CXXVI1I
L’A U T FRANÇAIS
Paris; » elle jetait l’architecture française dans une voie d’imitation exagérée de l’architecture grecque; elle était en pleine contradiction avec le style de l'édifice ; elle était trop haute, trop large, et amenait forcément la surélévation si fâcheuse des façades de la cour et la destruction de la façade méridionale que venait de construire Letau
La colonnade du Louvre fut élevée de 1667 à 167-1. A la même époque, Fr. Blondel construisait la porte Saint-Denis en prenant ses modèles dans l'architecture romaine, dans la colonne Trajane, dans la colonne rostrale du Capitole et dans les médailles romaines.
Pendant que Desbrosses , Perrault et Blondel faisaient de l’architecture italienne et antique , l’architecture française se soutenait et luttait. Salomon de Caus, contemporain de Desbrosses, faisait pour l’électeur Palatin, à Heidellterg, les constructions les plus originales et les plus remarquables jardins. Mais ce fut dans la construction des hôtels et des châteaux , élevés en si grand nombre pendant le règne de LouisXlll (voy. p.Lxxiv.) et dans la nécessité de bâtir d’une manière raisonnable des habitations appropriées aux mœurs , aux besoins et au climat du pays, que l’architecture française trouva le principe de son salut ; si elle n’avait eu à construire que des monuments d’apparat, elle fût demeurée anti-française.
A en croire Tallcmant et Sauvai, la marquise de Rambouillet serait le premier auteur de ces changements ; peu satisfaite de tous les dessins qu'on lui présentait, elle fit elle-même le plan de son hôtel. « C'est d’elle qu’on a appris à mettre les escaliers à côté pour avoir une grande suite de chambres, à exhausser les planchers, et à faire des portes et des fenêtres hautes et larges et vis-à-vis les unes des autres; et cela est si vrai, que la reine mère, quand elle fit bâtir Luxembourg, ordonna aux architectes d’aller voir l’hôtel de Rambouillet, et ce soin ne leur fut pas inutile3.# N'est- il pas intéressant de voir cette femme célèbre exercer sur notre architecture une influence semblable à celle qu’elle a eue sur les lettres 7
De tous les hôtels de cette époque, les principaux qui subsistent à Paris sont l’hôtel Lambert, construit par Lcvau, l’hôtel Lauzuit et
1 Voyez sur l’histoire du Louvre, l'excellent travail de M. Vitct dans la Revue contempo raine.
* Taliemanl des Héaux, êd. in-12, 1. 111, p. 213.
XVII*, XVIII*, XIX* SIÈCLES
l’hôtel de Nouveau, à la Place-Royale 1 . Parmi les principaux châteaux, on peut citer comme types : le château de Maisons, par François Mansart ; le château de Versailles de Louis XIII (1627), par Lemercier qui a construit encore le château de Richelieu * ; le château de Ruel *; le château de Lavardin dans le Maine, par J. Marot ; le château de Vaux, bâti en 1653 par Levau pour le surintendant Fouquet, qui exerça sur ce mouvement français une si excellente influence.
Au milieu des projets présentés pour l’achèvement du Louvre, celui de Jean Marot, conçu dans l’esprit de P.Lescot, se distingue par ses caractères français et par son élégance; c’est une admirable protestation du bon sens et du génie national contre les projets du Bernin et de Perrault.
Mais de tous les architectes du temps, le représentant le plus éminent de la tradition française est Libéral Bru and a esprit expressif et pur, dit M. Vitet, égaré comme Lesueur dans cette bruyante époque», auteur du frontispice du bureau des marchands drapiers à Paris*, et qui fera plus tard «le vrai chef-d’œuvre de son temps, la grande cour des Invalides, ce cloître militaire , dont la destination est si admirablement écrite sur ces mâles arcades, sur ces sobres profils5.»
Nous signalerons parmi les décorateurs de l’époque : Ch. Errard, Jean Marot , Antoine Lepautre et principalement Jean Lepautre. On a vu (p. lxxih) quelle avait été l’importance d'Errard; ses ornements sont en général dans le goût antique et italien de la Renaissance. Nous ne croyons pas qu’il subsiste encore aucune œuvre décorée par Errard , mais nous pouvons citer comme exemple de son style les gravures représentant la décoration des appartements de la Reine au Vieux -Louvre; les arabesques sont d’une composition excellente®.
1 Aujourd’hui H Air! de la mairie du huitième arrondissement.
* Le magnifique château de Richelieu, gravé par J. Marot, 2i feuilles in - folio oblong.
