‹ Les artistes français a l'étranger (volume 2)Chapitre 25 sur 452 · X «'.VII I · texte numérisé non relu

X «'.VII I

l.’ART FRANÇAIS.

allemand , a, dit la Hiographie uni venelle, simplifié i't réduit le système des accords de Hameau. I.a simplicité de sa met lu «le l'a fait adopter généralement en Allemagne. Le livre de Kimbcrger a exercé depuis l".‘>t une grande inllucnce en Allemagne, et je tiens à bien établir que Itameau est pour beaucoup dans ce grand mouvement harmonique que Haydn, Mozart et Beethoven devaient mener si loin.

Non-seulement Hameau exerça une grande influence sur la composition musicale par ses Traité .« d'Harmonir , mais encore par ses œuvres, dont le style fut un modèle pour plus d’un compositeur étranger. Les symphonies, les airs île danse, les opéras de Hameau se jouaient sur tous les théâtres de l’Europe.

Plusieurs musiciens allemands imitèrent Hameau. Jean-Bernard Bach, mort en 1 7 49 , a composé, dit M. Fétis, de bonnes ouvertures dans le style français de son temps. On pourrait multiplier de pareilles indications.

Nos opéras-comiques du xvin* siècle étaient partout représentés; partout on entendait avec plaisir cette musique spirituelle et mélodieuse, oit l’esprit français se révèle tout entier. Car il faut bien le dire, la musique française n’a d’adversaires qu’en France, où la manie de l’admiration pour la musique allemande ou italienne se combine volontiers avec un parti pris de dénigrement de nos compositeurs. C’est aujourd’hui affaire de mode et de bon ton.

5» La lléaction.

Vers le milieu du xvm* siècle commença une réaction contre le goût et la manière de l’école de Boucher. Le soulèvement général de l’opinion atteste qu’on était fatigué des bergeries, des peintures mythologiques et allégoriques, et que l’on demandait autre chose. Il s’opérait alors dans les esprits un de ces grands changements si fréquents et si violents en ce pays oii la mode a tant d’autorité. Le publie commençait à se prendre de passion pour l’Antiquité, depuis la découverte d’Hcrculanum ; il voulait de nouveaux sujets de peinture; il lui fallait des tableaux d’histoire grecque et romaine, en attendant qu’il s’amusât à se transformer en citoyen romain.

Ei réaction que l’on a l’habitude de dater des ouvrages de Winkel-

Wll', XVIII*, Xl\* SIÈCLES

maiin et de Leasing, remonte au comte de Caylus, à Watclct , à Damtré-Bardon , à l’Kncyclopédie et à Diderot'.

La réaction fut fortement menée par les littérateurs qui dès lors s'étaient mis à faire de la critique d’art ; leur éducation toute grecque et romaine les conduisait naturellement à prôner l’Antiquité et à soutenir qu’en dehors de l’histoire et du style des anciens il n'y avait point de salut.

Le comte de Caylus, dans ses voyages en (irèce et en Asie- Mineure, avait étudié les arts des anciens et puisé le goût de l’antique ; à son retour, il publia plusieurs grands ouvrages et appela l’attention sur une multitude de questions relatives aux arts, lin 1752, il fit paraître son Recueil d’Antiquilés {7 vol. in-i"); en 1757, il publia avec Mariette le Recueil de peintures antiques: en 1755 et 1757, il donnait au public et aux peintres les Nouveaux sujets de peinture et de sculpture et les Tableaux tirés de l’Iliade, de l’Odyssée et de l’Knéidc : ces deux ouvrages répondaient à une des plus vives préoccupations du public.

Dans l’introduction du Recueil d’antiquités (p. xj), Caylus donne lui-môme la mesure de la réforme qu’il essaie.

« Les arts, dit-il, sont en quelque façon l’objet principal de cet ouvrage...; quoique jusqu’ici on ait peu sui\ i celte manière d’écrire sur les antiquités, je la crois cependant très-utile; elle est du moins très-propre à donner aux artistes quelques idées des lielles formes, et à leur faire sentir la nécessité d’une précision, dont le prétendu goût d’aujourd’hui et le faux brillant de la touche ne les écartent que trop souvent.... J’aurai du moins ouvert une carrière féconde en «lécouvertes et dans laquelle l’homme de lettres comme l’artiste doivent egalement entrer. ..L’artiste perfectionnera son talent en approchant un peu plus de la manière noble et simple du bel antique.... »

