‹ Les artistes français a l'étranger (volume 2)Chapitre 24 sur 452 · XCII · texte numérisé non relu

XCII

XVII*, XVIII*, XIX* SIÈCLES

«c’est aux expositions publiques, dit un contemporain, que les ambassadeurs apprécient nos artistes et de là portent leur réputation à l'étranger. »

« Serait- il possible, je ne dis pas seulement en Italie, mais dans le monde entier, de se procurer, ailleurs qu'à Paris, un spectacle dont nous jouissons depuis 17:15; je veux parler de ce salon où l’on expose, tous les deux ans, les chefs-d’œuvre réunis de nos Phidias

et de nos A pelles? est-il rien de comparable à ce triomphe de

nos arts et qui doive donner aux étrangers une plus grande idée de leurs progrès ' ? »

Le goût des arts était général; souverains, princes, ministres, seigneurs, tout le monde, à la suite des littérateurs qui donnaient le ton, s’en occupe, les protège, les honore, chacun de son mieux. Quelques-uns les pratiquent : le Régent avait tenu le pinceau et le burin; le comte de Clermont , prince du sang, était graveur; madame de Pompadour, de sa main délicate, gravait de jolies estampes à l’eau forte sur les dessins de Guay. La margrave de Iiade-Dourlach, dessinait et envoyait ses œuvres à Wille

Si nous n’étions contenus par les limites de notre travail, nous trouverions d’abondants détails à prendre dans le journal de Wille 1, graveur allemand établi à Paris.

Son cabinet était fort riche et avait beaucoup de célébrité; la maison du graveur allemand était devenue un centre important dans le Paris artiste. Nul étranger n’aurait manqué de visiter Wille : les grands seigneurs, les personnages illustres, des princes même, les artistes étrangers, qui viennent à Paris pour visiter ses monuments, ses tableaux, ou pour étudier, tous vont chez lui à leur arrivée,

' Pâlie, 1765, p. W.

* <» 18 novembre 1781. J’ai reçu un dessein ru crayon rouge sur papier blanc que madame la margrave de Bade- Durlach m'a envoyé en présent. Il est de la propre main de cette princesse, fort joliment fait. Il représente une fille assise par terre tenante sur les genoux un nid d'oiseaux avec les petits; devant elle est un jeune homme qui montre avec la main vers le trou dans le mur d’où le nid a été tiré. Je suis pénétré de reconnois&ancc envers cette princesse. Il y en a assurément fort peu en état de dessiner de la sorte. » Cette princesse et le margrave, étant à Paris, visitèrent Wille le 25 juin

3 Ce journal mss. est conservé au Cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale. Il se compose de 5 volumes in-4°, commence en 1759 et finit en 1793; le troisième volume, entre 1777 et 1782 est perdu. — MM. de Concourt et Duplessis vont publier prochainement ce manuscrit.

L’A II T KH A NÇ Al. S.

et à leur départ pour prendre congé'. Le plus grand nombre de et* artistes venait à Paris pour y puiser l’inspiration , se faire connaître et se faire recevoir de l’Académie, honneur fort envié. Ou n’avait sa réputation établie en Europe qu’après l’avoir faite d’abord à Paris.

Wille a une immense correspondance ; il est en relation avec les princes, avec leurs premiers ministres, avec le comte de Kaunilz, avec Winkclmann, Kaphaél Mengs, avec une foule d’artistes étrangers. On le consulte sur mille questions; on le charge d’acheter des tableaux , des objets d’art de toute sorte, de faire ou de faire faire des gravures; on lui recommande les jeunes gens que l'on envoie étudiera Paris; on le charge de former des élèves; on lui demande des imprimeurs en taille-douce pour Vienne, des sculpteurs pour la manufacture de porcelaine de Meissen. Ces visites, ces relations, scrupuleusement consignées par Wille dans son journal, donnent une idée complète de l’influence de Paris; car on peut juger d’après ce (pii se laissait chez Wille de ce qui se faisait chez les autres grands artistes du temps, et apprécier ainsi, grâce à cet étranger fixé parmi nous, le rôle que la France jouait dans tout ce mouvement artistique du xvnr siècle.

1 « 15 février 1760. M. Il in , peintre du duc régnant de Deux-Ponts et mon ancien ami, étant arrivé avec S. A. S., me vient voir tout de suite. J’en étois ravi. Nous nous sommes embrassés de bon coeur, comme de raison. » — Le 16. « Monseigneur le duc de Deux -Ponts me (it l'honneur de me visiter, et S. A. S. resta plus d’une heure et demie avec moi. Nous raisonnâmes continuellement et presque toujours sur les arts dont il est grand amateur et commisse ur... Ce prince est très- gracieux et rempli de toutes sortes de qualités.» — Le 24. « J’étois allé] rendre visite au duc régnant de lieux* Ponts. Il me reçut le mieux du monde et me montra diverses choses. Je restai plus d’une heure avec S. A. S. »