* Vues du château de Ruel et de ses jardins, dans le t. II, de l’Archit. à la mode; c'est déjà tout Versailles, par l’aspect général, les détails et les fontaines.
4 Gravé dans l’Architecture françoise de Blondel.
* Vitet, loc. cil., p. 418. — Bruand a construit tout l’HAtel des Invalides, sauf l’église du dénie.
‘ Volume H. d. .10 du Cabinet des estampes
l'.XXX
L’ART FRANÇAIS
Jean Marot a publié « Diverses inventions nouvelles pour des cheminées avec leurs ornements » et des placarts; son style se rapproche tout à fait de celui des Lepautre.
Antoine Lepautre décora les plafonds de l'hôtel du marquis de Fontenay-Mareuil d’ornements fort élégants 1 ; mais son frère Jean Lepautre, dessinateur et graveur d’architecture, est bien plus important par son talent original et varié. Jean Lepautre, malgré ses emprunts il l’Italie, est un des représentants les plus brillants de l’ornementation française. Jusqu’à Dérain et Boffrand, tout le monde suivit ses errements. La Chambre des Muses, à l’hôtel Lambert, la galerie d’Apollon, les premiers salons de Versailles (voir p. lxxix ) sont les échantillons les plus caractérisés de « l’ornementation à la Lepautre ; » mais pour apprécier toute la fécondité, la richesse et le bon goût de l’artiste, il faut étudier son œuvre gravé qui est très-considérable 2.
Pendant cette période, nous ne trouvons avec: Salomon de Caus, déjà mentionné, que deux de nos architectes employés à l’étranger: Simon de la Vallée, appelé en Suède par la reine Christine, et Jacques Üruand, qui construisit à Cologne un hôtel pour le célèbre banquier amateur Jabach s.
1 Desseins de plusieurs palais, plans et élévations... 1 vol. in-fol., 1652.
* On y trouve : des alcôves à la romaine, à la française, à la royale et à l’italienne (ces dernières sont tout à fait daus le style de Versailles) ; — des plafonds à la romaine, « nouvellement inventez par 1. Lcpaultre, u des quarts de plafonds, des ornements pour plafonds, du style le plus riche et le plus excellent; — des intérieurs; — des lambris «( h la françoise, des lambris à l’italienne pour orner et embellir les chambres, sales, paieries et autres lieux magnifiques, invente/, par I. Lepauitre. 1659»; — des ornements de panneaux ; — des chapiteaux, des frises ou montants à la moderne (1657) ; — des trophées d’armes et des montants de trophées d'armes ( 1659); — des lits à la romaine;— des grotesques, des mauresques et des arabesques, d’une très-élégante composition; — des cheminées à la romaine avec bas-reliefs; (les cheminées de Dérain et de Robert de Cotte, dont on parlera plus loin, sont donc bien une réaction française contre les cheminées italiennes); — des portes et des porles-cochères ; — des jets d’eau, des fontaines sculptées, des termes, des supports, des vases ( toute la décoration des jardins et parcs de Versailles dérive de là); — des clôtures de chapelle» en menuiserie et « cerurie»; des chaires; des bancs de chœur; des clôtures de chœur; des autels; des tabernacles; des «eaux-bénitiers;» — des dessins de toute espèce pour l'orfévreric religieuse (1659); — des bordures de miroirs; — « des écusson» ou entrées de cerures et autres ornements servants à embellir la cerurie », des clefs. — Tous ces ornements sont d'un style pur, variés, élégants, agréables et, nie reproche qui voudra l’emploi trop fréquent du mol, d un goût très-français.
3 Gravé dans le Petit Marot.
XVII*, XVIII*, XIX* SIÈCLES
Sous l'influence personnelle de Louis XIV qui aimait les grandes choses et se plaisait à bâtir, l’achitccture prit un nouvel essor. Jules- Hardouin Mansart, premier architecte du roi, est le principal architecte de l’époque, avec Lenôtrc, dessinateur des jardins du roi; tous les deux ont été les chefs d’une école importante. Mansart a construit les châteaux de Versailles, de Marly, du Grand-Trianon et l'église royale des Invalides'.
