‹ Les artistes français a l'étranger (volume 2)Chapitre 10 sur 452 · I.’AKT FRANÇAIS · texte numérisé non relu

I.’AKT FRANÇAIS

sculpteurs de Dijon et surtout avec Micliel Colombe, en pleine voie de transformation spontanée, lorsque la Renaissance vint entraîner nos tailleurs d'images et nos huchicrs. La réaction s’exerça d’abord sur l'ornementation ; la statuaire n’y fut soumise que plus tard.

Pendant la première renaissance, celle de Louis XII, la sculpture française produisit le tombeau de François II, duc de Bretagne *, chef-d’œuvre de Michel Colombe et de la renaissance française; — les stalles de la cathédrale d’Amiens, sculptées 2 par Antoine Avemier, Jean Trupin, Amoul Boulin et Alexandre Huet, composées dans le pur style flamboyant et décorées de quatre cents bas-reliefs et des plus riches ornements dans le gofit français ; — le tombeau des cardinaux d’Amboise ’, admirable ouvrage de Rouland Leroux, qui conserve la capricieuse fantaisie et la richesse originale de composition de l’école française , mais où l’on sent l’influence italienne dans quelques ornements; — même remarque pour les belles boiseries sculptées de la cathédrale d’Évreux ; — les saints de Solesmes *, œuvre trop peu connue dans cet indifférent pays, sont de deux époques et de deux styles; une partie de ces sculptures est de U9f> et du plus lieau style français de l’école de Tours; l’autre partie est de 1553, et offre quelques-uns des caractères de la sculpture italienne s.

On observe dans l’histoire de la sculpture les mêmes évolutions que nous avons déjà remarquées dans l’histoire de l’architecture ;

1 A U cathédrale de Nantes.

* De 1508 à 1522.

3 A la cathédrale de Rouen.

* A l’abbaye de Solesmes dans le Maine.

6 Nous regrettons que la gravure ou la photographie n’ait pas encore popularise ce chef-d’rruvre ; on voudra bien nous pardonner la description un peu longue que nous en donnons. On appelle a les Saints de Solesmes m une suite de bas-reliefs et plus de cinquante statues, la plupart de grandeur naturelle, placés dans les bras de la croix de l’église abbatiale de Solesmes, et encastrés dans la plus merveilleuse ornementation française. Cette sculpture a été exécutée en 1496 et en 1553; par qui? on l’ignore. Au bras droit de la croix, il y a, à gauche de l’autel, un saint Pierre, statue bien française et dans le plus beau style de l’école de Tours. A l'extrémité du bras , est l'Ensevelissement du Christ, belle composition de figures en ronde bosse, de même style français et de même date, 1496, que le saint Pierre. Au bras gauche de l« croix, il y a deux étages de sculpture sur chacune des faces du bras ; elles représentent l’histoire de la Vierge. Les sculptures d’en haut sont d’un style tout différent non-seulement de celui des bas- reliefs d’en bas, mais de celui du bras droit de la chapelle. Dans l’igno-

RENAISSANCE. Lïl

au moment de la Renaissance, une ou plusieurs écoles françaises , dans l’état le plus florissant ; sous Louis XII , la sculpture décorative italienne prenant la place de l'ornementation florale jusqu’alors en usage, mais la statuaire résistant au goût étranger et à l’influence de l’antique; puis, sous François I" et Henri II, la réaction peu à peu se faisant plus complète et s’attaquant à la statuaire.

François Ier fit venir d'Italie plusieurs sculpteurs dont les plus connus sont Benvenuto Cclliui et Paul -Ponce Trebatti. Le premier fit de grands travaux de sculpture et surtout d’orfèvrerie pour le roi. Il ne reste plus aujourd’hui de toutes ces œuvres que le bas-reliel en bronze de la Nymphe couchée, que l’on voit à la salle des Cariatides, au Louvre. Benvenuto a écrit des Mémoires d’une impudence extraordinaire ; ses vanteries et son mérite en avaient fait une espèce de mythe auquel tout a été attribué. L’ignorance et la mauvaise foi ont été longtemps d’accord pour tout mêler, et il serait temps que la critique fit enfin la part exacte de ce qui est réellement au sculpteur italien.