1er mars 1760. «Monseigneur le duc de Deux- Ponts vient cher moi et peu après, nous montâmes en carrosse et je le menai chez >1. Demi pour voir un tableau du Poussin qu'il acheta pour cent louis. C’était une Adoration des bergers. Ce tableau sera transporté 4 .Manheim pour être mis dans le fameux cabinet de l’électeur palatin.» (Ce tableau est aujourd’hui a Munich, voyez p. 26.) — Le 16 mars. « .M. Meyer, jeune peintre, a pris congé de nous pour aller avec les équipages du duc de Dcux-PonU à Deux-Pouls, monseigneur le duc l'ayant engagé pour cela en lui donnant une petite pension. C'est M. Hin, son ancien maître lorsqu'ils étoienl encore à Strasbourg, qui lui a procuré cette petite fortune. »

23 février 1760. « Monseigneur le prince régnant de Nassau Sairbrück m’a fait l'honneur de me visiter. Il est resté une demi-heure avec moi. Ce prince est très-affable. Il a voulu tout voir et tout savoir, et je crois avoir contenté S. A. S. sur tous les points. » Pour témoigner sa Sérénissime satisfaction a Wille, Son Altesse, qui parait avoir eu plu»

XVIIe, XVIIIe XIXe SIÈCLES.

Les porcelaines de Sèvres, modelées sur les dessins des sculpteurs les plus à la mode et peintes d’après Boucher, avaient une réputation qu’elles ont conservée jusqu’à nous. Le roi et le ministre des affaires étrangères donnaient en cadeau, aux souverains étrangers et à leurs ambassadeurs, des services, des vases et d’autres objets en porcelaine richement décorée. En 1778, la czarine Catherine II se lit faire, à la manufacture de Sèvres, un service composé de sept cent quarantequatre pièces, d’une grande richesse, qui lui coûta ;ti8,l88 livres.

Les tapisseries des Gobeiins, de Beauvais, de la Savonnerie et d’Aubusson, et les verdures de Eelletin , exécutées sur les cartons des peintres les plus renommés, étaient recherchées dans toute l’Europe. La manufacture des Gobeiins, pendant l'habile ministère d’Orry, avait pris un grand essor. Uetroy, Restout, Charles Coy|>el, Carie Vanloo, Natoire, Collin de Vermont , furent chargés de faire de nombreux modèles. Les tapisseries de Uetroy furent particulièrement célèbres, sans cesse exécutées et données a plusieurs souverains étrangers 1 ; elles se composent de deux suites : l’histoire d’Esther, en sept pièces’, et l’histoire de Jason et Médée, en sept pièces aussi *.

d'affabilité que d'esprit, commanda à VVille de graver ses armes. 1761, 2 mars. «M. le prince de Nassau -Saarbrück me proposa de graver scs armes; cela me fit rire; mais je me suis excusé en lui donnant M. Choffard qui fait bien les ornements. »

Les femmes n’étaient pas étrangères à ce grand mouvement d’esprit; bien au contraire, elles y entraient fort avant comme dans le mouvement littéraire et philosophique. Voici, comme exemples, des princesses russes et polonaises qui s’occupent des questions d’art, « 1761, 25 mai. Madame la princesse de Gallitrin me fit l’honneur de me venir voir. Elle parolt curieuse de tout et veut être instruite de tout. Elle resta une demiheure chex moi. » En juin 1768, ce fut le tour de la princesse Lubomirska.

Le journal de Willc est plein des noms de ses illustres visiteurs, parmi lesquels on trouve Gluck, Kosciuzko, qui dessine et auquel Willc prête des dessins pour les copier; toujours des princes, le duc de Saxe Weimar, le comte Henri XLIll de ilcuss, le prince d'isembourg; des amateurs passionnés tels que le comte Strogonof, le général de Ketler, au service de Marie-Thérèse (1760 ), beaucoup de Russes; et au milieu de tous cc* personnage» le suivant se fait remarquer; « 1783, 24 septembre, M. de Tenspolde, jeune gentilhomme voyageur, de Munster en Wesphalie, m’est venu simplement voir, enfin, comme il disoit, pour pouvoir se vanter dans son pays, d'avoir fait connoiasaiice avec rooi.u

1 Le chAlcau de W indsor possède l'histoire d’Esther et l'histoire de Jason.

* Toillette d'Esther. Repas d’Esther à Àssuérus et Aman. Evanouissement d’Esther. Repas d'Esther. Dédain de Mardochée envers Aman. Couronnement d’Esther. Triomphe de Mardochée.

* Jason engage sa foi à Médée. Jason arrête la fureur des taureaux. Jason enlève la toison d'or. Les soldais lies des dents du dragon. Jason épouse Créuse. Créuse consumée par la robe empoisonnée. Fuite de Médée.

