‹ Les artistes français a l'étranger (volume 2)Chapitre 12 sur 452 · Richelieu et Mazarin · texte numérisé non relu

Richelieu et Mazarin

Pendant son long séjour en Italie, Vouet s’était fait le disciple des maîtres de l’école bolonaise; tout ce qu’il a peint à Rome est dans leur manière. L’action de Vouet sur ses contemporains a été réellement considérable, cependant il ne faut pas l’exagérer ; à l’imitation de l’école florentine, Vouet substitua le go ht de ses maîtres favoris. L’importance que l'on attribue à l’école qu’il fonda à Paris, nous parait se réduire h l’importation des types du Guide, du Guerchin, de l’Albane et des Carraches.

Il est à remarquer toutefois qu’il s’opéra un grand changement dans la manière de Vouet à son retour de Rome ; et ce changement est à noter, parce qu’il prouve incontestablement que le milieu dans lequel il se retrouva eut sur lui autant d’action qu’il en exerça lui-même sur ses contemporains. Ce milieu , il faudrait le faire connaître avec plus de détails que nous n’avons pu en donner tout à l’heure; mais nous sommes fort heureux déjà d’en pouvoir signaler l’existence, parce que c’est là et non pas seidement dans le Vouet que sont les origines de notre école du xvu* siècle.

Tout en faisant à Paris de grands tableaux d’après les maîtres bolonais et quelquefois d’après ceux de Venise, Vouet exécuta un certain nombre d’œuvres moins importantes et dont le caractère est absolument différent de celui de ses grandes peintures. Dans sa jolie et gracieuse composition de Vénus et Adonis dans celles

1 Gravt1 par Michel Dorijjny, 1643. — Celle peinture de Vouet est au Mus6c do rHermitajje ( voyez p. 442 ).

L’ART FRANÇAIS

représentant Diane et Endymion ', un repos de la Sainte Famille *, la Sagesse montrant à un jeune prince le temple de la Vertu ’, le sujet allégorique peinl pour la reine d’Angleterre *, dans les grotesques « peintes dans le cabinet et les bains de la reine au Louvre 5 » , et dans les quatre Vertus qui sont placées aujourd’hui au palais de Versailles', Vouet n’est pas seulement très- français, gracieux, élégant, clair, agréable, comme quelques-uns de ses élèves’, mais le tableau de Neptune et d’Amphitrite * nous rappelle même la manière de Doucher. Vouet n’est pas le seul artiste du xvn' siècle qui nous rappelle ainsi la manière de Doucher ; nous la retrouvons encore dans le bas-relief de Girardon représentant des nymphes au bain et décorant la cascade de l’allée d’eau , dans le parc de Versailles. Dans le repos de la Sainte- Famille, dont on vient de parler, le tombeau antique, au pied duquel est assise la Vierge , le paysage et tous les accessoires sont dans ce style qu’on est convenu d’appeler le style Boucher, le style xvui' siècle , qui n’est autre que le style français et qui est permanent dans notre école , malgré tout ce qu’on a tenté pour le faire disparaître. Qu’on le trouve détestable ou charmant, peu importe; il est tel. C’est le produit du terroir et de la sève française ; il est le même en littérature et en peinture. Notre poésie ne ressemble pas à celle de l’Italie, de l’Angleterre, ou de l’Allemagne; notre prose non plus; tandis que notre poésie et notre prose sont absolument les mêmes que notre peinture, quand elle est demeurée bien française. Cet art français que l'on a nié, ce goût français que l’on a insulté, que l’on s’est efforcé de détruire, existent

* Gravé par Michel Dorigny, 1643.

* Gravé par Michel Dorigny, en 1649.

* Gravé par Fr. Perrier, en 1632. — On prendrait ces personnages pour Mentor et Télémaque.

v Ce tableau représente une allégorie sur le mariage de Charles 1er, roi d'Angleterre, avec Henriette de France, et sur l’alliance anglo-française; les léopards anglais sont enchaînés avec des lis. Ce tableau a été peint pour la maison de la reine d’Angleterre, appelée Ottelan. Michel Dorigny l’a gravé en 1639.

1 Ces grotesques ont été gravés par Dorigny. On y trouve la légèreté, la grâce, l'élégance, le goût et l’esprit de l'ornementation française. Le type des ornements de l’école d’Antoine et de Jean Lepautre est bien là.

* Elles ont été gravées par Dorigny.

7 Par exemple Lesueur, dans sa première manière. Au reste, jusqu’à David , on retrouve dans tous les maîtres français les mêmes types et le même goût.

* Gravé par Michel Dorigny, en 1644.

XVII', XVIII', XIX' SIÈCLES. lxxi

donc; qualités et défauts, on ne les trouve que chez nous. Aux invectives inintelligentes de ses adversaires, j’oppose l’admiration de toute l’Europe pendant deux siècles.

