LA PRINCESSE DES IIRSINS
« Bonn, 9 mars 1717.
« J’ay reçu. Monsieur, avec vos lettres du 13 de l'autre mois, les desseins que vous m'avez envoyez pour la rue à former en face de mon palais. Le tout, comme le reste qui part de vostre grand génie, est parfaitement bien pensé et je ne puis qu'admirer avec combien d'exactitude et de précision vous vous accommodez d'abord à mes idées. Vous voulez bien. Monsieur, que je vous en témoigne ici toute ma reconnoissance et que je vous demande pour mes bastiments la continuation de vos bons conseils dans toutes les rencontres où j'en pourray avoir besoin. C'est ce que je ne doute pas que par vostre honnêteté ordinaire vous ne m’accordiez avec plaisir ; et en attendant je suis toujours avec la plus parfaite estime, Monsieur, véritablement tout à vous.
JOSEPH clément. Électeur <. »
Robert de Coite fut employé aussi par le roi de Piémont; il agrandit, embellit et rendit commode le palais de la Vénerie. Duparc, chef jardinier de S. A. It., exécuta, sous la direction de Robert de Cotte, ces divers travaux.
Alexandre le Blond , architecte renommé et célèbre dessinateur de jardins, fut appelé, en 17l(î, à Saint-Pétersbourg, devint premier architecte de Pierre le Grand , avec 40,000 livres de pension J, et construisit le chftteau de Peterhof et ses jardins, qui sont une splendide imitation de ceux de Versailles 3. •
1 Ces lettres sont conservées dans les : Papiers de Robert de Cotte, au Cabinet de» estampes de la Bibliothèque impériale.
* Frédéric le Grand, Considérations sur l’état de la Russie. s Lefort (Henri), neveu de l’amiral Lcfort, mort en 1699, fut son successeur comme conseiller intime du crar. 11 le précéda en France pour choisir et recruter les artistes et ouvriers qui devaient travailler en Russie ( 1716). Le Cabinet historique de juillet
XVII*, XVII!*, XIX* SIÈCLES
« Les étrangers, disait Patte en 1765, sont dans la plus grande admiration en voyant nos hôtels modernes, distribués avec tant d'intelligence , décorés avec tant d’agréments , et meublés avec tant de goût et d’élégance. Toutes ces inventions heureuses valurent la réputation la plus brillante à l’architecture françoise. La plupart des souverains, pour en profiter, se sont empressés d’attirer dans leurs États des architectes de notre nation. Parcourez la Russie, la Prusse, le Danemark, le Wurtemberg, le Palatinat, la Bavière, l’Espagne, le Portugal et l’Italie , vous trouverez partout des architectes françois qui occupent les premières places, indépendamment de nos peintres et de nos sculpteurs. Paris est à l’Europe ce qu’étoit la Grèce lorsque les arts y triomphoicnt : il fournit des artistes à tout le reste du monde 1 . »
Botfrand, en effet, construisait le grand palais de Wurtzbourg
1856 f p. 188 et fuiv. ) a publié, d’après un ross. de la Bibl. impér. (>upp. fr. 2724) diverses pièces fort curieuses qui nous font connaître les noms de tous les artistes et ouvriers qui partirent en 1716 pour Saint-Pétersbourg. Voici les noms et professious des membres de celte colonie qui allèrent en Russie :
Le Blond , architecte.
Nicolas-Girard, dessinateur dudit sieur Le Blond.
Antoine Tessier, dit Derrille, id. id.
Girard Seine m , machiniste.
Jean-Michel, menuisier, et son compagnon René Sualeui. Nicolas Piuau , sculpteur.
Barthélemy Guillaume, j c Kulptau,.
Nicolas Perard , I
Charles Tapa, constructeur et inspecteur des bâtiment''. Edme Bourdon, appareilleur et tailleur de pierre.
| tailleurs de pierre.
François Batelier,
Antoine cœur d'acier, dit T Assurance, j François Foy, maçon.