Paul Ponce Trebatti travailla aux ouvrages de stuc de Fontainebleau, fit le tombeau du prince Alberto Pio da Carpi (au musée du Louvre ) , aida J. Goujon dans l’attique du Louvre, qui n’est pas son œuvre en entier; enfin il sculpta la façade orientale du château des Tuileries, etc.'. Paul Ponce a été aussi pendant longtemps une espèce de mythe auquel on attribuait toute œuvre de sculpture

rance où nous sommes, des diverses manières de nos anciennes écoles provinciales, nous ne trouvons d’explications à ces différences de style que des influences allemandes, flamandes et italiennes; aussi dit-on qu’une influence allemande se fait sentir dans les sculptures d‘cn haut, tandis qu’une influence italienne est évidente dans celles d'en bas; quelques-uns, même, les attribuent à des Allemands et à des Italiens. Pour nous, la prétendue influence allemande, ce sont les caractères de notre vieille sculpture du nord de la France. Quant à l'influence italienne, elle est évidente et s'explique par la date du travail qui est de 1553; et il est plus que probable qu’il a été exécuté par des artistes Italiens. Quoi qu’il en soit, les sculptures d’en haut, qui sont françaises, représentent : l'Assomption de la Vierge ; la Vierge reçue au ciel par son Fils; l’enfant Jésus retrouvé par sa Bière au milieu des docteurs. Les sculptures d'en bas, qui sont italiennes, représentent : la Vierge en extase recevant la communion de son Fils; l’Ensevelissement de la Vierge. Les figures de la Vierge et de la Bladeleinc sont des prodiges de beauté, d onction et d'expression; rien n'est plus pur, plus élevé, plus sublime et plus beau. Quant à l’exécution, elle est d’une perfection achevée.

1 Voyez le savant article de M. Emeric David, sur Trebatti, dans la Biographie Universelle; réimprimé dans : Vie des artistes, 1 vol. in-18. Dans la Bibl. Charpentier.

L’A H T FRANÇAIS

de la Renaissance; il avait sculpté, disail-011, la statue de l’antiral Chabot , qui est de Jean Cousin ; il a passé longtemps pour l’auteur du mausolée de Louis XII et d’Anne de Bretagne, chef-d’œuvre de Jean Juste 1 et de Pierre Bontemps 2. Ces deux fausses attributions avaient considérablement contribué à augmenter la réputation de Paul Ponce.

Pendant ce temps, Bachelier, François Gentil, Martin Cloistre de Blois 2, Richier, Jean Goujon . François et Pierre Lheureux , ses successeurs au Louvre, Jean Cousin, Pierre Bontemps et Germain Pilon concouraient à fonder la nouvelle école de sculpture française, qui succédait à l’école de Tours. Certes , ces grands artistes se sont inspirés des chefs-d’œuvre de l’Antiquité et de l’Italie, mais tous ont conservé dans leurs productions une sève bien française et beaucoup d’indépendance. Kn effet, à ne prendre que leurs œuvres exposées au Louvre et h Versailles, qu'y a-t-il de plus français que les cinq bas-reliefs de Jean Goujon, représentant la Déposition et les quatre Évangélistes, qu’il avait sculptés pour le jubé de Saint-Gcrmain-I’Auxerrois. On y retrouve tous les caractères de notre manière, la netteté de la composition, le bon goût et déjà l’élégance. Mais, on sent l’école italienne4 dans scs figures de Nymphes , aux formes allongées , bien que la grâce de la forme française vienne un peu couvrir l'influence étrangère. Les bustes de Charles IX et de Henri III, par Germain Pilon, son buste d’enfant , sont autant de chefs-d’œuvre et commencent cette série de bustes que l'école française a seule su produire et qui sont un trait tout particulier de son génie, comme le portrait dans notre école de peinture. Quelle différence pour un esprit intelligent et fin entre le Philippe de Chabot de Jean Cousin !, si franchement français quoique inspiré largement de l'antique, et la statue en bronze d’Albert Pie de Savoie, par Paul Ponce Trebatti.

• Johannes, cognomine Juslus et Florentinus. 11 avait un frère, Antoine Juste, qui travailla à Gaillon. ( Voir les Comptes cités, p. LUI).

* Voir les Archives curieuses de l'histoire de France, l. III, p. 82-84. Poilly a gravé le tombeau de Louis XII, où l'ornementation seule est dans le goût italien.

;1 Archives de l'art français, t. I, p. 276.