L’orangerie et la chapelle du château de Versailles sont les œuvres les plus remarquables de cet habile architecte; l’orangerie est d’une simplicité pleine de caractère et de grandeur, mais la chapelle semble résumer en elle toutes les qualités du style de Mansart. Toutes ses parties sont empruntées à l’architecture antique, mais disposées d’une manière originale, et sans que la préoccupation d’employer des détails anciens fasse sortir l’architecte du plan et des dispositions générales consacrées dans les édifices religieux. Mansart a conservé en effet la toiture, le campanile, le faîtage orné, les contre-forts, les gargouilles des églises du moyen âge; il a voulu faire une sainte chapelle.
Ce que l’on observe à la chapelle du château de Versailles, on le retrouve ailleurs; la disposition du monument est bien française; la décoration extérieure est inspirée de l’antique, mais avec discrétion et intelligence.
Bien que nous ayons déjà parlé de Bruant (voy. p. cxxix), nous ne pouvons nous dispenser de répéter qu’il construisit, sous Louis XIV, l’hôtel des Invalides, moins l’église du dôme1.
Mansart et Bérain commencèrent à modifier le système de décoration intérieure des Lepautre. On supprima les ornements sculptés des plafonds; on abandonna les grandes cheminées à bas-reliefs pour faire a les cheminées à la royale à grand miroir 5 » ou « che-
1 Ou église du dâme.
■ 1 ut* institution importante, l’Académie d’architecture, fut établie en 1671 par Colbert; elle *e composa d'abord de Fr. Blondel et Pierre Mignard, se* fondateurs, de Louis Levau, L. Bruant, Daniel Üittard, Ant. Lepautre, François Dorbay, et André Fflibien. Dans les coufércnccs des premières années, l'Académie fixa les règles de l’art d'après l'Antique et la Benaissance ; ses guides étaient Vilruvc, Palladio, Serlio, Scamorri, Huilant et Philibert Delorme; les académiciens discutaient et résolvaient les difficultés, puis ils professaient dan* leurs leçons les dérisions prises dans les conférences. Le* registres de l'Académie d’architecture sont conservés au secrétariat de l’Institut.
* Cheminé0* nouvelles, vol. IL d. 30 du Cabinet des estampes
L’ART FRANÇAIS
minées à la Mansarde ; » on commença à employer les glaces dans la décoration des appartements, comme on peut le voir au Grand- Trianon.
En étudiant l’œuvre gravée de Bérain , on est vraiment émerveillé du style de ses arabesques pour panneaux, du goût excellent de ses frises, de ses corniches, trumeaux, plafonds, chapiteaux, de l'intarissable variété des dessins de cheminées, dont quelques-unes sont déjà ornées de glaces entourées d’encadrements élégants. Bérain est le trait-d’union entre l’école de Lepautre et celle de Robert de Cotte.
Un très-précieux recueil de gravures « l’Architecture à la mode » nous donne tout le système de l'ornementation en usage a la fin du xvne siècle. On y trouve des a portes d’appartements, des placards et lambris dessinez par le Sr Mansard et nouvellement exécutez dans quelques maisons roïales » ; c’est le Versailles et le Trianon du temps; — des plafonds, déjà sans peintures, avec de simples ornements en relief et dorés; — des plans et dessins nouveaux de jardinage, par Le Bouteux (dédiés à Louvois), qui nous montrent ce qu’étaient « parterres de broderie, parterres avec bosquets, cabinets et portiques de treillage » dans tous les beaux jardins de l’époque. Toutes ces œuvres de nos pères, détruites aujourd’hui , revivent pour nous dans ces estampes 1 . — On voit aussi dans l’Architecture à la mode, des escaliers de jardins, avec fontaines, par Le Blond; des escaliers du jardin de Saint-Cloud, par Lenôtre; des fontaines dessinées par le sculpteur du roi d’Angleterre, le florentin Fanelli; et en comparant le style trivial de ce dernier avec celui des œuvres de Lenôtre , on comprend pourquoi les étrangers s’adressaient de préférence aux dessinateurs de jardins formés a son école a.
1 Elles représentent les parterres des hôtels de Grandmont et de Villacerf ; les jardins de Louvois, de Prestes, de la Norville, de l'hôtel de Condé ; des berceaux, portiques et salons de treillage à Versailles, Chantilly, Sceaux, Chaville ; la maison de Benserade à Accueil .
