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I XXXV

XVII*, XVIII*, XIX' SIÈCLES

l’école française, est bien original , quoiqu’il doive beaucoup à son maître Gillot. Les « Fétcsgalantes » et les« Conversations» de Watteau sont de charmantes et spirituelles fantaisies, d'un dessin tout français et de la plus merveilleuse couleur. Cette peinture rompt avec les traditions solennelles des grandes écoles du xvn* siècle, autant qu’elle s’écarte du genre flamand par la distinction et l’élégance.

Il en est de même de Lemoine dans un ordre plus élevé. Plein de sève et fin coloriste Lemoine, l’auteur du plafond du salon d’Hercule, à Versailles5, est le chef d’une école qui tient, malgré les excès et les défauts dans lesquels elle est tombée, une place trèsimportante dans l’histoire de la peinture française.

Le plafond d’Hercule est le dernier grand plafond fait en France. Les changements survenus dans la décoration des appartements vont réagir sur la peinture d’une manière fâcheuse, en ne permettant plus de n’y mettre que des tableaux de moyenne dimension 3. Aussi, Boucher, l’élève de Lemoine et le principal peintre de l’époque de Louis XV, ne fit-il, à proprement parler, que de la peinture de genre et de décors. A sa suite , l’école tomba presque tout entière dans une manière fade et voluptueuse 4, qui n’est que le reflet des mœurs de cette époque. Les artistes les plus sérieux qui essayaient de réagir contre cette décadence, s'en ressentaient malgré eux et perdaient peu à peu les traditions du style élevé et raisonnable qui caractérise notre école.

dans la belle collection do M. Lacazc, l'Indifférent et la Finette, une Conversation dans un parc, le Gilles de grandeur naturelle, etc. Pater et Lancrct sont beaucoup mieux représentés dans cette collection qu'au Louvre, où notre écolo du xYiu* siècle n'offre trop souvent que de faibles échantillons, donnant une idée très-incomplète des maîtres. L'école du xvme siècle est médiocrement représentée au Louvre, parce que les musées étrangers renferment ses principales œuvres.

1 Voyez chez M. Lacazc, son tableau d'Hcrcule aux pieds d'Omphale, peint à Rome et gravé par L. Cars.

* Cette grande composition représente l'Apothéose d’Hercule (1736); l’esquisse originale est au Louvre.

* «Je crois, écrivait Diderot en 1767, que l'école a beaucoup déchu et quelle déchoira davantage. Il n’y a presque plus aucune occasion de faire de grands tableaux. Le luxe et les mauvaises mœurs qui distribuent les palais en petits réduits anéantiront les Beaux- Arts. »

4 Dont les plus tristes représentants sont Baudouin et Lavreince.

L’ART FRANÇAIS

Mais que de franches qualités dans ces maîtres français! que d’élégance, de verve et d’esprit dans les bons ouvrages de Boucher et dans ses esquisses ' ! La fécondité de Boucher a été prodigieuse ; il a fait plus de dix mille dessins, un nombre considérable de tableaux de toute espèce; tableaux d’histoire et de genre, pastorales, dessus de portes, paysages, décors d’opéra, pantins, panneaux de voitures, etc. Malheureusement cette fécondité ne servit qu’à multiplier des exemples dangereux et à donner à Boucher une autorité que l’on comprendra en lisant les appréciations de son talent par ses contemporains, François Blondel et Mariette.

« Ses talents supérieurs, dit Blondel a, le font regarder comme un de nos meilleurs peintres d'histoire pour le genre gracieux. Il est d'ailleurs excellent dessinateur, bon décorateur pour les théâtres, paysagiste de premier ordre; enfin on reconnaît dans toutes ses productions, ce goût, ce feu et ce génie qui caractérisent le véritable artiste. » — Écoutons Mariette 3 : « Boucher, premier peintre du roi et qui fait tant d'honneur à notre école françoise... Boucher est né peintre; il en est peu qui le surpassent en facilité; on peut dire qu’il est né le pinceau à la main » On verra plus loin la contre-

partie de ces éloges quand nous aurons à parler des attaques de la Réaction contre Boucher.

A côté de Boucher, nous trouvons au milieu du xvui* siècle, Pater, Lancret, (Juillard et L). Olivier, qui continuent l’école de Watteau; dans une autre voie, Chardin, « très-grand peintre dans un petit genre *; » le peintre d’animaux Oudry, qui continue Desportes ; Restout , Berlin et Gazes , continuateurs de Jouvenet ; Natoire, Pierre et Fragonard, qui marchent à la suite de Boucher; Jean-François Detroy, l’habile coloriste; Subleyras et Carie Vauloo, qui nous sont donnés par la Provence ; enfin les portraitistes .1. -B. Vanloo, Nattier, Tocqué, Avcd, Pesne et Drouais viennent compléter la liste de nos principaux peintres du règne de Louis XV.