4 Le Primalice a eu beaucoup d'influence sur Jean Goujon.

5 Le tombeau complet est gravé dans les Antiquité» nationales de Ilillin, t. 1, pl. 12. Le musée de Cluny ( n° 103), possède un beau groupe de Jean Cousin, Véuus et l'Amour.

RENAISSANCE

un

On peut voir à Versailles le moulage d’une statue de Léger Riehier, représentant la duchesse de Lorraine, Philippe de Gueldres, morte en 1517 oeuvre toute française aussi. 11 en est de même des basreliefs du tombeau de François Pr, dans lesquels Pierre Hontemps a sculpté les batailles de Marignan et de Cérisoles 2, et aussi du bas-relief représentant les cavaliers de l’Apocalypse, que l’on voit au tombeau de Jean de Langheac, à la cathédrale de Limoges*. Les statues de Henri 11 et de Catherine de Médicis, sculptées par G. Pilon pour le tombeau de Henri II , et plaçâtes aujourd’hui dans la crypte de Saint-Denis, sont au nombre des plus belles œuvres de la sculpture française.

En échange de Paul Ponce et de Benvenuto, la France envoyait à l'Italie Richard Taurigny et Jacques d’Angoulême. On sait seulement sur maître Jacques d’Angouléme ce que Biaise de Vigenère en a dit. Il le mettait bien au-dessus de G. Pilon, et affirmait que ses œuvres étaient très-remarquables et très-esti niées. 11 raconte , qu’en 1 550, mattre Jacques osa bien lutter avec Michel-Ange pour le modèle d’une statue de saint Pierre, et que de fait il l’emporta sur le grand artiste au jugement de tous les maîtres italiens.

Richard Taurigny, sculpteur en bois, que nous avons déjà vu employé aux ouvrages de Gaillon, fit, vers le milieu du xvi* siècle, les stalles de Sainte-Justine de Padoue et celles de la cathédrale de Milan. En 1518, un autre sculpteur en bois, Jean Barillc, travaillait aux boiseries du Vatican*. Philippe de Bourgogne, architecte et sculpteur, l’un des plus fameux maitres du xvi* siècle, allait en Espagne construire et sculpter la coupole surmontée d’une tour que l’on adndre à la cathédrale de Burgos. Cette construction est, à coup sûr, l’une des plus belles œuvres de la Renaissance. Philippe de Bourgogne a sculpté la clôture du chœur de la cathédrale de Burgos, et à la cathédrale de Tolède, la moitié des stalles du chœur. L’autre

* Lt figure originale est aux Cordeliers de Nancy. — Voyez le t. I, p. 373 du catalogue du Musée de Versailles, par M. E. Soulié.

* Ils ont été gravés par Masquelier. Le Louvre en possède un moulage en bronre.

* Ce bas-relief, en pierre, est de 1543; on en voit une gravure par M. Léon Gaueherel dans le t. XVI des Annales archéologiques. M. Didron croit avec raison que Jacques d’Àngouléme est l’auteur de ce chef-d'œuvre.

* Suivant le commentateur du Vasari , publié a Florence cher Lemonnier ( Vie de Haphael ), itarille, regardé jusqu'ici comme Français, serait Sientioi».

1,’ART FRANÇAIS

moitié est de Iierruguette. Dans ie môme temps travaillaient aussi en Espagne, les sculpteurs Louis de Bourgogne et Vigarny.

Ainsi , pendant le xvi* siècle , nos artistes étaient accueillis par les étrangers, par les Italiens eux-mêmes, avec empressement, et on leur confiait l’exécution d’œuvres importantes.

Musique.

Enfin , disons pour terminer, que nos musiciens créaient à cette époque l’école de musique italienne. Claude Goudimel, le plus illustre de ces artistes, a eu pour élèves Palestrina et Nanini. A cette époque, tous les maîtres de chapelle de l'Italie étaient français. Lorsque le pape envoie, en 1545, des chanteurs apostoliques au concile de Trente, pour donner leur avis sur ce qui concernait le chant et la musique d’église, tous ces chanteurs sont français *.

1 On trouve, dans la Gazette musicale du Ie* juin 1856, dans un article de M. Ad. de la Fajje, ayant pour litre : « Manuscrit musical d'un chartreux , » le fait suivant et assez curieux pour être reproduit ici.