Charles Leclerc, charpentier.
Paul Joseph Sualem, compagnon machiniste.
Guillaume Belin , serrurier, et deux compagnons.
Jean Noiset de Saint-Mange, ciseleur.
Étienne SauTage, fondeur.
Jean Lombard , orfèvre bijoutier, et son compagan Edme Bourgeois. Jean Fan , jardinier.
Jean-Jacques Gaucher,
Jean- Louis Varoque,
Pierre Grignon,
Jean -Baptiste Bourdin.
Pierre Ga mousse,
François Camonsse, son fils, Philippe Ca mousse, son frère, Arnoul Masson,
Xoèl Ransou.
tapissiers hautelissim des Gobelins.
tapissiers basselnsier*.
1 Monuments érigés à la gloire de Louis XV, p. G.
1/ART FRANÇAIS
pour le prince-évêque île cette ville; près de Mayence, il fit la belle fontaine du château de la Favorite; l’Électeur de Bavière lui avait fait bâtir sa maison de chasse de Bouchefort, dans les Pays-Bas. Ce même Électeur avait à son service Cuviller. Patte était employé par le duc île Deux-Ponts; Nicolas Pigage par l’électeur Palatin. Le Geav était premier architecte du roi de Prusse, et Delaguepière du due de Wurtemberg. L’ingénieur Labelye construisait le fameux pont de Westminster à Londres. Nicolas-Henri Jardin et Louis-Henri Jardin A Copenhague, Marquet et Mouret à Madrid, Derizet à Rome, bâtissaient de nombreux édifices, palais, églises, hôpitaux. Les PP. Jacquier et Le Soeur restauraient le dôme de Saint-Pierre. Bernard dessinait des jardins à Turin. Abeille et François Blondel élevaient les premiers monuments dignes de ce nom à Genève. Vallin de La Mothe, premier architecte de Catherine 11 , couvrait Saint-Pétersbourg des monuments les plus français, dans lesquels l’élégance s’alliait à la grandeur.
3° l.a réaction.
L’antique , qui paraissait vaincu , se releva. Vers le milieu du xviii* siècle commença une réaction contre le style de Boffrand, contre le goût français. En même temps que Vien cherchait à modifier la peinture, Jacques-Ange Gabriel, premier architecte de Louis XV essaya de réformer « le mauvais goût » qui dominait dans l’architecture; pour cela, il lit les deux pavillons des ailes du château de Versailles , avec leurs colonnes et leurs frontons ! Heureusement pour sa mémoire, Gabriel est l’auteur de la belle salle d’opéra du château de Versailles. On lui doit encore les deux colonnades de la Place de la Concorde, l’École Militaire, à Paris, et le Petit -Trianon.
Boulée , mort en 1799, fut le principal auteur de la réaction. Cet homme, qui n'a produit que l’hôtel Brunov, exerça une influence considérable par son enseignement et entraîna l’école. Il fit prévaloir les règles de l'architecture antique, ses formes, sa sobriété d’ornements, ce que l’on est convenu d’appeler la sévérité dans l’art, et dont les grands murs du Panthéon, absolument nus en dedans et en dehors, sont un célèbre exemple. Dès lors, Paris et la France vont se couvrir de temples grecs, de monuments romains, de
1 (iabricl mourul en
XVII*, XVIII*, XIX* SIÈCLES. c.XLlll
pastiches déplorables ; toutes nos traditions disparaissent. Soufllot , en 17Ci, commence l’église de Sainte -Geneviève, qui deviendra le Panthéon. «Jamais, a-t-on dit, l’imitation de l'architecture antique ne s’était produite aussi complètement » que dans cette œuvre sans inspiration, copiée dans toutes ses parties, et dans laquelle on n’a su présenter que des pierres nues , froides , sans autre ornement que la perfection des joints ' . Uouchardon décorait sa fontaine de Grenelle d’un ordre ionique; Gondouin construisait l’École de médecine, et de Wailly l’Odéon, en style antique; Urongniart appliquait l’ordre de Pæstum au couvent des Capucins, devenu aujourd’hui le lycée Bonaparte. Louis, dans ses galerios du Palais-Royal et dans son beau théâtre de Bordeaux, ne connaît aussi que les ordres antiques, mais il les emploie en homme de génie. Pendant ce temps (1771) Antoine élevait l’hôtel des Monnaies de Paris , et Chalgrin construisait Saint- Philippe-du-Roule et l’hôtel Saint-Florentin. Miquc, l’architecte de la reine Marie-Antoinette, dessinait à la mode anglaise les jardins du Petit-Trianon. Ainsi, on renonçait à tout ce qui était français; on copiait la Grèce, et, à son défaut, l’Angleterre. On allait à l'aventure; on s’amusait à ces restaurations du passé , à ces mascarades d’emprunt , sans songer à la Révolution qui allait éclater et qui allait elle-même s'égarer dans ces absurdes imitations des républiques grecques.