Kn 1772, Dandré-Bardon publia en deux volumes in-4°le Costume des anciens peuples. Le texte est d’une érudition suffisante, mais les planches sont réellement très-amusantes; c’est un déguisement perpétuel, en mauvais style xvm' siècle, de toute l’antiquité; costumes, vases, lits, meubles, statues, rien n’est exact , rien n’est corn-

1 Diderot n’agit sur ses contemporains que par l'Encyclopédie et ses conversations. Ses Salons, composés pour « sa bienfaitrice », l’impératrice de Russie, n’ont paru qu’aprés sa mort, l’an IV de la République. — Voyez, Lettre de Diderot à Mademoiselle Yobnd, 10 novembre I7G5.

L’A K T FRANÇAIS

pris, tout est travesti d'une façon étrange. Cependant les élèves de l’École des Iteaux-Arts étudient toujours Dandré-Bardnn, surtout à la veille des prix : l'exemplaire du Cabinet des estampes est usé à force de service , et de nombreuses générations l’ont sali et couvert d'une crasse épaisse. C’est le seul livre du Cabinet qui soit ainsi consulté et maltraité; il est vrai que c’est le seul où les aspirants au grand prix trouvent une aussi complète collection de poncifs; et il n’est pas douteux que tant de compositions extraordinaires, exposées à l’École des Beaux-Arts, et qu’on ne voit que là, ne viennent de cette source.

Watelet ', par ses relations avec les artistes et par sa position, exerça aussi sur le mouvement une grande influence. Voltaire, Marmontcl, Falcone!, Sulzer, auteur des articles de l'Encyclopédie sur la théorie des Beaux-Arts, Diderot, tous poussèrent à l’imitation de l’antique. On essayait de retrouver la peinture à la cire; on ne parlait plus que de Grecs et de Romains, de leur histoire, de leur style.

Mais on s’éprit de l’antique sans le comprendre. A la beauté des filles d’opéra que Boucher reproduisait sans cesse, on opposait « la manière noble et simple du bel antique » ; mais on le dépouillait de sa sévérité et de son vrai caractère , en l'interprétant d’après le goût dominant. «On l’assaisonnait à la sauce moderne», disait David ; « quand j’avais copié ainsi cette tête avec grand soin et à grand’peine, je faisais celle que vous voyez dessinée auprès. Je l’assaisonnais à la sauce moderne, comme je «lisais dans ce tempslà ( 1775), je fronçais tant soit peu le sourcil , je relevais les pommettes, j’ouvrais légèrement la bouche, enfin je lui donnais ce que les modernes appellent de l’expression1. »

Déjà nous avons parlé, à propos de Dandré-Bardon, du travestissement de l’antiquité; les planches des ouvrages de Caylus, plus sérieusement faites, sont encore bien modernes, surtout dans les figures de femmes. Mais nulle part le travestissement n’est plus houll'on que dans l’Antinous et la Vénus de Médicis, dessinés par Pierre, pour l’Art de peindre de Watelet.

i Watelet publia en 1760, l’Art de poindre et les Reflétions sur la peinture; le Dictionnaire de peinture, de sculpture et de gravure parut en 1792. Mais ces ouvrages, longtemps avant de paraître, avaient été lus à l'Académie.

1 David et son école, par M. Dclécluze, p. 112.

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Commencée en France, la réaction se continua par les Allemands Winkelmann ' , Lcssing3, Gessner et Raphaël Mengs. Winkelmann donna beaucoup de force à la réaction; il acheva de jeter les esprits dans cette imitation pure et servile de l’antiquité, aussi bien dans les lettres que dans les arts.

Pendant qu’on mettait en avant les nouvelles théories qui devaient, disait-on, régénérer l’école, on attaquait violemment ses chefs et l’enseignement de l’Académie.

L’Académie avait un enseignement très-complet et très-sîlr ; on y apprenait à peindre ou à sculpter, comme ailleurs on apprenait un métier. L’Académie avait des idées arrêtées et systématiques sur tout, sur la composition, le costume, la lumière, l’expression des passions, les effets d’un tableau; elle donnait à tous ses élèves la même pratique, réglée d’après un système uniforme. La décadence résultait de l’adoption de ces types convenus et immuables.