« Bonini ( c'est le. chartreux), va maintenant nous donner une notice intéressante pour la France. « Au temps du grand-duc Ferdinand 1er, (tarissait au service de cette « altesse, M... (nom laissé en blanc ', surnommé le Françaisin ou petit Français; « il avait été appelé A Florence pour former des élèves parmi lesquels quelques-uns « devaient être instruits pour jouer chaque soir, une heure avant la nuit, sur le balcon u du Balais-Vieux. En peu de temps, ceux qu'il choisit étaient devenus si habiles que, « dans l'opinion commune, pas un prince ne possédait une réunion semblable d'instru- « ments variés. Ces musiciens prirent le nom du pays de leur mattre et s’appelèrent les u Françaisin*. »

« Notre compatriote, dont parle si honorablement Bonini , tout en ignorant son véritable nom, s’appelait Bernard ou Bernardin ; il avait été appelé à Florence par le grandduc Ferdinand, et fut surtout aimé et protégé par son épouse, Marie Madeleine d’Autriche. Son tombeau, en marbre, accompagné des insignes de sa profession, se voyait encore il y a quelque temps au monastère de Sainte- Elisabeth -des-Converties, dont la grandeduchesse était bienfaitrice; et, sur une table de marbre qui fait partie du pavé de l'église et se trouve A l’entrée, ou lisait une inscription latine, aujourd’hui presque entièrement effacée, mais que j’ai cependant pu encore vérifier, et dont voici la traduction :

« Ci-gtl le prince et la gloire du chant harmonique, auquel la grande- duchesse de « l’Hesperie a donné cette sépulture : Bernardin, le Françaisin le plus habile qu’on ait « vu ici sur les instruments à vent, dont il tirait des sons délicieux. Après sa mort, il « mérite des honneurs semblables à ceux qu'il reçut durant sa vie : il est le premier « homme dont les restes reposent dans ce temple. »

« Bernardin enseignait principalement le violon , le cor et la trompette. Parmi les élèves qu'il forma, Paul du Françaisin et Jacques du Françaisin furent les plus célèbres comme l'ont indiqué Hossclli, dans son sepottuarm, et Lastri dans son Osservatore /turentino (t. VII, p. 88, éd. Ter/a). Ainsi l’école de violon A Florence eut pour fondateur un Français du temps de Henri IV. m

XVII*, XVIII*, XIX* SIÈCLES

LXf

XVII*, XVIII* ET XIX* SIÈCLES

Au xvii* siècle, il y eut une véritable renaissance de l'esprit français. A ce moment de splendeur, qui coïncide avec la décadence de l’Italie, recommence une nouvelle période d’intlucnce à l’étranger, comme avant la Renaissance.

L’influence de la France de Richelieu et de Louis XIV, qui se continue ail xvm* siècle, est tellement considérable qu’il est essentiel de l’établir d’abord par le témoignage des contemporains. Je citerai Leibnitz pour le dix-septième siècle, et Frédéric -le -Grand pour le dix-huitième

« Après la paix de Munster et celle des Pyrénées, dit Leibnitz la puissance et la langue française l’emportèrent. La France se vantait d’être le siège de toute l’élégance; nos jeunes gens, surtout notre jeune noblesse, qui n’avaient jamais connu leur patrie et admiraient tout chez les Français, non contents de la rendre méprisable auprès des étrangers, les aiduient à la décrier, et prenaient du dégoût pour leur langue et pour leurs propres mœurs qu’ils ignoraient; ils eurent bien de la peine à déposer cette aversion après être parvenus à l’Age de maturité et de jugement. Plusieurs de ces

jeunes gens étant parvenus ensuite aux dignités et aux emplois,

gouvernèrent l’Allemagne pendant un assez long espace d’années, et s'ils ne la rendirent pas tributaire de la puissance française, il ne s’en fallut pas de beaucoup, et ils la soumirent du moins presque entièrement à la langue 3 et aux modes de cette nation. »

« L’Europe, dit plus tard Frédéric-le-Grand 71 , enthousiasmée du caractère de grandeur que Louis XIV imprimait à loutes ses actions, de la politesse qui régnait à sa cour et des grands hommes qui illustraient son règne, voulait imiter la France qu'elle admirait; toute

i Œuvre* complètes, Genève, 1768, 6 vol. in-4c; t. VI, 2« partie, p. 16 et 17.

