. La moyenne du coloris français est beaucoup plus tempérée. JJ Enfant voU^ les Cinq Sens sont des peintures adroites au superlatif, où le ton est attaqué vivement dans toute son intensité , sans souci présent de l'harmonie , qui plus tard se retrouve ; M. Schlesinger se plaît à peindre le teint basané des bohémiens , Tœil brillant des Andalouses a au sein bruni, d leurs cheveux noirs aux reflets bleus et les violentes colorations de leur manta. Les Cinq Sens n'ont été pour lui qu'un prétexte à varier les couleurs des chairs selon les races , à exprimer la diversité des substances, à faire toucher au doigt les détails d'un costume bien rendu, les toilettes d'une coquetterie bien ajustée. Par malheur, les gants sont aussi bien faits que les mains , et les têtes n'ont guère plus d'importance que les habits. C'est là le côté faible de cet habile homme.
Quant aux Prussiens incontestables, ils nous viennent en assez grand nombre de Dusseldorf, école fameuse que nous avons vue se transformer dans l'espace de quelque vingt ans. Vouée à la plus haute peinture , du temps qu'elle était dirigée par Cornélius, ensuite par Schadow et par Bendemann, cette école est descendue peu à peu, comme les autres, au culte de l'anecdote et du paysage. Les œuvres qu'elle nous envoie sont, il est vrai, de première force, et je doute qu'on puisse trouver parmi nous des paysagistes plus robustes que M. André Achenbach, plus capables de lutter corps à corps avec la nature extérieure, avec tous les phénomènes de la couleur et de la lu-, mière.
. La Vue d^ Amsterdam est une grande toile un peu trop décousue , et inutilement composée de plusieurs tableaux ; mais quelle énergie d'exécution 1 quelle puissance de coloris ! comme il faut posséder à fond les ressources les plus secrètes de son art pour faire passer de grandes parties claires à l'état d'ombres, en leur opposant l'éclat prodigieux d'un coup de soleil
sur des pignons blancs et roses, dont le ton est surexcité par le voisinage d'un vert humide et franc! Tandis qu'un rayon du couchant enflamme la couleur de ces pignons et fait briller la voilure d'une chaloupe engagée dans un des canaux de l'Amstel y la rue qui longe le canal et les maisons qui bordent la rue sont éclairées par les reflets de ces voiles et par la lumière ambiante. Parmi les figures d'hommes et d'animaux, dont le peintre a étoffé sa peinture, un cheval blanc , vu de croupe , forme la note la plus haute de cette ombre transparente et gaie* Un artiste plus prudent que M. Achenbach et plus habitué aux sacrifices , nous aurait donné trois tableaux avec ce qui entre ici dans la composition d'un seul ; mais aussi , quel opulent spectacle, et, pour le regard, quelle fête!
Après M. André Achenbach et son frère Oswald, qui font l'un et l'autre beaucoup d'honneur à la Prusse, je signalerai comme le meilleur paysagiste de ces contrées, M. Georges Saal , qui est un Prussien du grand-duché de Bade , et que je soupçonne même d'être un Badois de Paris. De même après M. Knaus, dans la peinture de genre, vient M. Lasch, de Dusseldorf. Il n'existe du premier au second qu'une nuance, un rien ; mais ce rien est considérable. C'est le même talent d'observation, la même aptitude à particulariser les physionomies expressives , avec moins de variété toutefois , et moins de légèreté. Si la peinture de Knaus est mince, inconsistante, et parfois égratignée , celle de M. Lasch est solide, pesante et opaque, au point que la peau de ses figures tourne au cuir. Quant à M. Meyerheim, lorsqu'il lui arrive de réussir pleinement, il ne saurait être mis au dessous de M. Knaus : c'est au moins notre avis.
Cependant les meilleurs tableaux ne sont pas toujours sur la cimaise ; et nous avons au-dessus de nos têtes de grandes toiles qui, dans la hiérarchie de l'art, passent avant le paysage, comme dans la nature l'homme est supérieur à la plante*
Il y a dix ans, nous vîmes exposé à la devanture d'un marchand d'estempes, sur le boulevard Montmartre, le Féroce chasseur de M. Henneberg. C'est la mise en scène et en mouvement d'une ballade de Bûrger. Lancés à fond de train, les chasseurs traversent la campagne comme un ouragan , dessinant sur le ciel des silhouettes farouches , et revêtus de couleurs sauvages.