On a dit que l’école du xvm* siècle avait péri pour avoir négligé l’étude de la nature. Tout au contraire, l’Académie se préoccupait lieaucoup de la nature et forçait ses élèves à étudier le modèle pendant sept ans3. Mais on se contentait d’une nature vulgaire; on copiait le modèle d’après des procédés tout faits; on lui faisait sans cesse exprimer les mêmes attitudes; on exagérait, on tourmentait la nature, et, comme l’antique, chacun la voyait et l’interprétait suivant le goîit régnant.

Boucher, en sa qualité de chef d’école, était principalement harcelé. Watelet, après avoir dit que ses esquisses seules avaient fait sa réputation , ajoutait : « Jamais artiste n’a plus ouvertement témoigné son mépris pour la vraie beauté telle qu’elle nous est offerte par la nature choisie, telle qu’elle a été sentie et exprimée par les statuaires de l’ancienne Grèce et par Raphaël. »

1 Winkelmann a publié en 1756 : Réflexions «ur l’imitation des ouvrages grecs dans la sculpture et la peinture ; — en 1761, Remarques sur l’architecture des anciens ( traduit en français eu 1783); — Lettres sur Herculanum; — en 1764, Histoire do l’art (traduit en français dés 1766); — en 1767, Monumenti antichi.

3 Le Laocoon de Leasing est de 1763.

3 a Toutes ces positions académiques, contraintes, apprêtées, arrangées; toutes ces actions froidement imitées par un pauvre diable, et toujours par le même pauvre diable, gagé pour venir poser trois fois la semaine, qu’onl-elles de commun avec la nature ?... C'est là qu’on prend la manière... J'ai connu un jeune homme plein de goût qui, avant de jeter le moindre trait sur la toile, se mettoit a genoux et disnil : Hou Dieu, délivrermoi du modèle. » ( Diderot , Essai sur la peinture. )

Cil L’A HT FRANÇAIS.

Nous y voilà ! la statuaire grecque est posée comme le modèle de la peinture.

Écoutons maintenant Diderot : « Dans 1a multitude de figures qu’il a peintes, je défie qu’on en trouve quatre de caractère propre au bas-relief, encore moins à la statue. » Encore et toujours la statuaire grecque! David n’est (tas l’inventeur, comme on le voit, de la peinture plastique; il a suivi, en la modérant même, la réaction que faisaient les gens de lettres.

Mengs écrivait : a Les Français se sont formé un style national , dont le goût ingénieux et ce qu’ils appellent « esprit » sont les qualités distinctives.... Ils se bornent à peindre des figures françaises pour représenter l’histoire de quelque peuple que ce soit. » Watclel , qui déplore amèrement l’existence de ce style national et qui voit avec bonheur les progrès de la réaction , s’écrie alors d'un air de triomphe : a Mais notre école change maintenant de principes , et si elle continue de suivre la route qu’elle commence à se tracer, elle deviendra, de toutes les écoles, la plus sévère observatrice des convenances et des lois que s’étaient imposées les artistes de l’ancienne fîrèce. » Et Lcvesque d’ajouter 1 : a On riait autrefois, quand un amateur qui voyait juste, le comte de Caylus, indiquait aux artistes le chemin qu’ils devaient suivre; plusieurs de nos peintres étonnent maintenant qu’ils y sont entrés. »

Nul ne pensait cependant que la réaction dût aller jusqu’où elle est parvenue à la fin du siècle. Douchardon et Vieil paraissent avoir obtenu les résultats que l’on avait raison de désirer, le retour à une forme plus sévère et à des idées plus morales et plus sérieuses. On ne songeait pas encore à transformer l’art français et à le rendre absolument grec ou romain , ainsi que l’architecture et l’ornementation ; le goût français se conservait , en se modifiant aussi heureusement que le comportait le talent des principaux artistes. Mais à ce moment mémo, et c’est là qu’il faut chercher les causes principales de la réaction dans les arts, une profonde révolution religieuse, politique et sociale se préparait. Les écrits de Montesquieu (Esprit tir s Lois , 1718). de Voltaire, de Diderot ( Enci/rloprrlir , 1751 ), de Mably et de J.- J. Rousseau, attaquaient et préparaient la ruine prochaine de l’organisation de l'ancienne France.

1 Dali* une noie du dirlionnnire de Wulolrl

XVII', XVIII*, XIX' SIÈCLES. cm

La révolution de 178!) qui devait produire des résultats trèsnouveaux et absolument modernes, se prépara et s’accomplit sous des formes empruntées à l’antiquité. Athènes et Sparte étaient sans cesse invoquées comme un idéal auquel il fallait revenir, en politique et en législation , aussi bien que dans les arts. C’est dans ce grand mouvement d’idées qu’il faut chercher les seules et vraies causes de la réaction de Winkelmann et de David , bien autrement radicale que la réaction de Caylus et de Vien.