* Je rejette en note ce qu’il y a encore de curieux dans «l’Architecture à la mode». Ce sont : des panneaux, des ouvrages d’orfèvrerie, des chenets, des chandeliers, etc., par A. Loire; — des ornements de fleurs pour la broderie; des fleurs à la persienne pour étoffes; des dessins pour étoffes de brocart à fond d’or ou d’argent; -—des ornements d’orfèvrerie, par P. And rouet- Ducerceau ; — des miroirs, tables, guéridons, chenets, par J. Lepautre, dont le dessin est bien en rapport avec celui de la décoration des appartements; — des modèles pour « l’art d’arquebuserie » (batteries, chiens, crosses, poignées ciselées), gravés par Jacquinet et d’un goût excellent; — des cartouches, par Jean d’Olivar; — des modèles de grilles (celles de Versailles y sont), des balcons, des marteaux de portes: divers modèles de serrurerie; des rampes d’escaliers, etc.
XVII*. XVIII*, XIX* SIÈCLES. CXXXtll
Toute la décoration du temps de Louis XIV, telle que « l'Architecture à la mode » nous la fait connaître, fut importée en Hollande par Daniel Marot, architecte de Guillaume III. Son œuvre a été gravée et publiée à Amsterdam , en 1712, en un volume in-folio La décoration des appartements, telle que l’entendait Marot et telle qu’il l’exécuta à Loo, est dans ce goût de Bérain, qui nous fait sans cesse pressentir celui de Robert de Cotte. L’ornementation de Daniel Marot est d’un style très- agréable, d’une variété et d’une élégance extrêmes, et s’applique à tout. Les planches de l’œuvre de Marot nous montrent des décorations d’intérieur, des plafonds, des cheminées, des dessus de portes, des arabesques; — des dessins d’ornements pour faire en broderie et en petit point , pour tapisseries de meubles et dessus de tables; — des modèles de grilles, portes, clefs, a ballecons » et rampes; — des berceaux, treillages et parterres, dont plusieurs ont été exécutés aux jardins de Voorst, en Hollande; — des groupes pour pièces d’eau , exécutés aussi à Voorst (gravés en 1701 ); — des vases pour la maison royale de Loo; — un recueil d’ornements pour l’utilité des sculpteurs et orfèvres, donnant des modèles de miroirs , cadres , bordures , corniches , et des dessins d’orfèvrerie de toute espèce; — le carrosse de Guillaume III, qui est très-beau (planche 115); — des modèles de chaises à porteur; — des tableaux de portes et de cheminées; — des portes cochères d’églises, des arcs de triomphe ; — des modèles de housses en broderie et galons; — des lambris, panneaux, cheminées; — des boites de pendules et de montres ; — le tombeau de l’illustre Cohom, élevé sur le dessin de Marot, dans l’église de Wickel, en Frise (gravé en 1705); — le projet du tombeau du comte de Portland, o qui se doit ériger à Roon, proche Rotterdam ». On le voit, l’importation de l’ornementation française en Hollande était complète.
Cette noble et magnifique architecture de Versailles, de Marly, de Trianon , de Saint-Cloud , de Sceaux et de Meudon , eut un immense retentissement à l’étranger. Partout * on imita nos châteaux, nos jardins, et de toutes parts on fit venir nos architectes.
Lenôtre a travaillé pour la Prusse, pour l’Angle te ne et à Rome même. « 11 estoit estimé de tous les souverains de l’Europe, et il y en a peu qui ne lui ayent demandé de ses desseins pour leurs jardins.
1 Tout ce que Daniel Marot a fait en Hollande #’y trouve gravé.
* En Suède principalement.
L’A B T FRANÇAIS
On ne doit pas s’étonner si l’on a vu sous le règne du roi de grands hommes de tous les arts. Comme ce monarque a soin de leur fortune, ils ont plus de temps pour étudier et pour se rendre parfaits dans tout ce qui peut contribuer à la satisfaction et à la gloire de la France '. »
Son neveu Desgots dessina plusieurs jardins en Angleterre. Les jardins de Nymphenbourg, en Bavière3, sont absolument imités de Versailles et de Mark; on y retrouve les hautes charmilles, les arbres taillés, les portiques en treillages; seulement c’est une imitation faite avec une extrême maladresse. Les jardins et les châteaux de Weissenstein et de Geibach, dessinés et élevés pour les comtes de Schœnborn par Salomon Kleincr, ingénieur de l’électeur de Mayence’, sont aussi une pure imitation ; les façades, l’ornementation intérieure, les jardins, les charmilles, les pièces d’eau , tout est français avec un peu de Borromini , pour donner à l’ensemble le mauvais goût nécessaire à une œuvre allemande de ce temps.