L’ART FRANÇAIS

An château «lu roi de Suède, à Stockholm, l’un des plus précieux ornements est l'histoire de don Quichotte, exécutée aux liobelins sur les cartons de Charles Coypel. On trouve aussi au château de Skokloster l’histoire d’Alexandre, d'après Le Brun. En 1717, le Régent avait donné h Pierre le Grand quatre belles tapisseries d’après les tableaux de Jouvenet. Vers 1705, on exécuta aux Gobelins, d’après Coypel, plusieurs tentures d’opéra pour le duc de Deux- Ponts.

Au xvi* siècle , c’étaient les Italiens qui faisaient les modèles de dentelles. Vinciolo, établi à Paris, publiait en 1 587 plusieurs recueils de modèles de dentelles et d’ouvrages de point coupé, d’un fort beau dessin. Au xvm* siècle, c’est en France que se font tous les dessins de dentelles et d'étoffes qui se fabriquent en Europe. Un des dessinateurs les plus fameux est Louis Lacoste, dit Alexandre '. « C’est lui qui vers 1710, les dessins pour le point n’étant pas assez réguliers, les fit graver sur des planches de cuivre et imprimer. Il réussit à mettre tant d’exactitude dans le travail, que ses Heurs, supérieures à celles des manufactures étrangères, sont devenues un objet de commerce avec celles de Bruxelles même, qui les achète pour embellir ses réseaux 2. »

Les riches étoffes de Lyon , exécutées d’après les dessins de Revel et de Philippe de Lasallc 3, ont fait l’ornement des palais de tous les souverains de l’Europe.

Notre supériorité dans l’art du dessinateur pour étoffes s’est conservée. En parlant, à propos de l’Exposition universelle de Paris (1855), du goût français et du gofit étranger dans les tissus de coton, M. Audigannc s’exprimait ainsi :

« Un manufacturier d’une des contrées méridionales de l’Europe, à qui l’on demandait naguère pourquoi sa maison ne figurait pas dans le palais de l’Industrie, répondait qu’il n’aurait pu exposer que des dessins français de l’année dernière. Aveu sincère et significatif, qui pourrait exprimer la situation de beaucoup d’autres fabricants étrangers. L’usage de copier nos dessins n’est pas un fait exceptionnel et isolé. Tantôt on les reproduit purement et simplement,

> Il était do Bayeux, où Ton fabriquait beaucoup de « point ».

3 Mémoire présenté au roi en 1757 par Lacoste; dans les Arch. de l'art français, L II, p. 17t>.

» Né en 1723, mort en 1804.

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tantôt ou s»; contente de les imiter de loin, c’est-à-dire en variant les traits accessoires.

« Dans les pays où la fabrication est lente et routinière, on nous suit de loin, et on laisse communément une année d’intervalle entre l’original et la copie; ailleurs, la reproduction s’accomplit avec une extrême rapidité. Ces emprunts continuels et avoués suftiraient à eux seuls pour attester la supériorité du goût français. » Nous retrouverons plus loin la même influence exercée au dehors par nos sculpteurs et nos architectes. Le tableau serait incomplet si l’on n'y joignait pas ce qui regarde la musique.

Rameau a fait faire à l’art musical de très-grands progrès et a exercé une influence qu’on est trop disposé à oublier aujourd’hui. C'est en 1722 que ce grand compositeur publia son Traité d’Hurmonie, ouvrage qui créa la science de l’harmonie ’. « Grirnm, dont la mauvaise foi égale l’ignorance des faits, assure (pie les écoles d’Italie et d’Allemagne n’ont jamais entendu parler des livres de Rameau concernant l’harmonie2. Or, il est précisément démontré, dit M. Fétis 2, que ces ouvrages ont fait naître les premières idées de théorie d’harmonie en Allemagne et en Italie, comme ils donnèrent naissance à des multitudes de Sijs/èincs chez les Français. La seule pensée de la possibilité d'une théorie scientifique de l'harmonie fut un trait de génie qui remua le monde musical, et qui même encore aujourd’hui exerce son influence. Le Traité de l’Harmonie a été l’origine du Tentumen d'Euler et du système deTartini. Ce fut le système de la basse fondamentale que Marpurg introduisit en Allemagne dans son Manuel de la Basse continue , et dans la traduction des Éléments de Musique de d’Alembert.

« Sorge, bien qu’il eût fait choix d'un autre principe, se rallia à l'idée suivie par Rameau de la nécessité d'une base scientifique pour la théorie des accords. Martini, dès 1757, discutait, dans le premier volume de son Histoire yénérale de la Musique, les opinions de Rameau... Enfin, la formation des accords dissonnants par des additions de tierces, et l’extension du principe du renversement des accords, ont été les sources du système de Valotti et de Sabbatini. • Kimlierger, élève de Sébastien Bach, compositeur théoricien

' Galette musicale de Paris, 1840, nos 35 et 42.

* Correspond, littér., oct. 1764, t. IV, p. 81.

* Art. Rameau , dans la Biogr. des Musiciens.

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