* Voyez, le discours sur » L’univt*raalité de la langue française », par le comte de Itivarol , discours «jui a remporté, en 1784, le prix proposé par l'Académie de Berlin. Cette Académie, acceptant le fait comme évident, avait donné en sujet do prix, U recherche des causés du fait; parmi les causes indiquées par Itivarol on remarqua celle-ci : « Les opinions exagérées du Nord et du Midi viennent prendre à Paris une teinte qui plail à tous. »

3 Mémoires pour servir à l'Histoire de la maison d« Brandebourg, p. 327-8.

L’ART FRANÇAIS

l’Allemagne y voyageait ; un jeune homme passait pour un imbécile s'il n’avait séjourné quelque temps à la cour de Versailles; le goût des Français régla nos cuisines ',nos meubles, nos habillements et toutes ces bagatelles surlesquelles la tyrannie de la mode exerce son empire; cette passion, portée à l’excès, dégénéra en fureur. Les femmes, qui outrent souvent les choses, la poussèrent jusqu’à l’extravagance1 ».

Que si l’on recherche les causes de cette influence exercée aux xviie et xviii* siècles par la France, on les trouvera toutes dans la puissance et la gloire de Louis XIV, dans l'élégance et la délicatesse des mœurs de la cour de Versailles, dans l’éclat de notre littérature, dans le charme et la séduction de l’esprit et du goût français.

Nos ambassadeurs pendant la paix, nos officiers pendant la guerre, plusieurs princesses françaises mariées à des princes étrangers ’, répandirent en Europe les mœurs de la France. La révocation de l’édit de Nantes y contribua fatalement. Enfin Pierre le (jrand vint a Paris; ses sujets l’imitèrent, et la société russe se modela sur la société française. On venait de partout se « maniérer » à Paris et à Versailles, c’est-à-dire étudier notre esprit de société, les usages de la bonne compagnie, notre politesse et surtout notre art de la conversation. La philosophie, les lettres, nos journaux littéraires, nos chansons, nos modes mêmes complétaient cette influence qui francisa l'Europe pour longtemps. Il était impossible que l'école française ne prit pas une large part dans cette influence générale de la France sur l’Europe.

Au xvme siècle, Paris était devenu le centre d’activité le plus considérable de l’Europe ; c’était une nouvelle Athènes. Mais écoutons Diderot :

1 Frédéric le Grand a raison d’indiquer ceci; il est bien certain que nos usages de la table ont été adoptés partout, et que c’est la cuisine française qui a décidé les étrangers à renoncer aux festins grossiers, aux orgies, et à se comporter à table avec honnêteté, en remplaçant par la variété et la délicatesse des vins et des mets, l’abondance grossière des boissons et des viandes.

* Les femmes ne furent pas seules coupables d’extravagance : le fameux Polemkin, qui, au dessert, faisait servir aux dames les diamants à pleines cuillerées, était * un moment amoureux fou de la belle princesse Dolgorouki; ayant appris quelle manquait de souliers de bal qu’habituellement elle faisait venir de France, Polemkin fit partir pour Paris un exprès qui courut jour et nuit et rapporta les souliers. — De grandes dames suédoises faisaient faire leurs robes à Paris par l'entremise de l’ambassade de Suède.

8 En Pologne, en Angleterre, en Espagne, en Portugal, en Savoie, à Modènc, à Parme.

XVII*, XVIII*, XIX' SIÈCLES. LXVii

a Roslin ' est aujourd’hui un aussi bon brodeur que Carie Vanloo fut autrefois un grand teinturier. Cependant il pouvait être un peintre; mais il fallait venir de bonne heure dans Athènes. C’est là qu’aux dépens de l’honneur, de la bonne foi , de la vertu , des mœurs, on a fait des progrès surprenants dans les choses de goût, d'art , dans le sentiment de la grâce, dans la connaissance et le choix des caractères, des expressions et des autres accessoires d’un art qui suppose le tact le plus délié, le plus délicat, le jugement le plus exquis, je ne sais quelle noblesse, une sorte d’élévation , une multitude de qualités fines, vapeurs délicieuses qui s’élèvent du fond d’un cloaque. Ailleurs, on aura de la verve’; mais elle sera dure, agreste et sauvage 1. »

C’est ce grand mouvement qu’il s'agit d’étudier dans ses détails.

PEINT CBE

1” Henri IV et Marie de Mèdicis.