Le prince Louis de Bade , le fameux chef des armées impériales, s’était fait construire, à Rastadt, un château «qu’il avoit bâti en petit sur le modèle de Versailles *. »
Delainonce était architecte de l’électeur de Bavière ; Du Ry et Jean de Bodt , chassés par la révocation de l’édit de Nantes, s’en allaient le premier à Cassel, le second en Prusse et en Saxe, et tous les deux élevaient dans leur nouvelle patrie d’admirables édifices. Libéral Brtiand construisait, en Angleterre, le château de Richemont; Pouget, ou Puget peut-être, donnait à lord Montaigu les dessins pour reconstruire son hôtel. Daniel Marot travailla beaucoup en Hollande; Jean de la Vallée, en Suède, et Venues, à Genève. Mansart lui-même travailla , avec la permission du roi, pour un souverain étranger, le duc de Lorraine. On lit dans le journal du marquis de Dangeau, à la date du 28 janvier 1700 :
« M. Mansart partit lundy pour Nancy ; le roi l’envoie h M. de Lorraine qui l’en avoit instamment prié pour prendre scs avis sur
1 Mercure galant, 1700, sept. p. 279.
3 Voir les gravures de Cari Remshart, d'après les dessins de Disel : au Cabinet des estampes [ Topographie- Bavièr e ; Munich).
3 Les gravures ont été publiées en 1728; voir au Cabinet des estampes, Topographie-Bavière.
4 Méin. du duc de Saint-Simon, èd. in -12, t. VIII, p. 1.
XVII*, XVIII*, XIX* SIÈCLES. cxxxv
tous les embellissements qu’il veut faire à son palais de Nancy et à ses jardins , et pour accommoder deux maisons de campagne qu’il veut faire accommoder aussi. M. de Lorraine compte d’employer 200,000 écus à cette dépense-là. »
« 5 février. Pendant que le roi se promenoit l’après-dlnéc [ à Marly ] , M. Mansart arriva revenant de Nancy ; il a donné des desseins très- magnifiques à M. de Lorraine pour ses bâtiments et ses jardins, qui ne lui coûteront que 500, 000 francs. M. de Lorraine a voulu faire un fort beau présent à Mansart qui n’a pas voulu le recevoir; mais on croit que le roi lui commandera de le prendre. » « 6 février. Le roi a permis et ordonné même à M. Mansart de recevoir le présent que lui veut faire M. de I .orrai ne ; ce présent est un diamant de mille pistoles et une belle calèche avec huit chevaux que M. de Lorraine lui envoyera incessamcnt. Ceux qui avoient donné à M. de Lorraine des desseins pour ses bâtiments et ses jardins demandoient deux millions pour exécuter scs desseins; M. Mansart a fait les desseins beaucoup plus beaux et il en coûtera les trois quarts moins. »
2» La Régence et Louis XV.
Après Mansart, il s'opéra dans l'architecture une révolution trèsconsidérable et trop peu remarquée. On avait fait de grands efforts, pendant la période précédente, pour s'affranchir de l’imitation étrangère. L’époque à laquelle nous sommes arrivés eut l’insigne bonheur de créer de toutes pièces une nouvelle distribution des intérieurs et un nouveau système de décoration. Les principaux créateurs de cette architecture toute française, toute nouvelle, furent Robert de Cotte, neveu et élève de Mansart, qui remplaça son oncle comme premier architecte du roi ; Roffrand, élève de Mansart ; Oppenord, aussi élève de Mansart , premier architecte du Régent, et « l’un des plus grands dessinateurs que nous ayons eus' »; Leroux, élève de Dorbay1 2; Lassurance, père ; Courtonne ; Le Carpentier; Contant et Cartaud.
1 Fr. Blondel , Architecture françoise.
5 Idem. — J.-B. Leroux mort en 1745, à 69 ans, excclloit dans la décoration des appartements. — Il a publié l’ouvrage suivant : « Nouveaux lambris de galeries, chambres et cabinets n, dans lequel on remarque la note suivante : « Les lambris se font maintenant à grands panneaux de bois de chesne orner de cadres ou de simples moulures. On peint les lambris en blanc à huile et plus ordinairement à détrempe pour épargner la dé^
r.xtxvi
L’ART FRANÇAIS
C’est dans les recueils de dessins de Robert de Cotte, conserves au Cabinet des estampes c’est dans la décoration de l’hôtel Soubise, par Boffrand3; dans les ornements des petits appartements de Louis XV 1 et dans ceux de la chambre à coucher de la reine , à Versailles ; c’est encore dans la décoration de l’hôtel de Matignon*, qu’il faut étudier et admirer le style de ce temps, le nouveau système de décoration intérieure avec ses sculptures élégantes, variées, capricieuses et toujours de bon goût. Toute cette ornementation est en parfaite harmonie avec le caractère français de la peinture et de la sculpture, et atteste que la création d’un art original s’accomplissait dans toute l’école à la fois 5.