En même temps que notre architecture perd son originalité, elle perd son influence extérieure. Nous ne trouvons plus employés par les étrangers que Michel d’Ixnard , qui a beaucoup bâti en Allemagne ; Antoine, qui a construit des châteaux en Angleterre et en Espagne, ainsi que l’hôtel des Monnaies de Berne. Peyre éleva pour l'Électeur de Trêves le palais de Coblentz; de Wailly lit le célèbre salon Spinola à Gênes; Louis travailla en Pologne ; Thomas de Thomon éleva de nombreux édifices h Saint-Pétersbourg, et Clérisseau fut chargé, en 1773, par l'impératrice Catherine II, de faire les plans d'un palais exactement semblable à celui des empereurs romains. « Les meubles répondront à l’édifice, et tout doit être dans le costume des anciens. i> Après avoir conçu cette idée extravagante, c’est à l’Académie de peinture de Paris que la Czarine s’adressa pour
1 Les contemporains critiquèrent vertement la nouvelle église ; Patte principalement; ce qui lui valut les plus grossières injures de la part de (ïrimm. — Voyez (îrimm, t. IV, t». 92.
f.XLIV
L’ART FRANÇAIS, lui demander « un sujet en état de diriger ce superbe monument ». Clérisseau eut l’insigne honneur d’être jugé « le plus propre à répondre aux vues de l'Impératrice » .
4» Percier.
Après Boulée, deux hommes exercèrent aussi une grande influence sur l’enseignement de l’architecture, Peyre jeune et David Leroy ; tous les deux poussaient de toutes leurs forces à la restauration de l’architecture antique pure, luttaient contre toute transaction et s’opposaient à toute concession au « mauvais goût». On avait proposé, en 1 783, pour sujet du prix d’architecture , un projet pour la sépulture des rois et des princes de la famille royale. Un élève de Leroy, Fontaine, qui devait avoir plus tard celte célébrité que l’on sait , fit un monument tout païen et qui , suivant son biographe officiel, aurait mieux convenu à la race d’Agamemnon qu’à la famille du roi très-chrétien. Ses camarades furent pris d’un enthousiasme extravagant à la vue de ce chef-d’œuvre d’absurdité, et leur fureur ne connut plus de bornes quand ils apprirent que son auteur n’avait obtenu que le second prix. Voilà pour l’enseignement de David Leroy. « Peyre forma une école célèbre, disait M. Quatremère de Quincy, d’où sont sortis nos plus habiles architectes; c’est à son influence que la France doit l’honneur d’être aujourd'hui pour l’Europe le point central de l’étude de l’architecture. »
De cette école devait sortir Percier.
On se prit en même temps d'une rage aveugle contre l’architecture du moyen âge , contre tout ce qui rappelait a le fanatisme et la tyrannie», et, entre mille exemples, le plus caractéristique est celui-ci :
Pelit-Radel *, inspecteur général des bâtiments civils, exposa au salon de l’an vin J trois tableaux ainsi décrits dans le livret :