Dès les dernières années du xvie siècle, la peinture officielle, tout italienne, se mourait à Fontainebleau , en s’obstinant à étouffer le génie français dans des formes étrangères. Les Flamands qui vinrent en France, au temps de Henri IV, pour continuer l’œuvre des peine très italiens, ne purent redonner ni l’inspiration ni la vie à l’école de Fontainebleau. Égarés dans la fausse voie de l’imitation des maîtres florentins, nos artistes n’avaient acquis aucuns de leurs mérites et avaient perdu presque toutes les qualités françaises. Nous ne savons ce qu’étaient les peintures de l’ancienne galerie d’Apollon , faites par Bunel et par Dubreuil, mais la chapelle de Fontainebleau, décorée par Fréminet *, la principale illustration du règne de Henri IV, atteste la décadence où étaient tombés les imitateurs de Michel- Ange.

On peut juger par quelques estampes ce que Fréminet aurait été s’il avait pu échapper à l’action pernicieuse de lecole florentine. La Sainte Famille, gravée à Rome par Ph. Thomassin, en 1589, montre chez le maitre qui l’a peinte un talent élevé et tout français ; la com-

1 Peintre de portraits, né en Suède, et sur lequel M. Ph. de Chcnnevières a écrit une Notice insérée dans la Hevue universelle des arts.

> Diderot, salon de 1765, 1. 1, p. 210, éd. in S» de 1821.

> De 1606 a 1615.

position, l'ajustement, le goût rappellent à l’esprit la manière de Vouet I je Baptême du Christ , gravé â Rome, en 1502, par J. Turpin, est au contraire composé dans le style florentin, comme ses peintures de Fontainebleau, mais cependant avec plus de sagesse, avec moins de poses tourmentées et contournées que l’on n’en rencontre dans les imitateurs italiens de Michel-Ange à cette époque , dans le Bronzino, par exemple.

Le manque de documents , la dispersion ou la destruction des œuvres rendent difficile la tâche d’écrire l'histoire de la peinture du temps qui nous occupe ; cependant , en cherchant bien , on retrouve quelques œuvres remarquables , originales et pleines de caractère , qui nous prouvent que certains hommes s'obstinaient à rester français, malgré la mode. Les plus importants sont les maîtres de Saint- Luc, quelques peintres provinciaux*, nos dessinateurs de crayons, qui vont bientôt disparaître , quelques graveurs de portraits , le sculpteur Jacquet et les peintres Jean Mosnier et Quintin Varin.

Le courant français que nous avons vu se maintenir au xvt* siècle, continue; il y a un milieu français plus fort qu’on ne pense, car le Flamand Porbus, en peignant la Cène qui est au Louvre, y est soumis h ce point que son œuvre est presque française.

Quintin Varin est l’auteur de ce remarquable tableau de la Présentation au temple , placé aujourd’hui à Saint- Germain -desPrés ’, et qui est d’un goût si français qu’on le croirait peint en plein xvme siècle. Marie de Médicis, frappée du grand talent de Varin \ le chargea de peindre la galerie du Luxembourg. Mais, au moment de se mettre au travail, Varin disparut; un méchant poète de ses amis

1 Fréminct ni été en Italie qu’en 158"; la Sainte Famille dont nous parlons a été faite presqu’à sou arrivée à Home, lorsque Fréminet peignait encore selon le goût de son père et bien certainement d’après la manière de nos vieux maîtres de Saint -Luc, manière qu’il changea en Italie contre le style tourmenté de l’école de Florence.

* .M. Pli . de Chenneviéres a déjà public trois volumes de Recherches sur les peintres provinciaux de l'ancienne France. Nous lui devons les biographies de Quiutiu Varin et de Jean Mosnier.

3 H. 5,59; L. 3,03. Gravé par Karl Audran. — Voyez Ph. de Chenneviéres, Peintres provinciaux, t. I, p. 230.

k >1. IMi. de Chenneviéres nous apptend que Varin est l’auteur d’un tableau représentant saint Charles Horromée distribuant des secours aux malades (a Saint -Etienne- du- Mont ). On voit aussi à Abbeville et à ltcauvais divers tableaux de ce maitre. l u de ses meilleurs, Jésus-Christ guérissant le paralytique, pourrit dans les greniers de l'église de Fontainebleau.

Page 1