• Voyez au (.ouvra le taLIcau de Diane avec une nymphe ; — chez VI. Lacaze, plusieurs esquisses très-bien peintes elle ravisssant portrait d'une jeune fille, en robe verte.

* Architecture françoise, t. IV, p. 36.

8 Abccedario, t. 1, p. 165.

% 1 Vatelet. — Le Louvre a quelques beaux tableaux de Chardin, surtout le Singe amateur ; mais c'est encore cher M. Lacaze qu’il faut aller admirer le maître dans ses portraits et ses tableaux de nature morte.

XVU*, XVIIl*, XIX* SIÈCLES.

Parmi eux, Carie Vanloo fut un des plus importants. Grimin 1 déclare a qu’on peut le regarder comme le premier peintre de l'Europe, surtout par la beauté de son coloris. » Sa réputation à l'étranger fut très -considérable.

Ce qui nous donne le mieux l’idée de l’art de ce temps est le salon de Louis XV, à Fontainebleau, décoré par Boucher, Pierre et Carie Vanloo, et la chambre à coucher de la reine, au palais de Versailles. Toute la décoration de cette chambre, peinture et sculpture est de l’époque de Louis XV; J. -Fr. Detroy y a peint d’une belle couleur un des dessus de portes , Natoire l’autre, et Boucher les camaïeux du plafond *. Le salon de Fontainebleau et la chambre à coucher de Versailles sont les plus beaux échantillons du style Louis XV, que l'on est habitué à ne juger que d’après les petits appartements du palais de Versailles.

L’omementation du xvmr siècle mérite aussi une mention à cause de son originalité et quelquefois de sa bizarrerie. Quelque jugement que l'on porte sur elle, il faut d’abord bien établir qu’elle est absolument française et n’a aucune racine hors de France. Au goût excellent des ornements de Bérain , de Robert de Cotte et de Boffrand , de Watteau5 et de Claude III Audran *, qui avait dominé pendant les vingt -cinq premières années du siècle, succéda la manière de Meissonnier, d’Oppenord et de Sébastien Slodlz. On peut reprocher à leur ornementation si variée , si nouvelle, si charmante souvent, d’avoir recherché des formes contournées et bizarres, au lieu de s’en tenir aux données primitives qui n’excluaient ni la pureté ni la sévérité du goût.

Meissonnier5 fut orfèvre du roi et dessinateur de son cabinet; il était à la fois dessinateur, peintre, sculpteur, orfèvre et architecte; il a publié le Livre d’ornements (1 vol. in-folio), dans lequel on

* Correspondance, t. I, p. 55.

* II est bien regrettable que cette belle pièce ait été remaniée sous Louis- Philippe; on a détruit alors la cheminée.

* Voyez les estampes représentant : un paravent en sis feuilles avec l'histoire d’Arlequin et Pierrot; — des écrans; — les Saisons; — les Cinq sens.

« Qui excellait à peindre des ornements et des grotesques.» — Voyez les arabesques de la suite gravée des Douze mois.

* Meissoxxieb (Juste Aurélc), naquit en 1695 a Turin, et mourut en 1750. — Voyez sur ret artiste : Lacombe, Dict. des Beaux-Arts; — Ltmpcrtur, Dict. des artistes; .7 vol in-fol., mss. du Cabinet des estampes.

I/AIIT EllANÇÀlS.

trouve des modèles de bijouterie, de meubles, d’orfèvrerie et de mille objets de luxe. Meissonnier est plein de fantaisie et d élégance, mais quelquefois son dessin est contourné, bizarre et peu gracieux *.

« Sébastien Slodtz n’étoit guère qu’un sculpteur décorateur; il avoit succédé à Meissonnier dans la place de dessinateur du cabinet du roi... Il a toujours vécu et travaillé de concert avec son frère Paul- Ambroise Slodtz, qui eut beaucoup de vogue pour la décoration 1 * 3 * 5. »

Le cabinet des estampes possède un Recueil de dessins de Slodtz J; les ornements de Slodtz sont aussi quelquefois tortillés et mal ajustés: mais la légèreté, la grftce, la fantaisie de ces compositions leur donnent beaucoup de prix; nous indiquerons particulièrement le dessin d’un trône. Slodtz, comme Meissonnier, a dessiné des modèles de meubles, d’orfèvrerie, de candélabres, de bras de cheminées, de girandoles, etc. Ses dessins et les gravures de Meissonnier permettent d’apprécier très- exactement ce qu’était au milieu du xvm* siècle l’ornementation française, qui fut universellement acceptée en Europe.