« Ce qui caractérise principalement l’accroissemeut que l’architecture a reçu sous ce règne, c’est l’art de la distribution des bâtiments. Rien ne nous a fait plus d’honneur que cette invention. Avant ce temps, on pouvoit dire avec raison de l'architecture, que a: n'éloit que le masque embelli d’un de nos plus importans besoins :
pense el pour éviter U mauvaise odeur. Le blanc rend les lieux plus clairs, plus propres et plus frais. On dore les ornements et moulures pour une plus grande richesse... On orne les lambris, au-dessus de l’appuy, de glaces d’une ou de plusieurs pièces. » Le style des lambris de Leroux tient de Bérain et de Robert de Cotte.
1 Architecture de De Cotte, H. a. 18. b. — Il y a plusieurs dessins de Mansart dans ce recueil ; on y voit les premières origines du système de Robert de Cotte. — Palais de Bonn, H. a. 18. c.
* Gravée dans son Livre d’architecture.
3 Sculptés par Jules Dugoulon.
* Aujourd'hui au duc de Galiera; restauré par M. Duban.
* Ce nouveau style, auquel on a donné le surnom injurieux de Rococo, n'a aucune res-
semblance avec le rococo du Borromini et des autres décorateurs italiens de son école. Leur style d’ornements est de pure décadence; il est bizarre, extravagant, ridicule, lourd et de mauvais goût. L’école classique, celle qui copie l'antique avec l’intelligence que l’on sait, a déversé un long et injuste blâme sur celte création française et sur toutes ses charmantes œuvres. Dès 1749, M. de Caylus attaquait vertement le système de Boffrand, mais il l'attaquait en regrettant l’art de Lepautre et de Mansart; personne ne pensait alors aux folies de la réaction grecque de la tin du siècle. Après avoir décrit les décorations sculpturales de Michel Anguicr au Louvre, dans la biographie de ce sculpteur, lue à l’Académie de peinture en 1749, il ajoutait : « L’envie de rendre justice au grand artiste dont je vous entretiens, n’a pas été la seule raison qui m’ait engagé a m’étendre sur le genre et le goût de ces magnifiques décorations ; j’ai voulu gémir avec vous sur la différence des temps dont je vous ai déjà témoigné quelque ressentiment » Puis après avoir critiqué « les petits ornements aussi déraisonnables que mal
placés, l’or appliqué sans raison , les dessus de portes chantournés en dépit du bon sens, les plafonds blancs que l’on ne voyait autrefois que dans les garde-robes», et regrette amèrement le passé, il ajoute : « Il y a longtemps que cette mode est en règne; la France ne sera-t-elle donc constante que dans le mauvais goût? »
XVII*, XVIII*. XIX* SIÈCLES. c.xxxvli
on donnoit tout à l’extérieur et à la magnificence. A l’exemple des bâtiments antiques et de ceux de l’Italie que l’on prenoit pour modèles, les intérieurs étoient vastes et sans aucune commodité *. C’étoient des salions à double étage, de spacieuses salles de compagnie, des salles de festin immenses, des galleries à perte de vue, des escaliers d’une grandeur extraordinaire ; toutes ces pièces étoient placées sans dégagement au bout les unes des autres : on étoit logé uniquement pour représenter, et l’on ignoroit l’art de se loger commodément et pour soi. Toutes ces distributions agréables que l’on admire aujourd’hui dans nos hôtels modernes , qui dégagent les appartements avec tant d’art; ces escaliers dérobés, toutes ces commodités recherchées qui rendent le service des domestiques si aisé , et qui font de nos demeures des séjours délicieux et enchantés, n'ont été inventés que de nos jours : ce fut au palais de Bourbon 1 * * 4 , en 1752 , qu’on en fit le premier essai , qui a été imité depuis en tant de manières.