Il faut en prendre son parti ; quand on croit le goût français « le mauvais goût » bien mort , il reparaît ;

« Chassez le naturel, il revient au galop. »

M. Ph. de Chennevières dit quelque part : « Depuis que la France a produit des ouvrages d’art elle a toujours senti à tour de rôle les courants de deux influences, celle de l'Italie et celle de la Flandre. Celle de l’Italie lui semble meilleure et plus naturelle, et plus saine, puisque, après tout, nous lui devons les grandes époques qui s’appellent le Primatice, Poussin, Lebrun,

David, M. Ingres Il ne faut pas étudier avec de bien grosses

lunettes la philosophie de l’histoire de l’art pour remarquer que l’épuisement de l’école de chacun des grands élèves de l’Italie que nous venons de nommer a eu pour réaction inévitable le triomphe, au moins passager, de l’influence du Nord. Après maître Roux et le Primatice viennent les Flamands Dubois, Francheville, Jean de Hoëy et les Porbus; après Fréminet, Rubens; après le Poussin et Le Brun, Van derMculcn, Baptiste, Largillière, Desportes, Watteau et Chardin; après David, l’atelier de Gros; après Ingres, les délicieux paysagistes de notre temps, héritiers excellents de l’école hollandaise 1 .» Ne pourrait-on pas compléter cette observation et la rendre plus vraie en disant qu’à chaque période d’influence étrangère succède une réaction française? Après la Renaissance, on voit venir Le Sueur; après David , toute notre école moderne.

Vouet, car il faut bien revenir à lui, devint le chef d’une nombreuse école *; il fut nommé premier peintre du roi et son maître

1 Peintres provinciaux , t. III, p. 215.

* Mariette dit en parlant de Vouet : « Cet excellent peintre fait pour développer les talent» dans tous les sujets qui en renfermoient le germe. » — Abecedario, art. Mellan.

Vouet compte parmi ses élèves : son frère Aubin Vouet, Charles Mellin, Remy Wibcrt, Fr. Torlebat, Alf. Dufresnoy, Charles Do6n, Michel Dorigny, Michel Corneille, Louis Duguemier, André Lenèlrc, Perolle l’ainé, P. Mignard, Fr. Perrier, Sébastien Bourdon, Blanchet, Le Brun et Le Sueur.

Vouet a eu autant d’influence en province qu’à Paris; son école a rayonné dans toutes les provinces; toutes nos écoles provinciales adoptèrent et imitèrent le style et la manière du maître.

L’A HT FRANÇAIS

à dessiner. Nous le voyons en faveur à la cour, tout-puissant auprès du roi et des ministres , abusant de sa puissance et forçant Poussin à retourner en Italie; travaillant pour Richelieu, pour les autres ministres et pour les grands seigneurs. C’est le Le Brun de Louis X III ; il exerce une suprême autorité sur les arts, il leur imprime une forte direction et un cachet bien marqué ; il emploie ses élèves et d'autres peintres groupés autour de lui aux grands travaux dont il est chargé, aux peintures, aux modèles de tapisseries. L’entourage de Vouet, tout-puissant à la cour, et par cela seul indépendant de la maîtrise de Saint- Luc, forme une espèce d’académie libre qui a précédé l’Académie royale et cpii semble en avoir préparé l’établissement.

L’époque de Vouet est le moment de la renaissance de l’esprit français. Les arts brillèrent alors du même éclat que la philosophie, les lettres, la, politique et les armes. Il y eut une réunion d’artistes illustres dans tous les genres ' ; en même temps que Vouet , paraissent Nicolas Poussin , Claude Lorrain , Valentin , le Bourguignon , qui ont vécu en Italie et dont les œuvres tiennent encoi-e aujourd’hui une belle place dans les galeries italiennes , à côté des plus illustres maîtres du pays. Les ouvrages du Poussin vont bientôt exercer une inlluence considérable sur les élèves de Vouet et modifier chez plusieurs, chez Le Brun surtout, la manière du maître , exerçant ainsi une double inlluence sur la France et sur l’étranger.

Il faut aussi parler des Le Nain, qui continuent une vieille tradition toute française en peignant des scènes familières, dans un stylo simple , mélancolique , qui rappelle de loin Le Sueur et qui n’a rien emprunté à la Flandre, la terre classique du genre 1 : — de Blanchard, célèbre h cette époque par sa couleur; — de La Hire ; — des Beaubrun, peintres de portraits, dont les peintures sont si peu connues aujourd’hui , mais qui ont été liés à la mode et d’après lesquels on a beaucoup gravé; — du Flamand Philippe de Champagne qui , dans la peinture de portraits, a toutes les excellentes qualités des portrai-

1 Voir dans l’ouvrage de M Cousin : Du vrai, du beau et du bien, la Xe leçon, consacrée à l’école française du xvii* siècle.

* On ne saurait trop insister sur le style si charmant et si parfaitement français du tableau des Le Nain , représentant la Nativité cl que l'on voit à Saint Elicnne-du-Mout à Pari?.

Page 1