Les peintres qui marchèrent sur la même ligne que Vien, furent Lagrenée, Brenet , Vincent , Régnault , Peyron et Doyen. Absolument séparés de la manière de Boucher, tous ces artistes rappellent par mille détails le sentiment français et les maîtres du xvir siècle, et conservent les traditions de l’Académie *. C’est ce style; toujours bien fiançais et un peu antique, ce mélange de goût Louis XV corrigé par quelques emprunts faits à l’antiquité que l’on a appelé le style Louis XVI.

Nous indiquons, comme un exemple de ce style, la décoration du cabinet placé sur le côté gauche de la chambre h coucher des rois Louis XV et Louis XVI, au chftteau de Versailles. Les boiseries sculptées et dorées de ce cabinet représentent les attributs de l’agriculture, du commerce, de la guerre, de la marine, des arts et des sciences; elles sont remarquables par la finesse et la délicatesse de leur exécution. On remarque les mêmes qualités d’élégance et de bon goût dans les bronzes de Routière.

On peut surtout juger le style Louis XVI dans le Recueil d’ornements à l’usage des jeunes artistes qui se destinent à la décoration

1 L’ange que l’on voit dans le tableau de Vien, représentant saint Germain et saint Vincent, rappelle Le Sueur ou La (lire; rien dans cette peinture n’annonce David. ( N° 631 du Musée du Louvre). — Le» tableaux de Régnault, le Pygmalion et l’Origine de la peinture (n°* 467 et 468), rappellent aussi l’école du xvn® siècle et principalement Le Sueur. Les huit tableaux peints pour l’Êcole Militaire par Vien , Beau fort, Brenet, Restout, Lagrenée (en 1773), représentant l'histoire de saint Louis, et qui décorent aujourd'hui la chapelle de l'Ecole de Saint-Cyr, tout en étant faits par les principaux adversaires de l’école de Boucher, sont dans la tradition de notre école. Cette voie était bonne ; et il n’a manqué à ces tentatives de réforme que des artistes d’un talent plus élevé. Greuze, Joseph Vcrnet et madame Le. Brun, sont également dans cette ligne de réaction modérée, qui conduisait à une sage transformation de l’école française, tandis que David s’eflorça d’arriver à la destruction du goût français et de toute tradition.

CIV I.'AIIT FRANÇAIS.

des bâtiments, publié en 1777 par Cauvet', sculpteur de Monsieur. Ce recueil contient des arabesques , des frises et des vases. On ne peut rien voir de plus élégant, qui ait plus de légèreté, de bon goût et de variété , rien qui soit plus spiriluellement français que ces délicieux dessins de Cauvet. C’est tout autre chose que l'ornementation d’Oppenord et de Meissonnier, et l’on sent au contraire une inlluence éloignée de Bérain, de Ballin, de François Briot, et çà et là d’ilerculanum. C’est un des meilleurs exemples que je connaisse de la verve française contenue par l’antique.

Mais le style Louis XVI allait disparaître comme la société française tout entière dans le cataelisme qui se préparait. La révolution commença d’abord dans les arts. Ce fut en 1787 que David, élève de Vieil et déjà célèbre par les lloraces et la mort de Socrate, ouvrit son atelier et se sépara radicalement de toute la tradition française, rompant ouvertement avec le passé. C’est aussi ce qu’on allait faire en politique : une révolution au lieu d'une réforme.

En même temps que l’école française déclinait à l’intérieur, elle avait, à l’extérieur, une influence moindre qu'à l’époque précédente. Nous avons cependant à mentionner madame Le Brun , qui fit des portraits à Vienne, à Berlin , à Londres et à Saint-Pétersbourg, et dont l’agréable talent fut partout très-apprécié; Joseph Vernet, qui pendant son séjour à Rome, peignit des marines pour les amateurs de toute l’Europe; Nicolas Guibal, fixé à Stuttgardt; Danloux, en Angleterre; Deshiarets , en Toscane. Nous trouvons à Rome, Delacroix et Volaire, peintres de marines; Thiers, peintre de paysages; Norblin, en Pologne; Maurice et Delapierrc, peintres de portraits, Lagrenée l’alné et Doyen, en Russie; Masrelier, peintre d’ornements, et Desprez, peintre et architecte, en Suède. Gagnereaux travailla beaucoup pour le roi de Suède. Joseph Collart , graveur établi à Genève, y faisait des dessins de bijouterie.