0 Ce changement dans nos intérieurs fit aussi substituer, à la gravité des ornements dont on les surchargeoit, toutes sortes de décorations de menuiserie, légères, pleines de goût, variées de mille façons diverses... On supprima les solives apparentes des planchers, et on les revêtit de ces plafonds qui donnent tant de grâce aux appartements, et que l'on décore de frises et de toutes sortes d’ornements agréables ; au lieu de ces tableaux ou de ces énormes bas-reliefs que l’on plaçoit sur les cheminées, on les a décorées de glaces qui, par leur répétition avec celles qu’on leur oppose, forment des tableaux mouvants qui grandissent et animent les appartements, et leur donnent un air de gaieté et de magnificence qu'ils n’avoipnt pas. On a obligation à M. de Cotte de cette nouveauté’. »
Les principales constructions de l'époque sont des hôtels, que l’aristocratie se fit bâtir en nombre considérable à Paris, et quelques châteaux. Nous renvoyons aux notes la liste si nombreuse des hôtels
1 Par exemple : le* porte* en bronze doré et travaillée* à jour, le» bains de marbre elle» pièces pavées de marbre du château de Versailles. La lecture des lettres de madame de Maintenon nous apprend tout ce qu'on souffrait au milieu des magntâcences de Versailles.
* Bâti par Lassurance, père.
* Pntte, Monuments érigés en France à la gloire de Louis XV, 1765, p. 5.
4 Robert de Cotte (f 1735), a bâti l'hôtel du duc du Maine, 1716 (détruit actuellement); la galerie de l'hôtel de Toulouse en 1719 (aujourd’hui Banque de France ); il
cxxxvm
L’ART FRANÇAIS
Cartaud construisit le château d’Enghien , et Oppenord les écuries. Aubert éleva, de 1719 à 1735, les célèbres écuries du château de Chantilly. Louis XV lit agrandir par J. -A. Gabriel le château de Choisy, hâti par Mansart et J. Gabriel; mais en même temps, le roi qui aimait les petites maisons et les appartements commodes, fit construire le petit château de Choisy. Les peintres et les sculpteurs les plus célèbres de l’époque1, y furent employés et ornèrent le nouveau palais de tableaux, de dessus de portes et de statues.
Les étrangers accueillirent avec empressement notre nouveau système d’architecture.
Les Électeurs de Cologne et de Bavière , le roi d'Espagne , Philippe V, l’évêquo de Wurtzbourg , le roi de Sardaigne , le comte de Zinzcndorf à Vienne, le prince de La Tour et Taxis à Francfort, demandèrent à Robert de Cotte des plans, des études, des projets pour les bâtiments qu’ils voulaient construire. « 11 a été regardé, «lit
a construit aussi le portail do Saint-Roch; la colonnade du Grand-Trianon et le grand autel de N. 1). de Paris.
Boffrand (f 1754) : l'Hôtel Amelol; l'H. de Torcy, 1714; l’H. de Seignelai , 1716; la nouvelle distribution et la décoration de l'hôtel Soubise; l’H. d’Argenson.
Oppenord (f!742) a décoré au Palais-Royal : la grande galerie, le grand salon, la cheminée de la galerie d’Enéc. On lui doit aussi la décoration de l'hôtel Massiac; et dans un autre ordre : la chapelle de la Vierge et le maître-autel de Saint- Su Ipice; le maître-autel de Saint-Germain-dcs-Prés, 1704.
Lassurance père (f 1724) ; H. Rotelin , 1700 (ministère de l’intérieur ) ; H. de I)esmarets, de Montbazon,dc Réthune, d’Auvergne; l’admirable palais Rourbou (aujourd’hui détruit). En 1724, Aubert éleva, sur les dessins de Lassurance, l’H. de Lassay (aujourd'hui II. delà Présidence du Corps Législatif ; mais il a été surélevé).
Courtonne (f 1739), professeur à l’Académie: H. de Matignon, 1721 (aujourd’hui H. du duc de Galiera); H. de Noirmoutiers, 1721.
Mollet (+ 1720) : 11. d’Humières, 1700; H. d’Evreux.
Alexandre Le Blond (f 1719): H. de Chaulncs, 1707 ; H. de Clermont, 1708.
Contant ( f 1777): les nouveaux appariements du Palais-Royal; la maison de Saucour pour le Prince de Soubise; Contant était élève de Watteau.
Cartaud (f 1758) : H. de Choiseul ; maison de M. De Janvry, 1732.
Jacques Bruand fils(f 1732): H. de Belle-lsle, 1721.
Aubry : H. de ViUeroy, 1720; H. de Conty.