L’art français du xvm* siècle eut à l’étranger une très-grande inlluence; l’Europe l’adopta tout entier, comme au moyen Age elle avait accepté l’art gothique dans toutes ses parties. Tous les souverains étrangers eurent pour premiers peintres, pour premiers sculpteurs, pour premiers architectes, des Français. L’Europe était ravie par cette peinture aux allures vives, élégantes, spirituelles, d’un

1 Meissonnier fut très- employé p.r les étrangers. Nous trouvons dans son Livre d'ornements, la gravure d’un grand surtout de Uble et de deux terrines exécutés pour le duc do Kingston ( 17.35) ; — divers traîneaux de jardins pour la première reine douairière d'Espagne (1735) ; — trois vues d’un salon pour la princesse Sartorinski en Pologne; — quatre vues du cabinet du comte Biclcnski, grand - maréchal de la couronne de Pologne, exécuté en 1734; — un canapé exécuté en 1735, pour le même seigneur;— le projet d’un trumeau de glace pour un grand cabinet, fait pour le Portugal. Le Livre d’ornements de Meissonnier contient encore des modèles d’intérieurs, de bordures de cadres, dVcritoires de porcelaine, de ciseaux, pommes de cannes, tabatières,

tables, gardes d'épées pour le roi (1725), boites de montres, surlouts de tables, cuvettes

pour le Roi , sceau à rafraîchir pour M. le Duc (1723), salières, porte-huilier, terrines, nef pour le roi, chandeliers, bougeoirs, mouchcttes et porte-mouchettes, girandoles, miroirs de toilette, une pendule pour le roi ; et de nombreux modèles d’orfèvrerie d'église : soleil, croix, chandeliers, lampes, ciboire, encensoir, etc.

* /.empereur, Dict. des Artistes.

5 IL d. 70. On trouve aussi dans ce volume des dessins de La joue

XVII*, XVIII*, XIX* SIÈCLES

coloris agréable, reproduisant les caractères de la beauté française, qui a tant d’attraits pour les étrangers

Voici comment un Français contemporain, le marquis d’Argens, attaché au roi de Prusse , apprécie le mouvement :

« 11 paroit que bien des nations étrangères reviennent du préjugé où elles étoient que les Italiens ayent produit les seuls grands peintres : elles commencent à rendre justice aux François; et si elles conservent encore une trop grande prévention en faveur des anciens artistes italiens, il est certain qu’on ne sauroit leur faire ce reproche, quant à ce qui regarde les modernes; car elles sont très -persuadées que les Italiens n’ont plus que des peintres médiocres; et la preuve qu’ils sont convaincus de cette vérité , c'est que tous les peintres attachés aux différents souverains de ces pays, sont tous François. Sylvestre a été premier peintre du roi de Pologne ; Vanloo du roi d’Kspagne ; Pesne du roi de Prusse. Ce prince a montré son inclination pour nos peintres françois : les superbes bâtiments qu’il a fait construire, dignes de la grandeur des Homains, sont remplis des ouvrages de nos Boulogne , de nos Gaze , de nos Coypcl , de nos de Troie, de nos Chardin, de nos Rigaud , de nos Largillière, de nos Watteau et de nos Vanloos. L’impératrice de Russie a fait venir de Paris M. Toqué pour faire son portrait, et a pris à son service plusieurs peintres françois 3. n

Bien d’autres encore travaillèrent hors de France. A ne parler que des peintres , nous avons à citer en Allemagne : Jacques Van Schuppen , directeur de l’Académie de Vienne; Fratrel, dans le Palatinat; Antoine Pesne, Nicolas-Blaise Le Sueur, directeurs de l’Académie de Berlin ; Amédée Vanloo , encore à Berlin ; Louis de Silvestre et Charles Hutin, directeurs de l’Académie de Dresde. Oudry fit ù Paris 37 tableaux pour le duc de Mecklembourg; J. -Fr. Detroy, Cazes,

1 Drouais n’était occupé qu’à faire des portraits de madame Dubarry pour l'étranger; en 1769, il l'a peinte en habit de chasso, puis en Flore, et cea portraits furent envoyés en Angleterre; en 1771, il la représente en habit de cour; cette fois, le portrait est pour le roi de Suède, que la belle comtesse avait captive; eu 1774, Drouais la |»eint encore en Flore, mais pour le duc de Deux-Ponts; U même année le landgrave de Hesse-£assel reçoit son portrait dans lequel on l’a représentée en Muse. ( Mémoires de Pajou et de Drouais, pour madame Dubarry, publiés par M. Jérome Pichon pour la société des Bibliophiles.)

1 Examen critique des différentes écoles de peinture, par le marquis d’Argens, Berlin, 1768, 1 vol. petit in-8°; p. 11. (Celte édition est fort rare.)

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