6» David et l’école moderne (1787-18.75).

Il faut suivre les transformations du talent de David pour se rendre exactement compte de la marche de la réaction; les diverses manières du peintre constatent chacune un nouveau pas. David avait commencé par peindre absolument à la façon de Boucher: le

1 Cauvet ( Gilles-Paul), architecte, sculpteur el graveur, né à Aix.cn 17.1! ; mort à Paris eu 1788. — Voyez Heineken et Nagler.

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portrait de la Guimard pourrait passer pour une belle peinture de ce maître. Il est à peine dans la manière de Vieil avec son tableau de Paris et Hélène; les Horaces, le Hrutus et la mort de Socrate, nous montrent le réformateur poursuivant son but ; avec les Sabines et les Thermopyles, la réforme est complète, la réaction arrive à son maximum. David est alors en dehors de toutes les traditions et de toutes les influences qu’il avait voulu briser.

La révolution qui s’accomplissait dans la peinture avait trouvé dans David la volonté puissante et systématique dont elle avait besoin. a David, dit son biographe ', a obéi à un grand mouvement intellectuel, il ne l’a pas imprimé, a C’est vrai; mais il l'a formulé. David voulait exprimer des idées graves sous une forme sévèrement châtiée; dans ce but, il prit pour uniques modèles la statuaire grécoromaine, les médailles et les camées antiques; c’est là qu’il chercha les types de pureté, de noblesse, d’élévation et de sévérité auxquels il s’était proposé de ramener la peinture.

Diderot avait dit qu’il fallait « apprendre de l’antique à discerner la belle nature » ; c’est ce que Poussin avait fait; il avait su rester original tout en empruntant à l’Antiquité quelques traits de sa simplicité et de sa noblesse. On peut juger la différence qui sépare ce grand peintre et David , en comparant le Testament d’Eudamidas du premier avec la Mort de Socrate, exposée par le second en 1787. Sans imagination, sans génie, David n'a pu faire, malgré l'énergie de sa volonté et son robuste talent , qu’une froide peinture , où l’on sont l'imitation et qui , par son aspect théâtral, s’éloigne entièrement de l’antique. Les Horaces, le Hrutus, les Sabines, les Thermopyles ont les mêmes défauts que la Mort de Socrate. On y sent le parti pris de faire comme les anciens; on reste froid devant ces peintures sévères, nobles, bien dessinées, mais sèches, et dont les personnages ont toujours des attitudes exagérées et ne sont pas groupés dans une composition bien entendue. En étudiant avec attention ces grandes pages, on voit bien qu’elles sont l’œuvre d’un véritable artiste; maison regrette qu’il ait manqué de mesure. Certes, David méritait d’exercer l’influence qu’il a eue sur ses contemporains, mais on regrette aussi que cette influence ait entraîné aux plus déplorables conséquences la masse des inintelligents qui suivirent la voie du chef de la nouvelle école.

1 M. IMecluze.

cvi L’ART FRANÇAIS.

David voyait bien la nature; il la reproduisait avec justesse : c’est quand il voulait la poétiser et faire du style qu’il la manierait à l’antique. Dans ses portraits, lorsque l'antique ne le préoccupe pas, il est vraiment un grand peintre. Il l'est aussi dans son tableau représentant la mort de Marat , qui est malheureusement son chefd’œuvre, et dans l’esquisse de la mort de Viala.

Une fois son atelier ouvert, en 1787, David ne lutta pas seulement, par son enseignement , contre le genre de Doucher, qui avait été renversé par Vien , mais contre l’Académie. Un vain , ne peignait-elle que des sujets antiques; elle avait le tort impardonnable de conserver les traditions françaises, des procédés et un enseignement que David rejetait absolument. Elle ne voulait pas dépasser la réaction modérée dont nous avons parlé, et David voulait aller beaucoup plus loin. En ouvrant son école, David se posa fièrement en adversaire de l’Académie, et lutta contre elle jusqu’au moment de sa destruction, à laquelle il ne contribua que trop.