Gabriel père, Jacques-Jules, ( -J- 1742 ): H. de madame de Varengeville ; H. de Fcuquières ; H. de la duchesse du Maine, 1728 (aujourd’hui le Sacré-Cœur).
Le Carjyentier : Pavillon du roi a Croix-Fontaine; H. de la Guiche; H. de Reuvron.
Presque tous ces hôtels sont gravés dans l’Archit. franç. de Blondel, 4 vol. in-fol. — Voyez pour les ch&teaux et palais le Recueil de Rigaud.
1 Carie Vanloo, Aved, Bachelier, Chardin, J. Yernet, Pierre, Lagrenée l’aîné, Martin* Oudry, Natticr, Charraclon, Coustou , Bouchardou.
XVII*. XVIII", XIX' SIÈCLES. CXXX1X
Fr. Blondel , comme un des plus habiles hommes que nous ayons eus dans son art. Son intégrité et sa capacité lui ont attiré la confiance de tous les grands seigneurs et le suffrage de scs contemporains'. »
Robert de Cotte dirigea de Paris les grands travaux que faisait faire à Bonn l’Électeur de Cologne, et ceux que Philippe V avait ordoiuiés en Espagne. Des architectes, envoyés par lui-mème, exécutaient ses dessins. Les deux lettres inédites adressées par la princesse des Ursins à K. de Cotte, et celle que lui écrivit l’Électeur de Cologne, montrent combien était grande l’influence de l’école française et dans quelle estime les souverains étrangers tenaient nos artistes.
« A Madrid, le 27 jimj 1712.
« Comme jo ne doute pas. Monsieur, que M. le duc d'Antin ne vous communique les desseins que j’ay fait faire à M. Carlicr* pour orner les chambres de l’appartement de la Reyne, où Sa Majesté veut aussy de (telles cheminées, l’hyver estant aussy froid à Madrid que les chaleurs y sont violentes l'été, je suis persuadée que vous y donnerez tous vos soins et que le Roy et la Reyne auront lieu de se louer de vostre Iton goût et qu’il sera bien exécuté par le sieur Carlier, dont on a lieu d’estre très content Je le trouve bien à plaindre d’avoir perdu une femme qu’il aimoit fort et qui l'a laissé chargé de six enfants. J’ay supplié madame de Maintenon et M. le due d’Antin de le vouloir bien protéger auprès du Roy, et je vous prie, Monsieur, de soulager son malheur en ce qui vous sera possible. U est si reconnoissant des obligations qu’il vous a et vous regarde avec tant de vénération, qu’il mérite que vous lui accordiez vos lions offices. Cette cour devant passer dans vingt jours au Retiro, ou pourra commencer à travailler dans ce palais cy d'abord que je recevra}' les réponses de M. le duc d’Antin et les vostres; car il n'y a point de temps à perdre pour rendre les appartements de Leurs Majestés ttatholiques en état qu’elles puissent les habiter quand elles y reviendront Soyez bien persuadé s’il vous plaist. Monsieur, de la véritable estime que j’ay pour vous et du plaisir que j'aurois si je pouvois vous la faire eonnoitre.
LA PRINCESSE DES tlRSINS. »
• « A Madrid le 18 décembre lîtî.
« lin voyage que j'ay fait aux eaux de Baignières, Monsieur, et la deffensc que les médecins font à ceux qui prennent des remèdes de lire et d’écrire, m’ont empêché de vous marquer que j’avois reçu vostre der-
1 Architecture françoise, l. 1, p. 2.10.
1 Carlicr était un architecte envoyé par Robert de CoUe à Madrid ; il y travaillait mj ui m direction.
r.xL
L'ART FRANÇAIS
nière lettre. Je serois bien fichée que vous puissiez croire que ce fût faute d’attention pour vous, vous estimant autant que je le fais. J’ay trouvé à mon retour à Madrid des plans de M. Carlier pour faire les jardins du Retire, auxquels Leurs Majestés Catholiques ont (’onné leur approbation. Elles seront cependant bien aises auparavant que de les faire mettre à exécution que M. le duc d'Antin les fasse voir au Roy dont elles ont une grande opinion du goût. Vous aurez la bonté s’il vous plaist. Monsieur, de m’en mander votre sentiment Le Roy et la Reyne vous en seront fort obligez. Je vous la seray infiniment si vous estes aussi persuadé que je vous prie de l’estre du plaisir que j’aurois si vous vouliez bien me faire la grâce d'estre un peu de mes amis.