Le génie d'Eugène Delacroix, autant que la ballade du poëte semblent avoir soufflé cette inspiration romantique au peintre de Brunswick ; mais l'Allemand, plus ferme de dessin, plus précis de contours, écrit mieux ses figures violentes, et les grave aussi plus profondément dans le souvenir. Encore une fois , quelle idée malencontreuse que d'exposer ensemble des milliers et des milliers de peintures pressées , entassées, amoncelées! Nous l'avons à peine reconnue , cette toile superbe, qui jadis, exposée en plein boulevard, tranchait si fortement sur les physionomies effacées et les douceurs de la vie moderne, et apparaissait comme un lambeau de tapisserie féodale, retrouvée brillante parmi les ruines de quelque donjon du moyen âge.
Oui, chaque œuvre d'art représente l'unité d'une pensée ou d'un sentiment, l'unité d'une âme qui s'est isolée pour un moment de tout l'univers. Comment donc une telle œuvre ne serait-elle pas déformée, altérée, méconnaissable, quand on la replonge dans cette complexité sans fin, dans ce pêle-mêle de pensées et de sentiments oîi elle perd son essentielle unité?... Au dessus de M. Henneberg se trouve placé un ouvrage tout différent, de M. Adolphe Menzel, le Grand Frédéric à Hochr kirch. C'est une bataille par un effet de nuit , et un morceau digne d'éloges, sauf la taille démesurée des personnages, qui pouvaient être réduits aux dimensions d'un tableau de chevalet, car il n'y a que le nu qui soit vraiment digne des proportions héroïques. Les hommes en tricornes, en habits et en
bottes, ne méritent pas qu'on les peîgne de grandeur naturelle» David exagérait sans doute, mais il disait une chose admirable et profonde, lorsqu'il écrivait à Gros, après Jaffa^ après Abouhir : « Vous n'avez pas encore fait un ts^bleau d'histoire! » Demandez à Meissonier s'il voudrait peindre sur un panneau qui aurait trois mètres de hauteur *son tableau de l' Ordonnance ou le Général Desaix^ à V armée de Rhin-et-Moselle. Et^ si je parle ici de Meissonier, c'est que M. Menzel est une sorte de Meissonier allemand, qui a montré de l'esprit, du savoir, et le sens historique dans les excellents dessins dont il a illustré V Histoire de Frédéric.
En somme, et avec le regret d'avoir omis quelques noms de marque, nous pouvons dire que la Prusse a facilement vaincu l'Autriche dans le champ clos de l'Exposition universelle. La maison de Habsbourg n'a guère à nous exhiber de bien saillant que cinq ou six ouvrages : les Batailles de MM. Fritz et Sigismond Lallemand , qui sont fort habiles à peindre les charges de uhians , les combats d'avant-poste , et ces engagements de cavalerie qui ne font ni grand'peur ni grand mal ; le Portrait équestre de V empereur d Autriche par M. Otto von Thoren, dont la peinture si mâle, si originale et si corsée, quand il représente des chevauchées de paysans hongrois, s'est affaiblie en se délayant sur un plus grand espace ; le joli portrait de M"* de Keller, par M. Boutibonne, qui aurait dû faire un chef-d'œuvre d'après une tête aussi délicate, aussi intelligente, aussi pure, une tête qui eût provoqué le pinceau d'André del Sarte et qui eût ravi Léonard.
Mais dans l'exposition autrichienne se trouve un tableau qui, à lui seul, la relève : c'est \sl Diète de Varsovie en 1773, par M. Matejko, sans doute la séance dernière où fut consommé le partage de la Pologne. Si nous comprenons bien le sens du tableau j qui n'est pas expliqué le moins du monde au livret, la trahison est au sein de la Diète ; tous les visages sont émus, ravagés
par des passions diverses. Un seigneur s'est roulé par terre, a déchiré ses habits , et il offre à la mort sa poitrine nue, tandis que le grand-maréchal, vêtu de rouge et sa canne à la main, fait un geste de menace en montrant les soldats qui vont pénétrer dans la Diète , et que Ton aperçoit derrière la porte entrouverte. Le peintre a fortement caractérisé chaque figure, les vieillards indignés, les jeunes gens timides, quelques seigneurs effarés, et les grandes dames qui assistent à cette tragédie du haut d'une tribune. Il a enlevé tout son tableau avec un entrain extraordinaire , le tenant dans un ton général acide et violacé, mais peignant le tout d'une brosse hardie, résolument , et haut la main«