11 serait injuste de rendre David responsable de l’imitation exagérée et inintelligente des Grecs et des Domains; c’est le vice de son temps; il a cédé à l’entrainement général. Une fausse et plate imitation de l’antiquité est de mode partout : lettres, éloquence, mœurs, costumes, art, meubles, fêtes politiques et religieuses, institutions, tout est copié maladroitement. 11 n’y a pas que David qui imite les anciens; les orateurs en font un abus intolérable ; les femmes du Directoire s’habillent h l’antique'; les Primitifs 7 aussi. 11 n’est sorte d’extravagances que cette manie n’ait engendrées.

' « Paris reprit l’empire de la mode et du goût : deux femmes célèbres par leur beauté, madame Talliei) , et un peu plus lard madame Récamicr y donnèrent le ton. C’est à cette époque que se compléta dans les usages de la vie privée cette révolution qui avait commencé dé» 1789. L’antique, introduit déjA dans les arts par l’école de David, remplaça dans les habits de femmes, dans la coifTure des deux sexes et jusque dans les ameublements, le gothique, le féodal et ces formes mixtes et bizarres inventées par l’esclavage des cours. Si la commodité fut quelquefois dans les meubles sacrifiée à la pureté du dessin et au coup d'œil, l’une et l’autre se trouvèrent réunies dans le costume des femmes, Ce qu’il y avait dans cet héritage des Grecs et des Romains d’inconvenant pour nos impurs et pour notre climat a disparu depuis, et il n’est resté de cette imitation trop servile dans le principe, que ce qui était bon et raisonnable, et l’Europe s’en est accommodée comme la France. » ( Mémoires de Thibaudeau , Convention, 1. 1, p. 130.)

* Voyez sur les Primitifs, Maurice Quaï et Perrié, élèves de David, qui se promenaient aux Tuileries en Agamemnon et en PAris, qui affirmaient que tout ce qui avait été fait depuis Phidias était maniéré, ignoble, théâtral , etc., l’ouvrage sur David et son école par M. Dcléclure

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a Telle société , tel art », a-t-on dit. Jamais la vérité de cette pensée n’a été plus manifeste qu’au temps de David. La révolution qui s’accomplissait dans les arts offre les plus évidentes analogies avec la révolution politique; l’une et l’autre ont le même idéal, les mêmes phases et les mêmes excès. On avait renoncé à toute tradition ; on rom|)ait violemment avec le passé , dont on aurait voulu détruire jusqu’au souvenir; on ne voulait dater que de 1789 en toutes choses et ressembler en tout aux anciens. Aussi pendant que David réformait la peinture, on réformait l'architecture, la sculpture, l’orfèvrerie, l'ameublement; tout devenait grec ou romain avec Chaudet, Percier et Fontaine.

Dès 1790, David donnait à Jacob et à Alexandre ', fabricants de meubles en renom, des dessins de meubles, de chaises, de lits, qu’il prenait sur les vases étrusques. Quand Percier et Fontaine revinrent d’Italie, en 1793, Jacob, qui avait obtenu la fourniture du mobilier de la Convention, s’adressa aux deux jeunes architectes. « Les voilà qui se mettent à dessiner tout un mobilier nouveau pour une assemblée républicaine, et qui à la place de ces formes surannées du dernier siècle, se hasardent à produire quelque chose du goût antique. Cet essai leur réussit.... et leur attira d’autres commandes du même genre. Dès ce moment, la plume et le crayon de M. Percier et de son ami ne furent plus employés qu’à dessiner des étoffes, qu’à esquisser des meubles; ils travaillent pour les manufactures de tapis et de papiers peints; ils produisent des compositions pour les décorations de théâtres; ils font des modèles pour les bronzes, les cristaux, l'orfèvrerie; et tandis qu’ils s’exercent ainsi de toute manière à introduire dans l’ameublement moderne les formes du mobilier antique, avec le sentiment et le goût qui leur sont propres, c’est à peine s’ils s'aperçoivent qu’avec leur fortune qui commence, c’est une révolution qui s’accomplit par eux dans les habitudes d’une

société qui ne les connaît pas encore Qui peut dire maintenant

quelle a été, dans cette seule période de leur destinée, l’influence de ces deux architectes, alors pauvres et ignorés, qui.... renouvelaient toute l’industrie française et rendaient l’étranger même tributaire de nos modes rajeunies et de nos goûts épurés’?» C’est

1 Souvenir* d’un Sexagénaire, I. I, p. 277. * Raoul-Roc hrttr , notice aur Percier.

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